{"id":10273,"date":"2021-08-22T07:31:41","date_gmt":"2021-08-22T05:31:41","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/restriction-de-la-douleur-douleur-de-la-restriction-2\/"},"modified":"2021-09-19T22:19:51","modified_gmt":"2021-09-19T20:19:51","slug":"restriction-de-la-douleur-douleur-de-la-restriction","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/restriction-de-la-douleur-douleur-de-la-restriction\/","title":{"rendered":"Restriction de la douleur, douleur de la restriction"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;Oui, m\u00eame le grand amour vacille, on en oublie le prix du beurre car l\u2019\u00e2me se resserre, toute enti\u00e8re, au trou \u00e9troit de la molaire \u00ab\u00a0<footer><em>Wilhelm Busch<\/em><\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La douleur physique<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Il est universellement connu, et il nous semble aller de soi que celui qui est afflig\u00e9 de douleur organique et de malaises abandonne son int\u00e9r\u00eat pour les choses du monde ext\u00e9rieur, pour autant qu\u2019elles n\u2019ont pas de rapport avec sa souffrance. Une observation plus pr\u00e9cise nous apprend qu\u2019il retire aussi son int\u00e9r\u00eat libidinal de ses objets d\u2019amour, qu\u2019il cesse d\u2019aimer aussi longtemps qu\u2019il souffre. La banalit\u00e9 de ce fait ne doit pas nous emp\u00eacher de lui donner une traduction dans les termes de la th\u00e9orie de la libido. Nous dirions alors&nbsp;: le malade retire ses investissements de libido sur son moi, pour les \u00e9mettre \u00e0 nouveau apr\u00e8s la gu\u00e9rison. \u00a0\u00bb Son \u00e2me se resserre au trou \u00e9troit de la molaire \u00ab\u00a0, nous dit W. Busch \u00e0 propos de la rage de dents du po\u00e8te.&nbsp;\u00bb<sup>1<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Une rage de dents fait ainsi basculer l\u2019esprit dans l\u2019unique direction de la recherche d\u2019un soulagement et la formule de l\u2019humoriste Wilhelm Busch, que cite (partiellement) Freud (il oublie le prix du beurre et le grand amour\u2026), d\u00e9crit parfaitement cette restriction op\u00e9r\u00e9e sur l\u2019esprit par la douleur physique. La douleur physique nous plonge dans l\u2019actuel et arr\u00eate le cours du temps psychique, le pass\u00e9 et le futur n\u2019ont plus de sens, seuls comptent l\u2019acte ou les actes dont un soulagement pourrait venir, changer de position, hurler, boire, appeler \u00e0 l\u2019aide, maman de pr\u00e9f\u00e9rence\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant un investissement psychique intense peut limiter ou suspendre pour un temps la perception de la douleur comme en t\u00e9moignent l\u2019exp\u00e9rience de soldats qui n\u2019ont constat\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s l\u2019action telle blessure et sa douleur, et les exp\u00e9riences d\u2019interventions chirurgicales sous hypnose. La douleur implique donc un investissement, et, dans le cas de la douleur physique il s\u2019agit d\u2019un investissement forc\u00e9&nbsp;: une rupture du fonctionnement psychique ordinaire, par un stimulus nociceptif d\u2019une intensit\u00e9 excessive, draine vers ce point de rupture un courant libidinal consid\u00e9rable. La douleur est ainsi un mixte psycho-corporel, une sorte de \u00ab&nbsp;pseudo pulsion&nbsp;\u00bb a dit Freud.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut cependant faire ici un \u00e9loge de la douleur, \u00e9loge relatif mais notable. L\u2019investissement qu\u2019elle implique, ce r\u00f4le de pseudo pulsion, maintient une forme d\u2019organisation du psychisme autour de la zone douloureuse, et tant que cet investissement reste op\u00e9rant il prot\u00e8ge d\u2019une d\u00e9sorganisation traumatique dans lequel la douleur serait comme noy\u00e9e par un \u00e9tat de panique, par une angoisse extensive qui envahirait le psychisme. La restriction de la douleur ne joue donc pas seulement sur l\u2019int\u00e9r\u00eat port\u00e9 aux choses ext\u00e9rieures et aux objets d\u2019amour, mais aussi sur l\u2019angoisse qu\u2019elle limite en la focalisant, en la fixant sur un point de l\u2019espace corporel.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a une forme de s\u00e9duction de la douleur qui attire \u00e0 elle l\u2019investissement libidinal, qui le d\u00e9voie, et qui aboutit \u00e0 la constitution d\u2019un \u00ab&nbsp;objet douleur&nbsp;\u00bb. A l\u2019inverse d\u2019un objet ordinaire, objet d\u2019amour ou son d\u00e9riv\u00e9, il ne peut apporter d\u2019exp\u00e9rience de satisfaction ni directe ni indirecte mais au contraire il \u00e9crase la vie des repr\u00e9sentations et vide le moi de son \u00e9nergie. Le sujet afflig\u00e9 d\u2019une douleur physique intense, et qui dure, se sent la proie d\u2019une sorte d\u2019emprise anonyme contre laquelle il se sent impuissant.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai le souvenir tr\u00e8s pr\u00e9cis d\u2019un patient souffrant d\u2019une douleur d\u2019origine neurologique chronique, tr\u00e8s intense et p\u00e9nible, tr\u00e8s peu soulag\u00e9e par les antalgiques prescrits par son neurologue. Son fonctionnement psychique se trouvait restreint d\u2019une fa\u00e7on terrible pour lui. Il vivait au bord de l\u2019\u00e9puisement, ne trouvant que de tr\u00e8s rares sources de satisfaction. Presque incapable de lire et s\u2019imposant de travailler, il \u00e9tait souvent tent\u00e9 par le suicide. Son mode de pens\u00e9e aurait pu \u00eatre d\u00e9crit comme relevant de la pens\u00e9e op\u00e9ratoire au sens de Marty et de M\u2019Uzan, mais c\u2019\u00e9tait, dans son cas, un \u00e9tat secondaire \u00e0 la chronicit\u00e9 de sa douleur. Il \u00e9tait d\u2019une certaine fa\u00e7on enserr\u00e9 dans l\u2019actuel. Une forme de syst\u00e8me d\u00e9pressif s\u2019\u00e9tait install\u00e9e autour de l\u2019objet douleur \u00e0 l\u2019investissement duquel il ne pouvait \u00e9chapper. Une souffrance psychique s\u2019\u00e9tait ainsi constitu\u00e9e et chronicis\u00e9e. Il aurait pu parler comme Antonin Artaud&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne sentais pas la vie, la circulation de toute id\u00e9e morale \u00e9tait pour moi comme un fleuve tari. La vie n\u2019\u00e9tait pas pour moi un objet, une forme&nbsp;; elle \u00e9tait devenue une s\u00e9rie de raisonnements. Mais des raisonnements qui tournaient \u00e0 vide, des raisonnements qui ne tournaient pas\u2026<sup>2<\/sup>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Douleur psychique<\/h2>\n\n\n\n<p>La douleur psychique commence ainsi lorsque \u00ab&nbsp;la circulation de toute id\u00e9e morale&nbsp;\u00bb s\u2019arr\u00eate, lorsque le temps cesse de s\u2019\u00e9couler, lorsque \u00ab&nbsp;Ce temps qui ne passe pas&nbsp;\u00bb s\u2019immobilise\u2026 C\u2019\u00e9tait donc le cas du patient que je viens d\u2019\u00e9voquer, qui ne se sentait pas de futur et ne se rem\u00e9morait pratiquement rien. Mais c\u2019est aussi le cas de la souffrance d\u00e9pressive qui arr\u00eate le mouvement, c\u2019est-\u00e0-dire le temps. Flaubert \u00e9voque ainsi la douleur d\u00e9pressive d\u2019Emma Bovary&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u2026cette douleur enfin, que vous apportent l\u2019interruption de tout mouvement accoutum\u00e9, la cessation brusque d\u2019une vibration prolong\u00e9e&nbsp;\u00bb, il s\u2019agit pour nous de la vibration de l\u2019esprit capable de se mouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p>La perte d\u2019objet telle que Freud l\u2019a d\u00e9crite dans <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em> pourrait permettre d\u2019opposer la souffrance du deuil \u00e0 la douleur. Le deuil est mouvement, un mouvement qui \u00e9loigne de l\u2019objet, le met en pi\u00e8ces, le dissous et c\u2019est une souffrance de plus. C\u2019est ce que fait dire Camus \u00e0 Caligula&nbsp;: \u00ab&nbsp;On croit qu\u2019un homme souffre parce que l\u2019\u00eatre qu\u2019il aime meurt en un jour. Mais sa vraie souffrance est moins futile, c\u2019est de savoir que le chagrin non plus ne dure pas.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La douleur de la d\u00e9pression, la douleur psychique de la m\u00e9lancolie met le fonctionnement de l\u2019esprit en arr\u00eat sur image. Dans la d\u00e9pression, l\u2019objet perdu, dont la perte a amput\u00e9 le Moi lui-m\u00eame, a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par l\u2019ombre de l\u2019objet dont le surinvestissement est n\u00e9cessaire pour \u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9sorganisation, \u00e0 la d\u00e9personnalisation. Il faut maintenir \u00e9riger ce fant\u00f4me de l\u2019objet par le redoublement de l\u2019\u00e9nergie psychique qui lui est consacr\u00e9e. Un culte s\u2019installe dans la d\u00e9pression qui sacrifie la vie du moi pour que s\u2019en maintienne l\u2019organisation ant\u00e9c\u00e9dente. Le mouvement s\u2019arr\u00eate, le temps ne passe plus.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la chronicisation de cet investissement libidinal focalis\u00e9e sur l\u2019ombre de l\u2019objet, &#8211; l\u2019investissement \u00ab\u00a0en nostalgie\u00a0\u00bb dont parle Freud -, qui constitue la douleur psychique. Reportons-nous \u00e0 <em>Inhibition, sympt\u00f4me, angoisse<\/em>&nbsp;: Freud y rattache la douleur psychique \u00e0 la concentration de l\u2019investissement sur l\u2019objet perdu, concentration qui, dit-il, \u00ab\u00a0tend pour ainsi dire \u00e0 vider le moi\u00a0\u00bb. La souffrance install\u00e9e est \u00e0 son tour investie, int\u00e9gr\u00e9e au syst\u00e8me&nbsp;; l\u2019emprise sur l\u2019objet qui a \u00e9t\u00e9 perdu, impuissante, se r\u00e9fugie dans la toute-puissance de la pens\u00e9e qui cherche \u00e0 maintenir une existence \u00e0 l\u2019objet, fut-elle virtuelle, en d\u00e9pit du d\u00e9cret de la r\u00e9alit\u00e9. L\u2019investissement se restreint et se concentre sur cet <em>ersatz<\/em> de l\u2019objet et c\u2019est cette restriction m\u00eame, cette concentration m\u00eame qui constituent la douleur. En effet cette ombre de l\u2019objet, \u00e9rig\u00e9e en \u00ab&nbsp;objet d\u00e9pressif&nbsp;\u00bb, n\u2019a pas la qualit\u00e9 de repr\u00e9sentation dans la mesure o\u00f9 elle n\u2019est pas porteuse de plaisir ni d\u2019affect. Une repr\u00e9sentation en appelle une autre, chacune porte son quantum d\u2019affect, et un plaisir au fonctionnement psychique se d\u00e9roule. Litza Guttier\u00e8s-Green souligne ainsi ce qui caract\u00e9rise la situation de douleur&nbsp;: \u00ab&nbsp;la douleur psychique va de pair avec l\u2019absence de repr\u00e9sentations et dans les \u00ab\u00a0transferts douloureux\u00a0\u00bb on voit la dou leur psychique supplanter les autres affects&nbsp;\u00bb (L. Guttier\u00e8s-Green, 1990). La douleur occupe en fin de compte toute la place dans le moi, et pas n\u2019importe quelle place, comme le per\u00e7oit tragiquement Artaud&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cette douleur plant\u00e9e en moi comme un coin, au centre de ma r\u00e9alit\u00e9 la plus pure, \u00e0 cet emplacement de la sensibilit\u00e9 o\u00f9 les deux mondes du corps et de l\u2019esprit se rejoignent\u2026&nbsp;\u00bb. La douleur psychique se tra\u00eene comme un boulet. Artaud commente ainsi l\u2019un de ses dessins qui figure une vague silhouette d\u2019homme, silhouette disloqu\u00e9e, clou\u00e9e et clout\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est tout ce que j\u2019ai voulu exprimer par ce dessin o\u00f9 l\u2019on voit un homme en marche et qui tra\u00eene apr\u00e8s lui sa douleur comme la vieille phosphorescence dentaire du kyste de ses peines cari\u00e9es&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ici aussi nous voyons se manifester une fonction de la douleur&nbsp;: son r\u00f4le, chez Artaud, dans la lutte contre la d\u00e9personnalisation majeure qui le d\u00e9fait.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Usages de la douleur<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Douleur et perte d\u2019objet<\/h3>\n\n\n\n<p>Selon l\u2019expression de J.-B. Pontalis \u00ab&nbsp;perdre c\u2019est d\u2019abord perdre de vue&nbsp;\u00bb, autrement dit l\u2019objet est perdu d\u00e8s lors que toute emprise sur lui, fut-ce par le regard, est devenue impossible. Mais il y a, du point de vue de l\u2019emprise, deux aspects \u00e0 la pr\u00e9sence de la personne constitu\u00e9e en objet d\u2019amour, l\u2019emprise que vous pouvez exercer sur elle mais aussi l\u2019emprise qu\u2019elle peut exercer sur vous. Et puisque les sensations recueillies par l\u2019appareil d\u2019emprise affirmaient la pr\u00e9sence de l\u2019objet, c\u2019est \u00e0 des sensations que l\u2019on demandera de le faire revenir. Le moi agira, puisqu\u2019il le faut, sur le corps du sujet pour provoquer l\u2019\u00e9quivalent de l\u2019emprise d\u2019autrui, pour que les sensations de son corps lui parlent de l\u2019objet. Sur le versant d\u00e9pressif de la perte c\u2019est la douleur qui joue ce r\u00f4le. Faute d\u2019avoir un objet \u00e0 qui se sentir li\u00e9, \u00e0 qui appartenir, le sujet en arrive \u00e0 appartenir \u00e0 la douleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Seul pouvoir de Job sur son fumier, la douleur a mission de provoquer le retour de Dieu, le retour en pr\u00e9sence de l\u2019objet, seule r\u00e9demption v\u00e9ritable. S\u2019installe une mystique de la douleur, r\u00e9sultat de la transposition sur une image d\u2019une emprise d\u00e9bout\u00e9e par son objet, elle vise \u00e0 exercer une emprise sur le monde, \u00e0 le transformer. Ecoutons telle patiente&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est une foi. Une sorte de croyance&nbsp;: si je souffre tellement il ne manquera pas de se produire quelque chose\u2026 Pendant la guerre je sacrifiais mes barres de chocolat&nbsp;: j\u2019achetais du bonheur \u00e0 venir\u2026&nbsp;\u00bb Vertu magique, pouvoir, puissance de la douleur&nbsp;: il s\u2019agit de faire rena\u00eetre l\u2019objet des cendres du sujet, de faire se manifester Dieu lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>A la fin, si une issue ne s\u2019ouvre pas, m\u00eame la foi inconsciente en la douleur s\u2019efface, le dernier mouvement psychique coh\u00e9rent dispara\u00eet&nbsp;; seules les sensations physiques de la douleur persistent et la d\u00e9pression s\u2019asphyxie sur elle-m\u00eame laissant la douleur rester le seul organisateur d\u2019une excitation chaotique. Les investissements en emprise, les derniers \u00e0 rester actifs dans la douleur, peuvent alors conduire au suicide.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La douleur comme structure dissipative<\/h3>\n\n\n\n<p>Mais il est des situations de d\u00e9sorganisation psychique dont le caract\u00e8re m\u00e9lancolique ne s\u2019affirme pas dans le d\u00e9veloppement d\u2019une douleur psychique mais o\u00f9 c\u2019est l\u2019investissement d\u2019une douleur physique contingente qui s\u2019installe comme un point d\u2019arr\u00eat \u00e0 la d\u00e9personnalisation. A la diff\u00e9rence de ce que nous avons \u00e9voqu\u00e9 au d\u00e9but il ne s\u2019agit pas de douleurs physiques intenses, intol\u00e9rables, mais d\u2019un \u00e9l\u00e9ment douloureux qui pourrait \u00eatre supportable.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous reprendrons ici le mod\u00e8le des \u00ab&nbsp;structures dissipatives&nbsp;\u00bb introduit en psychanalyse par Sylvie et Georges Pragier<sup>3<\/sup>. Ils nous expliquent que le terme de \u00ab&nbsp;structure dissipative&nbsp;\u00bb, qui est utilis\u00e9 dans la physique moderne, et en particulier pour l\u2019\u00e9tude des situations de \u00ab&nbsp;chaos&nbsp;\u00bb, a \u00e9t\u00e9 choisi \u00e0 dessein pour traduire l\u2019association entre l\u2019id\u00e9e d\u2019ordre et celle de gaspillage. Le point important \u00e0 retenir est que, dans un syst\u00e8me physique, la dissipation de l\u2019\u00e9nergie ne va pas toujours en augmentant pour aboutir \u00e0 l\u2019an\u00e9antissement ou \u00e0 la destruction du syst\u00e8me (comme dans un incendie), mais que l\u2019apparition d\u2019une structure dissipative peut venir le stabiliser. La dissipation, pour les \u00ab&nbsp;sciences dures&nbsp;\u00bb, repr\u00e9sente la situation de d\u00e9sordre d\u2019un syst\u00e8me. Plus le d\u00e9sordre est grand et plus la quantit\u00e9 d\u2019\u00e9nergie utilis\u00e9e de fa\u00e7on incoh\u00e9rente est grande, \u00ab&nbsp;dissip\u00e9e&nbsp;\u00bb. Si le syst\u00e8me est ferm\u00e9 la d\u00e9sorganisation va s\u2019accentuer jusqu\u2019\u00e0 la disparition compl\u00e8te du syst\u00e8me. Cependant, si le syst\u00e8me est ouvert et continue \u00e0 recevoir de l\u2019\u00e9nergie, on peut voir appara\u00eetre une \u00ab&nbsp;structure dissipative&nbsp;\u00bb et le d\u00e9sordre peut se r\u00e9ordonner sous une forme qui limite le gaspillage et r\u00e9introduit une certaine organisation. L\u2019\u00e9l\u00e9ment qui organise la structure dissipative n\u2019est plus celui qui centrait normalement le syst\u00e8me mais un \u00e9l\u00e9ment contingent. Plus elle est loin de l\u2019\u00e9quilibre et plus la mati\u00e8re devient sensible \u00e0 des influences habituellement n\u00e9gligeables. Si l\u2019on applique ce mod\u00e8le au psychisme, on constate sa pertinence dans de nombreuses situations&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dans un moment de d\u00e9sordre psychique, un \u00e9v\u00e9nement contingent [al\u00e9atoire] provoque parfois l\u2019apparition d\u2019une structure durable\u2026&nbsp;\u00bb \u00e9crivent Sylvie et Georges Pragier.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce qui se pass\u00e9 dans l\u2019installation de certains syndromes douloureux qui n\u2019ont pas pour origine une l\u00e9sion organique dont l\u2019importance a provoqu\u00e9 la douleur, mais qui se d\u00e9veloppent \u00e0 partir d\u2019une douleur \u00ab&nbsp;contingente&nbsp;\u00bb. Nous prendrons l\u2019exemple des lombalgies telles que les a comprises Gabriel Burloux<sup>4<\/sup>. Certains sujets lombalgiques chroniques le sont \u00e0 la suite d\u2019un accident qui a eu pour eux l\u2019importance d\u2019un traumatisme psychique. Personnes tr\u00e8s investies dans des activit\u00e9s dont la ma\u00eetrise est pour eux essentielle, elles ont v\u00e9cu l\u2019accident comme une perte de cette ma\u00eetrise, comme une exp\u00e9rience pas sive inflig\u00e9e qui prend une valeur traumatique, d\u00e9sorganisatrice. Au cours de l\u2019accident lui-m\u00eame une douleur lombaire, sans l\u00e9sion majeure, a \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9e et c\u2019est sur cet \u00e9l\u00e9ment contingent que se fixe l\u2019investissement libidinal. Mais la particularit\u00e9 est que la douleur persiste \u00e0 la gu\u00e9rison de l\u2019\u00e9ventuelle l\u00e9sion qui avait initi\u00e9 la douleur et qu\u2019elle se maintient. La d\u00e9sorganisation a rencontr\u00e9 un \u00e9l\u00e9ment contingent al\u00e9atoire, la douleur physique limit\u00e9e initiale, \u00e9l\u00e9ment autour duquel s\u2019est constitu\u00e9 une \u00ab&nbsp;structure dissipative&nbsp;\u00bb. Le patient ne reprend pas son travail, multiplie les consultations rhumatologiques, se tra\u00eene, \u00ab&nbsp;ne s\u2019en sort pas&nbsp;\u00bb, voit se succ\u00e9der les arr\u00eats de travail avec une invalidit\u00e9 en perspective. Structure dissipative car il y a dissipation de l\u2019\u00e9nergie psychique qui animait le psychisme et qui n\u2019alimente plus des activit\u00e9s de plaisir, gaspillage par rapport au syst\u00e8me ant\u00e9c\u00e9dent donc, mais structure car organisation tout de m\u00eame, le patient ne sombrant pas dans une d\u00e9personnalisation majeure et ne s\u2019engageant pas dans une voie d\u00e9pressive m\u00e9lancolique. B\u00e9n\u00e9fice de la douleur\u2026 de la douleur qui restreint l\u2019angoisse en m\u00eame temps qu\u2019elle limite la vie du sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut noter que cette conceptualisation ne renvoie pas \u00e0 la notion de r\u00e9gression, qu\u2019elle n\u2019invoque pas des exp\u00e9riences infantiles sp\u00e9cifiques ayant organis\u00e9 des fixations, des paliers propices \u00e0 une r\u00e9gression r\u00e9paratrice. La fixation op\u00e9r\u00e9e par la \u00ab&nbsp;structure dissipative&nbsp;\u00bb est actuelle, elle se constitue extemporan\u00e9ment sur un \u00e9l\u00e9ment al\u00e9atoire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Au del\u00e0 de la douleur<\/h2>\n\n\n\n<p>Ce mod\u00e8le des structures dissipatives est int\u00e9ressant pour aborder nombre d\u2019\u00e9tats psychopathologiques qui se sont d\u00e9velopp\u00e9s \u00e0 partir d\u2019une exp\u00e9rience de d\u00e9sorganisation. A l\u2019adolescence en particulier, o\u00f9 l\u2019on voit s\u2019installer, parfois brusquement, une conduite d\u00e9viante, ou des particularit\u00e9s psychiques que l\u2019on n\u2019aurait pu pr\u00e9voir. La d\u00e9sorganisation qui touche in\u00e9luctablement les adolescents les rend \u00ab&nbsp;sensibles \u00e0 des influences habituellement n\u00e9gligeables&nbsp;\u00bb, influences susceptibles de faire se cristalliser une \u00ab&nbsp;structure dissipative&nbsp;\u00bb qui devient le noyau organisateur de leur pathologie. Toutes ne sont pas n\u00e9fastes mais beaucoup peuvent l\u2019\u00eatre. Il s\u2019agit toujours d\u2019une rencontre, souvent de hasard et dont la contingence aurait pu la laisser sans importance. Rencontre avec un toxique, alcool, tabac et autres, avec une exp\u00e9rience douloureuse mais ce peut \u00eatre un r\u00e9gime qui se poursuit en anorexie, un mouvement identitaire particulier, des scarifications, une kleptomanie, une partie de poker, une addiction \u00e0 l\u2019ordinateur, aux jeux de r\u00f4les ou aux soi-disant \u00ab&nbsp;r\u00e9seaux sociaux&nbsp;\u00bb \u2026 Tout d\u00e9pend de leur valeur r\u00e9organisatrice par rapport \u00e0 leur valeur dissipative, et de leur \u00e9volution ult\u00e9rieure. Il est aussi des toxicomanies aux math\u00e9matiques ou au jeu d\u2019\u00e9checs\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Les exp\u00e9riences sexuelles pr\u00e9coces peuvent jouer un r\u00f4le organisateur, parfois salvateur mais quelquefois de nature \u00e0 induire des conduites qui limitent les possibilit\u00e9s d\u2019\u00e9volution du sujet. Mais ce peut \u00eatre une id\u00e9e dont l\u2019investissement prend une valeur organisatrice. L\u2019id\u00e9e d\u2019un suicide possible peut avoir un impact r\u00e9organisateur tragique, \u00e0 l\u2019origine de ces \u00ab&nbsp;suicidoses&nbsp;\u00bb dont parlait Racamier.<\/p>\n\n\n\n<p>La folie s\u00e9ductrice d\u2019Emma Bovary se constitue sur ce mod\u00e8le d\u2019une structure dissipative. L\u2019\u00e9l\u00e9ment inattendu est essentiellement int\u00e9rieur \u00e0 la faveur d\u2019un \u00e9v\u00e9nement mondain, peu probable, contingent&nbsp;: un bal chez des hobereaux, au ch\u00e2teau de la Vaubyessard. Tout ensuite sera chang\u00e9&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Qui donc \u00e9cartait \u00e0 tant de distance le matin d\u2019avant hier et le soir d\u2019aujourd\u2019hui&nbsp;? Son voyage \u00e0 la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie \u00e0 la mani\u00e8re de ces grandes crevasses qu\u2019un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes&nbsp;\u00bb. La crevasse d\u2019une structure dissipative\u2026 Pourtant la lutte de la malheureuse Emma contre la d\u00e9personnalisation va finir par sombrer, la dissipation l\u2019emporte&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u2026mais comme l\u2019ouragan soufflait toujours, et que la passion se consuma jusqu\u2019aux cendres, et qu\u2019aucun secours ne vint, qu\u2019aucun soleil ne parut, il fut de tous c\u00f4t\u00e9s nuit compl\u00e8te, et elle demeura perdue dans un froid qui la traversait.&nbsp;\u00bb Et elle s\u2019enfonce dans une de ces formes de d\u00e9pression douloureuse que nous ne connaissons que trop&nbsp;: douleur je n\u2019ai plus que toi\u2026 Elle applique \u00e0 elle-m\u00eame sa folie d\u2019emprise et se suicide.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais si la sensibilit\u00e9 de la d\u00e9sorganisation des adolescents \u00ab&nbsp;\u00e0 des influences habituellement n\u00e9gligeables&nbsp;\u00bb leur fait courir le risque de se fixer \u00e0 des formes de dissipation organis\u00e9es mais dommageables, elle les pr\u00e9dispose aussi \u00e0 des rencontres constructives et salutaires, entre autre \u00e0 une rencontre psychanalytique. \u00ab&nbsp;Un rien qui bouge et tout est chang\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e9crivait Christian David. Une seule rencontre peut apporter beaucoup et la mise en place d\u2019une relation psychanalytique dans la dur\u00e9e instaurera une forme de \u00ab&nbsp;structure dissipative&nbsp;\u00bb dont nous savons que son pouvoir r\u00e9organisateur compensera la d\u00e9pense d\u2019\u00e9nergie qu\u2019elle requiert.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>S. Freud, <em>Pour introduire le narcissisme<\/em>.<\/li><li>Antonin Artaud, \u00ab&nbsp;Sur le suicide&nbsp;\u00bb, 1925.<\/li><li>G. Pragier &amp; S. Faure-Pragier, <em>Repenser la psychanalyse avec les sciences, Le fil rouge, PUF, Paris, 2004.<\/em><\/li><li>G. Burloux, <em>L\u2019homme et sa douleur,<\/em> Dunod, Paris, 2004.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10273?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Oui, m\u00eame le grand amour vacille, on en oublie le prix du beurre car l\u2019\u00e2me se resserre, toute enti\u00e8re, au trou \u00e9troit de la molaire \u00ab\u00a0 Wilhelm Busch &nbsp; La douleur physique \u00ab&nbsp;Il est universellement connu, et il nous semble&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[],"auteur":[1568],"dossier":[761],"mode":[60],"revue":[803],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10273","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","auteur-paul-denis","dossier-la-douleur","mode-payant","revue-803","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10273","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10273"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10273\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14453,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10273\/revisions\/14453"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10273"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10273"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10273"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10273"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10273"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10273"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10273"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10273"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10273"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}