{"id":10269,"date":"2021-08-22T07:31:39","date_gmt":"2021-08-22T05:31:39","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/ou-se-situe-le-lieu-de-la-pensee-au-sujet-du-rapport-ame-esprit-2\/"},"modified":"2021-10-01T19:01:35","modified_gmt":"2021-10-01T17:01:35","slug":"ou-se-situe-le-lieu-de-la-pensee-au-sujet-du-rapport-ame-esprit","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/ou-se-situe-le-lieu-de-la-pensee-au-sujet-du-rapport-ame-esprit\/","title":{"rendered":"O\u00f9 se situe le lieu de la pens\u00e9e ? Au sujet du rapport \u00e2me-esprit"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;Le penseur&nbsp;? Un grand enfant qui interroge grandement&nbsp;\u00bb<footer>Heidegger, <em>Cahiers noirs<\/em>, GA 94, p. 412<sup>1<\/sup>.<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;Si l\u2019on demande ce qu\u2019un penseur, ce qu\u2019un po\u00e8te dit, il faut simultan\u00e9ment et surtout demander qui est celui \u00e0 qui il veut dire quelque chose&nbsp;\u00bb<footer>Heidegger, GA 96, p. 90.<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00c2me-esprit&nbsp;: g\u00e9n\u00e9alogie d\u2019un clivage classique<\/h2>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019on parle de clivage, on se tourne volontiers vers le clivage \u00e2me-corps, que ce soit d\u2019un point de vue philosophique, psychologique ou psychanalytique (m\u00eame si la psychanalyse a apport\u00e9 de nombreuses nuances \u00e0 la notion m\u00eame de clivage). Certes, l\u2019\u00e2me et le corps sont deux entit\u00e9s souvent oppos\u00e9es, notamment par les philosophes qui soutiennent que l\u2019\u00e2me est ce qui constitue notre v\u00e9ritable \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb &#8211; en termes contemporains on dit souvent notre \u00ab&nbsp;<em>self<\/em>&nbsp;\u00bb -, tandis que le corps n\u2019est qu\u2019un \u00ab&nbsp;v\u00eatement&nbsp;\u00bb pour notre \u00e2me. Telle est, du moins, l\u2019approche platonicienne, qui a eu une immense influence sur toute la pens\u00e9e occidentale. Aristote, \u00e9l\u00e8ve de Platon qui, une fois fond\u00e9e sa propre \u00e9cole, se distancie de son ma\u00eetre sur des points doctrinaux centraux, tente de d\u00e9passer ce dualisme \u00e2me-corps tout en maintenant l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00e2me et le corps sont deux entit\u00e9s distinctes. Bien que distinctes, elles sont cependant indissociables&nbsp;; elles entretiennent un lien dit \u00ab&nbsp;hyl\u00e9morphique&nbsp;\u00bb&nbsp;: l\u2019\u00e2me est la forme du corps. Cela revient \u00e0 dire, pour Aristote, que l\u2019\u00e2me est le principe de vie d\u2019un corps. Un corps fournit les fonctions diverses qui permettent au corps d\u2019\u00eatre viable une fois qu\u2019il est anim\u00e9. La philosophie occidentale \u00e0 partir de l\u2019Antiquit\u00e9 Grecque n\u2019a pas cess\u00e9 de rappeler que la diff\u00e9rence entre le philosophe et l\u2019homme ordinaire consiste dans la capacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre notre \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb v\u00e9ritable.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le lieu de la pens\u00e9e<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je pense, donc je suis&nbsp;\u00bb (<em>cogito, ergo sum<\/em>), cette c\u00e9l\u00e8bre formule \u00e9tablie par le philosophe Ren\u00e9 Descartes en 1637, a sign\u00e9 le constat de la subjectivit\u00e9 de l\u2019\u00eatre pensant. Je suis le sujet qui pense, et en pensant, je sais que j\u2019existe. Penser, c\u2019est ce qui me montre ma diff\u00e9rence avec les animaux non raisonnables. Par ailleurs, je suis le seul \u00e0 pouvoir \u00eatre le sujet de mes pens\u00e9es&nbsp;; un autre ne peut pas penser en moi. Pourtant, il n\u2019en a pas toujours \u00e9t\u00e9 ainsi dans la tradition philosophique. Le philosophe arabe Averro\u00e8s, c\u00e9l\u00e8bre commentateur d\u2019Aristote ayant v\u00e9cu au 13<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, rend c\u00e9l\u00e8bre la formule selon laquelle \u00ab&nbsp;je ne suis pas le lieu o\u00f9 a lieu la pens\u00e9e&nbsp;\u00bb&nbsp;: au mieux, \u00ab&nbsp;\u00e7a pense en moi&nbsp;\u00bb<sup>2<\/sup>. Averro\u00e8s ne fait que condenser une longue tradition, qui d\u00e9bute avec Aristote. Dans son trait\u00e9 devenu c\u00e9l\u00e8bre intitul\u00e9 <em>De l\u2019\u00e2me<\/em>, Aristote indique que la pens\u00e9e (l\u2019acte d\u2019intellection) n\u2019a pas besoin d\u2019organe pour se produire. Il oppose ce fait \u00e0 la sensation qui, elle, ne peut avoir lieu qu\u2019\u00e0 condition que le corps poss\u00e8de un organe capable de mettre en acte une sensation donn\u00e9e (par exemple, l\u2019\u0153il gr\u00e2ce auquel nous pouvons voir&nbsp;; l\u2019oreille, gr\u00e2ce \u00e0 laquelle nous pouvons entendre&nbsp;; le nez, gr\u00e2ce auquel nous pouvons exercer notre odorat). \u00ab&nbsp;Il est en effet des parties de l\u2019\u00e2me dont l\u2019accomplissement est celle des organes correspondants. Il n\u2019en est pas moins vrai que pour certaines autres parties, rien n\u2019emp\u00eache la s\u00e9paration, parce qu\u2019elles ne sont l\u2019accomplissement d\u2019aucun organe corporel&nbsp;\u00bb (<em>De Anima<\/em> II.1, 413a).<\/p>\n\n\n\n<p>A cet \u00e9gard, intellection et sensation s\u2019opposent donc l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. La sensation op\u00e8re selon un mode triadique&nbsp;: il faut un sujet (l\u2019\u0153il), un objet (un objet visible) et un <em>medium<\/em> (la lumi\u00e8re) pour que la sensation (ici&nbsp;: la vue effective) puisse avoir lieu. L\u2019intellection, quant \u00e0 elle, n\u2019op\u00e8re pas de la m\u00eame mani\u00e8re. Car si je pense un objet, il n\u2019a pas n\u00e9cessairement besoin d\u2019\u00eatre physiquement pr\u00e9sent devant moi&nbsp;; je peux penser \u00e0 quelque chose d\u2019absent, \u00e0 quelque chose qui n\u2019a jamais exist\u00e9, \u00e0 quelque chose li\u00e9 au pass\u00e9 ou encore \u00e0 ce que j\u2019imagine du futur. J\u2019en suis capable parce que, toujours selon Aristote, ces objets de pens\u00e9e ne poss\u00e8dent aucune mat\u00e9rialit\u00e9 dans ma pens\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si je pense la pierre&nbsp;\u00bb, dit Aristote dans son <em>De Anima<\/em>, \u00ab&nbsp;ce n\u2019est pas la pierre en tant que telle qui est dans ma pens\u00e9e, mais seulement la forme (le concept) de la pierre&nbsp;\u00bb (<em>De Anima<\/em> III, 8, 431b).<\/p>\n\n\n\n<p>Penser quelque chose, c\u2019est penser une chose \u00e0 laquelle on a d\u00e9j\u00e0 fait subir un processus d\u2019abstraction, c\u2019est-\u00e0-dire que le sujet pensant en a abstrait la mati\u00e8re pour n\u2019en garder que le concept. Mais voici une difficult\u00e9 suppl\u00e9mentaire&nbsp;: le fait que la pens\u00e9e se fasse sans organe et par cons\u00e9quent sans participation du corps, laisse perplexe. Du moins, cela nous surprend au plus haut degr\u00e9. Comment concevoir que l\u2019on puisse penser sans impliquer un processus physique&nbsp;? Aristote \u00e9tait loin d\u2019admettre que la pens\u00e9e pourrait avoir sa localisation dans le cerveau. Tout au mieux, il pense que le c\u0153ur est le lieu directeur du principe de vie. Curieusement, toutefois, il n\u2019en dit rien dans son trait\u00e9 <em>De l\u2019\u00e2me<\/em> et insiste m\u00eame sur l\u2019absence de lien organique du corps avec la pens\u00e9e. C\u2019est dans d\u2019autres textes biologiques qu\u2019il parle du c\u0153ur comme si\u00e8ge du principe de vie. Pour leur part, les m\u00e9decins antiques h\u00e9siteront longtemps entre le c\u0153ur ou la t\u00eate comme lieu principal de l\u2019homme (et sans poser un lien direct entre leur questionnement et celui du lieu de la pens\u00e9e). Ce ne sera qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque hell\u00e9nistique qu\u2019un changement d\u2019approche aura lieu. Un certain H\u00e9rophile de Chalc\u00e9doine, enseignant \u00e0 Alexandrie, innovera en proc\u00e9dant \u00e0 la dissection. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il va d\u00e9crire le cerveau et \u00e9mettra l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019il puisse \u00eatre le lieu o\u00f9 r\u00e9sident la pens\u00e9e et le syst\u00e8me nerveux.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Aristote, cependant, la pens\u00e9e, activit\u00e9 psychique la plus noble de l\u2019homme, se fait en quelque sorte uniquement \u00ab&nbsp;dans l\u2019\u00e2me&nbsp;\u00bb, sans implication aucune du corps. Cette expression \u00ab&nbsp;dans l\u2019\u00e2me&nbsp;\u00bb peut \u00eatre anachronique, puisque chez Aristote l\u2019\u00e2me entretient en g\u00e9n\u00e9ral un lien \u00e9troit, indissoluble, avec le corps (le fameux rapport dit \u00ab&nbsp;hyl\u00e9morphique&nbsp;\u00bb). La question du sujet de notre pens\u00e9e est d\u00e8s lors une question l\u00e9gitime qui ne manquera pas d\u2019\u00eatre pos\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Aristote lui-m\u00eame distingue dans son trait\u00e9 <em>De l\u2019\u00e2me<\/em> entre deux types de pens\u00e9e&nbsp;: une pens\u00e9e potentielle, capable de devenir toute chose, mais n\u2019\u00e9tant rien du tout au d\u00e9part (telle une page blanche immacul\u00e9e)&nbsp;; et une pens\u00e9e active, agente, productrice de toute chose. La pens\u00e9e humaine semble \u00eatre au d\u00e9part une pens\u00e9e potentielle qui aura besoin d\u2019\u00eatre inform\u00e9e et activ\u00e9e en vue de se mettre \u00e0 penser en acte une multiplicit\u00e9 de choses. Les propos d\u2019Aristote au sujet de ces deux types de pens\u00e9e et notamment au sujet de la pens\u00e9e active, agente, font partie des plus obscurs qu\u2019il ait \u00e9crits. Ils ont tracass\u00e9 au plus haut point les philosophes grecs post-aristot\u00e9liciens, les menant jusqu\u2019\u00e0 \u00e9crire des trait\u00e9s entiers uniquement consacr\u00e9s \u00e0 cette question.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais quelle question au juste&nbsp;? Celle de comprendre pourquoi et en quel sens Aristote pr\u00e9cise cette distinction entre deux types d\u2019intellect&nbsp;: \u00ab&nbsp;ll y a d\u2019une part, l\u2019intellect capable de devenir toutes choses, d\u2019autre part, l\u2019intellect capable de les produire toutes (\u2026). <em>Et cet intellect est s\u00e9par\u00e9, sans m\u00e9lange et impassible, \u00e9tant acte par essence (\u2026). C\u2019est lorsqu\u2019il est s\u00e9par\u00e9 qu\u2019il est seulement ce qu\u2019il est en propre, et cela seul est immortel et \u00e9ternel.<\/em>&nbsp;\u00bb (<em>De Anima<\/em> III 5, 430 a)<\/p>\n\n\n\n<p>La pens\u00e9e agente est pr\u00e9sent\u00e9e ici comme immortelle et \u00e9ternelle, non m\u00e9lang\u00e9e au sensible. Afin d\u2019appr\u00e9cier l\u2019obscurit\u00e9 de ces propos, il convient de faire un pas en arri\u00e8re et de retourner aupr\u00e8s du propos initial du trait\u00e9 <em>De l\u2019\u00e2me<\/em>. Aristote cherche \u00e0 y pr\u00e9senter sa d\u00e9finition du rapport entre l\u2019\u00e2me et le corps. Contrairement \u00e0 Platon, qui d\u00e9finit l\u2019\u00e2me comme une entit\u00e9 immortelle, \u00e9ternelle, qui subsiste apr\u00e8s notre mort et se r\u00e9incarne plus tard dans un autre corps, posant ainsi un rapport dualiste entre l\u2019\u00e2me et le corps, Aristote met l\u2019accent sur le fait que l\u2019\u00e2me et le corps sont ins\u00e9parables. Du moment et aussi longtemps qu\u2019un corps est vivant, on dira de lui qu\u2019il est anim\u00e9. C\u2019est cela l\u2019unique crit\u00e8re&nbsp;: consid\u00e9rer que l\u2019\u00e2me et le corps interagissent et forment, ensemble, un \u00eatre vivant anim\u00e9. Selon Aristote, cela concerne les plantes, les animaux et les hommes, chacun poss\u00e9dant la vie d\u2019une mani\u00e8re diff\u00e9rente, selon leurs fonctions propres. Ainsi les plantes ont uniquement la fonction nutritive&nbsp;; les animaux y ajoutent la fonction sensitive, tandis que l\u2019homme poss\u00e8de, en plus des deux premi\u00e8res fonctions, la fonction intellective. Toutes ces fonctions sont consid\u00e9r\u00e9es comme des fonctions psychiques de l\u2019homme. L\u2019\u00e2me, <em>psych\u00ea<\/em>, est ce qui permet qu\u2019un corps dot\u00e9 d\u2019organes puisse exercer ses fonctions propres.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9finition aristot\u00e9licienne du rapport \u00e2me-corps se tient parfaitement pour la nutrition et la sensation. On est en revanche beaucoup plus emprunt\u00e9 face \u00e0 sa pr\u00e9sentation de l\u2019intellection, tant pr\u00e9cis\u00e9ment le corps est absent de l\u2019activit\u00e9 intellective. Non seulement la pens\u00e9e n\u2019a pas besoin d\u2019organe pour effectuer l\u2019acte de pens\u00e9e, ce qui en soi est d\u00e9j\u00e0 fort difficile \u00e0 concevoir pour nous. Plus encore, la pr\u00e9sence d\u2019une pens\u00e9e agente \u00e9ternelle et s\u00e9par\u00e9e semble aller \u00e0 l\u2019encontre de toute la th\u00e9orie anti-platonicienne d\u00e9velopp\u00e9e par Aristote. Si la partie la plus active de la pens\u00e9e, partie la plus \u00e9lev\u00e9e de l\u2019homme, est \u00e9ternelle, ne s\u2019approche-t-on pas \u00ab&nbsp;dangereusement&nbsp;\u00bb de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019\u00e2me proclam\u00e9e par Platon&nbsp;? Aristote ne semble pas avoir \u00e9t\u00e9 tracass\u00e9 par ces questions&nbsp;; peut-\u00eatre n\u2019a-t-il pas pris conscience des risques inh\u00e9rents \u00e0 son approche, ou peut-\u00eatre des pr\u00e9cisions donn\u00e9es dans son enseignement oral nous manquent-elles pour saisir la teneur exacte de ses propos. Toujours est-il que les philosophes antiques et m\u00e9di\u00e9vaux ont eu beaucoup de difficult\u00e9s \u00e0 donner un sens \u00e0 ces propos, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 pr\u00e9server Aristote d\u2019une incoh\u00e9rence interne.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette pens\u00e9e active \u00e9ternelle est-elle le signe que la pens\u00e9e est per\u00e7ue comme \u00e9tant quelque chose de permanent, non soumis au temps et \u00e0 la destruction par le temps&nbsp;? N\u2019ayant aucun support mat\u00e9riel, elle ne peut pas \u00eatre affect\u00e9e par une d\u00e9gradation quelconque (on est tr\u00e8s loin, \u00e9videmment de l\u2019id\u00e9e que nos cellules et connexions c\u00e9r\u00e9brales pourraient \u00eatre soumises \u00e0 une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescense\u2026). Lors de notre mort, le complexe \u00e2me-corps va se dissoudre. Les fonctions vitales nous l\u00e2cheront, et d\u2019un corps anim\u00e9 vivant, nous passerons \u00e0 un corps devenu cadavre, inanim\u00e9. Parmi toutes les fonctions ayant anim\u00e9 un corps, la pens\u00e9e de cette personne-ci cessera&nbsp;; n\u00e9anmoins, les pens\u00e9es de cette personne, c\u2019est-\u00e0-dire ce qu\u2019elle aura pens\u00e9 en acte, ne dispara\u00eetront pas enti\u00e8rement et resteront comme intouch\u00e9es par la disparition de son agent. C\u2019est l\u00e0 une interpr\u00e9tation possible. La pens\u00e9e, l\u2019acte de pens\u00e9e, r\u00e9sultat d\u2019un sujet qui pense et d\u2019un objet qui a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9, poss\u00e8de une force de \u00ab&nbsp;survie&nbsp;\u00bb hors pair. Elle est m\u00eame si grande que certains se demanderont, comme nous le disions d\u2019entr\u00e9e, si ce n\u2019est pas nous qui pensons, mais que \u00ab&nbsp;\u00e7a pense en nous&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le clivage corps-pens\u00e9e<\/h2>\n\n\n\n<p>Quel int\u00e9r\u00eat ces propos ont-ils pour la th\u00e9matique de ce colloque&nbsp;? On l\u2019aura devin\u00e9&nbsp;: on y trouve les traces d\u2019un certain clivage qui n\u2019est pas \u00e9tranger \u00e0 ce que, d\u00e8s la fin du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, on trouvera dans la pratique de la psychanalyse. Chez Aristote, la pens\u00e9e a un statut \u00e0 part. Elle est s\u00e9par\u00e9e du corps et comme intouch\u00e9e par lui. Je vais oser un parall\u00e9lisme peut-\u00eatre un peu brutal&nbsp;: en psychanalyse, la pens\u00e9e a \u00e9galement un statut \u00e0 part, et peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme \u00e9tant la partie la plus \u00e9lev\u00e9e de l\u2019homme. La pens\u00e9e, comme chez Aristote, est intimement li\u00e9e \u00e0 notre psychisme. A Vienne, Freud \u00e9tait \u00e9l\u00e8ve de Franz Brentano, le grand sp\u00e9cialiste, au 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, de la psychologie d\u2019Aristote. Il n\u2019ignore donc rien de la psychologie aristot\u00e9licienne et a pu appr\u00e9cier les analyses pouss\u00e9es, fines et intelligentes que Franz Brentano a faites \u00e0 ce sujet<sup>3<\/sup>. Sans du tout vouloir entrer dans des consid\u00e9rations sur l\u2019influence de Brentano sur Freud, ni m\u00eame sur l\u2019ex\u00e9g\u00e8se \u00e9ventuelle que l\u2019on peut retrouver chez Freud de la psychologie d\u2019Aristote, constatons un fait&nbsp;: <em>le dispositif de la cure analytique met en sc\u00e8ne un clivage fondamental entre sensation et intellection<\/em>. Freud constate que le fait de <em>voir<\/em> son interlocuteur lors d\u2019une s\u00e9ance th\u00e9rapeutique peut entraver la concentration sur la libre association de pens\u00e9es<sup>4<\/sup>. Les sens viennent parasiter le travail de pens\u00e9e, pour l\u2019un comme pour l\u2019autre des deux protagonistes de la sc\u00e8ne analytique. Nous voil\u00e0 au c\u0153ur d\u2019un clivage ancien&nbsp;! Le corps et ses organes doivent \u00eatre mis au repos, immobilis\u00e9s, afin de laisser libre cours \u00e0 notre pens\u00e9e. Si l\u2019on voulait appliquer ici les propos aristot\u00e9liciens, on pourrait dire&nbsp;: la pens\u00e9e, n\u2019\u00e9tant pas li\u00e9e \u00e0 un organe et n\u2019ayant donc rien de directement r\u00e9ceptif \u00e0 la sensation, peut d\u2019autant mieux s\u2019exercer que les sens ne sont pas activement sollicit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>En comparant sensation et intellection, Aristote indique que pour la sensation, un stimulus trop important risque de mettre en p\u00e9ril la sensation elle-m\u00eame. Il donne pour exemple un son trop fort qui, une fois franchi un certain seuil, peut faire que l\u2019oreille n\u2019entende plus rien du tout&nbsp;; ou encore un objet de vision qui se rapprocherait de trop de l\u2019\u0153il, rendant la vue impossible&nbsp;: si je mets mon doigt dans l\u2019\u0153il, je ne vois plus rien du tout. La pens\u00e9e, par contre, fonctionne selon un principe oppos\u00e9&nbsp;: plus l\u2019objet de pens\u00e9e est intense, plus grande et riche sera la pens\u00e9e qui en r\u00e9sultera. Etant donn\u00e9 que pour la pens\u00e9e il n\u2019y a pas besoin d\u2019un interm\u00e9diaire (comme c\u2019est le cas pour la sensation), la pens\u00e9e ne peut que gagner en intensit\u00e9 si le sujet qui pense peut se concentrer sur le (ou les) objet(s) de pens\u00e9e. A mon sens, ces distinctions se retrouvent dans le <em>setting<\/em> de la cure analytique. Les deux protagonistes de la cure cr\u00e9ent ensemble un objet de pens\u00e9e (la fameuse \u00ab&nbsp;co-pens\u00e9e&nbsp;\u00bb propos\u00e9e par Daniel Widl\u00f6cher<sup>5<\/sup>). Ils y parviennent d\u2019autant mieux que leurs corps sont immobilis\u00e9s et mis hors de tout contact direct. Mais ce clivage n\u2019est-il pas trop radical, uniquement li\u00e9 \u00e0 un dispositif tr\u00e8s particulier qui permet la mise en route de certaines fonctions psychiques&nbsp;? Il est \u00e9vident que le psychisme n\u2019est pas un tout homog\u00e8ne. A lire Aristote, on constate qu\u2019il poss\u00e8de une hi\u00e9rarchie bien \u00e9tablie et que, si une fonction sup\u00e9rieure ne va pas sans les fonctions inf\u00e9rieures qui la pr\u00e9c\u00e8dent, rien ne dit qu\u2019elles gagnent \u00e0 fonctionner toutes ensemble en parall\u00e8le. La capacit\u00e9 \u00e0 diviser les (ou ses) activit\u00e9s, \u00e0 les \u00ab&nbsp;<em>einteilen<\/em>&nbsp;\u00bb, signe un bon fonctionnement psychique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La pens\u00e9e clivante chez l\u2019enfant<\/h2>\n\n\n\n<p>Avec les enfants, pourtant, et le plus souvent aussi avec les adolescents, le <em>setting<\/em> de la cure classique ne s\u2019offre pas comme mod\u00e8le th\u00e9rapeutique. Il semble \u00e9vident que la raison est pr\u00e9cis\u00e9ment que ce clivage entre sensation et pens\u00e9e que l\u2019on parvient \u00e0 \u00e9tablir momentan\u00e9ment, le temps d\u2019une s\u00e9ance (ou le temps des s\u00e9ances pour l\u2019analyste&nbsp;!), n\u2019est ni faisable ni utile avec des enfants. Quel serait le but, pour un th\u00e9rapeute, de passer le temps d\u2019une s\u00e9ance \u00e0 dire \u00ab&nbsp;tiens-toi tranquille&nbsp;\u00bb \u00e0 un enfant&nbsp;? Est-ce que cela veut dire que les fonctions \u00ab&nbsp;clivantes&nbsp;\u00bb ne sont pas encore \u00e0 la port\u00e9e des enfants et des adolescents, trop en prise avec l\u2019\u00e9tablissement et le murissement de toutes ses fonctions&nbsp;? Cela semble aller de soi. Avant de s\u00e9parer des fonctions pour mieux les d\u00e9velopper et en tirer b\u00e9n\u00e9fice, il faut d\u00e9j\u00e0 qu\u2019elles soient bien en place. Pour et avec l\u2019enfant, on ne peut pas faire abstraction du corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier stage clinique que j\u2019ai effectu\u00e9 lors des mes \u00e9tudes de psychologie clinique s\u2019est fait \u00e0 la guidance infantile de l\u2019H\u00f4pital Saint-Anne, dans le service de Jean Berg\u00e8s. Ce dernier pratiquait encore les consultations publiques d\u2019enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fille d\u2019environ 7-8 ans vient consulter pour cause de refus scolaire important, survenu r\u00e9cemment, apr\u00e8s le divorce de ses parents.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>\u00ab&nbsp;Bonjour, qu\u2019est-ce qui t\u2019am\u00e8ne&nbsp;?&nbsp;\u00bb lui demande Jean Berg\u00e8s.<\/li><li>\u00ab&nbsp;Ce sont les mathics&nbsp;\u00bb r\u00e9pond la jeune fille.<\/li><li>\u00ab&nbsp;Les mathics&nbsp;?&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/li><li>\u00ab&nbsp;Oui, les maths, \u00e7a va bien, mais les mathics, \u00e7a ne va pas du tout. C\u2019est la faute \u00e0 ma maitresse&nbsp;: elle m\u00e9lange tout. Elle nous fait faire les maths et les mathics ensemble&nbsp;!&nbsp;!&nbsp;! Alors \u00e7a va pas du tout. Car tu vois, les maths, on calcule, on compte les chiffres. \u00c7a, j\u2019aime. Mais avec les mathics, on se met \u00e0 changer les chiffres, \u00e0 les enlever et on doit m\u00eame faire un truc qui s\u2019appelle \u00ab&nbsp;la division&nbsp;\u00bb. \u00c7a, \u00e7a ne va pas du tout. C\u2019est pas juste pour les chiffres\u2026&nbsp;\u00bb<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Et Berg\u00e8s de nous montrer comment ce probl\u00e8me avec les math\u00e9matiques parlait de celui de la place de l\u2019enfant, divis\u00e9 entre ses parents divorc\u00e9s&nbsp;; la division s\u2019\u00e9tait install\u00e9e jusque dans le langage. Pour l\u2019enfant, la pens\u00e9e se fait sans doute toujours aussi un peu (ou m\u00eame beaucoup&nbsp;?) avec le corps, et les organes y participent d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre. L\u2019enfant acquiert sa maturit\u00e9 sensorielle et intellectuelle \u00e0 travers les multiples et incessantes explorations de son environnement et de l\u2019espace. Lorsqu\u2019un jeune enfant sait monter et descendre seul les escaliers, on sait que l\u2019\u00e9closion du langage est imminente. Ceci montre, \u00e9videmment, que la pens\u00e9e et tout ce qui lui est rattach\u00e9 est intimement li\u00e9e aux sens&nbsp;; qu\u2019il n\u2019est plus du tout envisageable de soutenir des propos tels que ceux avanc\u00e9s par Aristote. Sauf lorsqu\u2019on se trouve dans un dispositif volontairement artificiel qui vise \u00e0 favoriser certains m\u00e9canismes. L\u00e0, on est soudain \u00e0 nouveau tr\u00e8s proche d\u2019Aristote.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Propos conclusifs<\/h2>\n\n\n\n<p>Pourtant, les penseurs restent souvent des enfants dans l\u2019\u00e2me, tant le fait de poser des questions les caract\u00e9rise. Ainsi, terminons avec cette phrase de Martin Heidegger, tir\u00e9e de ses <em>Cahiers noirs<\/em> qui viennent d\u2019\u00eatre publi\u00e9s&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le Penseur&nbsp;? Un grand enfant qui interroge grandement&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10269?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Le penseur&nbsp;? Un grand enfant qui interroge grandement&nbsp;\u00bb Heidegger, Cahiers noirs, GA 94, p. 4121. &nbsp; \u00ab&nbsp;Si l\u2019on demande ce qu\u2019un penseur, ce qu\u2019un po\u00e8te dit, il faut simultan\u00e9ment et surtout demander qui est celui \u00e0 qui il veut dire&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[239],"auteur":[1386],"dossier":[496],"mode":[60],"revue":[510],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10269","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-separation","auteur-alexandrine-schniewind","dossier-clivages-entre-separation-et-rupture","mode-payant","revue-510","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10269","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10269"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10269\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16351,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10269\/revisions\/16351"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10269"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10269"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10269"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10269"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10269"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10269"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10269"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10269"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10269"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}