{"id":10259,"date":"2021-08-22T07:31:39","date_gmt":"2021-08-22T05:31:39","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-genitrice-la-compagne-et-la-corruptrice-2\/"},"modified":"2021-09-16T13:54:28","modified_gmt":"2021-09-16T11:54:28","slug":"la-genitrice-la-compagne-et-la-corruptrice","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-genitrice-la-compagne-et-la-corruptrice\/","title":{"rendered":"La g\u00e9nitrice, la compagne et la corruptrice"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab\u202fLa sagesse \u00e9ternelle drap\u00e9e dans le mythe imm\u00e9morial conseille au vieil homme de renoncer \u00e0 l\u2019amour, de choisir la mort, de se familiariser avec la n\u00e9cessit\u00e9 de mourir.\u202f\u00bb<footer>S. Freud (1913),<em> Le motif du choix des coffrets, ocf.p, <\/em>XII<em>, <\/em>Paris, Puf, 2005, p.\u202f65.<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>En mati\u00e8re d\u2019amour fou, quelle que soit la diversit\u00e9 des mises en sc\u00e8ne, il y a des figures impos\u00e9es\u202f: passion ravageuse\u202f; feu d\u2019artifice de sentiments extr\u00eames\u202f; effraction transgressive de la raison individuelle, sociale, politique\u202f; attaques du principe de r\u00e9alit\u00e9 au profit du plaisir d\u2019une union sacr\u00e9e, etc. Il y a aussi peu ou prou dans notre culture un arch\u00e9type puissant en ce domaine\u202f: l\u2019amour fou s\u2019empare de deux \u00eatres humains issus de deux lign\u00e9es distinctes qui aspirent ardemment \u00e0 ne faire qu\u2019un. Rom\u00e9o appartient \u00e0 la maison des Montaigu. Juliette appartient \u00e0 la maison des Capulet.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon propos est de tenter de mettre en exergue combien la fausse \u00e9vidence de cet arch\u00e9type est d\u00e9j\u00e0 une strat\u00e9gie d\u00e9fensive contre le d\u00e9sir incestueux et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, une tentative d\u2019am\u00e9nagement du fantasme de retour dans le ventre maternel. Dans cette direction, je vais explorer l\u2019hypoth\u00e8se suivante\u202f: la matrice archa\u00efque de l\u2019amour fou, la souche fondamentale de son <em>hubris<\/em>, c\u2019est l\u2019attraction pour la maison primitive, <em>Heimat<\/em>. Et, dans cette perspective, \u00ab\u202fles trois relations \u00e0 la femme que l\u2019homme ne saurait \u00e9viter\u202f: la g\u00e9nitrice, la compagne et la corruptrice\u202f\u00bb \u00e9voqu\u00e9es par Freud en 1913 dans <em>Le motif du choix des coffrets<\/em>, ne seraient alors que des d\u00e9clinaisons successives de ce d\u00e9sir primordial de retour dans le ventre maternel. Ou mieux, l\u00e0 o\u00f9 se d\u00e9roulerait le premier chapitre ut\u00e9rin de la biographie humaine, l\u2019homme et la femme aspireraient fantasmatiquement \u00e0 y faire retour avec, successivement, la maison m\u00e8re, l\u2019\u00eatre aim\u00e9 et finalement la mort, la seule, nous dit Freud, qui prendra l\u2019homme dans ses bras<sup>1<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9tymologie grecque de nostalgie, de \u03bd\u03cc\u03c3\u03c4\u03bf\u03c2 <em>(n\u00f3stos) <\/em>et \u1f04\u03bb\u03b3\u03bf\u03c2 <em>(\u00e1lgos),<\/em> litt\u00e9ralement \u00ab\u202fdouleur du retour\u202f\u00bb, exprime bien, en termes de r\u00e9alit\u00e9 psychique, la mitoyennet\u00e9 avec le pays natal des repr\u00e9sentations originaires du jaillissement de sa vie, d\u2019une part\u202f; et des repr\u00e9sentations m\u00e9lancoliques de sa tombe, d\u2019autre part.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette nostalgie \u00ab\u202fde l\u2019antique terre natale du petit d\u2019homme, du lieu dans lequel chacun a s\u00e9journ\u00e9 une fois et d\u2019abord\u202f\u00bb, Freud en a d\u00e9crit magistralement <em>l\u2019attraction\/r\u00e9pulsion<\/em> dans son essai <em>L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9<\/em> (1919) \u2013 <em>l\u2019inqui\u00e9tant<\/em><sup>2<\/sup> selon la traduction de Laplanche. Freud y d\u00e9finit l\u2019amour dans un raccourci saisissant\u202f: \u00ab\u202fL\u2019amour est le mal du pays (natal) <em>(heimweh) (heimv\u00e9).<\/em>\u202f\u00bb Dans cette optique, l\u2019espace psychique qui s\u00e9pare les repr\u00e9sentations de l\u2019\u00eatre aim\u00e9 des repr\u00e9sentations de la m\u00e8re est celui du d\u00e9sir incestueux et du fantasme de retour dans le ventre maternel.<\/p>\n\n\n\n<p>Au quotidien, la principale caract\u00e9ristique de cette nostalgie amoureuse pour le pays natal est la r\u00e9p\u00e9tition, souligne Freud. Pour autant, pr\u00e9cise-t-il, l\u2019impression de nouveaut\u00e9 qui l\u2019accompagne dans la r\u00e9currence est illusoire\u202f: \u00ab\u202f<em>Unheimlich<\/em> n\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 rien de nouveau ou d\u2019\u00e9tranger, mais quelque chose qui est pour la vie psychique familier de tout temps, et qui ne lui est devenu \u00e9tranger que par le processus de <em>refoulement.\u202f<\/em>\u00bb Et, dans ce cadre de compulsion de r\u00e9p\u00e9tition, ce sentiment comm\u00e9more des \u00ab\u202fphases isol\u00e9es de l\u2019histoire de l\u2019\u00e9volution du sentiment du moi, d\u2019une r\u00e9gression \u00e0 des \u00e9poques o\u00f9 le moi ne s\u2019\u00e9tait pas encore nettement d\u00e9limit\u00e9 par rapport au monde ext\u00e9rieur et \u00e0 autrui\u202f\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La polys\u00e9mie de l\u2019expression \u00ab\u202fpetite mort\u202f\u00bb, tour \u00e0 tour sommeil et orgasme, borne le champ des possibles \u00ab\u202fstandards\u202f\u00bb des r\u00e9p\u00e9titions temp\u00e9r\u00e9es de ce mal du pays. Pour le sommeil\u202f: \u00ab\u202fOn peut dire \u00e0 bon droit, \u00e9crit Freud dans l\u2019<em>Abr\u00e9g\u00e9<\/em>, qu\u2019avec la naissance est apparue une pulsion consistant \u00e0 retourner \u00e0 la vie intra-ut\u00e9rine, qui a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e, une pulsion de sommeil. Le sommeil est cette sorte de retour dans le ventre maternel.\u202f\u00bb Quant \u00e0 l\u2019orgasme des <em>\u00c9tudes sur l\u2019hyst\u00e9rie<\/em> (1895), la quasi-suspension de la pens\u00e9e qui l\u2019accompagne est proche d\u2019un \u00e9tat hypno\u00efde, voire d\u2019une crise d\u2019hyst\u00e9rie, dont le b\u00e9b\u00e9 su\u00e7oteur des <em>Trois essais <\/em>(1905) illustre la pr\u00e9histoire de la fili\u00e8re quand il est repu et qu\u2019il ne s\u2019endort pas encore, tout \u00e0 la jouissance de sa pl\u00e9nitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est crucial pour notre propos d\u2019observer que l\u2019amour fou est \u00e9tranger \u00e0 ces deux figures mod\u00e9r\u00e9es de la nostalgie du pays natal. De fait, sa d\u00e9&#8212;mesure est, d\u2019une part, d\u00e9connect\u00e9e de l\u2019action vigile avec le sommeil\u202f; d\u2019autre part, elle est d\u00e9samorc\u00e9e, suspendue par la d\u00e9charge de l\u2019orgasme o\u00f9 \u00c9ros est momentan\u00e9ment mis hors circuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais que se passe t-il quand la nostalgie de la Terre-m\u00e8re persiste et signe, dans une d\u00e9mesure m\u00e9lancolique o\u00f9 les petites morts ne suffisent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment pas et o\u00f9 le magn\u00e9tisme d\u2019une chor\u00e9graphie tragique avec <em>Thanatos<\/em> permet de maintenir victorieuse la transgression des limites des interdits de l\u2019inceste et de la finitude humaine\u202f?<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette zone que je convierai le lecteur, o\u00f9 folie maternelle et fantasme de retour au pays natal s\u2019entrem\u00ealent dans une seule \u00ab\u202fmaison\u202f\u00bb carc\u00e9rale, avec le r\u00e9cit clinique de M<sup>me<\/sup>\u202fN. dont, je l\u2019esp\u00e8re, les modifications \u00e0 des fins d\u2019anonymisation n\u2019alt\u00e9reront pas l\u2019essentiel de la trajectoire clinique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">M<sup>me<\/sup>\u202fN.<\/h2>\n\n\n\n<p>Comme souvent \u00e0 la maternit\u00e9, cela d\u00e9marre dans le couloir. Je croise une \u00e9chographiste avec qui j\u2019ai partag\u00e9 une recherche-action sur les aspects psychologiques du diagnostic ant\u00e9nal\u202f: \u00ab\u202fAh, Sylvain, il faut que je te dise un mot d\u2019une patiente, M<sup>me<\/sup>\u202fN., que je t\u2019ai envoy\u00e9e. Tout au long de ses deux premi\u00e8res \u00e9chographies, elle m\u2019a parl\u00e9 avec insistance de terribles craintes de l\u2019accouchement. Elle est compl\u00e8tement t\u00e9tanis\u00e9e \u00e0 ce sujet. Je lui ai parl\u00e9 de toi lors du premier examen et au second rendez-vous, elle en \u00e9tait toujours au m\u00eame point et elle a accept\u00e9 de te rencontrer.\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La salle d\u2019attente de mes consultations se trouve \u00e0 l\u2019\u00e9tage de la maternit\u00e9 o\u00f9 l\u2019incessant ballet des soignants, des parturientes et des visiteurs diffuse, avec les vocalises des b\u00e9b\u00e9s, une incontournable atmosph\u00e8re d\u2019apr\u00e8s naissance. \u00c0\u202fpeine assise dans mon bureau, M<sup>me<\/sup>\u202fN. me signale qu\u2019elle est arriv\u00e9e avec un bon quart d\u2019heure d\u2019avance et qu\u2019elle vient justement de \u00ab\u202fvivre un cauchemar\u202f\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u202fJe n\u2019y arriverai jamais.\u202f\u00bb \u00ab\u202fPour en arriver l\u00e0, il faut d\u2019abord avoir accouch\u00e9 et \u00e7a, c\u2019est vraiment impossible pour moi.\u202f\u00bb Le d\u00e9cor est ainsi rapidement plant\u00e9. M<sup>me<\/sup>\u202fN., une jeune primipare, enceinte de six\u202fmois, a bien souhait\u00e9 avec son ami avoir un enfant mais, selon ses propres termes, sa \u00ab\u202fpeur panique\u202f\u00bb des \u00ab\u202fdouleurs\u202f\u00bb de l\u2019accouchement augmentant, elle en arrive \u00e0 regretter ce projet auquel son conjoint tient d\u00e9sormais plus qu\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui me frappe dans la pr\u00e9sence de M<sup>me<\/sup>\u202fN., c\u2019est que sa plainte verbale explicite, quoique forte, est supplant\u00e9e en intensit\u00e9 par ce que je ressens de son malaise somatique\u202f: elle est rouge avec une tache \u00e9carlate dans le bas du cou et probablement la poitrine. Elle est en apn\u00e9e quand elle parle avec un flux tendu, et fr\u00f4le l\u2019hyperventilation lors de pauses impos\u00e9es par le manque d\u2019air. Inqui\u00e8te, elle \u00e9vite mon regard, mais son observation en vision p\u00e9riph\u00e9rique trahit son hypervigilance et une compliance mim\u00e9tique\u202f: elle change de position en \u00e9cho, d\u00e8s que j\u2019esquisse le moindre mouvement. Quand j\u2019invite M<sup>me<\/sup>\u202fN. \u00e0 me livrer sa vision de cette \u00ab\u202fpeur panique\u202f\u00bb, elle reste sans mot. L\u2019id\u00e9e m\u00eame qui sous-tend mon interrogation\u202f\u2013\u202fqu\u2019elle puisse disposer elle-m\u00eame d\u2019une th\u00e9orie sur cette peur\u202f\u2013\u202fsemble lui para\u00eetre \u00e9nigmatique. Apr\u00e8s un long silence o\u00f9 son habillement de coll\u00e9gienne sage me frappe, avec un ensemble bleu et des chaussures plates qui m\u2019\u00e9voquent les tenues des pensionnaires d\u2019autrefois, elle me r\u00e9pond sur un ton subitement tr\u00e8s r\u00e9gressif\u202f: \u00ab\u202fNon, je ne sais pas du tout, et c\u2019est justement pour \u00e7a que j\u2019ai accept\u00e9 de vous rencontrer, pour que vous me disiez ce qui ne va pas.\u202f\u00bb \u00c0\u202fla fin de sa phrase, elle adopte une attitude d\u2019attente passive sur le mode passif d\u2019un \u00ab\u202finterrogatoire\u202f\u00bb m\u00e9dical ou scolaire. Non, sa propre m\u00e8re n\u2019a pas connu d\u2019accouchement difficile, ni v\u00e9hicul\u00e9 un discours alarmiste sur ce point. Ce ne sont ni des souvenirs, ni certaines images pr\u00e9cises ou un contexte particulier qui favorisent cette appr\u00e9hension\u202f: \u00ab\u202fDepuis que je sens mon enfant dans mon ventre, dit-elle, je stresse tout le temps en pensant \u00e0 la douleur de l\u2019accouchement, quand il va devoir sortir.\u202f\u00bb Une de ses amies a accouch\u00e9 r\u00e9cemment sous p\u00e9ridurale mais elle a d\u00fb affronter en d\u00e9but de travail des contractions \u00ab\u202ftr\u00e8s douloureuses\u202f\u00bb. M<sup>me<\/sup>\u202fN. n\u2019attend donc rien de bon d\u2019une quelconque analg\u00e9sie, \u00e0 l\u2019exception d\u2019une seule, radicale\u202f: \u00ab\u202fJ\u2019aimerais vraiment avoir une c\u00e9sarienne sous anesth\u00e9sie g\u00e9n\u00e9rale et ne pas \u00eatre l\u00e0 du tout.\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0\u202fl\u2019issue de cette premi\u00e8re rencontre, M<sup>me<\/sup>\u202fN. se montre poliment int\u00e9ress\u00e9e par ma proposition de mener ensemble une enqu\u00eate \u00ab\u202fpour tenter d\u2019explorer plus avant ses craintes\u202f\u00bb. Je l\u2019invite donc, en compagnie de son conjoint si elle le souhaite, \u00e0 poursuivre. Sur le seuil, M<sup>me<\/sup>\u202fN. regarde avec attention si \u00ab\u202felle n\u2019a rien oubli\u00e9\u202f\u00bb, puis me demande si elle doit passer de nouveau \u00e0 l\u2019accueil avant le prochain rendez-vous pour finalement m\u2019interroger sur l\u2019emplacement de la borne de paiement pour le parking. Je la salue r\u00e9p\u00e9titivement, ressentant une grande adh\u00e9sivit\u00e9 de sa part. Elle est \u00e9carlate \u00e0 nouveau.<\/p>\n\n\n\n<p>Au deuxi\u00e8me rendez-vous, M<sup>me<\/sup>\u202fN. a dix minutes d\u2019avance. En ouverture, avec une certaine fiert\u00e9 infantile, elle m\u2019affirme tout de go \u00ab\u202fne pas avoir avanc\u00e9 du tout\u202f\u00bb sur sa peur d\u2019accoucher. Comme une enfant qui parle d\u2019un parent, elle ajoute que son mari, soumis \u00e0 des horaires de travail tr\u00e8s contraignants, n\u2019a pas pu venir mais il souhaite qu\u2019elle me raconte \u00ab\u202fce qui s\u2019est pass\u00e9 autrefois\u202f\u00bb. Je suis subitement frapp\u00e9 par la distance entre elle et moi\u202f: avec dext\u00e9rit\u00e9, M<sup>me<\/sup>\u202fN. a rapproch\u00e9 d\u2019un bon m\u00e8tre sa chaise de la mienne avant de s\u2019asseoir. Int\u00e9rieurement, je me dis que j\u2019ai rarement senti avec autant d\u2019intensit\u00e9 corporelle le poids d\u2019un appui anaclitique. En se cachant derri\u00e8re la recommandation maritale, M<sup>me<\/sup>\u202fN. me raconte avec une attitude d\u2019\u00e9l\u00e8ve concentr\u00e9e qui r\u00e9cite sa le\u00e7on. J\u2019apprends ainsi sur un ton anodin qu\u2019elle a v\u00e9cu seule avec sa m\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de 19\u202fans. Son p\u00e8re les a \u00ab\u202flaiss\u00e9es tomber\u202f\u00bb quand elle avait \u00ab\u202fquelques\u202fmois\u202f\u00bb. Il \u00e9tait tr\u00e8s jeune et, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une permission lors du service militaire, il a rencontr\u00e9 une autre femme et a disparu. Sa m\u00e8re le hait fondamentalement et toutes \u00e9vocations \u00e0 son \u00e9gard \u00e9taient bannies \u00e0 la \u00ab\u202fmaison\u202f\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur un ton plus affect\u00e9 mais sombre, M<sup>me<\/sup>\u202fN. me dit que sa m\u00e8re et elle ont v\u00e9cu dans un \u00ab\u202fcoll\u00e9-serr\u00e9 tr\u00e8s fort\u202f\u00bb\u202f: habitant dans un studio jusqu\u2019\u00e0 ses 11\u202fans, elles dormaient ensemble. Quand la situation financi\u00e8re s\u2019est am\u00e9lior\u00e9e, un d\u00e9m\u00e9nagement dans un deux-pi\u00e8ces a permis une certaine ind\u00e9pendance. Tr\u00e8s relative pourtant, car quand elle avait de tr\u00e8s grandes difficult\u00e9s \u00e0 s\u2019endormir, elle partageait encore le lit de sa m\u00e8re, qui ne s\u2019est jamais remari\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u202fMa m\u00e8re et moi, on ne faisait qu\u2019un\u202f: elle n\u2019avait rien d\u2019autre dans sa vie que moi et, si je m\u2019int\u00e9ressais \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, j\u2019avais l\u2019impression de la trahir, de lui faire tr\u00e8s mal. C\u2019est pour \u00e7a, j\u2019ai pris l\u2019habitude de ne jamais lui parler de ce que je faisais dehors. D\u2019ailleurs, il n\u2019y avait pas grand-chose \u00e0 raconter\u2026\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>De nouveau, je suis frapp\u00e9 par mon sentiment d\u2019oppression face \u00e0 M<sup>me<\/sup>\u202fN., ma respiration devient consciente face \u00e0 la sienne qui est irr\u00e9guli\u00e8re avec, notamment, des suspensions qui me paraissent bien longues puis des reprises sur le mode de l\u2019urgence. Comme pour me d\u00e9gager d\u00e9fensivement de cette pesanteur claustrophobe contre-transf\u00e9rentielle, je m\u2019entends lui demander si elle a revu son p\u00e8re. Son p\u00e8re\u202f? Elle ne l\u2019a revu qu\u2019apr\u00e8s son mariage \u00e0 deux reprises, gr\u00e2ce aux encouragements de son mari. Il a refait sa vie, il a deux fils. Ces derniers propos sont formul\u00e9s sur un ton faussement trivial et ponctu\u00e9s de nombreux \u00ab\u202fvoil\u00e0 tout\u202f!\u202f\u00bb, qui m\u2019invitent \u00e0 ne pas tra\u00eener sur ce sujet et \u00e0 ne pas m\u2019attarder dans l\u2019exploration de sa rage mal contenue \u00e0 son \u00e9gard.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors que le silence s\u2019installe apr\u00e8s cette \u00e9vocation paternelle et cette r\u00e9action de fermeture, M<sup>me<\/sup>\u202fN. se touche le ventre avec insistance et fait des grimaces exprimant un ressenti douloureux. Devant mon visage interrogatif, elle me dit sur un ton d\u2019\u00e9vidence que sa m\u00e8re lui fait des massages qui l\u2019apaisent beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui demande, surpris\u202f: \u00ab\u202fVotre m\u00e8re est chez vous\u202f?\u202f\u00bb Elle me r\u00e9pond que oui, et qu\u2019elle est \u00e0 la fois \u00ab\u202ftr\u00e8s contente de faire la petite fille mais aussi tr\u00e8s irrit\u00e9e de cette pr\u00e9sence qui lui donne l\u2019impression qu\u2019elle a besoin d\u2019elle\u202f\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Son mari \u00e9tait contre la venue de sa m\u00e8re mais ajoute-t-elle avec fatalisme, \u00ab\u202fil sait bien que je ne peux pas m\u2019en passer\u202f\u00bb. Cinq minutes apr\u00e8s la fin de l\u2019entretien, M<sup>me<\/sup>\u202fN. frappe \u00e0 mon bureau o\u00f9 je re\u00e7ois une famille en consultation\u202f: elle ne retrouve plus son ticket de parking et se demande si elle l\u2019a perdu chez moi. Nous ne le retrouvons pas. M<sup>me<\/sup>\u202fN. est \u00e9carlate.<\/p>\n\n\n\n<p>Au troisi\u00e8me entretien, M<sup>me<\/sup>\u202fN. r\u00e9affirme avec force \u00eatre toujours sous l\u2019emprise constante de sa crainte envahissante des douleurs de l\u2019accouchement. Pourtant, elle est fi\u00e8re d\u2019avoir vu \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, blottie dans les bras de son mari, un reportage o\u00f9 l\u2019on voyait un accouchement. \u00ab\u202fJ\u2019ai m\u00eame regard\u00e9 le moment o\u00f9 le b\u00e9b\u00e9 est parti\u202f\u00bb, me dit-elle. Surjouant alors mon \u00e9tonnement anxieux, je reformule, interrogatif\u202f: \u00ab\u202fLe b\u00e9b\u00e9 est parti\u202f?\u202f\u00bb Apr\u00e8s un contact visuel franc, et un sourire esquiss\u00e9 qui injecte une pointe d\u2019humour r\u00e9flexif, M<sup>me<\/sup>\u202fN. m\u2019explique qu\u2019elle fait allusion au moment o\u00f9 le b\u00e9b\u00e9 sort du ventre de sa m\u00e8re mais, que je me rassure, il ne va pas bien loin et le papa le suit pour son premier bain\u2026 Le rayon de soleil me para\u00eet furtif, et M<sup>me<\/sup>\u202fN. associe aussit\u00f4t sur le fait qu\u2019elle a d\u00fb venir deux fois aux urgences de la maternit\u00e9 pour de fortes \u00ab\u202fdouleurs abdominales\u202f\u00bb, que les massages de sa m\u00e8re n\u2019ont pas r\u00e9ussi \u00e0 calmer. Apr\u00e8s divers examens, ces douleurs sont intitul\u00e9es \u00ab\u202fligamentaires\u202f\u00bb et ne donnent lieu \u00e0 aucune inqui\u00e9tude m\u00e9dicale. Cette \u00ab\u202fincompr\u00e9hension\u202f\u00bb m\u00e9dicale a beaucoup irrit\u00e9 M<sup>me<\/sup>\u202fN. convaincue qu\u2019elle serait hospitalis\u00e9e\u2026 Apr\u00e8s un silence, M<sup>me<\/sup>\u202fN. rajoute avec ce ton de petite fille m\u00e9t\u00e9oriquement espi\u00e8gle mais r\u00e9solument invasive que je commen\u00e7ais \u00e0 pressentir\u202f: \u00ab\u202fComme \u00e7a j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 chez vous (elle montre du doigt le sol de mon bureau)\u202f: on aurait pu se voir plus souvent\u202f!\u202f\u00bb Puis, revenant tr\u00e8s vite \u00e0 un ton plus mature et rageur, elle poursuit\u202f: \u00ab\u202fMa m\u00e8re me dit aussi que ces douleurs ne sont pas pathologiques et qu\u2019elle peut tout \u00e0 fait les soigner avec ses massages.\u202f\u00bb Elle rajoute\u202f: \u00ab\u202fElle me disait pareil avec mon ecz\u00e9ma, et quand j\u2019ai enfin consult\u00e9 un sp\u00e9cialiste \u00e0 14\u202fans, elle a bien d\u00fb convenir que j\u2019\u00e9tais r\u00e9ellement malade.\u202f\u00bb J\u2019apprends \u00e0 cette occasion que M<sup>me<\/sup>\u202fN. a le souvenir d\u2019avoir toujours eu des plaques d\u2019ecz\u00e9ma sur tout le corps et que sa m\u00e8re la pommadait matin et soir avec des cr\u00e8mes \u00e0 la cortisone, ce qui lui \u00e9tait insupportable \u00e0 l\u2019adolescence.<\/p>\n\n\n\n<p>M<sup>me<\/sup>\u202fN. exprime alors de grandes difficult\u00e9s pour mettre en mots son ressenti. De nouveau, sa respiration devient saccad\u00e9e, ses rougeurs apparaissent. Elle esquisse combien elle se sent \u00ab\u202fengloutie\u202f\u00bb quand elle partage le m\u00eame espace que sa m\u00e8re tout en ayant le sentiment qu\u2019il est impossible de s\u2019\u00e9loigner d\u2019elle. Ce sentiment l\u2019habite du plus profond de sa m\u00e9moire. M<sup>me<\/sup>\u202fN. me regarde avec de grands yeux ronds. Int\u00e9rieurement, je mesure subitement la limite de l\u2019adjectif adh\u00e9sif pour qualifier sa pr\u00e9sence et me dis que le terme de p\u00e9n\u00e9trance est bien plus adapt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette aspiration de M<sup>me<\/sup>\u202fN. d\u2019\u00eatre en moi (\u00ab\u202fd\u2019\u00eatre chez moi\u202f\u00bb) m\u2019\u00e9voque, \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, Georgette, la patiente de Joyce McDougall qui lui inspire les pr\u00e9cieuses formulations de \u00ab\u202ftransfert osmotique\u202f\u00bb et de \u00ab\u202ffantasme d\u2019un corps pour deux<sup>3<\/sup>\u202f\u00bb. Georgette est prisonni\u00e8re de la fusion avec M\u00e8re-Univers qui veut \u00ab\u202f\u00e0 tout prix \u00e9carter l\u2019image du p\u00e8re comme ayant une place, r\u00e9elle ou symbolique\u202f\u00bb et o\u00f9 toute fantasmatisation organisatrice de la sc\u00e8ne primitive est exclue<sup>4<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Vient ensuite dans mon esprit, par association, Pierre Marty et sa m\u00e9connue \u00ab\u202frelation objectale allergique<sup>5<\/sup>\u202f\u00bb, dans laquelle le patient, comm\u00e9morant une fixation archa\u00efque pr\u00e9natale, s\u2019identifie au th\u00e9rapeute \u00ab\u202fau sens d\u2019interp\u00e9n\u00e9tration\u202f\u00bb et o\u00f9 il \u00ab\u202fn\u2019a qu\u2019un seul d\u00e9sir, unique, et capital\u202f: se rapprocher le plus possible de l\u2019objet jusqu\u2019\u00e0 se confondre avec lui\u202f\u00bb. Mais cette fois, \u00ab\u202ftransfert osmotique\u202f\u00bb et \u00ab\u202frelation objectale allergique\u202f\u00bb ne sont pas intellectualis\u00e9s \u00e0 partir d\u2019une rencontre livresque distanci\u00e9e\u202f: c\u2019est bien la massivit\u00e9 du transfert de M<sup>me<\/sup>\u202fN. qui sensoriellement me traverse et m\u2019aspire dans un vertige contre-transf\u00e9rentiel face \u00e0 cette invasion fusionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors que je m\u2019attendais \u00e0 de nouvelles p\u00e9rip\u00e9ties \u00e0 la fin de la s\u00e9ance qui sanctionnent la s\u00e9paration redout\u00e9e, rien ne se passe\u2026 ce qui me permet en prenant quelques notes, r\u00eaveur, de r\u00e9aliser enfin que M<sup>me<\/sup>\u202fN. a un parfum capiteux qui persiste bien longtemps apr\u00e8s son d\u00e9part. Je con\u00e7ois \u00e0 cette occasion que le parfum p\u00e9n\u00e8tre r\u00e9solument \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et met en exergue un commerce a\u00e9rien bien intime avec la pr\u00e9sence de l\u2019absente.<\/p>\n\n\n\n<p>Si j\u2019avais \u00e0 d\u00e9finir la trajectoire des six consultations th\u00e9rapeutiques suivantes jusqu\u2019\u00e0 la naissance, je dirais que les douleurs ligamentaires de M<sup>me<\/sup>\u202fN. ont pris petit \u00e0 petit le pas sur sa peur panique des douleurs de s\u00e9paration de l\u2019accouchement. Sa participation \u00e0 des s\u00e9ances de pr\u00e9paration \u00e0 la naissance avec une sage-femme que je lui avais recommand\u00e9e (et dont je connaissais les qualit\u00e9s de femme bisexu\u00e9e et de m\u00e8re \u00ab\u202fsuffisamment faible\u202f\u00bb) n\u2019\u00e9tait pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 cette mutation.<\/p>\n\n\n\n<p>Une piste \u00e9mergeait peu \u00e0 peu dans notre espace\u202f: les douleurs ligamentaires\u202f\u2013\u202fdans la mesure o\u00f9 sa hargne contre elles \u00e9taient l\u2019objet d\u2019une hospitalit\u00e9 bienveillante\u202f\u2013\u202f offraient un miroir r\u00e9flexif propice \u00e0 une mise en r\u00e9cit intersubjective. L\u2019affectation de sa plainte \u00e0 leur \u00e9gard lui permettait de rompre avec sa passivit\u00e9 initiale, face \u00e0 une m\u00e8re archa\u00efque toute-puissante interdisant l\u2019\u00e9vocation d\u2019une sc\u00e8ne primitive vivante. L\u2019\u00e9vocation de ces douleurs abdominales en d\u00e9but de s\u00e9ance constituait un rituel introductif efficient pour affronter le transfert et le vertige biographique\u202f; la douleur ligamentaire, en accord avec son \u00e9tymologie\u202f\u2013\u202fen latin, <em>ligamentum<\/em> signifie \u00ab\u202flien\u202f\u00bb \u2013, remplissait son office. \u00c0\u202fplusieurs reprises, je ressentis le plaisir musical qui me traverse en \u00e9coutant quelques bons morceaux affectionn\u00e9s de blues, o\u00f9 les peines de la vie dans les champs de coton sont simultan\u00e9ment nomm\u00e9es et partiellement d\u00e9samorc\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>En sens inverse de ses anciennes r\u00e9gressions somatiques, le discours sur ses douleurs abdominales d\u00e9voila peu \u00e0 peu leurs virtualit\u00e9s subjectivantes. Gr\u00e2ce \u00e0 elles, M<sup>me<\/sup>\u202fN. entreprend une exploration in\u00e9dite de son enfance r\u00e9solument dyadique. Il y avait une m\u00e8re id\u00e9alis\u00e9e, d\u2019une disponibilit\u00e9 parfaite, et une m\u00e8re carc\u00e9rale d\u00e9niant le reste du monde en g\u00e9n\u00e9ral et toute \u00e9vocation aimante ou rageuse envers son p\u00e8re absent. Mais l\u2019une et l\u2019autre semblent ne faire qu\u2019un, dans un amour fou priv\u00e9 de r\u00e9flexivit\u00e9. Progressivement s\u2019est impos\u00e9e \u00e0 moi l\u2019hypoth\u00e8se que son ecz\u00e9ma d\u2019autrefois et ses craintes initiales de douleurs de -l\u2019accouchement constituaient <em>une parade psycho-somatique archa\u00efque, face \u00e0 cette absence de clivage entre bonne et mauvaise m\u00e8re<\/em>. Joyce -Mc-Dougall \u00e9crit au sujet de Georgette\u202f: \u00ab\u202fNous pourrions supposer que les images d\u2019une m\u00e8re qui incarne la vie et une autre qui est une menace de mort ont fusionn\u00e9, n\u2019ayant jamais subi le clivage normal de l\u2019enfance entre objet b\u00e9n\u00e9fique et objet mal\u00e9fique<sup>6<\/sup>.\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>A contrario, dans le transfert, les douleurs ligamentaires me semblaient constituer une nouvelle alternative, synonyme de promesses de diff\u00e9renciation et de \u00ab\u202ftierc\u00e9it\u00e9<sup>7<\/sup>\u202f\u00bb recompos\u00e9e. L\u00e0 o\u00f9 r\u00e9gnait l\u2019interdit absolu de fantasmer la sc\u00e8ne primitive avec un p\u00e8re reconnu, une esquisse rebelle s\u2019amor\u00e7ait.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la reconstruction de ce huis clos fusionnel avec sa m\u00e8re, les r\u00e8gles douloureuses s\u2019impos\u00e8rent apr\u00e8s coup comme un autre espace de d\u00e9gagement, anti-cipant celui des douleurs ligamentaires d\u2019aujourd\u2019hui. Ces r\u00e8gles douloureuses lui permettaient autrefois de ne pas aller au lyc\u00e9e et de rester seule \u00e0 la maison, sa m\u00e8re travaillant. Ses absences scolaires repr\u00e9sentaient un territoire identitaire inali\u00e9nable, en compagnie des rares photos de son p\u00e8re et de romans fleuves o\u00f9, dit-elle, le prince charmant enl\u00e8ve la belle. Avec une troublante \u00e9motion, M<sup>me<\/sup>\u202fN. se rem\u00e9mora les \u00ab\u202fd\u00e9lices\u202f\u00bb de ces\u202fjourn\u00e9es alit\u00e9es, en \u00e9voquant ses r\u00eaveries romantiques lors de ses moments de lib\u00e9ration de l\u2019enfermement dyadique.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0\u202fen croire ma partition contre-transf\u00e9rentielle en s\u00e9ance, les r\u00e8gles douloureuses comme les douleurs abdominales contrastaient nettement avec l\u2019ecz\u00e9ma, car elles permettaient \u00e0 M<sup>me<\/sup>\u202fN. et \u00e0 moi-m\u00eame de nous distancier de l\u2019oppression de son fantasme ali\u00e9nant \u00ab\u202fd\u2019un corps pour deux\u202f\u00bb ins\u00e9cable. Didier Anzieu<sup>8<\/sup> parle lui du fantasme d\u2019une \u00ab\u202fpeau commune\u202f\u00bb\u202f: je sentais la passion de M<sup>me<\/sup>\u202fN. pour cet habitat commun avec moins de pesanteur indiff\u00e9renciatrice. Un r\u00eave mettant en sc\u00e8ne un p\u00e8re aimant venant la voir \u00e0 la maternit\u00e9 apr\u00e8s la naissance marqua l\u2019acm\u00e9 de notre cheminement et de sa trajectoire transf\u00e9rentielle. \u00ab\u202fC\u2019est vraiment dr\u00f4le, quand je me suis r\u00e9veill\u00e9e, j\u2019ai pens\u00e9 que cet homme ressemblait un peu \u00e0 mon p\u00e8re, un peu \u00e0 l\u2019obst\u00e9tricien mais aussi \u00e0 mon mari, mais, c\u2019est bizarre, \u00e7a se passait ici, dans votre bureau\u202f!\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Vers le d\u00e9but du neuvi\u00e8me\u202fmois, les douleurs n\u2019apparaissaient plus dans son discours. \u00c0\u202fla derni\u00e8re \u00e9chographie, le couple pour la premi\u00e8re fois a souhait\u00e9 conna\u00eetre le sexe de leur enfant. Ils attendaient un petit gar\u00e7on. C\u2019est lui, l\u2019enfant \u00e0 na\u00eetre, qui occupait d\u00e9sormais l\u2019essentiel des pens\u00e9es de M<sup>me<\/sup>\u202fN. Fait notable s\u2019il en est, elle appela son p\u00e8re pour lui annoncer la nouvelle du sexe de son enfant. En d\u00e9pit des r\u00e9ticences de sa m\u00e8re, un repas en pr\u00e9sence de ses deux parents et de son conjoint inaugura une nouvelle alliance filiale. Il fait des efforts pour \u00ab\u202frattraper le temps perdu, me dit-elle, mais je lui en veux encore beaucoup de son abandon\u202f\u00bb. Le ton \u00e9tait explicitement affect\u00e9, engag\u00e9 et conflictuel, ce qui contrastait beaucoup avec ses propos faussement distanci\u00e9s et sa passivation au d\u00e9part.<\/p>\n\n\n\n<p>M<sup>me<\/sup>\u202fN. a accouch\u00e9 par voie basse apr\u00e8s un travail assez long et douloureux. La p\u00e9ridurale qu\u2019elle avait souhait\u00e9e a, dit-elle, \u00ab\u202fmoyennement march\u00e9\u202f\u00bb. Quand je suis pass\u00e9 dans la chambre le lendemain de la naissance, M. N. m\u2019affirma avec beaucoup de fiert\u00e9 que sa femme avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s courageuse. M<sup>me<\/sup>\u202fN. traversa un peu plus tard un <em>post-partum blues <\/em>assez vif qui r\u00e9actualisa la douleur sourde avant de se m\u00e9tamorphoser en une pr\u00e9occupation ligamentaire primaire ajust\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son fils. Deux rendez-vous parents\/b\u00e9b\u00e9, un et six\u202fmois apr\u00e8s la naissance, confirm\u00e8rent cette \u00e9volution favorable d\u2019une efficacit\u00e9 symbolique diff\u00e9renciatrice de M. N. et d\u2019un plaisir conjugal r\u00e9affirm\u00e9 par l\u2019enfantement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u202fQuand l\u2019archa\u00efque du sexuel est pleinement int\u00e9gr\u00e9 dans la jouissance amoureuse, et que les parents y ont droit, \u00e0 son tour l\u2019enfant aura la potentialit\u00e9 d\u2019y acc\u00e9der, et de d\u00e9couvrir que la \u201cpetite mort\u201d est une re-naissance<sup>9<\/sup>\u202f\u00bb, \u00e9crit Joyce McDougall . \u00c0\u202fl\u2019inverse\u202f: \u00ab\u202fQuand la M\u00e8re-Univers dans la reconstruction du pass\u00e9 infantile \u00e9merge comme celle qui a voulu poss\u00e9der son enfant corps et \u00e2me, qui a voulu respirer et dig\u00e9rer pour deux, bien qu\u2019une partie de l\u2019enfant trouve gratification dans cet amour narcissique et fusionnel, une autre partie de lui vit l\u2019emprise maternelle dans la haine, l\u2019interpr\u00e9tant comme un refus radical qu\u2019il existe en tant qu\u2019individu<sup>10<\/sup>.\u202f\u00bb Je l\u2019ai nomm\u00e9e M<sup>me<\/sup>\u202fN. pour mettre en exergue cette haine contre l\u2019emprise totalitaire et incestueuse. Cette haine, c\u2019est le fruit de la passion anaclitique de la fusion primitive, le fantasme invasif de s\u00e9jour ininterrompu dans le ventre maternel, qui vient parasiter le d\u00e9ploiement de ce que j\u2019ai appel\u00e9 la \u00ab\u202frelation d\u2019objet virtuelle\u202f\u00bb pr\u00e9natale, \u00e0 l\u2019interface du devenir parent et du na\u00eetre humain du f\u0153tus\/b\u00e9b\u00e9<sup>11<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">S\u00e9paration ou diff\u00e9renciation\u202f?<\/h2>\n\n\n\n<p>Au fond, cette illustration clinique met singuli\u00e8rement en exergue la f\u00e9condit\u00e9 du paradoxe de la menace pr\u00e9natale de la douleur de l\u2019enfantement\u202f: elle est, je crois, <em>rejet et appel de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019y actualise la dialectique entre les fantasmes\u202f: de maintien dans le ventre maternel\u202f; de retour dans le ventre maternel\u202f; et de sc\u00e8ne primitive.<\/p>\n\n\n\n<p>On consid\u00e8re aujourd\u2019hui comme cliniquement pertinent de d\u00e9finir le processus de devenir m\u00e8re comme une crise qui ram\u00e8ne d\u2019abord le soi sur lui-m\u00eame et, dans le meilleur des cas, l\u2019ouvre, secondairement, sur l\u2019accueil d\u2019un autre. Ce qui se joue individuellement et culturellement autour de la douleur de l\u2019accouchement sugg\u00e8re une dynamique analogue, o\u00f9 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 objectale a pour nid la r\u00e9vision souffrante de l\u2019amour fou pour le m\u00eame narcissique et l\u2019attraction incestueuse d\u2019un fantasme de maintien \u00e9ternel dans le ventre maternel.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenue psychiquement prisonni\u00e8re dans le ventre maternel jusqu\u2019\u00e0 cette premi\u00e8re grossesse, M<sup>me<\/sup>\u202fN. ne pouvait pas s\u2019\u00e9tayer sur la fantasmatisation d\u2019une sc\u00e8ne primitive avec deux imagos parentales diff\u00e9renci\u00e9es, o\u00f9 \u00ab\u202fla m\u00e9taphore virtuelle, inconsciente, de la sc\u00e8ne originaire, cr\u00e9ative, peut alors se d\u00e9ployer, dans le sens d\u2019une jubilation de r\u00e9union mentale, aussi bien que dans les id\u00e9aux partag\u00e9s<sup>12<\/sup>\u202f\u00bb. Contrairement \u00e0 l\u2019effroi paralysant et irrepr\u00e9sentable <em>des douleurs de s\u00e9paration<\/em> de l\u2019accouchement \u00e0 venir, les douleurs ligamentaires offrent une voie de d\u00e9gagement\u202f: la double promesse d\u2019\u00e9laboration des <em>angoisses de s\u00e9paration actuelles et, en apr\u00e8s coup, originaires<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ambassadrices dynamiques de son aspiration identitaire se rebellant contre les fantasmes maternels d\u2019un corps pour deux, d\u2019une peau commune, ces douleurs ligamentaires jettent un pont entre la douleur archa\u00efque impensable de l<em>\u2019infans<\/em> et la souffrance symbolis\u00e9e partag\u00e9e, entre la douleur traumatique initiale et l\u2019angoisse signal. Rappelons que Freud<sup>13<\/sup> consid\u00e8re la douleur corporelle\u202f\u2013\u202fr\u00e9solument non objectale\u202f\u2013\u202fcomme la meilleure m\u00e9taphore de l\u2019angoisse traumatique inaugurale. Pour lui, \u00ab\u202fle passage de la douleur corporelle \u00e0 la douleur psychique (l\u2019angoisse signal d\u2019alarme) correspond \u00e0 la transformation de l\u2019investissement narcissique en investissement d\u2019objet\u202f\u00bb. Gr\u00e2ce \u00e0 des liens inter- disciplinaires \u00e0 la maternit\u00e9 favorisant la reconnaissance et l\u2019\u00e9laboration de ce pi\u00e8ge, M<sup>me<\/sup>\u202fN. a pu b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un espace de consultation th\u00e9rapeutique pour lier sa peur panique d\u2019une douleur brute, non symbolis\u00e9e, condensant l\u2019originaire et l\u2019actuel. Le passage de la douleur impensable, in\u00e9narrable de l\u2019accouchement aux douleurs ligamentaires, verbalement partageables et anim\u00e9es d\u2019une sc\u00e8ne originaire cr\u00e9ative, t\u00e9moigne de ce chemin qui va d\u2019un travail douloureux de diff\u00e9renciation \u00e0 l\u2019esquisse d\u2019un travail de deuil de s\u00e9paration.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois en effet tr\u00e8s\u202fheureuse et cliniquement clarificatrice cette distinction de Jean-Michel Quinodoz<sup>14<\/sup>, entre angoisses archa\u00efques initiales de <em>diff\u00e9renciation<\/em> d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 les limites entre <em>le<\/em> <em>Moi et l\u2019objet<\/em> ne sont pas \u00e9tablies et, chemin faisant, angoisses ult\u00e9rieures de s\u00e9paration entre des sujets constitu\u00e9s engag\u00e9s dans la dynamique \u0153dipienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Les angoisses archa\u00efques initiales de diff\u00e9renciation sont celles du fantasme d\u2019un corps pour deux, en d\u2019autres termes,<em> du fantasme originel de retour dans le ventre maternel<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les angoisses de s\u00e9paration correspondent au fantasme d\u2019un corps<\/em>, d\u2019une maison pour trois. Ici le fantasme originaire de sc\u00e8ne primitive est porteur d\u2019une triangulation, source potentielle d\u2019\u0153dipification. Et, justement, la grossesse est par excellence le temps des reviviscences crois\u00e9es des restes in\u00e9labor\u00e9s de cette symbolisation primaire archa\u00efque du travail de diff\u00e9renciation et, secondaire, du travail de s\u00e9paration. Parfois, des consultations th\u00e9rapeutiques p\u00e9rinatales \u00e0 la maternit\u00e9 peuvent soutenir ce travail de symbolisation. Mais, soulignons <em>in fine<\/em> la modestie et les limites de ce type de cadre th\u00e9rapeutique\u202f: pour apprivoiser sa solitude et permettre \u00e0 son enfant d\u2019\u00eatre seul en pr\u00e9sence de l\u2019autre, M<sup>me<\/sup>\u202fN. a encore un long p\u00e9riple \u00e0 entreprendre que ce travail n\u2019a en rien magiquement r\u00e9solu. D\u2019ailleurs, pour que les psychanalystes travaillant en institution puissent affronter cet inach\u00e8vement, ce sont bien les fantasmes nostalgiques de retour dans le \u00ab\u202fventre maternel\u202f\u00bb de leur(s) propre(s) cure(s) type(s) qui m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre analys\u00e9s, afin d\u2019\u00eatre en mesure de proposer des <em>dispositifs<\/em> psychanalytiques ajust\u00e9s au contexte institutionnel, et au prix d\u2019une s\u00e9paration du divan et d\u2019une long\u00e9vit\u00e9 du cadre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>\u00ab\u202fC\u2019est seulement la troisi\u00e8me des femmes du destin, la silencieuse d\u00e9esse de la mort, qui le prendra dans ses bras\u202f\u00bb (p.\u202f65).<\/li><li>\u00ab\u202fL\u2019inqui\u00e9tant\u202f\u00bb (1919), dans <em>ocf.p,<\/em> XV, Paris, Puf, 2002, p.\u202f148-188.<\/li><li>J.\u202fMcDougall, \u00ab\u202fUn corps pour deux\u202f\u00bb, dans A.\u202fde Mijolla (sous la direction de), <em>Corps et histoire<\/em>, Paris, Les Belles Lettres, 1986, p.\u202f9-43\u202f; <em>Th\u00e9\u00e2tre du corps<\/em>, Paris, Gallimard, 1989\u202f; \u00ab\u202fSc\u00e8nes de la vie primitive\u202f\u00bb, <em>Nouvelle revue de psychanalyse, <\/em>n\u00b0\u202f46, 1992, p.139-150.<\/li><li>J.\u202fMcDougall, \u00ab\u202fUn corps pour deux\u202f\u00bb, <em>op. cit.<\/em><\/li><li>P.\u202fMarty, \u00ab\u202fLa relation d\u2019objet allergique\u202f\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, 1958, vol.\u202f22, n\u00b0\u202f1.<\/li><li>J.\u202fMcDougall,<em> Th\u00e9\u00e2tre du corps<\/em>, <em>op. cit.<\/em><\/li><li>A.\u202fGreen, \u00ab\u202fDe la tierc\u00e9it\u00e9. La psychanalyse. Questions pour demain\u202f\u00bb, <em>Monographies de la rfp,<\/em> Paris, Puf, 1990.<\/li><li>D.\u202fAnzieu, <em>Le moi-peau<\/em>, Paris, Dunod, 1985.<\/li><li>J.\u202fMcDougall, \u00ab\u202fSc\u00e8nes de la vie primitive\u202f\u00bb, <em>op. cit.<\/em><\/li><li><em>Ibid<\/em>.<\/li><li>S.\u202fMissonnier, <em>Devenir parent, na\u00eetre humain. La diagonale du virtuel<\/em>, Paris, Puf, 1999.<\/li><li>G.\u202fRosolato, \u00ab\u202fLes fantasmes originaires et leurs mythes correspondants\u202f\u00bb, <em>Nouvelle revue de psychanalyse, La sc\u00e8ne primitive et quelques autres<\/em>, n\u00b0\u202f46, 1992, p.\u202f223-245.<\/li><li>S.\u202fFreud (1926), <em>Inhibition, sympt\u00f4me et angoisse,<\/em> Paris, Puf, 1981.<\/li><li>J.\u2011M.\u202fQuinodoz, <em>La solitude apprivois\u00e9e<\/em>, Paris, Puf, 1991.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10259?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u202fLa sagesse \u00e9ternelle drap\u00e9e dans le mythe imm\u00e9morial conseille au vieil homme de renoncer \u00e0 l\u2019amour, de choisir la mort, de se familiariser avec la n\u00e9cessit\u00e9 de mourir.\u202f\u00bb S. 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