{"id":10251,"date":"2021-08-22T07:31:36","date_gmt":"2021-08-22T05:31:36","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/deni-et-negation-de-grossesse-des-plans-de-clivage-pluriels-2\/"},"modified":"2021-10-01T18:27:33","modified_gmt":"2021-10-01T16:27:33","slug":"deni-et-negation-de-grossesse-des-plans-de-clivage-pluriels","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/deni-et-negation-de-grossesse-des-plans-de-clivage-pluriels\/","title":{"rendered":"D\u00e9ni et n\u00e9gation de grossesse : des plans de clivage pluriels ?"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;L\u00e0 o\u00f9 appara\u00eet une cassure ou une fissure, il peut y avoir, normalement, une articulation.&nbsp;\u00bb<footer>Freud S., (1932), <em>Nouvelles conf\u00e9rences d\u2019introduction \u00e0 la psychanalyse<\/em><\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Fanny a 26 ans. Alors qu\u2019elle est chez elle avec son fils de deux ans, \u00e0 son immense surprise, elle est sujette \u00e0 des contractions qui s\u2019intensifient inexorablement.<\/p>\n\n\n\n<p>Son conjoint, appel\u00e9 \u00e0 son travail, la conduit aux urgences qui la transf\u00e8rent \u00e0 la maternit\u00e9 o\u00f9 elle accouche, p\u00e9trifi\u00e9e, d\u2019un b\u00e9b\u00e9 de 8 mois, une heure plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Dahlia a 23 ans, elle est venue aux urgences pour douleurs abdominales en milieu de nuit un samedi soir \u00e0 l\u2019issue d\u2019une soir\u00e9e festive avec des coll\u00e8gues du magasin o\u00f9 elle travaille. A l\u2019examen clinique, l\u2019urgentiste demande une \u00e9chographie qui r\u00e9v\u00e8le \u00e0 Dahlia stup\u00e9faite une grossesse de 5 mois et demi.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez les professionnels et sur les m\u00e9dias, on parle dans ces deux cas de \u00ab&nbsp;d\u00e9nis de grossesse&nbsp;\u00bb. Certes, \u00e0 la maternit\u00e9, on diff\u00e9rencie les d\u00e9nis totaux (les naissances inattendues comme dans le cas de Fanny) et les d\u00e9nis de grossesse partiels (une r\u00e9v\u00e9lation de la grossesse apr\u00e8s 20 semaines comme pour Dahlia), mais, dans les deux situations, l\u2019intitul\u00e9 de d\u00e9ni est maintenu.<\/p>\n\n\n\n<p>En toute bonne logique, pour le psychopathologue freudien depuis le texte sur le f\u00e9tichisme de 1927, le d\u00e9ni inaugure le clivage&nbsp;: \u00ab&nbsp;le processus d\u00e9fensif constituant est le d\u00e9ni, la d\u00e9fense constitu\u00e9e est le clivage&nbsp;\u00bb (Bayle, 2012). Et c\u2019est bien cette trajectoire d\u00e9fensive du d\u00e9ni vers le clivage qui m\u2019a conduit \u00e0 choisir aujourd\u2019hui cette th\u00e9matique du d\u00e9ni de grossesse.<\/p>\n\n\n\n<p>La piste est prometteuse car, j\u2019esp\u00e8re justement le sugg\u00e9rer, cette clinique dite du \u00ab&nbsp;d\u00e9ni de grossesse&nbsp;\u00bb aboutit finalement \u00e0 la remise en cause du point de vue unitaire que son intitul\u00e9 impose (Bayle, 2005, 2009). De fait, en contradiction avec l\u2019apparente unit\u00e9 psychopathologique du d\u00e9ni de grossesse, la clinique m\u2019a enseign\u00e9 la multiplicit\u00e9 des tableaux et des d\u00e9clinaisons d\u00e9fensives qui se distribuent, pour vendre la m\u00e8che tout de suite, dans le large spectre qui va du d\u00e9ni (<em>verleugnung<\/em>) jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9n\u00e9gation (<em>verneinung<\/em>). En d\u2019autres termes, la d\u00e9construction du d\u00e9ni de grossesse permet d\u2019envisager certes les sp\u00e9cificit\u00e9s mais aussi et surtout d\u2019hypoth\u00e9tiques variations et zones fronti\u00e8res non pas du clivage mais des clivages. En effet, l\u2019observation clinique d\u2019une suspension variable de tout ou partie de la grossesse psychique consciente et, simultan\u00e9ment, d\u2019\u00e9l\u00e9ments caract\u00e9ristiques de son expression somatique (am\u00e9norrh\u00e9e, prise de poids, proprioception des mouvements f\u0153taux\u2026) conduit le clinicien \u00e0 la d\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une caricature o\u00f9 un seul sc\u00e9nario serait <em>a priori<\/em> v\u00e9rifi\u00e9&nbsp;: celui o\u00f9 <em>soma<\/em> et <em>psych\u00e9<\/em> sont radicalement cliv\u00e9s. En r\u00e9action contre cette simplification caricaturale, un champ in\u00e9dit de la g\u00e9om\u00e9trie variable et \u00e9volutive des clivages, des plus \u00e9tanches aux plus poreux, s\u2019ouvre \u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je rentre dans la chambre de Fanny \u00e0 la maternit\u00e9, je la trouve debout regardant par la fen\u00eatre \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Sa fille, n\u00e9e la veille est endormie dans son berceau transparent. Deux jours avant, Fanny, <em>a priori<\/em>, ne se savait pas enceinte, si ce que me disent les soignants se confirme. Fanny s\u2019assoit avec une lenteur motrice infinie sur son lit. Elle est manifestement p\u00e9trifi\u00e9e dans un effroi qui me glace instantan\u00e9ment int\u00e9rieurement. Elle me regarde avec une infinie d\u00e9tresse dans le regard, d\u2019autant plus inqui\u00e9tante, qu\u2019elle ne semble pas s\u2019accompagner de la promesse d\u2019une mise en mots. Et c\u2019est d\u2019ailleurs dans une observation conjointe du b\u00e9b\u00e9 endormi que se d\u00e9roulent 5 longues minutes introductives au rythme de la respiration de sa fille qui dort. C\u2019est moi qui rompt le silence en me pr\u00e9sentant et en demandant \u00e0 Fanny si elle est d\u2019accord pour un entretien. Avec un mouvement \u00e0 peine perceptible du visage Fanny accepte et ne dit mot. Nous restons \u00e0 nouveau un moment autour de sa fille. Je tente alors d\u2019entamer un dialogue minimaliste qui se limite de sa part \u00e0 quelques r\u00e9ponses basiques en oui\/non avec le visage. \u00ab&nbsp;Oui&nbsp;\u00bb, elle ne savait absolument pas qu\u2019elle \u00e9tait enceinte. \u00ab&nbsp;Oui&nbsp;\u00bb, elle a un fils de deux ans qui est \u00e0 la maison avec son mari. \u00ab&nbsp;Oui&nbsp;\u00bb, ses parents sont loin dans le nord et ne pourront pas venir car ils travaillent tous les deux. \u00ab&nbsp;Oui&nbsp;\u00bb, elle travaille comme agent comptable dans le service financier d\u2019une grande entreprise\u2026 \u00ab&nbsp;Oui&nbsp;\u00bb, elle est d\u2019accord pour me voir dans deux jours avec son mari, avant la sortie de la maternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors du rendez-vous suivant, Fanny est encore sid\u00e9r\u00e9e, ce que justifie pleinement le redoutable d\u00e9bordement de l\u2019appareil psychique que constitue cette naissance sans grossesse. Elle ne dit mot. <em>A contrario<\/em>, son mari me frappe d\u2019embl\u00e9e par une banalisation active de la survenue impromptue de l\u2019enfant. Il dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Y\u2019a plus grave dans la vie&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;un b\u00e9b\u00e9 en bonne sant\u00e9 \u00e7a ne se refuse pas&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;notre fils est tr\u00e8s content d\u2019avoir une petite s\u0153ur&nbsp;\u00bb. Il formule tout cela tout en changeant sa fille. Il me para\u00eet efficient en pu\u00e9riculture mais assez m\u00e9canique. Fanny est assise sur le fauteuil et regarde son mari faire. Il n\u2019est pas possible d\u2019engager l\u2019\u00e9change plus avant avec elle car son mari r\u00e9agit ostensiblement le premier \u00e0 mes tentatives d\u2019amor\u00e7age. Selon lui, c\u2019est le surpoids de sa femme qui les a tromp\u00e9 tous les deux. \u00ab&nbsp;En plus, Fanny avait un st\u00e9rilet\u2026 alors, c\u2019\u00e9tait vraiment pas l\u2019ambiance mais maintenant que c\u2019est l\u00e0&nbsp;\u00bb, pr\u00e9cise- t-il, \u00ab&nbsp;on va faire avec&nbsp;\u00bb. Monsieur ne peut pas s\u2019absenter de son travail sans se \u00ab&nbsp;mettre en danger&nbsp;\u00bb professionnellement mais il pense que \u00e7a ne peut pas faire de mal \u00e0 sa femme de venir me voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Des quatre consultations qui suivront avec Fanny et sa fille, je conserve un souvenir bien affligeant. J\u2019\u00e9tais pourtant agr\u00e9ablement surpris quand j\u2019ai vu Fanny venir au premier rendez-vous apr\u00e8s sa sortie&nbsp;: avec ses habits de ville et sa fille dans sa poussette, elle me parut d\u2019embl\u00e9e plus dans le contact et la vie que pr\u00e9c\u00e9demment. Cela se confirma chemin faisant, mais sans pour autant que son engagement soit color\u00e9 d\u2019affects correspondant \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 de ce que je me repr\u00e9sentais, pour ma part, de l\u2019irruption spectaculaire de cet enfant. L\u2019impact \u00e0 mes yeux atomique de cette naissance sans grossesse s\u2019imposait chez Fanny comme totalement \u00e9vacu\u00e9 par un bouclier d\u00e9fensif impressionnant. Comme au diapason de sa m\u00e8re, sa petite fille \u00e9tait tr\u00e8s sage pendant les entretiens et me semblait partie prenante de la conspiration du silence. En d\u00e9but de rendez-vous, Fanny \u00e9tait toujours en attente de mon \u00ab&nbsp;interrogatoire&nbsp;\u00bb comme il est de coutume avec un somaticien que l\u2019on consulte \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Chacune de ses prises de parole comportait un rythme lent et rarement plus de trois quatre phrases avant de s\u2019\u00e9teindre.<\/p>\n\n\n\n<p>Une histoire s\u2019esquissa n\u00e9anmoins. Certes, Fanny ne s\u2019imposait pas comme narratrice en impulsant un fil rouge biographique, mais quelques fragments rassembl\u00e9s permettaient de se repr\u00e9senter une esquisse de Fanny, troisi\u00e8me fille d\u2019une fratrie de six enfants, n\u00e9s pratiquement \u00e0 un an d\u2019intervalle pour les quatre premiers. Toutes ses tentatives d\u2019exploration de son histoire singuli\u00e8re se voyaient barrer la route par des banalisations toutes faites tenant radicalement \u00e0 distance la moindre conflictualit\u00e9&nbsp;: ses parents \u00e9taient tout \u00e0 fait bien et avaient v\u00e9cu parfaitement heureux&nbsp;; certes son p\u00e8re \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 il y a quatre ans d\u2019une crise cardiaque \u00e0 soixante ans, deux ans apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 licenci\u00e9 mais sa m\u00e8re, elle et ses fr\u00e8res avaient, disait-elle, \u00ab&nbsp;bien fait leur deuil et voil\u00e0 tout&nbsp;\u00bb&nbsp;; elle ne voyait pas tr\u00e8s bien ce que \u00ab&nbsp;conflit d\u2019adolescence&nbsp;\u00bb signifiait et, encore moins, \u00ab&nbsp;conflit conjugal&nbsp;\u00bb. Son mari \u00e9tait tr\u00e8s gentil, son fils adorable, etc. Ses propos ne pr\u00e9sentaient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment aucune asp\u00e9rit\u00e9 jusqu\u2019au troisi\u00e8me entretien o\u00f9 Fanny \u00e9tait arriv\u00e9e avec une demie heure de retard \u00e0 notre rendez-vous, rouge comme une pivoine. Exceptionnellement, Fanny prend la parole la premi\u00e8re et m\u2019annonce qu\u2019une voiture \u00e9tait gar\u00e9e sur le bateau de son immeuble et qu\u2019elle n\u2019a pas pu sortir avec son v\u00e9hicule. Je crois n\u2019avoir jamais assist\u00e9 \u00e0 un affect de rage aussi massif et\u2026 aussi m\u00e9t\u00e9orique car aussit\u00f4t dit, un spectaculaire masquage du tsunami s\u2019est efficacement op\u00e9r\u00e9 devant moi\u2026 sid\u00e9r\u00e9 par cette m\u00e9tamorphose stup\u00e9fiante de rapidit\u00e9. De fait, apr\u00e8s une dizaine de minutes, Fanny avait repris son souffle, sa petite fille s\u2019\u00e9tait endormie et plus rien ne bougeait au point que, r\u00e9trospectivement, je me demandais moi-m\u00eame si je n\u2019avais pas eu une hallucination.<\/p>\n\n\n\n<p>Au rendez-vous suivant, Fanny \u00e9tait accompagn\u00e9e de son mari qui ouvrit l\u2019\u00e9change en affirmant que \u00ab&nbsp;tout le monde allait mieux maintenant&nbsp;\u00bb et que \u00ab&nbsp;c\u2019\u00e9tait bon, il n\u2019y avait plus besoin de rendez-vous&nbsp;\u00bb. Fanny r\u00e9p\u00e9ta \u00e0 son tour, et \u00e0 sa fa\u00e7on, plusieurs fois, ces deux formules en ajoutant que le suivi \u00e0 la PMI se passait bien. Un pesant silence s\u2019installa que je rompais en revendiquant ma disponibilit\u00e9 dans les semaines \u00e0 venir avant qu\u2019ils ne s\u2019en aillent. Avec Fanny, le d\u00e9ni s\u2019impose avec toute sa puissance d\u00e9fensive spectaculaire pour l\u2019observateur. A l\u2019\u00e9vidence, la communaut\u00e9 intersubjective du d\u00e9ni est une pi\u00e8ce ma\u00eetresse de sa gen\u00e8se et de son maintien. Plus encore, en se souvenant que pour Freud, en trente ans d\u2019illustrations cliniques du d\u00e9ni, il y a finalement pour lui deux illustrations embl\u00e9matiques, le d\u00e9ni de l\u2019absence de p\u00e9nis chez la femme et le d\u00e9ni de la mort du p\u00e8re, le d\u00e9ni freudien s\u2019impose bien comme \u00ab&nbsp;d\u00e9ni d\u2019absence&nbsp;\u00bb (Penot, 2002). Avec Fanny, le d\u00e9ni constitutif du clivage, c\u2019est bien sans doute un d\u00e9ni d\u2019absence venant barrer chez elle la symbolisation des manquements de ses imagos parentales. Le meilleur argument que j\u2019ai en faveur de cette hypoth\u00e8se est mon ressenti contre-transf\u00e9rentiel \u00e9crasant o\u00f9 j\u2019ai le sentiment invasif d\u2019\u00eatre charg\u00e9 de mission par Fanny de la t\u00e2che abyssale de penser pour elle l\u2019impensable en accueillant ses identifications projectives aussi violentes et \u00e9nigmatiques que silencieuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil de nos rencontres, la radicalit\u00e9 du clivage, ne s\u2019assouplira pas dans ce cadre, certes limit\u00e9, de ces consultations th\u00e9rapeutiques en maternit\u00e9. La p\u00e9rennit\u00e9 de l\u2019invalidation des liaisons symboliques m\u2019\u00e9voque les \u00ab&nbsp;clivages structurels&nbsp;\u00bb de G\u00e9rard Bayle (2012) qui sont, je cite, les r\u00e9sultats d\u2019une \u00ab&nbsp;carence narcissique par d\u00e9faut de symbolisation et de subjectivation&nbsp;\u00bb. Contrairement aux \u00ab&nbsp;clivages fonctionnels&nbsp;\u00bb (Bayle, 2012), ils nuisent \u00e0 l\u2019\u00e9mergence m\u00eame des repr\u00e9sentations.<\/p>\n\n\n\n<p>Dahlia maintenant. Quand je la rencontre un lundi matin, elle est dans sa chambre des urgences deux jours apr\u00e8s la r\u00e9v\u00e9lation de sa grossesse de cinq mois. Le rendez-vous avec moi est impos\u00e9 avant qu\u2019elle ne rentre chez elle. L\u2019obst\u00e9tricien qui l\u2019a vue \u00e0 l\u2019issue de tous les examens a estim\u00e9 que tout allait bien. Quand j\u2019entre dans la chambre, Dahlia est assise sur sa chaise, ses affaires pr\u00eates et je comprends bien vite qu\u2019elle attend avec impatience mon feu vert pour rentrer chez elle. Au d\u00e9part, elle est nettement sur la d\u00e9fensive mais elle se surprend elle m\u00eame assez vite \u00e0 se laisser porter par son d\u00e9sir manifeste de comprendre l\u2019incroyable \u00e9nigme de cette grossesse ignor\u00e9e jusque l\u00e0. Int\u00e9rieurement, je sens une \u00e9nergie prometteuse chez cette jeune femme et ce que je ressens chez elle de culpabilit\u00e9 me para\u00eet dynamique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dahlia commence par raconter que \u00ab&nbsp;le ciel lui est tomb\u00e9 sur la t\u00eate samedi soir&nbsp;\u00bb et qu\u2019elle est encore \u00ab&nbsp;compl\u00e9tement cass\u00e9e&nbsp;\u00bb par la nouvelle. Elle marque un temps d\u2019arr\u00eat\u2026 regarde son ventre\u2026 et me pr\u00e9cise qu\u2019elle est tr\u00e8s rassur\u00e9e par ce que lui a dit l\u2019obst\u00e9tricien sur \u00ab&nbsp;les r\u00e9sultats des examens&nbsp;\u00bb. Sa formule ne nomme pas explicitement ni sa grossesse ni, <em>a fortiori<\/em>, l\u2019enfant en devenir, mais je ressens d\u2019embl\u00e9e une virtualit\u00e9 symbolig\u00e8ne r\u00e9solument engag\u00e9e dans un travail d\u2019actualisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me livre dans la foul\u00e9e qu\u2019elle vit encore chez ses parents, malgr\u00e9 son ind\u00e9pendance financi\u00e8re que lui permet un job appr\u00e9ci\u00e9 de vendeuse dans un magasin de pr\u00eat-\u00e0-porter \u00e0 la mode. Elle a un ami depuis deux ans qu\u2019elle aime bien mais qui est \u00ab&nbsp;vraiment jeune dans sa t\u00eate&nbsp;\u00bb et qui est, lui aussi, tomb\u00e9 de tr\u00e8s tr\u00e8s haut quand elle lui a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 dimanche. Il est tout de suite venu la voir \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Dahlia me pr\u00e9cise pourtant avec une profonde inqui\u00e9tude qu\u2019il n\u2019a pas pu rester bien longtemps car sa m\u00e8re et ses fr\u00e8res sont arriv\u00e9s \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et, elle et lui, redoutaient qu\u2019ils se rencontrent\u2026 m\u00eame si jusque-l\u00e0 ils s\u2019entendaient plut\u00f4t bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Dahlia est surprise mais finalement int\u00e9ress\u00e9e par ma proposition de me rencontrer \u00e0 nouveau quand elle viendra \u00e0 la maternit\u00e9 pour le suivi m\u00e9dical de sa grossesse. Pour r\u00e9sumer ici la trajectoire d\u2019une douzaine d\u2019entretiens avec Dahlia avec, une fois en pr\u00e9 et deux fois en <em>post-partum<\/em> en pr\u00e9sence de son ami, je soulignerai d\u2019abord la qualit\u00e9 de son investissement du cadre des consultations th\u00e9rapeutiques. Ce sont dans un premier temps les explorations de son absence de ressenti corporel qui occup\u00e8rent son attention&nbsp;: elle les consid\u00e9rait avec une insistance irrit\u00e9e comme \u00ab&nbsp;incroyable&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;incompr\u00e9hensible&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, elle avait eu l\u2019impression que ses r\u00e8gles depuis toujours irr\u00e9guli\u00e8res persistaient (en fait ce sont des saignements plus ou moins r\u00e9guliers de la muqueuse lui a dit la sage-femme). Bien s\u00fbr, elle avait ponctuellement, depuis le d\u00e9but de l\u2019adolescence, des douleurs abdominales et elles avaient interpr\u00e9t\u00e9 ainsi ses ressentis ces derniers mois. Bien s\u00fbr, son compagnon mettait des pr\u00e9servatifs car elle ne voulait pas prendre la pilule par conviction \u00ab&nbsp;\u00e9cologique&nbsp;\u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Mais que dire, r\u00e9p\u00e9tait-elle obstin\u00e9ment et avec une grande culpabilit\u00e9, que dire \u00ab&nbsp;de tout le reste&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;de ce qu\u2019elle ressentait et pensait maintenant qu\u2019elle se savait enceinte&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Son compagnon, garagiste en fin d\u2019apprentissage, \u00e9tait certes loin d\u2019un projet d\u2019enfant mais il tenait beaucoup \u00e0 elle et cette revendication survivait \u00e0 la mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de cette annonce d\u2019une naissance \u00e0 venir singuli\u00e8rement abstraite. Ce soutien, crucial pour elle, contrastait beaucoup avec ce qu\u2019elle consid\u00e9rait comme le plus grave dans toute cette histoire&nbsp;: le v\u00e9ritable choc que cette annonce avait provoqu\u00e9 chez son p\u00e8re dont elle \u00e9tait selon ses propres termes \u00ab&nbsp;la petite derni\u00e8re et la pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e&nbsp;\u00bb dans une fratrie compos\u00e9e de deux fils a\u00een\u00e9s. Son p\u00e8re avait refus\u00e9 de venir la voir \u00e0 l\u2019h\u00f4pital quand il avait appris la nouvelle. Il ne lui adressa plus la parole et l\u2019\u00e9vita pendant les deux mois qui suivirent. Cela la meurtrissait terriblement et elle redoutait que son p\u00e8re tombe en d\u00e9pression comme il l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 fait une fois lors d\u2019un redressement fiscal, quand elle avait quatorze ans. Nos entretiens port\u00e8rent \u00e9lectivement sur ce point dans un deuxi\u00e8me temps. Dahlia d\u00e9crivait avec acuit\u00e9 un p\u00e8re <em>self made man<\/em> autoritaire au travail et avec ses fr\u00e8res, ayant r\u00e9ussi avec son entreprise mais dont elle connaissait au fond la fragilit\u00e9, la d\u00e9pendance \u00e0 sa femme et, plus encore \u00e0 elle-m\u00eame, son \u00ab&nbsp;diamant \u00e0 la maison, son tr\u00e9sor&nbsp;\u00bb, comme il le lui r\u00e9p\u00e9tait si souvent.<\/p>\n\n\n\n<p>En \u00e9tayage sur le cadre de la consultation, Dahlia b\u00e2tit au fil des rencontres une th\u00e9orie sur l\u2019\u00e9nigme de ce qu\u2019elle nommait, \u00ab&nbsp;son d\u00e9but de grossesse zapp\u00e9e&nbsp;\u00bb. Depuis le plus lointain de sa m\u00e9moire, elle sentait que l\u2019\u00e9quilibre de son p\u00e8re reposait sur sa pleine disponibilit\u00e9 \u00e0 son \u00e9gard. Un cauchemar qu\u2019elle faisait souvent alors qu\u2019elle \u00e9tait sortie \u00e0 16 ans avec son premier copain faisait office de balise&nbsp;: elle rejoignait son copain dans une cabane dans les bois et un incendie se d\u00e9clarait dans la maison familiale, son p\u00e8re bless\u00e9, incapable de marcher, ne pouvait pas s\u2019enfuir et lui t\u00e9l\u00e9phonait pour qu\u2019elle vienne le secourir, ce qui ne manquait pas de la r\u00e9veiller aux abois.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors qu\u2019au moment de la r\u00e9v\u00e9lation \u00e0 cinq mois de grossesse, Dahlia ne semblait nullement enceinte, d\u00e8s les semaines qui suivirent, sa grossesse fit physiquement son apparition. Mais ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s l\u2019annonce \u00e0 l\u2019\u00e9chographie qu\u2019elle attendait un gar\u00e7on et, selon son expression, \u00ab&nbsp;son rabibochage&nbsp;\u00bb avec son p\u00e8re \u00e0 l\u2019occasion de son anniversaire, que l\u2019enfant \u00e0 na\u00eetre fit son apparition explicite dans l\u2019espace de nos rencontres. Dahlia raconte&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quand j\u2019ai souffl\u00e9 les bougies, il a fondu en larme. Puis, il a repris le dessus en affirmant que le PSG &#8211; dont il est un fid\u00e8le supporter avec ses deux fr\u00e8res &#8211; avait gagn\u00e9 un nouveau fan et il m\u2019a serr\u00e9 dans ses bras&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Apr\u00e8s ces retrouvailles, elle commen\u00e7a \u00e0 investir \u00e0 sept mois de grossesse celui qui \u00e9tait d\u00e9sormais un fils et petit fils, virtuel supporter du PSG. En inaugurant ses propos par des exemples d\u2019achats mat\u00e9riels de layette et poussette, elle me donnait \u00e0 entendre l\u2019objectalisation \u00e0 l\u2019\u0153uvre, de son fils, pr\u00e9nomm\u00e9 et objet de r\u00eaverie anticipatrices. De son c\u00f4t\u00e9, l\u2019apprenti papa n\u00e9gociait la location \u00e0 une tante d\u2019un studio o\u00f9 ils pourraient s\u2019installer tous les trois. Il en avait fait la surprise \u00e0 Dahlia qui accueillit au d\u00e9part la nouvelle avec beaucoup d\u2019angoisse et c\u2019est \u00e0 cette occasion que je les ai re\u00e7us tous les deux la premi\u00e8re fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de l\u2019entretien suivant avec Dahlia seule, elle \u00e9voqua \u00e0 ma grande surprise le fait qu\u2019elle avait eu quelques <em>flash back<\/em> de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 elle disait avoir \u00ab&nbsp;zapp\u00e9 sa grossesse&nbsp;\u00bb. En fait, apr\u00e8s y avoir bien r\u00e9fl\u00e9chi, elle pense qu\u2019\u00e0 plusieurs reprises elle avait, je cite, \u00ab&nbsp;fr\u00f4l\u00e9&nbsp;\u00bb le fait de r\u00e9aliser qu\u2019elle \u00e9tait enceinte. Une fois, lors d\u2019une \u00ab&nbsp;digestion difficile&nbsp;\u00bb, alors qu\u2019elle n\u2019avait rien mang\u00e9 de sp\u00e9cial, elle avait pens\u00e9 \u00e0 ce que \u00e7a donnerait si elle \u00e9tait enceinte mais cette id\u00e9e n\u2019avait pas fait long feu et elle avait pens\u00e9 ensuite \u00e0 autre chose. Le rendez-vous suivant, elle poursuivit spontan\u00e9ment l\u2019exploration des \u00ab&nbsp;petites ouvertures&nbsp;\u00bb qu\u2019elle avait eues. En revoyant une grande amie qui travaille avec elle au magasin, elle s\u2019\u00e9tait souvenue qu\u2019elle \u00e9tait venue leur pr\u00e9senter au magasin son b\u00e9b\u00e9 nouveau-n\u00e9. Dahlia, m\u2019explique qu\u2019elle avait alors ressenti \u00ab&nbsp;une envie de b\u00e9b\u00e9 comme jamais&nbsp;\u00bb et que le soir m\u00eame o\u00f9 elle \u00e9tait \u00ab&nbsp;super gaie&nbsp;\u00bb au d\u00eener avec ses parents, elle avait trouv\u00e9 son p\u00e8re \u00ab&nbsp;triste et qu\u2019elle avait m\u00eame imagin\u00e9 qu\u2019il avait pris un sacr\u00e9 coup de vieux et qu\u2019un jour il mourrait&nbsp;\u00bb\u2026 \u00ab&nbsp;Quand je pense que j\u2019\u00e9tais enceinte \u00e0 l\u2019\u00e9poque&nbsp;\u00bb, dit-elle songeuse\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>A la consultation suivante, Dahlia est venue avec son ami et leur enfant et m\u2019annon\u00e7ait qu\u2019ils venaient me remercier pour tout et que maintenant \u00ab&nbsp;\u00e7a allait bien&nbsp;\u00bb. Avec la d\u00e9n\u00e9gation, contrairement au d\u00e9ni, une br\u00e8che est ouverte car la repr\u00e9sentation du d\u00e9sir (auparavant refoul\u00e9e) est nouvellement accueillie pr\u00e9consciemment dans le monde interne. Le mouvement qui va du refoulement (total) \u00e0 la d\u00e9n\u00e9gation correspond donc \u00e0 un assouplissement d\u00e9fensif, promesse d\u2019une v\u00e9ritable voie d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la conflictualit\u00e9 inconsciente. Ce mouvement s\u2019accompagne de la reconnaissance de l\u2019existence ind\u00e9pendante d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 perceptive accueillie sans qu\u2019elle soit (illusoirement) modifi\u00e9e, comme dans le d\u00e9ni. Sur le plan topique, c\u2019est bien l\u2019espace du pr\u00e9conscient qui abrite le dynamisme de ce travail des repr\u00e9sentations de d\u00e9n\u00e9gation. Elles sont certes inconscientes au d\u00e9part mais elles se diff\u00e9rencient des repr\u00e9sentations strictement inconscientes par leur virtualit\u00e9 \u00e0 ne pas le rester. Peut-\u00eatre peut-on faire l\u2019hypoth\u00e8se que, contrairement aux pures repr\u00e9sentations inconscientes, elles ne fonctionnent pas en processus primaires mais en processus secondaires. En d\u2019autres termes, le langage de la d\u00e9n\u00e9gation porte implicitement en lui un potentiel de prise de conscience dont Dahlia est une bonne incarnation. Et, s\u2019il fallait parler de clivage pour Dahlia, je pense que la proposition de G\u00e9rard Bayle (2012) de \u00ab&nbsp;clivage fonctionnel&nbsp;\u00bb serait pertinente. Il les d\u00e9finit ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;ils sont le r\u00e9sultat d\u2019une forme de refoulement associ\u00e9 \u00e0 un contre-investissement narcissique sur un fond de d\u00e9faillance ou de d\u00e9bordement de la fonction synth\u00e9tique du moi&nbsp;: ils s\u2019opposent aux modifications brusques du narcissisme. Ils r\u00e9priment l\u2019affect en respectant les repr\u00e9sentations, les figurations et les perceptions qui sont alors cliv\u00e9es, isol\u00e9es, d\u00e9sinvesties, et restent disponibles pour la conscience, sous une forme objective non affective.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les n\u00e9gations de grossesse entre d\u00e9ni et d\u00e9n\u00e9gation<\/h2>\n\n\n\n<p>A l\u2019issue de ce p\u00e9riple, o\u00f9 j\u2019ai amplifi\u00e9 quelque peu le contraste entre Fanny et Dahlia pour me faire comprendre, je souhaite envisager la diversit\u00e9 psychologique et psychopathologique des d\u00e9nis de grossesse dans un espace dont les p\u00f4les extr\u00eames sont, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la d\u00e9n\u00e9gation avec le clivage <em>fonctionnel<\/em> comme on l\u2019a vu avec Dahlia et, de l\u2019autre, le d\u00e9ni avec le clivage <em>structurel<\/em>, illustr\u00e9 ici par Fanny. Bien s\u00fbr, il existe mille et une variations psychopathologiques entre ces deux polarit\u00e9s et chacune des r\u00e9alit\u00e9s psychiques individuelles, conjugales, familiales, soci\u00e9tales, culturelles, toujours singuli\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour s\u2019orienter dans la diversit\u00e9 de ces tableaux, le clinicien p\u00e9rinatal va pouvoir s\u2019inspirer des variables suivantes entre ces deux polarit\u00e9s d\u00e9fensives du moi que constituent le d\u00e9ni et la d\u00e9n\u00e9gation&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>le d\u00e9ni op\u00e9rant par clivage structurel est source d\u2019\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 stricte \u00e0 l\u2019\u00e9gard des motions pulsionnelles (repr\u00e9sentations inconscientes) \/\/ la d\u00e9n\u00e9gation op\u00e9rant par clivages fonctionnels est synonyme de lev\u00e9e partielle du refoulement et, par cons\u00e9quent, source de porosit\u00e9 de repr\u00e9sentations pr\u00e9conscientes&nbsp;;<\/li><li>le d\u00e9ni, gouvern\u00e9 par la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition tend vers un \u00e9tat statique \/\/ la d\u00e9n\u00e9gation, dynamis\u00e9e par la br\u00e8che ouverte entre motions pulsionnelles et le moi, est virtuellement dynamique&nbsp;;<\/li><li>le d\u00e9ni est un m\u00e9canisme de d\u00e9fense ali\u00e9nant pour le sujet qui ne peut symboliser ses propres r\u00e9sistances \/\/ la d\u00e9n\u00e9gation ouvre sur la virtualit\u00e9 d\u2019une auto-interpr\u00e9tation&nbsp;;<\/li><li>le sujet pris dans les filets du d\u00e9ni est aveugl\u00e9ment \u00ab&nbsp;envout\u00e9&nbsp;\u00bb et tyrannis\u00e9 par ses objets d\u2019investissement \/\/ le sujet pris dans les contraintes de la d\u00e9n\u00e9gation est hyperd\u00e9pendant de ses objets d\u2019investissement mais, dans un cadre favorable, peut en \u00e9laborer la conflictualit\u00e9&nbsp;;<\/li><li>Enfin, le d\u00e9ni r\u00e9siste \u00e0 la r\u00e9flexivit\u00e9, au r\u00e9cit partag\u00e9 \/\/ la d\u00e9n\u00e9gation les appelle implicitement, au-del\u00e0 de r\u00e9ticences explicites.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Bref, entre les polarit\u00e9s de la d\u00e9n\u00e9gation et du d\u00e9ni, cette sph\u00e8re permet d\u2019\u00e9mettre des hypoth\u00e8ses psychopathologiques r\u00e9trospectives et prospectives sur la diversit\u00e9 des r\u00e9ponses d\u00e9fensives apport\u00e9es par ces femmes confront\u00e9es \u00e0 leur propre ambivalence.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019ailleurs, <em>in fine<\/em>, c\u2019est sur l\u2019int\u00e9r\u00eat de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019ambivalence dans ce contexte des n\u00e9gations de grossesse que j\u2019aimerai conclure. Mais pour ce faire, je dois d\u2019abord lever un malentendu fr\u00e9quent chez bon nombre de cliniciens qui utilisent sans plus de pr\u00e9cision le terme d\u2019ambivalence, parfois dans un sens pathologique, comme jadis Bleuler avec les schizophr\u00e8nes et, tant\u00f4t, dans un sens psychanalytique o\u00f9 l\u2019ambivalence rel\u00e8ve du dualisme pulsionnel de vie et de mort chez Freud et, dans la conception kleinienne, est consubstantielle \u00e0 la pulsion en direction de l\u2019objet. En effet, dans une perspective kleinienne, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019ambivalence pour une femme en fin de grossesse (c\u2019est-\u00e0-dire, la simultan\u00e9it\u00e9 \u00e9quilibr\u00e9e des sentiments d\u2019amour et de haine \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019enfant \u00e0 na\u00eetre) est le propre d\u2019une parentalisation \u00ab&nbsp;n\u00e9vrotico-normale&nbsp;\u00bb o\u00f9 ni l\u2019amour ni la haine ne se sont empar\u00e9s monopolistiquement du pouvoir apr\u00e8s un putsch. La transparence psychique de la femme enceinte \u00ab&nbsp;suffisamment bonne&nbsp;\u00bb est, dans ce contexte, envisageable comme une formation de compromis o\u00f9 sont simultan\u00e9ment satisfaits les d\u00e9sirs inconscients et les exigences d\u00e9fensives. Ce qui est donc souvent point\u00e9 en terme \u00ab&nbsp;d\u2019ambivalence&nbsp;\u00bb pathologique comme obstacle \u00e0 la maternalit\u00e9 des d\u00e9nis de grossesse est en fait&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>un non acc\u00e8s \u00e0 l\u2019ambivalence au sens psychanalytique avec d\u00e9ni, clivage structurel et d\u00e9faut de symbolisation&nbsp;;<\/li><li>ou encore, un acc\u00e8s probl\u00e9matique \u00e0 l\u2019ambivalence au sens psychanalytique avec d\u00e9n\u00e9gation, clivage fonctionnel, refoulement des affects mais respect de la symbolisation\u2026<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Dans ces deux cas, c\u2019est l\u2019extr\u00e9misme des positions de haine destructrice ou d\u2019amour id\u00e9alis\u00e9 et l\u2019impossibilit\u00e9, pr\u00e9cis\u00e9ment, de les lier dans un \u00e9quilibre sensoriel, comportemental, affectif et fantasmatique qui signe ces dysharmonies intersubjectives m\u00e8re\/ embryon\/f\u0153tus\/b\u00e9b\u00e9. Le d\u00e9ni emp\u00eache radicalement toute \u00e9mergence de cette liaison et la d\u00e9n\u00e9gation la suspend transitoirement d\u00e9fensivement. L\u2019hypoth\u00e8se de Catherine Bonnet (1996) de violents \u00ab\u00a0fantasmes d\u2019impulsions infanticides\u00a0\u00bb en filigrane de demande tardive en urgence d\u2019IVG ou d\u2019accouchement sous X faisant suite \u00e0 une n\u00e9gation partielle de grossesse, illustre bien un des sc\u00e9narios possibles de destructivit\u00e9 invasive et d\u2019impossible liaison des forces contraires d\u2019amour, de haine, de vie, de mort. Cet auteur souligne d\u2019ailleurs chez la m\u00e8re la r\u00e9currence dans ces situations de maltraitances traumatiques dont la grossesse r\u00e9active la potentialit\u00e9 fissurante des plans de clivage, rendant l\u2019enfant \u00e0 na\u00eetre perceptivement inconcevable et psychiquement impensable. Au final, dans un r\u00e9f\u00e9rentiel psychanalytique, parler au sujet des multiples n\u00e9gations de grossesse, d\u2019acc\u00e8s impossibles ou probl\u00e9matiques \u00e0 l\u2019ambivalence, semble une position raisonnable. Cela le sera d\u2019autant plus si cette perspective met en exergue l\u2019analyse du clivage, non plus comme un m\u00e9canisme de d\u00e9fense pr\u00e9sent ou absent mais bien comme une variable \u00e0 \u00e9valuer psychopathologiquement en se souvenant de la citation freudienne de 1932 des <em>Nouvelles Conf\u00e9rences<\/em> mise ici en exergue pour introduire mon propos\u00a0: \u00ab\u00a0L\u00e0 o\u00f9 appara\u00eet une cassure ou une fissure, il peut y avoir, normalement, une articulation.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Bayle B., (2005), \u00ab&nbsp;Les n\u00e9gations de grossesse&nbsp;\u00bb (dissimulation, d\u00e9n\u00e9gation et d\u00e9ni), In B. Bayle, <em>L\u2019enfant \u00e0 na\u00eetre<\/em>, Toulouse, Eres.<\/p>\n\n\n\n<p>Bayle B., (2009), <em>N\u00e9gation de grossesse et gestation psychique<\/em> In F. Navarro (dir.), <em>Actes du premier colloque fran\u00e7ais sur le d\u00e9ni de grossesse<\/em>, Toulouse, Editions universitaire du Sud.<\/p>\n\n\n\n<p>Bayle G., (2012), <em>Clivages. Moi et d\u00e9fenses<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Bonnet C., (1996), <em>Geste d\u2019amour. L\u2019accouchement sous X<\/em>, Paris, Editions Odile Jacob.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1927), <em>Le f\u00e9tichisme<\/em>, S. Freud <em>La vie sexuelle<\/em>, Paris, PUF, 1969.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S., (1932), <em>Nouvelles conf\u00e9rences d\u2019introduction \u00e0 la psychanalyse<\/em>, Paris, Gallimard, 1984.<\/p>\n\n\n\n<p>Missonnier S., (2012), \u00ab&nbsp;Le d\u00e9ni de grossesse&nbsp;\u00bb, In S. Missonnier, (dir.), M. Blazy, N. Boige, N. Presme, O. Tagawa, (2012), <em>Manuel de psychologie clinique de la p\u00e9rinatalit\u00e9<\/em>, Paris, Masson.<\/p>\n\n\n\n<p>Penot B., (2002), \u00ab&nbsp;D\u00e9ni (de r\u00e9alit\u00e9)&nbsp;\u00bb, In A. de Mijolla (dir.), <em>Dictionnaire international de la psychanalyse<\/em>, Paris, Calmann-Levy.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10251?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;L\u00e0 o\u00f9 appara\u00eet une cassure ou une fissure, il peut y avoir, normalement, une articulation.&nbsp;\u00bb Freud S., (1932), Nouvelles conf\u00e9rences d\u2019introduction \u00e0 la psychanalyse &nbsp; Fanny a 26 ans. 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