{"id":10238,"date":"2021-08-22T07:31:36","date_gmt":"2021-08-22T05:31:36","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-honte-a-ladolescence-2\/"},"modified":"2021-09-16T21:46:12","modified_gmt":"2021-09-16T19:46:12","slug":"la-honte-a-ladolescence","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-honte-a-ladolescence\/","title":{"rendered":"La honte a\u0300 l\u2019adolescence"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;La honte d\u2019\u00eatre un homme, y a-t-il une meilleure raison d\u2019\u00e9crire&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<footer>Gilles Deleuze.<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>D\u00e9crire la honte, chez les \u00e9crivains, est presque toujours une exposition. Ce th\u00e8me hante la litt\u00e9rature, tant l\u2019\u00e9crire est l\u2019occasion cathartique de la briser, ou du moins de briser le silence qui l\u2019entoure.<\/p>\n\n\n\n<p>Je souhaite moins aborder la question de la honte au moment de l\u2019adolescence par la paraphrase de textes mais plut\u00f4t par leur lecture, en leur donnant quelquefois un \u00e9clairage. Certains sont connus et souvent cit\u00e9s, certains jouent m\u00eame un r\u00f4le fondateur de la pens\u00e9e de l\u2019auteur. D\u2019autres le sont un peu moins. L\u2019adolescence, comme le dit Rousseau dans les <em>Confessions<\/em>, est le moment de la d\u00e9couverte du \u00ab&nbsp;sentiment de l\u2019existence&nbsp;\u00bb, et donc de l\u2019existence au sein des autres. La honte ram\u00e8ne le sujet naissant \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019objet, et c\u2019est ce point d\u2019occultation que les \u00e9crivains tentent d\u2019\u00e9clairer.<\/p>\n\n\n\n<p>De la question de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, de sa d\u00e9couverte, le traducteur Georges-Arthur Goldschmidt tire une autre logique, qu\u2019il r\u00e9sume ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;On ne lit au fond que pour trouver la certitude du semblable comme une preuve de soi par autrui.&nbsp;\u00bb Mais \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, la honte est aussi une preuve, noire celle-ci, de soi par autrui. Il n\u2019y pas non plus une honte, avec sa grande H, mais des hontes. Car d\u00e8s que l\u2019individu existe, il se vit aussi bien comme un corps que comme un \u00eatre social, historique, spirituel. \u00c0 chaque facette du sujet sa honte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Honte du corps<\/h2>\n\n\n\n<p>Le corps d\u2019abord, car c\u2019est sans doute l\u00e0 que r\u00e9side la honte inaugurale. Dans <em>En fond de vie<\/em> (d\u2019apr\u00e8s <em>Anton Reiser<\/em> de Karl Philipp Moritz), Georges-Arthur Goldschmidt raconte avec une grande pr\u00e9cision ce que c\u2019est que d\u2019\u00eatre un adolescent \u00e9nur\u00e9tique en pension pendant la guerre. Et surtout, il soup\u00e7onne combien honte et langage ont partie li\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est l\u2019enfant puni qui fonde pour ainsi dire la parole. Accul\u00e9 \u00e0 la honte, il vit l\u2019effondrement des mots, mais ne peut pas formuler ce vide&nbsp;; il le ressent, mais ne le comprend pas, le langage lui fait d\u00e9faut pour en cerner la nature. Il est r\u00e9duit \u00e0 la mutit\u00e9 mais ne peut en prendre conscience. Il sait au plus pr\u00e9cis mais ne peut pas le dire, et m\u00eame s\u2019il s\u2019apaise peu \u00e0 peu, le d\u00e9sespoir de n\u2019\u00eatre pas cru ne s\u2019\u00e9teint pas.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>On se souvient de Thomas Bernhard, dans <em>La Cave<\/em>, qui ne peut trouver le sommeil dans le dortoir de son internat catholique et nazis, o\u00f9 ses camarades dorment profond\u00e9ment. Lui mesure, dans cette promiscuit\u00e9, sa singularit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On se souvient encore de Fritz Zorn (<em>Zorn<\/em> signifie \u00ab&nbsp;col\u00e8re&nbsp;\u00bb en allemand, et c\u2019est le pseudonyme de Fritz Angst &#8211; qui signifie \u00ab&nbsp;la peur&nbsp;\u00bb) qui, dans <em>Mars<\/em>, ce livre \u00e9crit par un homme de trente ans dans l\u2019urgence du cancer fatal, \u00e9voque aussi \u00ab&nbsp;cette branche o\u00f9 \u00e7a ne marchait pas du tout&nbsp;: la gymnastique, naturellement. (\u2026) Rien que le corps en soi m\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e9tranger, je ne savais qu\u2019en faire. J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise dans le monde hypoth\u00e9tique des \u00ab&nbsp;choses \u00e9lev\u00e9es&nbsp;\u00bb, mais la brutalit\u00e9, le c\u00f4t\u00e9 primitif que je pressentais dans le monde corporel, j\u2019en avais peur. Je n\u2019aimais pas bouger, je me trouvais laid et j\u2019avais honte de mon corps. Le corps, eh bien il \u00e9tait toujours l\u00e0, tout simplement, il ne pouvait pas s\u2019esquiver dans le monde du \u00ab&nbsp;compliqu\u00e9&nbsp;\u00bb et se d\u00e9tourner de la vie. La g\u00eane que me donnait ce manque de lien entre mon corps et la nature s\u2019exprimait par une pudeur exag\u00e9r\u00e9e.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais c\u2019est peut-\u00eatre Mishima, \u00e0 peine sorti de l\u2019enfance et qui d\u00e9couvre son homosexualit\u00e9, qui d\u00e9crit le mieux, dans <em>Confession d\u2019un masque<\/em> \u00ab&nbsp;la p\u00e9riode appel\u00e9e adolescence &#8211; j\u2019en sentais largement les effets sous la forme d\u2019une ardente curiosit\u00e9 &#8211; (qui) semblait \u00eatre venue nous rendre visite comme \u00e0 des malades&nbsp;\u00bb. S\u2019int\u00e9ressant \u00e0 la masturbation, dont les gar\u00e7ons \u00ab&nbsp;semblaient finalement devenus des adeptes&nbsp;\u00bb, il se r\u00e9jouit d\u2019\u00eatre, sur ce point, \u00ab&nbsp;tout \u00e0 fait pareil \u00e0 eux&nbsp;\u00bb. Mais ajoute Mishima, \u00ab&nbsp;je n\u00e9gligeais le fait qu\u2019en d\u00e9pit de l\u2019action physique, il existait une profonde diff\u00e9rence en ce qui concernait ses buts mentaux. La diff\u00e9rence principale r\u00e9sidait dans le fait que les autres gar\u00e7ons semblaient trouver un sujet d\u2019excitation extraordinaire dans le simple mot \u201cfemme\u201d&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est donc pas pour rien si \u00ab&nbsp;La branlette&nbsp;\u00bb est le titre du deuxi\u00e8me chapitre de <em>Portnoy et son complexe<\/em>, de Philip Roth. Il d\u00e9bute ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vint ensuite l\u2019adolescence &#8211; la moiti\u00e9 de mon existence \u00e0 l\u2019\u00e9tat de veille pass\u00e9e enferm\u00e9e dans la salle de bains \u00e0 exp\u00e9dier mon foutre soit dans la cuvette des cabinets soit au milieu des affaires sales dans le panier de linge, soit, flac, projet\u00e9 de bas en haut contre la glace de l\u2019armoire \u00e0 pharmacie\u2026 etc.&nbsp;\u00bb. Il d\u00e9robe une culotte de coton \u00e0 sa s\u0153ur et se la passe au-dessus de la t\u00eate&nbsp;: \u00ab&nbsp;si foudroyant est l\u2019effet de cette culotte de coton contre ma bouche, si foudroyant est l\u2019effet du mot \u201cculotte\u201d que la trajectoire de mon foutre atteint de nouvelles altitudes sid\u00e9rantes&nbsp;\u00bb. La masturbation, chez Roth, est \u00e0 la racine de sa honte adolescente, de sa r\u00e9volte qu\u2019il r\u00e9sume ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019en ai assez d\u2019\u00eatre un gentil gar\u00e7on juif qui s\u2019efforce en public de contenter ses parents alors qu\u2019en priv\u00e9, il se bricole le paf \u201c! Assez&nbsp;!\u201d&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le roman <em>Sa majest\u00e9 des Mouches<\/em>, et ce sera notre dernier texte abordant la question du corps, William Golding raconte la survie d\u2019un groupe d\u2019enfants, seuls rescap\u00e9s d\u2019un crash d\u2019avion. Le roman commence par la rencontre entre Ralph, le h\u00e9ros de ce roman, et un petit gar\u00e7on blond, gras, porteur de lunettes. Ce dernier veut faire une liste des noms de enfants, organiser une r\u00e9union.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Ralph n\u2019eut pas l\u2019air de saisir, aussi le gar\u00e7on continua-t-il sur un ton confidentiel&nbsp;:<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 \u00c7a m\u2019est \u00e9gal comment on m\u2019appelle, pourvu qu\u2019on m\u2019appelle pas comme \u00e0 l\u2019\u00e9cole.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ralph manifesta un commencement d\u2019int\u00e9r\u00eat.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 Comment on t\u2019appelait&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Le gros gar\u00e7on lan\u00e7a un coup d\u2019\u0153il par-dessus son \u00e9paule, puis il se pencha vers Ralph.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Dans un murmure, il dit&nbsp;:<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 On m\u2019appelait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Porcinet.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ralph rit aux \u00e9clats. Il bondit sur ses pieds.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 Porcinet&nbsp;! Porcinet&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 Oh&nbsp;! Ralph, je t\u2019en prie&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Porcinet se tordait les mains de d\u00e9sespoir.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 Je t\u2019ai dit que je ne voulais pas\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 Porcinet&nbsp;! Porcinet&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ralph se mit \u00e0 danser de joie dans l\u2019air chaud qui couvrait la plage, puis il fon\u00e7a sur Porcinet, les bras \u00e9tendus pour imiter un avion et il fit semblant de le mitrailler.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 Ta-ra-ra-ra\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Il tomba en piqu\u00e9 dans le sable, aux pieds de Porcinet, et resta \u00e9tendu, secou\u00e9 de rire.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 Porcinet&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Porcinet eut un sourire forc\u00e9, content quand m\u00eame d\u2019obtenir ce semblant d\u2019int\u00e9r\u00eat.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 Tant que tu ne le dis pas aux autres\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ralph \u00e9touffa son rire dans le sable. L\u2019expression de souffrance et de concentration revint sur le visage de Porcinet.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La honte, l\u2019humiliation, est un terrible instrument de domination entre pr\u00e9-adolescents. Triompheront de l\u2019\u00e9preuve ceux qui s\u2019affranchiront de la honte normatrice pour construire une soci\u00e9t\u00e9 aux lois primitives et sanguinaires. Ce n\u2019est pas un hasard si Golding \u00e9crit ce roman de la cruaut\u00e9 et de l\u2019innocence juste apr\u00e8s la seconde guerre mondiale, guid\u00e9 par sa conviction que \u00ab&nbsp;le point fondamental d\u00e9couvert par ma g\u00e9n\u00e9ration \u00e9tait que la simple pression sociologique ne peut expliquer tout le Mal dont l\u2019homme est capable&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le t\u00e9moin Sartrien<\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est Sartre qui &#8211; il n\u2019est certes pas le premier &#8211; va th\u00e9oriser l\u2019importance du \u00ab&nbsp;t\u00e9moin&nbsp;\u00bb. Dans <em>L\u2019\u00catre et le n\u00e9ant<\/em>, il \u00e9crit, rappelons-le&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Consid\u00e9rons, par exemple, la honte (\u2026) Elle est conscience non positionnelle (de) soi comme honte et, comme tel, c\u2019est un exemple de ce que les Allemands appellent \u00ab&nbsp;<em>Erlebnis<\/em>&nbsp;\u00bb, elle est accessible \u00e0 la r\u00e9flexion. En outre sa structure est intentionnelle, elle est appr\u00e9hension honteuse de ce quelque chose et ce quelque chose est <em>moi<\/em>. J\u2019ai honte de ce que je <em>suis<\/em>. La honte r\u00e9alise donc une relation intime de moi avec moi&nbsp;: j\u2019ai d\u00e9couvert par la honte un aspect de <em>mon<\/em> \u00eatre. Et pourtant, bien que certaines formes complexes et d\u00e9riv\u00e9es de la honte puissent appara\u00eetre sur le plan r\u00e9flexif, la honte n\u2019est pas originellement un ph\u00e9nom\u00e8ne de r\u00e9flexion. En effet, quels que soient les r\u00e9sultats que l\u2019on puisse obtenir dans la solitude par la pratique religieuse de la honte, la honte dans sa structure premi\u00e8re est honte devant quelqu\u2019un. Je viens de faire un geste maladroit ou vulgaire&nbsp;: ce geste colle \u00e0 moi je ne le juge ni le bl\u00e2me, je le vis simplement, je le r\u00e9alise sur le mode du pour-soi. Mais voici tout \u00e0 coup que je l\u00e8ve la t\u00eate&nbsp;: quelqu\u2019un \u00e9tait l\u00e0 et m\u2019a vu. Je r\u00e9alise tout \u00e0 coup la vulgarit\u00e9 de mon geste et j\u2019ai honte. Il est certain que ma honte n\u2019est pas r\u00e9flexive, car la pr\u00e9sence d\u2019autrui \u00e0 ma conscience, f\u00fbt-ce \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un catalyseur, est incompatible avec l\u2019attitude r\u00e9flexive&nbsp;; dans le champ de la r\u00e9flexion je ne peux jamais rencontrer que la conscience qui est mienne. Or autrui est le m\u00e9diateur entre moi et moi-m\u00eame&nbsp;: j\u2019ai honte de moi tel que j\u2019apparais \u00e0 autrui. Et par l\u2019apparition m\u00eame d\u2019autrui, je suis mis en mesure de porter un jugement sur moi-m\u00eame comme sur un objet, car c\u2019est comme objet que j\u2019apparais \u00e0 autrui. Mais pourtant cet objet apparu \u00e0 autrui, ce n\u2019est pas une vaine image dans l\u2019esprit d\u2019un autre. Cette image en effet serait enti\u00e8rement imputable \u00e0 autrui et ne saurait me \u00ab&nbsp;toucher&nbsp;\u00bb. Je pourrais ressentir de l\u2019agacement, de la col\u00e8re en face d\u2019elle, comme devant un mauvais portrait de moi, qui me pr\u00eate une laideur ou une bassesse d\u2019expression que je n\u2019ai pas&nbsp;; mais je ne saurais \u00eatre atteint jusqu\u2019aux moelles&nbsp;: la honte est, par nature, reconnaissance. Je reconnais que je suis comme autrui me voit&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais qui est cet autrui&nbsp;? Dans <em>L\u2019animal que donc je suis<\/em>, Derrida am\u00e8ne \u00e0 se poser cette question en se demandant devant <em>qui<\/em>, finalement, on a honte lorsqu\u2019on se trouve nu devant un chat. Tr\u00e8s subtilement, Derrida pose le probl\u00e8me en ces termes&nbsp;:\u00ab&nbsp;Mais honteuse d\u2019elle-m\u00eame, cette honte est plus intense, je dois aussit\u00f4t le souligner, quand je ne suis pas seul avec la chatte dans la pi\u00e8ce. Alors je ne suis plus s\u00fbr de savoir devant qui je suis ainsi transi de peur. Est-on d\u2019ailleurs jamais seul avec un chat&nbsp;? Et avec quiconque&nbsp;? Ce chat, est-ce un <em>tiers<\/em>&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Honte sociale, honte du lien familial<\/h2>\n\n\n\n<p>Les parents sont au c\u0153ur du lien social. L\u2019adolescent sans \u00eatre \u00ab&nbsp;ses parents&nbsp;\u00bb pense &#8211; pas toujours totalement \u00e0 tort &#8211; \u00ab&nbsp;Je suis le produit de mes parents&nbsp;\u00bb, et c\u2019est une premi\u00e8re image de soi sociale qui est renvoy\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette angoisse de la ressemblance, Annie Ernaux, dans <em>La Honte<\/em>, justement, la d\u00e9crit avec f\u00e9rocit\u00e9. Elle \u00e9voque sa jeunesse au d\u00e9but des ann\u00e9es cinquante dans une petite ville provinciale de Normandie, Yvetot. Elle y raconte de quelle mani\u00e8re elle est \u00ab&nbsp;entr\u00e9e dans la honte&nbsp;\u00bb lorsque, au mois de juin 1952, son p\u00e8re, exc\u00e9d\u00e9 par une \u00e9ni\u00e8me dispute conjugale, tente d\u2019\u00e9trangler sa m\u00e8re sous ses yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses parents tiennent une sorte de caf\u00e9-\u00e9picerie o\u00f9 se rencontrent deux mondes qui coupent en deux aussi bien g\u00e9ographiquement que socialement la ville d\u2019Yvetot. Elle d\u00e9crypte \u00e0 ce propos de mani\u00e8re exemplaire la r\u00e9partition sociale qui met, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, ceux qui sont capables de se cacher et, de l\u2019autre, \u00ab&nbsp;ceux dont on sait ce qu\u2019ils touchent comme allocations, ce qu\u2019ils mangent et boivent, \u00e0 quelle heure ils se couchent&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019ai frapp\u00e9 contre le volet de la porte de l\u2019\u00e9picerie. Apr\u00e8s un temps assez long, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 s\u2019est allum\u00e9e dans le magasin, ma m\u00e8re est apparue dans la lumi\u00e8re de la porte, hirsute, muette de sommeil, dans une chemise de nuit froiss\u00e9e et tach\u00e9e (on s\u2019essuyait avec, apr\u00e8s avoir urin\u00e9). Mlle L. et les \u00e9l\u00e8ves, deux ou trois, se sont arr\u00eat\u00e9es de parler. Ma m\u00e8re a bredouill\u00e9 un bonsoir auquel personne n\u2019a r\u00e9pondu. Je me suis engouffr\u00e9e dans l\u2019\u00e9picerie pour faire cesser la sc\u00e8ne. Je venais de voir pour la premi\u00e8re fois ma m\u00e8re avec le regard de l\u2019\u00e9cole priv\u00e9e. (\u2026) Comme si \u00e0 travers l\u2019exposition du corps sans gaine, rel\u00e2ch\u00e9, et de la chemise douteuse de ma m\u00e8re, c\u2019est notre vraie nature et notre fa\u00e7on de vivre qui \u00e9taient r\u00e9v\u00e9l\u00e9es&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>On songe bien s\u00fbr aussi \u00e0 Duras, qui, dans <em>L\u2019Amant, L\u2019Amant de la Chine du nord<\/em> et dans le <em>Barrage contre le Pacifique<\/em>, r\u00e9pertorie ses propres hontes&nbsp;: honte d\u2019avoir une m\u00e8re folle, honte de la pauvret\u00e9, honte face au comportement du fr\u00e8re a\u00een\u00e9, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mon dernier \u00ab&nbsp;roman&nbsp;\u00bb <em>Toutes les familles heureuses<\/em>, qui est plut\u00f4t d\u2019ailleurs un r\u00e9cit familial, je d\u00e9cris une sc\u00e8ne d\u2019enfance qui, dans mon souvenir, acte par la honte le moment initial de la coupure avec mon monde familial. \u00ab&nbsp;J\u2019accompagne mes parents, ils font les courses, je fl\u00e2ne dans les rayons. Lorsque nous arrivons \u00e0 la caisse, ma m\u00e8re pr\u00e9sente des bons de r\u00e9duction pour je ne sais quel produit. La caissi\u00e8re les regarde, lui rend, et l\u2019informe que la date de validit\u00e9 des tickets est h\u00e9las d\u00e9pass\u00e9e. Ma m\u00e8re s\u2019insurge, la jeune femme lui explique \u00e0 nouveau avec patience que l\u2019offre n\u2019est plus valide. Ma m\u00e8re hausse le ton, et soudain, sans que rien ne l\u2019annonce, elle bl\u00eamit de col\u00e8re et se met \u00e0 hurler \u00e0 la caissi\u00e8re qu\u2019elle n\u2019est qu\u2019une \u00ab&nbsp;pauvre imb\u00e9cile&nbsp;\u00bb qui a \u00ab&nbsp;rat\u00e9 ses \u00e9tudes&nbsp;\u00bb, de qui elle n\u2019a pas \u00e0 \u00ab&nbsp;recevoir d\u2019ordres&nbsp;\u00bb&nbsp;; elle exige de voir le directeur du magasin. Effray\u00e9, je recule d\u2019un pas. \u00ab&nbsp;Mais ce n\u2019est pas si grave&nbsp;\u00bb, ose Guy. \u00ab&nbsp;Ah toi, \u00e9videmment, toi, bien s\u00fbr\u2026&nbsp;\u00bb, lance ma m\u00e8re folle de rage, et c\u2019est presque un crachat. Glac\u00e9 de stupeur, je la contemple qui jette avec violence le contenu du chariot sur le sol, l\u2019orange criard des \u0153ufs bris\u00e9s se r\u00e9pand, elle crie qu\u2019elle ne \u00ab&nbsp;reviendra jamais dans ce magasin d\u2019abrutis&nbsp;\u00bb, elle lance en franchissant la porte un dernier \u00ab&nbsp;esp\u00e8ce de conne&nbsp;\u00bb. Mon beau-p\u00e8re la suit en courant, je me retourne, la caissi\u00e8re a des larmes aux yeux, tous les regards sont tourn\u00e9s vers nous, j\u2019ai honte. Nous rentrons, je ne dis pas un mot, Guy marche, penaud, un pas derri\u00e8re elle, qui tape du pied dans les pneus des voitures en murmurant des phrases incompr\u00e9hensibles. Je comprends combien ma m\u00e8re me fait peur, et \u00e0 Guy presque autant. Je ne suis plus en s\u00e9curit\u00e9, je suis \u00e0 sa merci.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les pouvoirs incontest\u00e9s des parents sur leurs enfants, le choix des v\u00eatements. Ce th\u00e8me r\u00e9current chez les adolescents, qui ont d\u00e9sormais conquis leurs droits &#8211; ou les ont abandonn\u00e9s aux hommes du marketing des marques, c\u2019est selon -, Raymond Gu\u00e9rin, dans <em>L\u2019Apprenti<\/em>, le traite avec \u00e9motion et humour&nbsp;: \u00ab&nbsp;Se doutait pas, Madame m\u00e8re, de toutes les fois que son fils avait rougi parce qu\u2019il sentait des regards s\u2019appesantir sur son costard. Eh bien chaque fois qu\u2019il avait rougi \u00e0 cause de \u00e7a, elle ne se doutait pas non plus, Madame m\u00e8re, que \u00e7a avait terriblement fait grandir la haine qu\u2019il nourrissait contre elle (\u2026). D\u00e8s qu\u2019il avait un d\u00e9sir vestimentaire, au lieu de lui acheter du neuf, Madame m\u00e8re lui d\u00e9gottait une occasion ou un rossignol abandonn\u00e9 par Monsieur Papa. Elle ne savait donc pas ce que c\u2019\u00e9tait que cette joie pour un adolescent de porter un complet qui semblait cr\u00e9\u00e9 expr\u00e8s pour lui&nbsp;? \u00c9tant enfant, il n\u2019y avait pas trop fait attention, mais \u00e0 partir de quinze ans, \u00e7a l\u2019avait r\u00e9ellement humili\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Une histoire juive&nbsp;: on raconte que Woody Allen ouvrit un congr\u00e8s mondial juif par la phrase&nbsp;: \u00ab&nbsp;N\u2019ayez pas honte d\u2019\u00eatre juifs&nbsp;!&nbsp;\u00bb, d\u00e9clenchant un tonnerre d\u2019applaudissements, ajoutant d\u2019un air g\u00ean\u00e9 lorsque ceux-ci s\u2019\u00e9teignirent&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 bien assez honte que vous le soyez.&nbsp;\u00bb Mais dans <em>Portnoy et son complexe<\/em>, Philip Roth, encore, r\u00e9sume le poids de la tradition, du hiatus entre ce qu\u2019elle impose et ce que l\u2019adolescence suppose&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne pouvais m\u00eame pas envisager de boire un verre de lait avec un sandwich au salami sans faire une grave offense au Seigneur tout-puissant. Imaginez alors ce que pouvait le faire subir ma conscience pour tout ce foutre d\u00e9charg\u00e9&nbsp;! La culpabilit\u00e9, les angoisses &#8211; la terreur qu\u2019on m\u2019avait inculqu\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La honte est sans doute aucun une n\u00e9cessit\u00e9 pour d\u00e9velopper un comportement social. Tout comme on apprend de ses propres erreurs, il faut pouvoir avoir honte pour \u00e9laborer des strat\u00e9gies de survie dans le milieu hostile. Dans <em>Les lois de l\u2019imitation et de l\u2019invention<\/em>, l\u2019un des fondateurs de la psychologie sociale, Gabriel Tarde, s\u2019appuie sur la philosophie pour construire une th\u00e9orie de soci\u00e9t\u00e9. \u00c9mile Durkheim appr\u00e9hende l\u2019individu \u00e0 partir du social&nbsp;; lui fait le choix inverse. L\u2019imitation est au c\u0153ur de toute vie sociale et explique aussi bien les relations humaines que l\u2019histoire. Celle-ci n\u2019est rien d\u2019autre que le processus par lequel les individus inventent en s\u2019imitant, d\u2019une civilisation \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi Proust, dans <em>Sodome et Gomorrhe<\/em>, explique-t-il comment il re\u00e7ut \u00ab&nbsp;une le\u00e7on qui acheva de (lui) enseigner, avec la plus parfaite exactitude, l\u2019extension et les limites de certaines formes de l\u2019amabilit\u00e9 aristocratique. C\u2019\u00e9tait \u00e0 une matin\u00e9e donn\u00e9e par la duchesse de Montmorency pour la reine d\u2019Angleterre&nbsp;; il y eut une esp\u00e8ce de petit cort\u00e8ge pour aller au buffet, et en t\u00eate marchait la souveraine ayant \u00e0 son bras le duc de Guermantes. J\u2019arrivai \u00e0 ce moment-l\u00e0. De sa main libre, le duc me fit au moins \u00e0 quarante m\u00e8tres de distance mille signes d\u2019appel et d\u2019amiti\u00e9, et qui avaient l\u2019air de vouloir dire que je pouvais m\u2019approcher sans crainte, que je ne serais pas mang\u00e9 tout cru \u00e0 la place des sandwichs. Mais moi, qui commen\u00e7ais \u00e0 me perfectionner dans le langage des cours, au lieu de me rapprocher m\u00eame d\u2019un seul pas, \u00e0 mes quarante m\u00e8tres de distance je m\u2019inclinai profond\u00e9ment, mais sans sourire, comme j\u2019aurais fait devant quelqu\u2019un que j\u2019aurais \u00e0 peine connu, puis continuai mon chemin en sens oppos\u00e9. J\u2019aurais pu \u00e9crire un chef-d\u2019\u0153uvre, les Guermantes m\u2019en eussent moins fait d\u2019honneur que de ce salut. Non seulement il ne passa pas inaper\u00e7u aux yeux du duc, qui ce jour-l\u00e0 pourtant eut \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 plus de cinq cents personnes, mais \u00e0 ceux de la duchesse, laquelle, ayant rencontr\u00e9 ma m\u00e8re, le lui raconta en se gardant bien de lui dire que j\u2019avais eu tort, que j\u2019aurais d\u00fb m\u2019approcher. Elle lui dit que son mari avait \u00e9t\u00e9 \u00e9merveill\u00e9 de mon salut, qu\u2019il \u00e9tait impossible d\u2019y faire tenir plus de choses. On ne cessa de trouver \u00e0 ce salut toutes les qualit\u00e9s, sans mentionner toutefois celle qui avait paru la plus pr\u00e9cieuse, \u00e0 savoir qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 discret, et on ne cessa pas non plus de me faire des compliments dont je compris qu\u2019ils \u00e9taient encore moins une r\u00e9compense pour le pass\u00e9 qu\u2019une indication pour l\u2019avenir, \u00e0 la fa\u00e7on de celle d\u00e9licatement fournie \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves par le directeur d\u2019un \u00e9tablissement d\u2019\u00e9ducation&nbsp;: \u00ab&nbsp;N\u2019oubliez pas, mes chers enfants, que ces prix sont moins pour vous que pour vos parents, afin qu\u2019ils vous renvoient l\u2019ann\u00e9e prochaine.&nbsp;\u00bb C\u2019est ainsi que Mme de Marsantes, quand quelqu\u2019un d\u2019un monde diff\u00e9rent entrait dans son milieu, vantait devant lui les gens discrets \u00ab&nbsp;qu\u2019on trouve quand on va les chercher et qui se font oublier le reste du temps&nbsp;\u00bb, comme on pr\u00e9vient, sous une forme indirecte, un domestique qui sent mauvais que l\u2019usage des bains est parfait pour la sant\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Honte de l\u2019acte<\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce que Stendhal appelle un accident d\u2019amour-propre. Dans <em>Lord Jim<\/em>, Conrad \u00e9voque dans un r\u00e9cit ample et \u00e0 l\u2019issue dramatique la conscience aig\u00fce de l\u2019honneur perdu, et fait dire \u00e0 son narrateur Marlow du h\u00e9ros&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il accordait tellement d\u2019importance \u00e0 sa disgr\u00e2ce, alors que c\u2019est la faute seule qui importe&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>On trouve de cette fiert\u00e9 bless\u00e9e un \u00e9cho chez Sartre, dans <em>Les Mots<\/em>, \u00e9videmment, mais c\u2019est Rousseau, toujours dans les <em>Confessions<\/em>, qui \u00e9voque \u00ab&nbsp;L\u2019incident chez le Comte de Gouvon&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019aimais \u00e0 voir mademoiselle de Breil, \u00e0 lui entendre dire quelques mots qui marquaient de l\u2019esprit, du sens, de l\u2019honn\u00eatet\u00e9&nbsp;: mon ambition, born\u00e9e au plaisir de la servir, n\u2019allait point au-del\u00e0 de mes droits. \u00c0 table j\u2019\u00e9tais attentif \u00e0 chercher l\u2019occasion de les faire valoir. (\u2026) Que n\u2019aurais-je point fait pour qu\u2019elle daign\u00e2t m\u2019ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot&nbsp;! mais point&nbsp;: j\u2019avais la mortification d\u2019\u00eatre nul pour elle&nbsp;; elle ne s\u2019apercevait pas m\u00eame que j\u2019\u00e9tais l\u00e0. Cependant son fr\u00e8re, qui m\u2019adressait quelquefois la parole \u00e0 table, m\u2019ayant dit je ne sais quoi de peu obligeant, je lui fis une r\u00e9ponse si fine et si bien tourn\u00e9e, qu\u2019elle y fit attention, et jeta les yeux sur moi. Ce coup d\u2019\u0153il, qui fut court, ne laissa pas de me transporter. Le lendemain l\u2019occasion se pr\u00e9senta d\u2019en obtenir un second, et j\u2019en profitai. (\u2026) Par hasard on vint \u00e0 parler de la devise de la maison de Solar, qui \u00e9tait sur la tapisserie avec les armoiries, <em>Tel fiert qui ne tue pas<\/em>. Comme les Pi\u00e9montais ne sont pas pour l\u2019ordinaire consomm\u00e9s dans la langue fran\u00e7aise, quelqu\u2019un trouva dans cette devise une faute d\u2019orthographe, et dit qu\u2019au mot <em>fiert<\/em> il ne fallait point de t.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vieux comte de Gouvon allait r\u00e9pondre&nbsp;; mais ayant jet\u00e9 les yeux sur moi, il vit que je souriais sans oser rien dire&nbsp;: il m\u2019ordonna de parler. Alors je dis que je ne croyais pas que le t f\u00fbt de trop&nbsp;; que <em>fiert<\/em> \u00e9tait un vieux mot fran\u00e7ais qui ne venait pas du mot <em>ferus<\/em>, fier, mena\u00e7ant, mais du verbe <em>ferit<\/em>, il frappe, il blesse&nbsp;; qu\u2019ainsi la devise ne me paraissait pas dire, <em>Tel menace<\/em>, mais <em>Tel frappe qui ne tue pas<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le monde me regardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de la vie un pareil \u00e9tonnement. Mais ce qui me flatta davantage fut de voir clairement sur le visage de mademoiselle de Breil un air de satisfaction. Cette personne si d\u00e9daigneuse daigna me jeter un second regard qui valait tout au moins le premier&nbsp;; puis, tournant les yeux vers son grand-papa, elle semblait attendre avec une sorte d\u2019impatience la louange qu\u2019il me devait, et qu\u2019il me donna en effet si pleine et enti\u00e8re et d\u2019un air si content, que toute la table s\u2019empressa de faire chorus. Ce moment fut court, mais d\u00e9licieux \u00e0 tous \u00e9gards. Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel, et vengent le m\u00e9rite avili des outrages de la fortune. Quelques minutes apr\u00e8s, mademoiselle de Breil, levant derechef les yeux sur moi, me pria d\u2019un ton de voix aussi timide qu\u2019affable de lui donner \u00e0 boire. On juge que je ne la fis pas attendre&nbsp;; mais en approchant je fus saisi d\u2019un tel tremblement, qu\u2019ayant trop rempli le verre, je r\u00e9pandis une partie de l\u2019eau sur l\u2019assiette et m\u00eame sur elle. Son fr\u00e8re me demanda \u00e9tourdiment pourquoi je tremblais si fort. Cette question ne servit pas \u00e0 me rassurer, et mademoiselle de Breil rougit jusqu\u2019au blanc des yeux.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019adolescent<\/em>, de Dostoievski, raconte quelques semaines dans la vie d\u2019Arkadi Makarovitch Dolgorouki \u00ab&nbsp;Encore un autre sujet de honte. Ce n\u2019est pas le m\u00e9prisable sentiment de faire valoir mon esprit qui m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 briser la glace et \u00e0 parler, mais c\u2019est aussi une envie de \u00ab&nbsp;sauter au cou&nbsp;\u00bb des gens. Cette envie de sauter au cou, pour peu qu\u2019on me trouve bon, pour qu\u2019on se mette \u00e0 m\u2019embrasser ou je ne sais quoi dans ce go\u00fbt (une cochonnerie en un mot), j\u2019estime que c\u2019est le plus inf\u00e2me de tous mes sujets de honte. Depuis bien longtemps, j\u2019en soup\u00e7onnais l\u2019existence chez moi, et pr\u00e9cis\u00e9ment de ce coin o\u00f9 je me suis tenu tant d\u2019ann\u00e9es, bien que je n\u2019aie pas \u00e0 me repentir. Je savais que je devais \u00eatre plus sombre dans le monde. La seule chose qui me consolait, apr\u00e8s chacune de ces hontes, c\u2019\u00e9tait que malgr\u00e9 tout mon \u00ab&nbsp;id\u00e9e&nbsp;\u00bb me restait, toujours dans sa cachette, et que je ne l\u2019avais pas livr\u00e9e. Avec un serrement de c\u0153ur, je me repr\u00e9sentais le jour o\u00f9 j\u2019aurais communiqu\u00e9 \u00e0 quelqu\u2019un mon \u00ab&nbsp;id\u00e9e&nbsp;\u00bb, subitement, il ne me resterait plus rien, de sorte que je serais semblable \u00e0 tout le monde, et que peut-\u00eatre j\u2019abandonnerais jusqu\u2019\u00e0 mon id\u00e9e. Aussi la gardais-je, la conservais-je et redoutais-je les bavardages. Et voil\u00e0 que chez Dergatchev, presque d\u00e8s la premi\u00e8re rencontre, je n\u2019avais pas tenu. Je n\u2019avais rien livr\u00e9, sans doute, mais j\u2019avais bavard\u00e9 de fa\u00e7on impardonnable, je m\u2019\u00e9tais couvert de honte.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La honte et la volupt\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>Dosto\u00efevski, toujours lui, \u00e9crit dans les <em>Poss\u00e9d\u00e9s<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Toutes les fois que je me suis trouv\u00e9 au cours de mon existence dans une situation particuli\u00e8rement honteuse, excessivement humiliante, vilaine et par-dessus tout ridicule, celle-ci a toujours excit\u00e9 en moi, en m\u00eame temps qu\u2019une col\u00e8re sans bornes, une incroyable volupt\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais c\u2019est encore dans les <em>Confessions<\/em> de Rousseau que l\u2019on trouve la plus belle d\u00e9finition de ce sentiment ambigu qui fait de la honte une jouissance intime&nbsp;: \u00ab&nbsp;(\u2026) \u00catre aim\u00e9 de tout ce qui m\u2019approchait \u00e9tait le plus vif de mes d\u00e9sirs. J\u2019\u00e9tais doux&nbsp;; mon cousin l\u2019\u00e9tait&nbsp;; ceux qui nous gouvernaient l\u2019\u00e9taient eux-m\u00eames. Pendant deux ans entiers, je ne fus ni t\u00e9moin ni victime d\u2019un sentiment violent. Tout nourrissait dans mon c\u0153ur les dispositions qu\u2019il re\u00e7ut de la nature. Je ne connaissais rien d\u2019aussi charmant que de voir tout le monde content de moi et de toute chose. Je me souviendrai toujours qu\u2019au temple, r\u00e9pondant au cat\u00e9chisme, rien ne me troublait plus, quand il m\u2019arrivait d\u2019h\u00e9siter, que de voir sur le visage de Mlle Lambercier des marques d\u2019inqui\u00e9tude et de peine. Cela seul m\u2019affligeait plus que la honte de manquer en public, qui m\u2019affectait pourtant extr\u00eamement&nbsp;; car, quoique peu sensible aux louanges, je le fus toujours beaucoup \u00e0 la honte, et je puis dire ici que l\u2019attente des r\u00e9primandes de Mlle Lambercier me donnait moins d\u2019alarmes que la crainte de la chagriner. Comme Mlle Lambercier avait pour nous l\u2019affection d\u2019une m\u00e8re, elle en avait aussi l\u2019autorit\u00e9, et la portait quelquefois jusqu\u2019\u00e0 nous infliger la punition des enfants quand nous l\u2019avions m\u00e9rit\u00e9e. Assez longtemps elle s\u2019en tint \u00e0 la menace, et cette menace d\u2019un cha\u0302timent tout nouveau pour moi me semblait tr\u00e8s effrayante&nbsp;; mais apr\u00e8s l\u2019ex\u00e9cution, je la trouvai moins terrible \u00e0 l\u2019\u00e9preuve que l\u2019attente ne l\u2019avait \u00e9t\u00e9, et ce qu\u2019il y a de plus bizarre est que ce ch\u00e2timent m\u2019affectionna davantage encore \u00e0 celle qui me l\u2019avait impos\u00e9. Il fallait m\u00eame toute la v\u00e9rit\u00e9 de cette affection et toute ma douceur naturelle pour m\u2019emp\u00eacher de chercher le retour du m\u00eame traitement en le m\u00e9ritant&nbsp;; car j\u2019avais trouv\u00e9 dans la douleur, dans la honte m\u00eame, un m\u00e9lange de sensualit\u00e9 qui m\u2019avait laiss\u00e9 plus de d\u00e9sir que de crainte de l\u2019\u00e9prouver derechef par la m\u00eame main. Il est vrai que, comme il se m\u00ealait sans doute \u00e0 cela quelque instinct pr\u00e9coce du sexe, le m\u00eame cha\u0302timent rec\u0327u de son fr\u00e8re ne m\u2019e\u00fb\u0302t point du tout paru plaisant. Mais, de l\u2019humeur dont il \u00e9tait, cette substitution n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re \u00e0 craindre, et si je m\u2019abstenais de m\u00e9riter la correction, c\u2019\u00e9tait uniquement de peur de fa\u0302cher Mlle Lambercier&nbsp;; car tel est en moi l\u2019empire de la bienveillance, et m\u00eame de celle que les sens ont fait na\u00eetre, qu\u2019elle leur donna toujours la loi dans mon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette r\u00e9cidive, que j\u2019\u00e9loignais sans la craindre, arriva sans qu\u2019il y e\u00fbt de ma faute, c\u2019est-\u00e0-dire de ma volont\u00e9, et j\u2019en profitai, je puis dire, en s\u00fb\u0302ret\u00e9 de conscience. Mais cette seconde fois fut aussi la derni\u00e8re, car Mlle Lambercier, s\u2019\u00e9tant sans doute aper\u00e7ue \u00e0 quelque signe que ce ch\u00e2timent n\u2019allait pas \u00e0 son but, d\u00e9clara qu\u2019elle y renon\u00e7\u0327ait et qu\u2019il la fatiguait trop. (\u2026)<\/p>\n\n\n\n<p>Qui croirait que ce ch\u00e2\u0302timent d\u2019enfant, re\u00e7\u0327u \u00e0 huit ans par la main d\u2019une fille de trente, a d\u00e9cid\u00e9 de mes go\u00fb\u0302ts, de mes d\u00e9sirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela pr\u00e9cis\u00e9ment dans le sens contraire \u00e0 ce qui devait s\u2019ensuivre naturellement&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une conclusion si courte que \u00e7a n\u2019en est pas une<\/h2>\n\n\n\n<p>Sans doute, face \u00e0 la honte, la solution r\u00e9siderait-elle dans le rire, l\u2019autod\u00e9rision. Les auteurs de la honte, de Kafka \u00e0 Gombrowitz en passant pas Queneau, ne sont d\u2019ailleurs pas sans humour. Marguerite Duras elle-m\u00eame, dans <em>Le marin de Gibraltar<\/em>, n\u2019\u00e9crit-elle pas&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le tort des gens, c\u2019est en g\u00e9n\u00e9ral de ne pas assez se marrer&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10238?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;La honte d\u2019\u00eatre un homme, y a-t-il une meilleure raison d\u2019\u00e9crire&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Gilles Deleuze. &nbsp; D\u00e9crire la honte, chez les \u00e9crivains, est presque toujours une exposition. Ce th\u00e8me hante la litt\u00e9rature, tant l\u2019\u00e9crire est l\u2019occasion cathartique de la briser, ou du&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1214,1215],"thematique":[176,177],"auteur":[1376],"dossier":[179],"mode":[60],"revue":[180],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10238","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-corps","thematique-narcissisme","auteur-herve-le-tellier","dossier-honte-et-adolescence","mode-payant","revue-180","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10238","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10238"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10238\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13569,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10238\/revisions\/13569"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10238"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10238"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10238"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10238"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10238"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10238"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10238"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10238"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10238"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}