{"id":10234,"date":"2021-08-22T07:31:36","date_gmt":"2021-08-22T05:31:36","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/francis-bacon-loeil-et-la-peau-de-la-debauche-2\/"},"modified":"2021-09-18T15:46:36","modified_gmt":"2021-09-18T13:46:36","slug":"francis-bacon-loeil-et-la-peau-de-la-debauche","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/francis-bacon-loeil-et-la-peau-de-la-debauche\/","title":{"rendered":"Francis Bacon : l\u2019\u0153il et la peau de la d\u00e9bauche"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Je me consid\u00e8re comme une esp\u00e8ce de machine pulv\u00e9risatrice<\/em>&nbsp;\u00bb F. Bacon&nbsp;: entretien avec David Sylvester. Introduction et traduction de Michel Leiris &#8211; F\u00e9vrier 2013-Flammarion.<\/p>\n\n\n\n<p>Le seul tableau de Francis Bacon \u00e9voquant une <em>Madonna con Bambino<\/em> est \u00e9difiant&nbsp;: <em>After Muybridge &#8211; Woman Emptying Bowl of Water, and Paralytic Child on all fours<\/em> (1965). On y voit, juch\u00e9s en de scabreux d\u00e9s\u00e9quilibres, \u00e0 quatre pattes, sur une soucoupe ellipse \u0153il-sein, une m\u00e8re expulsant ou plut\u00f4t \u00e9jaculant son lait, et un enfant handicap\u00e9 la fixant tel un animal fixe son dompteur. Il est comme d\u00e9j\u00e0 encag\u00e9 et embringu\u00e9 dans le rythme que lui impose le corps de sa m\u00e8re, mais d\u00e9j\u00e0 malin reste \u00e0 l\u2019aff\u00fbt du moindre accident&nbsp;! Quel geste fatal voit-il se pr\u00e9parer dans son regard&nbsp;? Cette m\u00e8re le R\u00eave-t-elle&nbsp;? et si non comment peut-il commencer \u00e0 exister&nbsp;? Cet enfant semble jouir du d\u00e9sir languissant d\u2019un geste d\u2019\u00e9treinte (d\u2019amour ou de meurtre) et le lui dessine en tentant de parfaire le plus harmonieusement possible une (sa) courbe. Il para\u00eet comme men\u00e9, pour un dernier tour de cirque, par une laisse invisible. Mais, comme engendr\u00e9 par cette laisse, il semble tracer la circonf\u00e9rence d\u2019une destin\u00e9e, qui serait de tourner (en s\u2019approchant et en l\u2019\u00e9vitant) de l\u2019objet de sa gen\u00e8se et de sa mort, de son amour et de son tourment. Cette circonf\u00e9rence est aussi le dessin de la rondeur d\u2019un sein, celui-l\u00e0 m\u00eame qu\u2019hallucinerait du regard un enfant affam\u00e9. Comme disait Francis Bacon \u00e9voquant cette \u00e9trange attraction&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>la m\u00e9moire de la courbe que d\u00e9crit un chien en courant apr\u00e8s le ma\u00eetre qui l\u2019abandonne<\/em>&nbsp;\u00bb Cette phrase concernait aussi ses portraits de chien de prairie ou de hy\u00e8nes solitaires qui tournent autour de leur queue, auxquels l\u2019enfant ressemble clairement. On ne saurait mieux dire ce qu\u2019est l\u2019ali\u00e9nation d\u2019\u00eatre (a privatif) sans liens.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Gilles Deleuze<sup>1<\/sup>, c\u2019est \u00ab&nbsp;<em>la promenade de l\u2019enfant paralytique et de sa m\u00e8re, crochet\u00e9s sur le bord de la balustrade, dans une curieuse course \u00e0 handicap<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour nous, ce tableau \u00e9voque l\u2019image d\u2019un enfant satellis\u00e9 par le soleil noir maternel, et qui tenterait d\u2019\u00e9viter les flammes meurtri\u00e8res (fantasmes mortif\u00e8res) qu\u2019il projette, tandis qu\u2019il tente d\u2019intercepter au vol les rayons b\u00e9n\u00e9fiques d\u2019anciennes chaleurs. Il nous rappelle cette phrase de Maurice Blanchot<sup>2<\/sup>&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Il est entr\u00e9 dans un cercle o\u00f9 il tourne obscur\u00e9ment entra\u00een\u00e9 par la parole errante, non pas priv\u00e9e de sens, mais priv\u00e9e du centre<\/em>&nbsp;\u00bb, et \u00e0 cette autre de Henri Michaux<sup>3<\/sup>&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e entre centre et absence<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le besoin d\u00e9sir de cet enfant, son \u00e9lan vital, est moins sexuel, quoi qu\u2019en figure le tableau, que m\u00e9ta-physique&nbsp;: faire de deux \u00eatres une totalit\u00e9. Et l\u2019on se pr\u00eate \u00e0 penser que cet enfant aussi affam\u00e9 que craintif de cette \u00e9treinte inventerait comme Henri Michaux la formule que cherchait Arthur Rimbaud&nbsp;: vitesse-\u00e9motive = espace-champ d\u2019\u00e9motions \/ temps employ\u00e9 \u00e0 la parcourir. On y voit aussi un enfant funambule sur son fil dessinant l\u2019orbite maternelle (sein-vagin et \u0153il confondus) dans un \u00e9quilibre pr\u00e9caire, qui sera bient\u00f4t oblig\u00e9 \u00e0 des mouvements de balancier de plus en plus amples et de plus en plus rapides, pour \u00e9viter de chuter. On l\u2019imagine encore enfant trap\u00e9ziste qui attend l\u2019envoi appropri\u00e9 du trap\u00e8ze paternel qui ne vient pas. Le voil\u00e0 oblig\u00e9 d\u2019essayer de se maintenir (bateau ivre) \u00e0 flot sur cette circonf\u00e9rence, contre vents et mar\u00e9es maternels. Ah, si ce trap\u00e8ze venait, comme on le verrait alors cet enfant s\u2019\u00e9lancer, se balancer, sauter et peut-\u00eatre m\u00eame voler\u2026 en un mot apprendre le mouvement, trouver son rythme int\u00e9rieur, c\u2019est-\u00e0-dire la libert\u00e9 et l\u2019harmonie.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enfant, chez Francis Bacon (ici et dans d\u2019autres tableaux), appara\u00eet t\u00eate trou\u00e9e, mais dans son attitude de fauve sauvage aux aguets, on per\u00e7oit que perce l\u2019avidit\u00e9, fruit de l\u2019envie d\u00e9\u00e7ue, et secondaire \u00e0 la pulsionnalit\u00e9 vive non contenue qui rebrousse dans son corps. Cet enfant a la face brouill\u00e9e incertaine de tous les personnages de Bacon. Les traits de son visage ont \u00e9t\u00e9 comme gifl\u00e9s, effac\u00e9s, gomm\u00e9s\u2026 ou liqu\u00e9fi\u00e9s ne parvenant pas \u00e0 se fixer et \u00e0 constituer une enveloppe ext\u00e9rieure. D\u00e9faut de contenance et de limitation externe, de toucher maternel dessinant sensuellement les limites affectives et effectives du corps de l\u2019enfant, et pouss\u00e9e pulsionnelle interne non contenue qui ronge, concourent \u00e0 cr\u00e9er l\u2019informe de ce visage et de ce corps singuliers, qui n\u2019est que rythme cherchant une forme qui puisse l\u2019accueillir et plus\u2026 l\u2019accr\u00e9diter. Le terme rythme \u00e9tant \u00e0 entendre dans sa d\u00e9finition \u00e9tymologique (<em>rythmos<\/em>), celle qui, selon \u00c9mile Benveniste, doit \u00eatre comprise en tant \u00ab\u00a0qu\u2019<em>une forme est accr\u00e9dit\u00e9e par ce qui est mouvant, une forme qui s\u2019oppose au sch\u00e9ma, \u00e0 une forme fix\u00e9e, une forme objectiv\u00e9e<\/em>\u00a0\u00bb. Un devenir permanent\u2026 comme dans un r\u00eave, un souvenir, une cr\u00e9ation. On sait aussi (associ\u00e9e \u00e0 la carence maternelle) la maltraitance paternelle source d\u2019excitation effractante\u00a0: le p\u00e8re, \u00e9leveur de chevaux, sadiquant et humiliant son \u00ab\u00a0mauviette\u00a0\u00bb de fils en le faisant fouetter par ses lads. On peut imaginer que \u00e7a ait pu participer \u00e0 habiter le jeune adolescent d\u2019un sauvage besoin de destruction, qui l\u2019exaltait au point de g\u00e9n\u00e9rer l\u2019orgasme de la douleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Au miroir du visage de la m\u00e8re et \u00e0 celui de l\u2019enfant qui la refl\u00e8te et la valide ou l\u2019invalide en tant que m\u00e8re, il y a Co-cr\u00e9ation circulaire dynamique de l\u2019identit\u00e9 et de la l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 \u00eatre de la m\u00e8re et de l\u2019enfant. Il y a Co-cr\u00e9ation, Co-croissance et Co-int\u00e9gration des Moi, avant un Co-affect et une Co-pens\u00e9e. Il faut penser l\u2019accordage corporel comme terreau de l\u2019accordage psychique, l\u2019accordage libidinal des excitations sexualis\u00e9es comme terreau de l\u2019accordage affectif et \u00e9motionnel. Ainsi faut-il penser que c\u2019est la sexualisation des exp\u00e9riences de satisfaction primaires qui leur ajoute un <em>quantum<\/em> de plaisir\u2026 et que c\u2019est ce <em>quantum<\/em> de plaisir qui permet de les int\u00e9grer corporellement (auto-sensualit\u00e9) et psychiquement (auto\u00e9rotismes). Sans celles-ci, point de jouissance et exp\u00e9rience agonique \u00e0 un moment de construction corporelle et psychique de soi, douleur physique et blanc psychique, qui eux ne sont pas int\u00e9grables et repr\u00e9sentables, et trouvent \u00e0 se revivre plus qu\u2019\u00e0 se rem\u00e9morer dans la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition\u2026, une recherche de soi-m\u00eame morbide infinie. On ne peut concevoir la transmission d\u2019une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de c\u0153ur maternelle (le c\u0153ur sec) si elle ne transpara\u00eet pas dans une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de chair, le seul m\u00e9dium \u00e9tant le corps \u00e0 cet \u00e2ge.<\/p>\n\n\n\n<p>Le probl\u00e8me avec Francis Bacon &#8211; comme avec Giacometti, c\u2019est qu\u2019il ne sait pas (ou mieux, il ignore d\u2019ignorer) peindre l\u2019\u0153il contrairement \u00e0 Magritte qui l\u2019id\u00e9alise. Pour ces peintres qui ont mang\u00e9 le regard en vidant les orbites, tout se r\u00e9duit \u00e0 la bouche. L\u2019\u0153il est pour eux une bouche avide. Un regard dont l\u2019immobilit\u00e9 et la fixit\u00e9 indiff\u00e9rente immobilise le temps et l\u2019espace autour de vous. Un regard de voyant qui vous transperce, vous laissant penser qu\u2019il vous devine et vous juge. Un regard sans sourire, sans que le moindre sourire ne le traverse. Un regard et une bouche froids, sans m\u00e9moire, qui ne transmettent rien, qui se vrillent dans vos yeux et entre vos l\u00e8vres, en un ultime et soudain tour d\u2019\u00e9crou, vous les arrache. Un regard qui a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par le regard port\u00e9 sur lui, qui vous dit comment il a \u00e9t\u00e9 regard\u00e9, et ce qu\u2019il peut dire de sa peur de \u00ab&nbsp;tomber de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la pupille&nbsp;\u00bb du fait de la non-r\u00e9ception-rebond de ces mouvements pulsionnels par un \u0153il maternel, v\u00e9cu comme un \u0153il pr\u00e9dateur&nbsp;: \u00ab&nbsp;N\u2019y a-t-il pas alors, tout espoir perdu d\u2019un retour fondant les bases introjectantes, une sorte de d\u00e9cha\u00eenement rageur d\u2019un fantasme d\u2019hyperp\u00e9n\u00e9tration sadique par le regard, racine peut-\u00eatre la plus archa\u00efque de l\u2019envie destructrice d\u00e9crite par M\u00e9lanie Klein&nbsp;?&nbsp;\u00bb<sup>4<\/sup>. Et d\u00e9fensivement l\u2019\u00e9mergence d\u2019une exaltation pour mettre fin au deuil. On repense alors au double regard que donne \u00e0 voir Francis Bacon sur certaines photos de lui, un \u0153il mort torve br\u00fbl\u00e9, et un \u0153il inqui\u00e9tant de pr\u00e9dateur&nbsp;; ces deux regards se retrouvant dans bon nombre de ses toiles chez des sujets nus immobiles et passifs et chez des t\u00e9moins voyeurs de sc\u00e8nes torrides et macabres. On pense aussi \u00e0 la chair molle de l\u2019artiste, comme passive et soumise associ\u00e9e au besoin qu\u2019il avait de fouiller les corps de ses amants jusqu\u2019au plus profond d\u2019eux-m\u00eames, au-del\u00e0 de la chair, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019absence de fond pour apaiser sa qu\u00eate d\u2019un tact interne. \u00ab&nbsp;Une fois de plus, la volont\u00e9 a \u00e9t\u00e9 subjugu\u00e9e par l\u2019instinct. Le deuil ne m\u00e8ne pas \u00e0 la m\u00e9lancolie mais \u00e0 l\u2019\u00e9rection fond\u00e9e&nbsp;\u00bb \u00e9crit Philippe Sollers<sup>5<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Francis Bacon, on per\u00e7oit les effets de la violence pulsionnelle des <em>corps \u00e0 corps<\/em> silencieux et \u00ab&nbsp;pervers&nbsp;\u00bb, dans la figuration rong\u00e9e, rogn\u00e9e, de la subsistance \u00e9motionnelle charnelle puis des mati\u00e8res corporelles o\u00f9 transparaissent muscles et graisses et non nerfs et vaisseaux<sup>6<\/sup>. Des corps informes en involution mais qui gardent figure humaine jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019excitation n\u00e9e de la solitude du sujet et la contre-excitation trouv\u00e9e dans les comportements \u00ab&nbsp;pervers&nbsp;\u00bb s\u2019allient pour vitrioler une chair sans qualit\u00e9, qui donne une d\u00e9sagr\u00e9able impression de d\u00e9go\u00fbt et de peur m\u00eal\u00e9s. Cette perversit\u00e9 l\u00e0 est \u00e0 la source de la r\u00e9silience d\u2019un homme qui se refuse un destin d\u2019\u0152dipe ou de Christ pour mieux \u00e9pouser la destin\u00e9e de Oreste ou Dionysos. Il faudra retourner la toile, comme il aura fallu retourner la peau de l\u2019autre en glissant ses doigts \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, toucher de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la peau, non l\u2019intime mais l\u2019organique, pour figurer la profondeur du d\u00e9sarroi qui explique l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019exaltation. Cet homme cherche \u00e0 sortir de sa peau et \u00e0 se glisser dans celle des autres\u2026 l\u2019identification projective corpor\u00e9is\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi peut-on voir chez Bacon, comme nulle part ailleurs, la peau, cette surface \u00e0 deux faces, en contact \u00e0 la fois avec l\u2019interne et l\u2019externe, le monde environnant et l\u2019autre. La peau, limite de contact mais aussi de s\u00e9paration comme le pr\u00e9conscient l\u2019est entre l\u2019inconscient et le conscient. La peau \u00ab&nbsp;ce qu\u2019il y a de plus profond en l\u2019homme, c\u2019est la peau en tant qu\u2019il se conna\u00eet&nbsp;\u00bb disait Paul Val\u00e9ry<sup>7<\/sup> (comme l\u2019inconscient, ajouterons-nous) et aussi de plus perm\u00e9able si elle n\u2019acc\u00e8de pas \u00e0 une structure dense bien que micro-trou\u00e9e pour pouvoir respirer. Si Francis Bacon franchit dans ses toiles renvers\u00e9es la barri\u00e8re de la peau, la sienne est celle de ses personnages, celle de ses spectateurs rendus complices comme celle de ses amants, c\u2019est qu\u2019elle demeure pour lui le lieu du mensonge originaire. Il la retourne comme un gant pour y renifler son envers\u2026 et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il trouve son territoire. Celui-ci n\u2019est pas encore le syst\u00e8me nerveux qu\u2019il appelle de ses v\u0153ux rationalis\u00e9s, mais bel et bien la peau interne. Francis Bacon trouve son endroit de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la peau, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de ses sens, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du monde conscient perceptif. Son innocence premi\u00e8re aurait-elle \u00e9t\u00e9 bafou\u00e9e, retourn\u00e9e comme un gant par un regard non d\u00e9sirant mais pr\u00e9dateur, un regard qui lui aurait donn\u00e9 les clefs de l\u2019outre-monde&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Cette obsession du mensonge des visages et des affects de la peau et des \u00e9motions, nourrie de la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019\u00eatre maternel mais aussi de l\u2019avidit\u00e9 totalitaire de l\u2019enfant pour son objet dont le temp\u00e9rament impose \u00e0 la m\u00e8re une pr\u00e9sence et un temps qu\u2019elle ne peut pas forc\u00e9ment suivre, on la retrouve chez Francis Bacon dans ses entretiens avec David Sylvester<sup>8<\/sup> lorsqu\u2019il \u00e9voque la difficult\u00e9 du portrait et l\u2019importance de le r\u00e9aliser de m\u00e9moire, c\u2019est-\u00e0-dire en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 son objet interne&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>What appearance is at all\u2026 it needs a sort of moment of magic to coagulate colour and form so that it gets the equivalent of appearance, the appearance that you see at any moment, because so-called appearance is only riveted for one moment as that appearance. In a second you may blink your eyes or turn your head slightly, and you look again and the appearance has changed. I mean, appearance is like a continously floating thing<\/em>.&nbsp;\u00bb Il souligne ailleurs sa \u00ab&nbsp;pudeur&nbsp;\u00bb \u00e0 d\u00e9truire (exalt\u00e9) les visages de ses mod\u00e8les en leur pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette obsession, c\u2019est elle qui anime les auto-\u00e9rotismes de l\u2019enfant, dans un huis clos fantasmatique \u00e9touffant lorsqu\u2019ils ne sont pas nourris de l\u2019objet oxyg\u00e8ne qui ne permet aucune \u00e9chapp\u00e9e, laissant l\u2019enfant prisonnier du circulaire et bient\u00f4t de la r\u00e9p\u00e9tition. On se souvient de la phrase de Henri Michaux<sup>9<\/sup>\u00a0: \u00ab\u00a0<em>En quelle p\u00e9riode plus que dans l\u2019enfance est ressenti le circulaire, ce qui fait le tour, comprend d\u00e9part et retour, risque et joie du d\u00e9part, besoin de retour ensuite. Et vient l\u2019ivresse, de toute la plus naturelle, l\u2019ivresse de la r\u00e9p\u00e9tition, la premi\u00e8re des drogues retour\u00a0; retour\u00a0; retour \u00e0 n\u2019en plus finir<\/em>\u00a0\u00bb. La sexualit\u00e9 adulte du sujet retrouvera moins le formant \u0153dipien que les lignes de frayages archa\u00efques (orestiens) de sa sexualit\u00e9 infantile. Chez Bacon, en miroir de sa m\u00e8re pervertie par le p\u00e8re et des d\u00e9fenses par elle mises en place, toute la question est celle de l\u2019articulation de deux jouissances, celle de la passivit\u00e9 et celle de l\u2019emprise. Comment extirper de soi son plaisir, dans l\u2019emprise exerc\u00e9e sur l\u2019objet, en le fouillant dans son int\u00e9rieur m\u00eame\u00a0? La sexualit\u00e9 de Bacon, sado-masochique addictive, auto et h\u00e9t\u00e9ro-\u00e9rotique, impulsive-compulsive, a gard\u00e9 le caract\u00e8re essentiel de la sexualit\u00e9 infantile qui, comme le soulignait Freud, est \u00ab\u00a0<em>exploratrice et captatrice<\/em>\u00a0\u00bb. Elle est exemplaire par sa massivit\u00e9 et son intensit\u00e9 et sa p\u00e9rennit\u00e9 la vie durant, de la n\u00e9cessit\u00e9 pour lui de se faire prendre, puis de se d\u00e9prendre et de se refaire \u2026 de se d\u00e9membrer et de se remembrer. Il faut donc aller au-del\u00e0 de la phrase fameuse de Proust\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Le vice n\u2019est que l\u2019\u00e9rotisation du chagrin<\/em>.\u00a0\u00bb C\u2019est que le chagrin qui contient l\u2019objet perdu contamine puis infecte et d\u00e9vore le sujet et le dissout, imposant la ressaisie de soi, le remembrement\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ignorant tout de la masturbation (\u2026) je crus que c\u2019\u00e9tait du pus. Je crus que c\u2019\u00e9tait de la bile. Je ne sus que croire, sinon qu\u2019il y avait quelque chose de terrible. Cette s\u00e9cr\u00e9tion encore myst\u00e9rieuse, j\u2019y vis un liquide pourrissant dans le corps de l\u2019homme, et qui lui giclait par la bouche quand le chagrin le d\u00e9vorait trop<\/em>.\u00a0\u00bb<sup>10<\/sup>. Pour Proust comme pour Bacon, masturbateurs compulsifs imp\u00e9nitents leur vie durant, le co\u00eft semble n\u2019avoir \u00e9t\u00e9 qu\u2019un \u00ab\u00a0succ\u00e9dan\u00e9\u00a0\u00bb (un succ\u00e8s damn\u00e9), insuffisant de la masturbation de remembrement et comme le dit S. Freud\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Dans les fantasmes qui accompagnent la satisfaction, on \u00e9l\u00e8ve l\u2019objet sexuel \u00e0 un degr\u00e9 d\u2019excellence qu\u2019il n\u2019est pas facile de retrouver dans la r\u00e9alit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Et s\u2019il y a transmission non m\u00e9tabolis\u00e9e \u00e0 l\u2019enfant par la m\u00e8re de la sexualit\u00e9 perverse du p\u00e8re exerc\u00e9e sur elle \u00e0 son corps d\u00e9pendant et dans son \u00e2me plus ou moins d\u00e9fendue, il y a gen\u00e8se chez l\u2019enfant de fantasmes inconscients (sc\u00e8ne primitive monstrueuse \u00e0 l\u2019origine de sa naissance bien visible dans son \u0153uvre). Chez Bacon, la figuration-incarnation de la perversit\u00e9 paternelle visible dans les yeux et le corps maternel est une \u00ab&nbsp;monstration&nbsp;\u00bb, qui permet, de mani\u00e8re perverse d\u00e9fensive, d\u2019ali\u00e9ner le p\u00e8re \u00e0 un <em>d\u00e9ni\u00e9, un refoul\u00e9, ou un forclos en lui, qu\u2019il figure voire incarne dans sa conduite et lui expose agressivement<\/em>. L\u2019\u00e9rog\u00e9n\u00e9icit\u00e9 visible dans la d\u00e9pravation expos\u00e9e s\u2019amenuisera jusqu\u2019\u00e0 la constitution d\u2019un masochisme moral fixant l\u2019union pulsionnelle p\u00e8re-enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici peut-\u00eatre pour sa vie. Mais qu\u2019en est-il pour son \u0153uvre&nbsp;? Ce qui a pr\u00e9sid\u00e9 au d\u00e9veloppement de sa sexualit\u00e9 infantile a permis <em>via<\/em> son \u0153uvre de transgresser certains interdits, car cette curiosit\u00e9 naturelle nourrie des dessous du puritanisme, m\u00eal\u00e9e \u00e0 un grain de perversit\u00e9 de son environnement familial, est devenue une passion qui l\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame dans son \u0153uvre picturale. Celle de toucher des yeux, \u00ab&nbsp;de s\u2019emparer par le regard de certaines parties du corps de l\u2019autre, de p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019intimit\u00e9 de ceux-ci, dans l\u2019int\u00e9rieur&nbsp;\u00bb<sup>11<\/sup>, et en particulier de toucher <em>via<\/em> des flashs du syst\u00e8me nerveux la sc\u00e8ne primitive fantasm\u00e9e. Celui de la repr\u00e9sentation directe, et non imaginaire ou symbolique, de la sexualit\u00e9 parentale.<\/p>\n\n\n\n<p>Revenons \u00e0 la m\u00e8re et \u00e0 sa distillation de l\u2019\u00e9rotique vers l\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Michel Fain<sup>12<\/sup> \u00e9voque \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9rotisation de l\u2019instinct de mort transmis silencieusement de la m\u00e8re \u00e0 l\u2019enfant qui serait \u00e0 l\u2019origine, au moins en partie, <em>des pulsions sadiques de l\u2019enfant<\/em>, pulsions sadiques qui ne se localiseraient plus, envelopp\u00e9es par un syst\u00e8me de pare-excitation autonome sur une zone \u00e9rog\u00e8ne, mais qui auraient tendance \u00e0 mouvoir le corps de l\u2019enfant vers un objet&nbsp;\u00bb. Si l\u2019on consid\u00e8re que cet instinct de mort (c\u2019est le refus \u00e9rotique de la m\u00e8re pour son enfant en partie li\u00e9e \u00e0 la sexualit\u00e9 perverse du p\u00e8re non m\u00e9tabolis\u00e9e par elle) aboutit \u00e0 une carence d\u2019investissement libidinal liant les pulsions destructrices, nous souscrivons \u00e0 l\u2019id\u00e9e de leur d\u00e9charge dans le corps v\u00e9cu indiff\u00e9renci\u00e9 de l\u2019enfant. De plus, le syst\u00e8me se verrouille du fait de l\u2019incapacit\u00e9 pour la m\u00e8re d\u2019accueillir et de renvoyer sous une forme transform\u00e9e les fantasmes destructeurs de l\u2019enfant. C\u2019est cette surcharge d\u2019excitation qui g\u00e9n\u00e8re les aspects libidinaux de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition. Ce sont ces aspects libidinaux par carence (sensations autog\u00e9n\u00e9r\u00e9es) ou par effraction traumatique (sensations provoqu\u00e9es), qui fixent et ali\u00e8nent le sujet et l\u2019obligent \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter. Ces aspects libidinaux de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition nouent tout autant un destin que l\u2019hypoth\u00e9tique instinct de mort. Car il n\u2019y a pas d\u2019instinct maternel et pas d\u2019instinct de mort. Il y a une \u00e9nergie vitale qui cherche un lieu o\u00f9 se poser. Peut-\u00eatre alors n\u2019y a-t-il pas d\u2019amour, mais un besoin imp\u00e9rieux d\u2019amour&nbsp;? On se souvient de la phrase de Freud&nbsp;: \u00ab&nbsp;Parfois tomber amoureux vous \u00e9vite de tomber malade.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enfant au sein jouit de voir la m\u00e8re jouir de ce qu\u2019il lui fait, la m\u00e8re consentante refl\u00e8te son plaisir dans son regard \u00e9namour\u00e9 port\u00e9 sur son enfant. Tableau idyllique, <sup>13<\/sup>. Dans les relations futures, suivant le mod\u00e8le freudien de la jouissance du b\u00e9b\u00e9 au sein comme mod\u00e8le futur des jouissances ult\u00e9rieures, un sujet autrefois tourment\u00e9 cherchera \u00e0 avoir \u00ab&nbsp;ce qu\u2019il n\u2019a pas eu&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire non la satisfaction que l\u2019objet n\u2019a pas pu lui donner, mais la m\u00eame insatisfaction. En d\u2019autres termes, trouver un objet satisfaisant annulerait l\u2019objet frustrant et donc le sentiment de continuit\u00e9 avec ce qui a pr\u00e9valu dans l\u2019enfance. Tandis que, dans le cas d\u2019un suffisamment bon fonctionnement (plaisir partag\u00e9 et jouissance), retrouver une jouissance avec un autre objet (sexuel adulte) a la vertu d\u2019annuler temporairement la perte de l\u2019objet primaire (la m\u00e8re).<\/p>\n\n\n\n<p>Ajoutons que si ce sujet trouve dans les bras, le c\u0153ur et le corps d\u2019un autre objet, ce qu\u2019il n\u2019a pas eu, il le vivra (puisque m\u00e9connaissant ce que c\u2019est) comme faux, ou comme une pure fiction. Nous voyons dans les nombreux fantasmes d\u2019un corps \u00e9vid\u00e9, purg\u00e9, de Francis Bacon et dans les risques de d\u00e9personnalisation au sens de la perte de la collusion psychosomatique, les avatars d\u2019un d\u00e9faut de contenant. C\u2019est ce d\u00e9faut de contenant qui est \u00e0 l\u2019origine d\u2019un effacement des limites interne-externe tel que le d\u00e9crivait Wilfried Bion<sup>14<\/sup>&nbsp;: \u00ab&nbsp;les risques de d\u00e9personnalisation sont toujours li\u00e9s \u00e0 l\u2019image d\u2019un corps perforable et \u00e0 l\u2019angoisse primaire d\u2019un \u00e9coulement de la substance vitale par ce trou, angoisse non pas de morcellement mais de vidange&nbsp;\u00bb. Mais aussi des limites inconscient-conscient (crudit\u00e9 des fantasmes, r\u00eaves\u2026) et psych\u00e9-soma. \u00ab&nbsp;L\u2019\u0153uvre porte la trace de la vie, un peu comme un homme dont la chair retient les cicatrices d\u2019un accident\u2026 J\u2019imagine qu\u2019il existe des cicatrices sur la psych\u00e9 aussi&nbsp;\u00bb, disait Francis Bacon.<\/p>\n\n\n\n<p>Le corps, chez Bacon, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 et n\u2019est pas un volume fini aux limites assur\u00e9es qui certifie l\u2019\u00eatre en ce qu\u2019elles le s\u00e9parent, l\u2019isolent, le prot\u00e8gent de toutes les p\u00e9n\u00e9trations possibles, physiques ou psychiques, qui risqueraient de lui faire perdre son caract\u00e8re sp\u00e9cifiquement humain et de le ramener \u00e0 l\u2019animalit\u00e9. Le corps baconien est perm\u00e9able car poreux de par sa m\u00e8re et p\u00e9n\u00e9trable de par son p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Cependant, pr\u00e9cise Michel Leiris, l\u2019on verra que cette figure m\u00eame de la tangence chez Francis Bacon n\u2019est qu\u2019une limite id\u00e9ale, pratiquement jamais atteinte, et que toute l\u2019\u00e9motion esth\u00e9tique &#8211; ou approximation de la beaut\u00e9 &#8211; se greffe finalement sur cette lacune qui repr\u00e9sente l\u2019\u00e9l\u00e9ment sinistre sous sa forme la plus haute&nbsp;: inach\u00e8vement obligatoire, gouffre que nous cherchons vainement \u00e0 combler, br\u00e8che ouverte \u00e0 notre perdition.&nbsp;\u00bb<sup>15<\/sup>. L\u00e0 est l\u2019\u00e9chapp\u00e9e vers l\u2019art rendue possible par l\u2019instabilit\u00e9 psychique de l\u2019artiste et sa porosit\u00e9 physique, par ce qui lui fait d\u00e9faut et ce qui lui manque. Il est celui qui, contrairement \u00e0 tous ceux qui vivent trop confortablement, trop bourgeoisement, assur\u00e9s de leurs limites physiques, psychiques, fantasmatiques m\u00eames, culturelles, sociales, jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre confits dans la religion, l\u2019id\u00e9ologie, la tradition et qui finissent par se pr\u00e9f\u00e9rer \u00e0 tout autre, ose penser et \u00e9prouver que lorsque deux corps se p\u00e9n\u00e8trent jusqu\u2019\u00e0 entretenir des liens quasi organiques, leurs esprits parfois ne se distinguent plus. L\u00e0 \u00e9videmment, la figure du fr\u00e8re mort ch\u00e9ri par le p\u00e8re, double de l\u2019artiste, revient avec force. Est-ce toi, est-ce moi&nbsp;? Alors l\u2019image de ces deux corps unis dans une fr\u00e9n\u00e9sie sexuelle, aussi crue soit-elle, est bouleversante.<\/p>\n\n\n\n<p>Francis Bacon est le peintre des fantasmes inconscients m\u00eal\u00e9s de la m\u00e8re et de l\u2019enfant, du p\u00e8re et de l\u2019enfant, pris dans l\u2019ali\u00e9nation sp\u00e9culaire, le peintre du \u00e7a-pense, le peintre du corps de l\u2019enfant excit\u00e9 et trou\u00e9 plut\u00f4t que du corps affect\u00e9, \u00e9mu, libidinalis\u00e9 par le corps maternel, les pens\u00e9es conscientes et inconscientes paternelles. Il agit sous l\u2019effet d\u2019une puissance brute, abstraite, dans un monde qui pr\u00e9c\u00e8de toute s\u00e9paration, toute d\u00e9nomination, en de\u00e7\u00e0 du bien et du mal, ant\u00e9-surmo\u00efque.<\/p>\n\n\n\n<p>Francis Bacon est l\u2019anti-Chagall. Son monde puritain o\u00f9 l\u2019on se montrait d\u00e9go\u00fbt\u00e9 (et avec quel go\u00fbt dans ce d\u00e9go\u00fbt) face \u00e0 tout contact sensuel, diff\u00e8re de l\u2019autre ou la chair \u00e9tait de la couleur du soleil. En r\u00e9action, il r\u00e9cusera tout ce qui est d\u00e9cor, homog\u00e9n\u00e9it\u00e9, joliesse, sentiment, pour laisser passer le cru, le dur, le disloqu\u00e9-dissoci\u00e9. Il remonte en lui jusqu\u2019au c\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres, \u00e0 la source du mal, et au-del\u00e0\u2026 \u00e0 l\u2019organique m\u00eame et face au r\u00e9el il pr\u00e9f\u00e9rerait, tel Renoir mais en moins chaste, broyer d\u2019autres couleurs que le Noir. Le mal dans l\u2019\u0153uvre et dans la vie de Bacon, c\u2019est une pulsionnalit\u00e9 qui ne pouvant devenir sensualit\u00e9 devient cruaut\u00e9. Il a parfois \u00ab\u00a0l\u2019\u0153il en rut\u00a0\u00bb (Gauguin), et \u00ab\u00a0son regard est l\u2019\u00e9rection de cet \u0153il\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Il a parfois l\u2019\u0153il trop chaud et brillant qui souvent ternit sa complexion dor\u00e9e, et fait que toute beaut\u00e9 parfois diminue de beaut\u00e9\u00a0\u00bb<sup>16,17<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Autres des mod\u00e8les admir\u00e9s du peintre, Baudelaire, le po\u00e8te dandy, ce grand m\u00e9lancolique, parasit\u00e9 par ses obsessions morbides, cet enchanteur du pourrissement. Comme Bacon, il ne cr\u00e9e qu\u2019en \u00ab&nbsp;reconstruisant&nbsp;\u00bb \u00e0 partir des ruines<sup>18<\/sup>. J\u2019en veux pour preuve ses nombreux cauchemars intimes apocalyptiques qu\u2019il retranscrit dans ses po\u00e8mes et dans sa prose, o\u00f9 ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir de la destruction (dont il est le sc\u00e9nariste) qu\u2019il y a possibilit\u00e9 de cr\u00e9ation. Plus profond\u00e9ment, il lui faut d\u00e9truire l\u2019objet, v\u00e9rifier que l\u2019objet survive \u00e0 l\u2019omnipotence infantile, pour que d\u2019abord il puisse l\u2019utiliser puis l\u2019investir.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette dialectique n\u00e9cessaire est figur\u00e9e dans ces cauchemars, et inscrite dans le corps de l\u2019\u0153uvre, dans son style m\u00eame, en particulier dans son utilisation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de l\u2019oxymore, ce condens\u00e9 de destruction-construction, d\u2019union-d\u00e9sunion pulsionnelle&nbsp;: par exemple, \u00ab&nbsp;le po\u00e8te est \u00e9lu et damn\u00e9&nbsp;\u00bb. <em>Confutatis maledictis flaminis acribus addictis<\/em>. Cela ne correspond-t-il pas \u00e0 un d\u00e9sir irr\u00e9fragable d\u2019intimit\u00e9 avec la m\u00e8re (la g\u00e9ante, la pr\u00e9sidente) aboutissant inexorablement \u00e0 une destructivit\u00e9 dans l\u2019inceste (Soleils malsains, humides brouillards dans le ciel des yeux\u2026 charogne&nbsp;: outre de sang et de pus), avec le surgissement d\u2019images morbides de destruction-pourissement permettant la cr\u00e9ation. Une n\u00e9cessaire cr\u00e9ation dans la haine (suscit\u00e9e par la d\u00e9faillance de l\u2019objet et la faim qu\u2019elle g\u00e9n\u00e8re). Baudelaire semble stigmatiser l\u2019importance de la destruction de l\u2019objet pour permettre la cr\u00e9ation&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si le ciel et la mer sont noirs comme de l\u2019encre, \/ nos c\u0153urs que tu connais sont remplis de rayons&nbsp;\u00bb<sup>19<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceci ne s\u2019oppose t-il pas \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019innocence&nbsp;\u00bb d\u2019un Winnicott avec son concept d\u2019<em>espace transitionnel<\/em> harmonieux, sans nulle pulsionnalit\u00e9, permettant d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une symbolisation possible&nbsp;? Baudelaire et Bacon sont les t\u00e9moins d\u2019une cr\u00e9ation non sereine dans la violence pulsionnelle et dans la haine, d\u2019une cr\u00e9ation qui tire sa source au plus profond de l\u2019archa\u00efque et de l\u2019informe, avec ce miracle que ce qu\u2019il exprime prend forme et est transmissible&nbsp;? Cette violence destructrice s\u2019impose au sujet menac\u00e9 dans son identit\u00e9 m\u00eame par l\u2019indiff\u00e9renciation corps et \u00e2me, sang et nerfs, d\u2019avec son objet&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Elle est dans ma voix, la criarde<br>C\u2019est tout mon sang ce poison noir<br>Je suis <em>le sinistre miroir<br><\/em>O\u00f9 la m\u00e9g\u00e8re se regarde<br>Je suis la plaie et le couteau<br>Je suis le soufflet et la joue&nbsp;!<br>Je suis les membres et la roue<br>et la victime et le bourreau [\u2026]&nbsp;\u00bb<sup>20<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Toujours la m\u00eame histoire\u2026 Celle de la trop pr\u00e9visible, car inscrite ontologiquement, de l\u2019identification entre le chasseur et sa proie, la victime et le bourreau, l\u2019\u00e9lu et le damn\u00e9\u2026 sans jamais que le d\u00e9tective ne puisse tomber v\u00e9ritablement amoureux de l\u2019objet de son enqu\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Texte repris, revu, et argument\u00e9 \u00e0 partir du livre M. Corcos (2013). <em>De Ren\u00e9 Magritte, \u00e0 Francis Bacon&nbsp;: Psychanalyse du regard<\/em>, PUF.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Gilles Deleuze, <em>Logique de la sensation<\/em>. Paris. La diff\u00e9rence. Coll. La Une. Le texte, 1992.<\/li><li>Maurice Blanchot, <em>Le Livre \u00e0 venir<\/em>, Gallimard, 1964.<\/li><li>Henri Michaux, <em>Les Commencements<\/em>, Fontfroide Le Haut, Fata Morgana, 2000.<\/li><li>Genevi\u00e8ve Haag, ibid op cit\u00e9-1990 \u00ab\u00a0l\u2019exp\u00e9rience sensorielle, fondement de l\u2019affect et de la pens\u00e9e\u00a0\u00bb in <em>l\u2019Exp\u00e9rience sensorielle de l\u2019enfance.<\/em><\/li><li>\u00ab\u00a0Les passions de Francis Bacon\u00a0\u00bb in <em>Eloge de l\u2019infinie folie<\/em>, Gallimard 2007, pp. 127.<\/li><li>En de\u00e7\u00e0 des \u00e9corch\u00e9s de Fragonard, des innombrables quartiers de b\u0153ufs\u2026, en dehors de ceux de Soutine<\/li><li><em>L\u2019id\u00e9e fixe<\/em> (1931).<\/li><li>D.S. ibid op cit\u00e9, p. 118.<\/li><li>In <em>Les Commencements<\/em>, Edition Fata Morgana, 1972.<\/li><li>Philip Roth, <em>Le Complot contre l\u2019Am\u00e9rique<\/em>, trad. Jos\u00e9e Kamoun, Paris, Gallimard, 2006.<\/li><li>Ren\u00e9 Roussillon, <em>Manuel de psychopathologie g\u00e9n\u00e9rale<\/em>, Paris, Masson, 2007.<\/li><li>Michel Fain, \u00ab\u00a0Pr\u00e9lude \u00e0 la m\u00e9tapsychologie de la vie op\u00e9ratoire. Pr\u00e9lude \u00e0 la vie fantasmatique\u00a0\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, 1971, 2-3, p. 365-417.<\/li><li>Mat\u00e9riaux pour une mythopo\u00ef\u00e9se\u00a0?<\/li><li>Wilfred R. Bion, <em>Recherches sur les petits groupes<\/em> (1965), Paris, PUF, 8<sup>e<\/sup> \u00e9d., 1999.<\/li><li>Michel Leiris, <em>Francis Bacon ou la brutalit\u00e9 du fait<\/em>. I\u2019\u00e9cole des lettres. Le Seuil. 1996.<\/li><li>J. Clair.<\/li><li>William Shakespeare\u00a0; sonnet XVIII, <em>NRF<\/em> \u00ab\u00a0Po\u00e9sies\u00a0\u00bb, p. 44.<\/li><li>Jean Starobinski (entretiens avec Y. Bonnefoy), <em>Goya, Baudelaire et la po\u00e9sie<\/em>, Gen\u00e8ve, La Dogana, 2004.<\/li><li>Charles Baudelaire, \u00ab\u00a0Le Voyage\u00a0\u00bb, <em>Les Fleurs du mal<\/em>. \u00ab\u00a0Femmes damn\u00e9es\u00a0\u00bb (1861), \u0152uvres compl\u00e8tes, Paris, Gallimard \u00ab\u00a0Pl\u00e9iade\u00a0\u00bb, 1974.<\/li><li><em>Ibid.<\/em><\/li><\/ol>\n\n\n\n<p><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10234?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Je me consid\u00e8re comme une esp\u00e8ce de machine pulv\u00e9risatrice&nbsp;\u00bb F. Bacon&nbsp;: entretien avec David Sylvester. Introduction et traduction de Michel Leiris &#8211; F\u00e9vrier 2013-Flammarion. Le seul tableau de Francis Bacon \u00e9voquant une Madonna con Bambino est \u00e9difiant&nbsp;: After Muybridge &#8211;&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[396],"auteur":[1372],"dossier":[489],"mode":[61],"revue":[546],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10234","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-art","auteur-maurice-corcos","dossier-destructivite-et-exaltation","mode-gratuit","revue-546","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10234","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10234"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10234\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14212,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10234\/revisions\/14212"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10234"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10234"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10234"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10234"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10234"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10234"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10234"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10234"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10234"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}