{"id":10226,"date":"2021-08-22T07:31:34","date_gmt":"2021-08-22T05:31:34","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/entre-corps-et-psyche-une-aire-de-jeu-2\/"},"modified":"2021-10-03T15:38:35","modified_gmt":"2021-10-03T13:38:35","slug":"entre-corps-et-psyche-une-aire-de-jeu","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/entre-corps-et-psyche-une-aire-de-jeu\/","title":{"rendered":"Entre corps et psych\u00e9 : une aire de jeu ?"},"content":{"rendered":"\n<p>Winnicott, comme Ferenczi<sup>1<\/sup>, a peu \u00e9crit sur la psychosomatique. Est-ce pour la m\u00eame raison que Freud a peu \u00e9crit sur l\u2019addiction, du fait de son \u00e9pisode avec la coca\u00efne (puis en raison de son lien addictif avec le cigare) ? Est-ce sa formation m\u00e9dicale de p\u00e9diatre qui a plong\u00e9 Winnicott si t\u00f4t dans la m\u00e9decine qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9prouv\u00e9 le besoin de th\u00e9oriser davantage ? Est-ce sa fragilit\u00e9 psychosomatique personnelle<sup>2<\/sup> ? Dans un de ses rares articles pr\u00e9sentant un titre qu\u2019on pourrait croire en rapport avec la psychosomatique : <em>L\u2019esprit et ses rapports avec le psych\u00e9-soma<\/em> (1953, <em>De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse<\/em>, p.66), il expose en r\u00e9alit\u00e9 un cas de dissociation schizo\u00efde, chez une patiente avec un <em>faux-self<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a malgr\u00e9 tout fait quelques conf\u00e9rences grand public, comme celle sur <em>cure<\/em> et <em>care<\/em> (<em>Cure<\/em> (1970), dans <em>Conversations ordinaires<\/em>, Gallimard 1988, p.123), o\u00f9 il parle de la n\u00e9cessit\u00e9 du <em>holding<\/em>, du \u00ab prendre soin \u00bb dans la m\u00e9decine. Il y a aussi des notes anciennes sur l\u2019allergie &#8211; l\u2019ecz\u00e9ma, l\u2019asthme, le rhumatisme articulaire &#8211; dans lesquelles il \u00e9voque le lien entre l\u2019allergie et un rat\u00e9 de l\u2019auto-\u00e9rotisme &#8211; ainsi qu\u2019une observation clinique sur l\u2019\u00e9pilepsie. Mais ces notes cliniques se trouvent en majorit\u00e9 dans les articles des ann\u00e9es 30 \u00e0 40, que l\u2019on trouve dans <em>L\u2019enfant, la psych\u00e9 et le corps<\/em> (Payot 1969), et il n\u2019y \u00e9labore pas vraiment une th\u00e9orie psychosomatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses r\u00e9flexions les plus int\u00e9ressantes, en fait, sont ailleurs, et indirectes. Ainsi, dans <em>La nature humaine<\/em>, lorsqu\u2019il \u00e9voque (Gallimard, p.39) que \u00ab la libert\u00e9 pulsionnelle facilite la sant\u00e9 corporelle \u00bb. \u00c0 l\u2019inverse, de fortes contraintes de la r\u00e9alit\u00e9 et de la soci\u00e9t\u00e9, des angoisses et des inhibitions g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par un Id\u00e9al du Moi de fa\u00e7on aveugle sont nuisibles selon lui pour le corps d\u2019un enfant, si elles durent et se prolongent jusqu\u2019\u00e0 la vie adulte. Elles peuvent alors donner de l\u2019hypertension, des ulc\u00e8res, de l\u2019hyperthyro\u00efdie, etc\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ceci m\u2019a rappel\u00e9 les r\u00e9flexions de Pierre Marty sur le Moi-Id\u00e9al, dans lequel il voit la caricature peu \u00e9labor\u00e9e de l\u2019Id\u00e9al du Moi, et le r\u00e9sultat de l\u2019imitation ou de l\u2019incorporation mal symbolis\u00e9e d\u2019un objet primaire id\u00e9alis\u00e9 sous la contrainte. \u00ab Le Moi-id\u00e9al (dit-il dans <em>La psychosomatique de l\u2019adulte<\/em>, P.U.F. 1990, p.45-46), t\u00e9moigne d\u2019une insuffisance \u00e9volutive partielle de l\u2019appareil mental\u2026 \u00ab Il t\u00e9moigne d\u2019une d\u00e9mesure\u2026 d\u2019une toute puissance\u2026 qui ne d\u00e9pend pas d\u2019identifications secondaires\u2026 : on retrouve chez les parents des syst\u00e8mes de Moi-id\u00e9al identiques\u2026 Le Moi-id\u00e9al appara\u00eet donc comme un puissant trait de caract\u00e8re et de comportement\u2026 Il t\u00e9moigne d\u2019un \u00e9tat sans nuance d\u2019exigence du sujet par rapport \u00e0 lui-m\u00eame, sans possibilit\u00e9s d\u2019adaptations aux circonstances ext\u00e9rieures autres que celles d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 op\u00e9ratoire \u00bb, dit Pierre Marty.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, nous voyons que le Moi-id\u00e9al, entre la perfection op\u00e9ratoire et la blessure narcissique impensable, fait le jeu de la pulsion de mort, et d\u2019une d\u00e9sorganisation somatique au moindre traumatisme suppl\u00e9mentaire venant r\u00e9activer en apr\u00e8s-coup les insuffisances de l\u2019appareil mental. Il alimente la pens\u00e9e op\u00e9ratoire et la d\u00e9pression essentielle des n\u00e9vroses actuelles. Or nous savons que celles-ci, court-circuitant le processus de d\u00e9veloppement, font le lit de troubles psychosomatiques tels que les maladies auto-immunes ou la somatisation du stress (pour les conflits peu \u00e9labor\u00e9s), ou les d\u00e9pressions immunitaires favorisant les infections s\u00e9v\u00e8res et les cancers (pour les deuils traumatiques r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et occult\u00e9s)<sup>3<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Par certains c\u00f4t\u00e9s, le Moi-id\u00e9al de Pierre Marty m\u2019a fait penser au concept de <em>faux-self<\/em> de Winnicott, provoqu\u00e9 par l\u2019empi\u00e9tement traumatique de la r\u00e9alit\u00e9 adulte dans le d\u00e9veloppement de l\u2019enfant, et l\u2019incorporation d\u2019une ma\u00eetrise pr\u00e9matur\u00e9e, faisant le court-circuit de la diff\u00e9rence des g\u00e9n\u00e9rations et du refoulement. C\u2019est d\u2019autant plus frappant, quand on y songe, que le d\u00e9veloppement en <em>faux self<\/em> selon Winnicott prend souvent la forme d\u2019une dissociation <em>psych\u00e9-soma<\/em>, nous dit-il<sup>4<\/sup>, et d\u2019une adaptation excessive et passive \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure. La m\u00e8re qui ne peut pas s\u2019adapter aux besoins de son nourrisson, dit-il, impose son syst\u00e8me d\u2019exigences (son Moi-id\u00e9al, dirions-nous), et le vrai <em>self<\/em> peut persister proche du<sup>5<\/sup>. Mais si les psychosomaticiens n\u2019ont gu\u00e8re cit\u00e9 Winnicott, c\u2019est que celui-ci a privil\u00e9gi\u00e9 dans ses \u00e9crits l\u2019autre versant du clivage <em>psych\u00e9-soma<\/em>, les personnalit\u00e9s schizo\u00efdes proches de la psychose, plus que le versant psychosomatique des troubles. De ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 du clivage, il s\u2019est limit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tude du recours \u00e0 l\u2019agir, \u00e0 la d\u00e9linquance et aux comportements antisociaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a une autre r\u00e9flexion de Winnicott qui rejoint la question de la qualit\u00e9 du fonctionnement mental, c\u2019est celle o\u00f9 il dit que la sant\u00e9 corporelle n\u00e9cessite \u201cune \u00e9laboration imaginative de la pulsion\u201d, permettant d\u2019organiser les fantasmes (<em>La nature humaine<\/em>, p.39). On peut la rapprocher d\u2019une remarque tr\u00e8s importante, selon laquelle <em>c\u2019est le jeu qui permet la protection contre les p\u00e9riodes d\u2019excitation, et le maintien en vie de la pulsion<\/em> (idem p.75), au m\u00eame titre qu\u2019une masturbation non compulsive &#8211; un auto-\u00e9rotisme soutenu par des fantasmes \u00e9labor\u00e9s. \u00c0 lire cela, on ne peut qu\u2019en d\u00e9duire que le jeu, l\u2019auto-\u00e9rotisme et les fantasmes prot\u00e8gent le sujet contre l\u2019aspect mortif\u00e8re, d\u00e9sorganisant de l\u2019excitation pulsionnelle non \u00e9labor\u00e9e, prototype des n\u00e9vroses actuelles et des comportements auto-calmants.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jeu, dit Winnicott, na\u00eet de la cr\u00e9ation d\u2019une illusion selon laquelle le sein est le r\u00e9sultat de la cr\u00e9ation de l\u2019enfant, produit par l\u2019attention de la m\u00e8re \u00e0 ses besoins. \u00ab Le contact initial entre le b\u00e9b\u00e9 et sa m\u00e8re peut ressembler \u00e0 un jeu &#8211; c\u2019est aussi un travail \u00bb, ajoute-t-il (<em>La nature humaine<\/em>, p.139). Le jeu, les ph\u00e9nom\u00e8nes transitionnels, recr\u00e9ent le contact magique entre hallucination et r\u00e9alit\u00e9, et permettent d\u2019anticiper la constitution d\u2019une enveloppe du <em>self<\/em>, l\u2019int\u00e9gration des diff\u00e9rentes parties du Moi.<\/p>\n\n\n\n<p>En l\u2019absence de ce jeu transitionnel, le <em>soma<\/em> est menac\u00e9 par l\u2019excitation pulsionnelle primaire frustr\u00e9e, la d\u00e9sorganisation ou la non-int\u00e9gration par d\u00e9faut de l\u2019environnement, seule d\u00e9finition de la pulsion de mort que Winnicott a fini par accepter, \u00e0 la fin de son \u0153uvre et peu avant sa mort. On le d\u00e9couvre dans son article \u00ab <em>L\u2019usage d\u2019un objet dans le contexte de Mo\u00efse et le monoth\u00e9isme<\/em> \u00bb (1969, dans <em>La crainte de l\u2019effondrement<\/em>) comme un commentaire du texte de Freud<sup>6<\/sup>. Ce travail, pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 New York, lui valut une grave d\u00e9ception et un mauvais accueil de son expos\u00e9, ce qui aurait favoris\u00e9, selon Rodman, son dernier accident cardio- pulmonaire.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aimerais parler maintenant d\u2019un travail d\u2019analyse effectu\u00e9 avec une patiente qui avait d\u00e9j\u00e0 fait deux psychanalyses et continu\u00e9 malgr\u00e9 cela une double pathologie, cons\u00e9quence manifeste d\u2019un clivage entre une part n\u00e9vrotique et une part traumatique rest\u00e9e inaccessible. La premi\u00e8re partie de ses troubles \u00e9tait surtout relationnelle, une difficult\u00e9 \u00e0 \u00eatre reconnue dans son couple et en tant que m\u00e8re par ses enfants, m\u00eame si cette pathologie avait \u00e9t\u00e9 un peu att\u00e9nu\u00e9e par sa premi\u00e8re analyse : un certain masochisme d\u00e9bordait toutefois l\u2019aspect strictement n\u00e9vrotique, dans son couple avec un mari hyperactif, et qui pr\u00e9sentait des traits \u00e0 la limite de la parano\u00efa. L\u2019autre partie \u00e9tait une hyperactivit\u00e9 professionnelle importante et des troubles psychosomatiques multiples : thyro\u00efdite, rhumatisme articulaire, et troubles du rythme cardiaque r\u00e9p\u00e9t\u00e9s avec d\u00e9but d\u2019infarctus.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa premi\u00e8re analyse, elle avait surtout travaill\u00e9 sa relation difficile avec son p\u00e8re, et avec son mari. Sans doute avait-elle r\u00e9ussi \u00e0 vivre un peu mieux ses relations triangulaires et sa sexualit\u00e9, sous-d\u00e9velopp\u00e9e du fait d\u2019un abandon paternel pr\u00e9coce et d\u2019une m\u00e8re tr\u00e8s rigide. Mais il lui restait \u00e0 elle aussi une grande rigidit\u00e9, une forte passivit\u00e9 masochique envers tous ses amis, ses enfants et ses patients (elle \u00e9tait dentiste), et ce que Winnicott aurait appel\u00e9 un <em>faux-self<\/em> tr\u00e8s bien adapt\u00e9 dans sa vie sociale et professionnelle, mais avec un malaise et une fatigue profonde.<\/p>\n\n\n\n<p>Une des raisons de sa demande \u00e9tait de pouvoir faire face \u00e0 la maladie d\u2019Alzheimer de sa m\u00e8re, qui la perturbait beaucoup, r\u00e9v\u00e9lant le manque qui avait toujours \u00e9t\u00e9 masqu\u00e9 dans sa relation avec elle. Celle-ci avait toujours fait son devoir envers elle et avait \u00e9duqu\u00e9 sa fille en d\u00e9pit de sa d\u00e9ception conjugale. Mais celle-ci lui avait fait rel\u00e9guer son mari, enti\u00e8rement absorb\u00e9 par son travail dans le garage de leur maison, o\u00f9 il avait fait son atelier, son bureau, et m\u00eame \u00e0 la fin son lit. Elle avait toujours dissuad\u00e9 sa fille d\u2019aller le rechercher, pr\u00e9textant que de toutes fa\u00e7ons \u00e7a ne servirait \u00e0 rien ; et cela devait continuer apr\u00e8s leur s\u00e9paration, \u00e0 son adolescence. Sur ma demande (elle avait plut\u00f4t entrepris de me parler des hommes de sa famille), elle la d\u00e9crivit comme une m\u00e8re tr\u00e8s peu affectueuse, qui ne l\u2019avait jamais appel\u00e9e \u00ab ma ch\u00e9rie \u00bb comme les autres m\u00e8res, ni eu pour elle de gestes de tendresse.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma patiente avait d\u00e9velopp\u00e9 un Moi-id\u00e9al tr\u00e8s fort, dont elle avait tenu une sagesse exemplaire, et un bon niveau scolaire. Elle rencontra tr\u00e8s jeune un mari dans la finance, plut\u00f4t sentimental et donc diff\u00e9rent de son p\u00e8re, mais \u00e9galement hyperactif et donc aussi peu disponible. Elle avait eu des difficult\u00e9s avec sa fille, qui fit une forte crise d\u2019adolescence. Apr\u00e8s une p\u00e9riode difficile, celle-ci avait fini par se marier et venait d\u2019avoir un enfant. Mais elle se souciait pour elle en voyant \u00e0 quel point elle \u00e9tait anxieuse de l\u2019allaitement au sein, qui lui avait \u00e9t\u00e9 plus ou moins impos\u00e9 par des coll\u00e8gues militantes : elle voulait savoir combien de grammes le b\u00e9b\u00e9 avait pris \u00e0 chaque t\u00e9t\u00e9e, ce qui lui paraissait excessif (op\u00e9ratoire, pourrait-on dire). Elle s\u2019en sentait responsable, car elle-m\u00eame s\u2019\u00e9tait forc\u00e9e \u00e0 allaiter sans plaisir, et uniquement parce qu\u2019elle avait beaucoup de lait. Elle avait d\u00fb arr\u00eater \u00e0 cause d\u2019un abc\u00e8s au sein et du d\u00e9clenchement de ses troubles thyro\u00efdiens, d\u00e9couverts \u00e0 cette occasion.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire de l\u2019allaitement m\u2019incita \u00e0 m\u2019interroger avec elle sur sa propre petite enfance, dont elle ne savait rien. Il fallut que sa m\u00e8re, devenue d\u00e9pendante, se confie davantage pour qu\u2019elle finisse par lui avouer qu\u2019elle ne la d\u00e9sirait pas (apr\u00e8s la d\u00e9ception de son mariage), et qu\u2019elle l\u2019avait d\u2019ailleurs abandonn\u00e9e quelques mois \u00e0 sa m\u00e8re \u00e0 un an. Elle-m\u00eame avait \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e par sa propre m\u00e8re d\u00e9pressive, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de dix-huit mois. Apr\u00e8s l\u2019avoir reprise, elle s\u2019\u00e9tait sans doute servie de sa fille comme d\u2019un antid\u00e9presseur, d\u2019o\u00f9 sa sagesse. Elle avait v\u00e9cu sa premi\u00e8re analyse comme un abandon sur le divan, o\u00f9 elle t\u00e2chait de satisfaire son analyste en lui apportant beaucoup de r\u00eaves, mais elle avait l\u2019impression qu\u2019il n\u2019\u00e9tait jamais satisfait. \u00c0 la fin, il lui avait signifi\u00e9 qu\u2019elle avait beaucoup progress\u00e9 dans ses relations avec son p\u00e8re et avec son mari, et qu\u2019elle pouvait arr\u00eater l\u2019analyse. C\u2019est peu de temps apr\u00e8s qu\u2019elle avait d\u00e9clench\u00e9 son rhumatisme et des troubles cardiaques. Elle avait toujours des raideurs et des douleurs articulaires, dont elle savait, me dit-elle, qu\u2019elles \u00e9taient psychosomatiques. Elle se demandait jusqu\u2019\u00e0 quel point la d\u00e9mence de sa m\u00e8re \u00e9tait elle aussi psychosomatique, et si elle risquait de finir comme elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout d\u2019un temps en face \u00e0 face, comme elle avait une tendance \u00e0 beaucoup rationaliser et \u00e0 tout contr\u00f4ler sur un mode tr\u00e8s intellectuel, je lui proposai une relaxation psychanalytique sur le divan, en lui expliquant que je ne la laisserai pas tomber comme elle l\u2019avait v\u00e9cu dans sa pr\u00e9c\u00e9dente analyse, mais qu\u2019elle pourrait s\u2019accrocher \u00e0 mon regard. Il s\u2019agit d\u2019un protocole que j\u2019utilise souvent pour les d\u00e9compensations psychosomatiques (ce qui \u00e9tait son cas &#8211; et je craignais une rechute de ses probl\u00e8mes de c\u0153ur et de thyro\u00efde), notamment en cas de clivage entre psych\u00e9 et affect.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui se mit en place, dans ce protocole, fut une sorte de jeu mimique et de gestuelle : la patiente arrivait et faisait tout un c\u00e9r\u00e9monial en me serrant la main, comme si je devais l\u2019accompagner et quasiment l\u2019inciter, en la tenant, \u00e0 s\u2019allonger sur le divan. C\u2019\u00e9tait une sorte de jeu comportemental et psychomoteur. Une fois ou deux, elle tr\u00e9bucha et fit mine de tomber. Par ailleurs, elle me demandait souvent : \u00ab Comment allez-vous ? \u00bb, en encha\u00eenant sur son \u00e9puisement \u00e0 devoir s\u2019occuper, en plus de son travail et de son mari, de sa m\u00e8re en train de devenir d\u00e9mente. Elle devait notamment rassembler ses affaires, ses objets, auxquels sa m\u00e8re tenait beaucoup, et qu\u2019elle perdait ou laissait tomber partout. Cet attachement aux objets contrastait avec son peu d\u2019attachement \u00e0 ses enfants, et notamment \u00e0 elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois install\u00e9e sur le divan, il lui fallut apprendre \u00e0 se d\u00e9tendre, elle qui \u00e9tait toujours \u00e9puis\u00e9e, hyperactive, et \u00e0 se laisser aller en r\u00e9gression sans se sentir menac\u00e9e d\u2019effondrement : elle put s\u2019accrocher \u00e0 mon regard, parfois m\u00eame, \u00e0 une ou deux reprises, apr\u00e8s un cauchemar r\u00e9cent qu\u2019elle retrouvera sur le divan, \u00e0 ma main. Apr\u00e8s avoir \u00abjou\u00e9\u00bb \u00e0 trouver sa place &#8211; elle joua m\u00eame un moment avec le coussin, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un \u00ab doudou \u00bb &#8211; elle finit par r\u00eaver \u00e0 nouveau, apr\u00e8s un passage par des cauchemars, des r\u00eaves typiques de chute (ces r\u00eaves pauvres qui sont aux limites de la repr\u00e9sentation, limit\u00e9 \u00e0 la forme motrice du fantasme d\u2019abandon ou de castration). Un jour, par exemple, elle r\u00eava qu\u2019elle venait chez son ancien analyste, celui qui l\u2019avait cong\u00e9di\u00e9. Mais j\u2019\u00e9tais l\u00e0 \u00e9galement, et je lui faisais une sorte de supervision. Cela consistait en s\u00e9ances o\u00f9 je lui apprenais \u00e0 jouer et \u00e0 rire, lui qui ne riait jamais. Elle assistait \u00e0 cela, au d\u00e9but effray\u00e9e, puis en ayant envie de participer. C\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019elle put enfin pleurer en pensant \u00e0 sa m\u00e8re qui n\u2019avait jamais jou\u00e9 avec elle, se contentant de faire son devoir et de s\u2019occuper de tout ce qui \u00e9tait mat\u00e9riel. Elle me dit ensuite : \u00ab Ici, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre comme dans le lit de mes parents, o\u00f9 je n\u2019ai jamais pu aller, et pour cause\u2026 Et vous savez, c\u2019est bizarre, depuis quelque temps, je n\u2019ai plus de douleurs cardiaques, ni de rhumatismes \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En relisant mes notes, je me suis aper\u00e7u que j\u2019ai souvent pens\u00e9, avec elle, \u00e0 la patiente de Winnicott dont il a parl\u00e9 dans <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em> : \u00ab R\u00eaver, fantasmer, vivre \u00bb, qui souffrait d\u2019une dissociation primaire importante, avec une implication psychosomatique. Ainsi, je le cite, \u00ab l\u2019implication de son corps dans l\u2019activit\u00e9 fantasmatique suscitait une grande tension, mais comme rien ne se passait, elle avait le sentiment d\u2019\u00eatre candidate \u00e0 la coronarite, \u00e0 l\u2019hypertension ou \u00e0 des ulc\u00e8res d\u2019estomac, ce qu\u2019elle a eu effectivement \u00bb. C\u2019est avec cette patiente qui ne pouvait faire d\u2019autres r\u00eaves qu\u2019une robe r\u00e9elle, sur le mod\u00e8le des autres (elle n\u2019avait pas d\u2019enveloppe propre, pourrait-on dire), qu\u2019il d\u00e9couvre \u00ab l\u2019aire de l\u2019informe \u00bb. L\u2019aire de l\u2019informe, un lieu que l\u2019analyste doit partager en de\u00e7\u00e0 de la parole, \u00ab dans un jeu moteur et sensoriel d\u2019une nature non organis\u00e9e ou informe \u00bb. Avec une autre patiente, il pourra poursuivre cette r\u00e9flexion (dans <em>Jouer, l\u2019activit\u00e9 cr\u00e9ative et la qu\u00eate du soi<\/em>, <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em>, Gallimard 1975, p. 90) : \u00ab Il faut donner une chance \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience informe, aux pulsions cr\u00e9atives, motrices et sensorielles, de se manifester : elles sont la trame du jeu. C\u2019est sur la base du jeu que s\u2019\u00e9difie toute l\u2019existence de l\u2019homme. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pour paraphraser Winnicott, je dirai que ce n\u2019est que dans un second temps, par la mise en jeu des formes motrices de la repr\u00e9sentation, comme chez le b\u00e9b\u00e9 en lien primaire avec sa m\u00e8re, que l\u2019on peut acc\u00e9der \u00e0 la construction de repr\u00e9sentations imag\u00e9es, de fantasmes et de r\u00eaves. Ce sont ces constructions qui vont d\u00e9jouer la pens\u00e9e op\u00e9ratoire, et d\u00e9nouer le clivage entre la part traumatique non int\u00e9gr\u00e9e, et le reste du moi qui fonctionne en <em>faux-self<\/em>, ou en Moi-id\u00e9al op\u00e9ratoire, hyperactif, comme chez ma patiente.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>On sait que Ferenczi est mort d\u2019une an\u00e9mie de Biermer, pour laquelle un facteur psychosomatique est probable.<\/li><li>Il a tr\u00e8s t\u00f4t voulu \u00eatre m\u00e9decin &#8211; pour ne pas d\u00e9pendre des m\u00e9decins aurait-il d\u00e9clar\u00e9, apr\u00e8s une maladie pulmonaire s\u00e9v\u00e8re de son adolescence. Il a surtout eu plusieurs infarctus d\u00e9but\u00e9s vers cinquante ans, apr\u00e8s la mort de son p\u00e8re. Voire \u00e0 ce sujet F.R. Rodman, <em>Winnicott sa vie son \u0153uvre<\/em>, \u00c9r\u00e8s 2008.<\/li><li>J\u2019ai personnellement travaill\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises sur ces pathologies : (2001); \u201cLa manie blanche, ou la d\u00e9pense des pens\u00e9es\u201d, <em>Revue fran\u00e7. de Psychosomatique<\/em>, n\u00b0 19, 2001. (2006) \u201cDeuils invisibles, manie blanche et clivages ; facteurs de risque canc\u00e9reux ?\u201d, <em>Revue fran\u00e7aise de Psychosoma\u00adtique<\/em>, 2006 n\u00b0 30 (<em>Deuil et somatisations<\/em>), p.79-100. <\/li><li>Voir dans l\u2019introduction la mention de \u00ab L\u2019esprit et ses rapports avec le psych\u00e9-soma \u00bb (1953), in <em>De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse<\/em>.<\/li><li>Voir \u00e0 ce sujet C. Smadja \u00ab <em>Les mod\u00e8les psychanalytiques de la psychosomatique<\/em>\u00bb, PUF. 2008, ou <em>La psychosomatique, entre psychanalyse et biologie<\/em> de G. Pirlot, Armand Colin, 2010.<\/li><li>\u00ab L\u2019un des ph\u00e9nom\u00e8nes du d\u00e9veloppement est la fusion de ce que je m\u2019autoriserai ici \u00e0 appeler pulsion de vie et de mort &#8211; l\u2019amour et la lutte (Emp\u00e9docle)\u2026 La pulsion est \u00e9ven\u00adtuel\u00adlement destructrice, mais qu\u2019elle le soit ou ne le soit pas d\u00e9pend de ce \u00e0 quoi ressemble l\u2019objet \u00bb <em>L\u2019usage d\u2019un objet<\/em>, 1969, p.261.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois Duparc (2001), \u201cLa manie blanche, ou la d\u00e9pense des pens\u00e9es\u201d, <em>Revue fran\u00e7aise de Psychosomatique<\/em>, n\u00b019, 2001.<br>&#8211; (2003) ; \u201cLe corps mis en jeu dans la cure psychanalytique\u201d, in <em>Jouer, le jeu dans le d\u00e9veloppement, la pathologie et la th\u00e9rapeutique<\/em>, dir. F. Joly, In-Press, p.229.<br>&#8211; (2004) ; <em>Winnicott en quatre squiggles<\/em>; In Press (coll. Une \u0153uvre, un ma\u00eetre), Paris.<br>&#8211; (2006) ; \u201cDeuils invisibles, manie blanche et clivages ; facteurs de risque canc\u00e9reux?\u201d, <em>Revue fran\u00e7aise de Psychosomatique<\/em> 2006 n\u00b0 30 (Deuil et somatisations), p.79-100.<br>&#8211; (2009) ; Au creux du divan, les nouvelles maternit\u00e9s ; Duparc F. &amp; Pichon M., (dir.). Paris, In Press.<\/p>\n\n\n\n<p>Pierre Marty (1990); <em>La psychosomatique de l\u2019adulte<\/em>, P.U.F. (Que Sais-Je ?) 1990.<\/p>\n\n\n\n<p>F. Robert Rodman (2004), <em>Winnicott, sa vie, son \u0153uvre<\/em>, \u00c9r\u00e8s Toulouse 2010.<\/p>\n\n\n\n<p>Claude Smadja, (2008), <em>Les mod\u00e8les psychanalytiques de la psychosomatique<\/em>, P.U.F. Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9rard Pirlot (2010, <em>La psychosomatique, entre psychanalyse et biologie<\/em>, Armand Colin 2010.<\/p>\n\n\n\n<p>D.W. Winnicott (1930-1936); \u00ab Les probl\u00e8mes psychosomatiques \u00bb; in <em>L\u2019enfant, la psych\u00e9 et le corps<\/em>, Payot Paris 1996, p.203-236.<br>&#8211; (1953); \u00ab L\u2019esprit et ses rapports avec le psych\u00e9-soma \u00bb in De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse, Payot Paris 1969.<br>&#8211; (1970) ; \u00ab Jouer, l\u2019activit\u00e9 cr\u00e9ative et la qu\u00eate du soi \u00bb, in <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em>, Gallimard 1975, p.40.<br>&#8211; (1970) ; \u00ab R\u00eaver, fantasmer, vivre \u00bb, in <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em>, Gallimard Paris 1975, p.75.<br>&#8211; (1970) ; \u00ab Cure \u00bb, in <em>Conversations ordinaires<\/em>, Gallimard Paris 1988, p.123.<br>&#8211; (1988); <em>La nature humaine<\/em>, Gallimard Paris 1990.<br>&#8211; (1969) ; \u00ab L\u2019usage d\u2019un objet dans le contexte de Mo\u00efse et le monoth\u00e9isme \u00bb,<\/p>\n\n\n\n<p>in <em>La crainte de l\u2019effondrement<\/em>, Gallimard Paris, p.255-253.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10226?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Winnicott, comme Ferenczi1, a peu \u00e9crit sur la psychosomatique. 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