{"id":10183,"date":"2021-08-22T07:31:29","date_gmt":"2021-08-22T05:31:29","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/lalcoolisme-au-feminin-ou-la-question-de-lemprise-2\/"},"modified":"2021-10-08T03:47:31","modified_gmt":"2021-10-08T01:47:31","slug":"lalcoolisme-au-feminin-ou-la-question-de-lemprise","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/lalcoolisme-au-feminin-ou-la-question-de-lemprise\/","title":{"rendered":"L&rsquo;alcoolisme au f\u00e9minin ou la question de l&#8217;emprise"},"content":{"rendered":"\n<p>Si l\u2019alcoolisme pour un homme est une chose grave, ce l\u2019est bien davantage encore lorsque c\u2019est une femme qui est sous l\u2019emprise de la boisson. Je tenterai ici de d\u00e9crire la gravit\u00e9 et la complexit\u00e9 du probl\u00e8me lorsqu\u2019il se met au f\u00e9minin.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019entr\u00e9e de jeu, on peut d\u00e9j\u00e0 dire que ce sont ces images de la \u00ab&nbsp;femme&nbsp;\u00bb ou encore de \u00ab&nbsp;la f\u00e9minit\u00e9&nbsp;\u00bb, que chacun a au fond de soi, qui sont malmen\u00e9es quand une femme se pr\u00e9sente en \u00e9tat d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9, ou laisse appara\u00eetre les ravages dus \u00e0 l\u2019alcool. C\u2019est en cela que c\u2019est insupportable. Ces images renvoient \u00e0 un id\u00e9al de puret\u00e9, de douceur et du maternel.<\/p>\n\n\n\n<p>Si donc, malgr\u00e9 cette attente sociale et cette pression \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 ces id\u00e9aux, la femme ose encore boire, c\u2019est que c\u2019est vraiment la seule issue qu\u2019elle ait pu trouver \u00e0 une souffrance indicible et parfois qu\u2019elle ne rep\u00e8re pas elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Accent de gravit\u00e9 \u00e0 souligner et dont paradoxalement il faut voir le bien fond\u00e9 dans une tentative extr\u00eame de survie.<\/p>\n\n\n\n<p>Nathalie Zaltzman (1984), \u00e0 propos de la pulsion anarchiste, a d\u00e9velopp\u00e9 la notion d\u2019\u00ab&nbsp;exp\u00e9rience limite&nbsp;\u00bb en tant que situation mentale d\u2019urgence pour la survie psychique, l\u2019urgence \u00e9tant de d\u00e9montrer qu\u2019on est en vie en s\u2019exposant \u00e0 la mort jusqu\u2019\u00e0 faire fi du respect des r\u00e9alit\u00e9s biologiques. \u00ab&nbsp;Le recours aux limites du corps, dit N. Zaltzman, est le seul qui reste parfois \u00e0 un sujet pour se soustraire pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 un exc\u00e8s d\u2019emprise mentale d\u2019un autre, \u00e0 une emprise mentale potentiellement mortif\u00e8re parce qu\u2019exclusive d\u2019un choix ou d\u2019un refus de la vie qu\u2019un autre s\u2019est appropri\u00e9 \u00e0 la place du sujet&nbsp;\u00bb. C\u2019est une fa\u00e7on, dirait-on, de reprendre la ma\u00eetrise de sa vie et non plus de la subir, de r\u00e9cup\u00e9rer les r\u00eanes de son existence, quel que soit le prix qu\u2019il faille payer. Or, c\u2019est bien ce que nous apprend la pratique clinique avec la patiente alcoolique, (davantage qu\u2019avec l\u2019homme alcoolique), c\u2019est qu\u2019il s\u2019agit d\u2019embl\u00e9e d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019emprise, et m\u00eame, et peut\u00eatre surtout, th\u00e9rapeutique.<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u00e0 \u00e0 poser l\u2019hypoth\u00e8se que la femme d\u00e9pendante de l\u2019alcool a eu \u00e0 subir une plus grande emprise maternelle d\u00e9vastatrice et mortif\u00e8re que l\u2019homme alcoolique et que tout rappel dans une relation nouvelle de ce qui pourrait \u00eatre pris pour une mainmise sur elle-m\u00eame ou sur l\u2019organisation de sa vie provoque une angoisse terrifiante qu\u2019il faut fuir et court-circuiter aussit\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de ces premiers \u00e9changes m\u00e8reenfant, jusqu\u2019o\u00f9 il nous faut remonter, il est \u00e0 noter que la souffrance psychique ne se distingue pas de la souffrance physique. Tout est intimement m\u00eal\u00e9, et c\u2019est ce que nous pouvons constater chez l\u2019adulte d\u00e9pendant.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc bien \u00e0 un corps autant qu\u2019\u00e0 un c\u0153ur bless\u00e9 que nous nous adressons et que je tiens \u00e0 prendre en compte chez ces femmes qui sont prises dans ces actes compulsifs de boire. C\u2019est donc d\u2019abord de ce corps dont il sera question, de ses limites et de ses contours imbib\u00e9s. On ne peut faire l\u2019\u00e9conomie de ce travail pr\u00e9alable, avant de voir \u00e0 quel fantasme, \u00e0 quels affects et \u00e0 quel d\u00e9faut du symbolique tout ceci renvoie.<\/p>\n\n\n\n<p>Selon moi, la femme alcoolique aurait eu \u00e0 subir une emprise maternelle violente d\u00e8s les premiers moment s de son existence et qui aurait touch\u00e9 le corps m\u00eame. C\u2019est le terme de \u00ab&nbsp;marqu\u00e9es au fer rouge&nbsp;\u00bb qui me vient spontan\u00e9ment \u00e0 l\u2019esprit, quand j\u2019\u00e9voque ces femmes qui, pour reprendre une expression de M.-C. C\u00e9lerier, \u00ab&nbsp;n\u2019ont pas appris \u00e0 un \u00eatre une bonne m\u00e8re pour leur corps&nbsp;\u00bb. Si l\u2019auteur situe cette attitude, pour la pathologie psychosomatique quand le \u00ab&nbsp;holding&nbsp;\u00bb semble avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9faillant, que dire lorsque le corps a \u00e9t\u00e9 r\u00e9ellement agress\u00e9? Ce qui me semble confirmer cela n\u2019est pas le r\u00e9cit ou la parole de la femme alcoolique, qui se doit de sauver \u00e0 tout prix l\u2019image d\u2019une m\u00e8re id\u00e9ale, mais bien plus le peu de soin et de respect fondamental qu\u2019elle peut apporter \u00e0 son propre corps, et sa fuite d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de toute emprise. Et si parfois, certains faits terrifiants de cette relation m\u00e8re-fille ne sont rapport\u00e9s, cela sera dit d\u2019une fa\u00e7on d\u00e9saffect\u00e9e et banalis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La souffrance corporelle peut m\u00eame devenir une fin en soi, une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre, de s\u2019identifier, qu\u2019il sera difficile d\u2019arr\u00eater. C\u2019est une fa\u00e7on de r\u00e9int\u00e9grer ce corps, de se le r\u00e9approprier, m\u00eame s\u2019il faut en payer le prix et aller jusqu\u2019aux limites du biologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce corps souffrant peut appara\u00eetre sous divers aspects, tant\u00f4t victime, tant\u00f4t pers\u00e9cuteur, inhabit\u00e9, d\u00e9saffect\u00e9 et m\u00eame avec peu de place o\u00f9 se situer spatio-temporellement.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela revient \u00e0 dire que, chez ces femmes, la dimension pers\u00e9cutrice sera directement proportionnelle \u00e0 ce qu\u2019elles auront v\u00e9cu et re\u00e7u comme destruction corporelle et mentale. Cette haine destructrice tourn\u00e9e vers soi laisse supposer une haine terrifiante vis-\u00e0-vis de l\u2019autre destructeur qui ne pourrait qu\u2019an\u00e9antir l\u2019autre et soi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 une telle pulsion destructrice, l\u2019id\u00e9alisation maternelle, tout comme le retournement sur soi de la haine est bien une fa\u00e7on de ma\u00eetriser cette situation terrorisante. Cela devient m\u00eame une condition de survie.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est aussi une fa\u00e7on de d\u00e9nier cette perception impossible \u00e0 penser que sa mort peut \u00eatre voulue par un autre. La compulsion mortif\u00e8re sur son propre corps renvoie au d\u00e9sir inconscient d\u2019un autre qui pourrait se satisfaire de cette mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Boire, c\u2019est donc une fa\u00e7on inconsciente de se soustraire \u00e0 une emprise mortif\u00e8re, tout en r\u00e9pondant \u00e0 un d\u00e9sir inconscient mortif\u00e8re en prenant cette place de \u00ab&nbsp;mort vivant&nbsp;\u00bb. Il faut donc se tuer physiquement pour vivre psychiquement.<\/p>\n\n\n\n<p>Que peuvent attendre ces femmes d\u2019une relation th\u00e9rapeutique&nbsp;? Voil\u00e0 bien une question impossible et qui ne fait que mieux renvoyer au paradoxe dans lequel elles sont prises. Elles veulent tout et rien \u00e0 la fois. Elles voudraient que nous soyons tout et que nous puissions tout et, d\u2019autre part, que nous soyons rien et que nous ne puissions rien, dans la trop grande crainte d\u2019une manipulation ou emprise \u00e0 subir.<\/p>\n\n\n\n<p>In\u00e9vitablement, le th\u00e9rapeute est situ\u00e9 comme un substitut de m\u00e8re primitive, excessivement bonne ou bien excessivement mauvaise. L\u2019une comme l\u2019autre \u00e9tait tout aussi difficile \u00e0 supporter.<\/p>\n\n\n\n<p>Demander quelque chose \u00e0 quelqu\u2019un, recevoir quelque chose de quelqu\u2019un, c\u2019est reconna\u00eetre que l\u2019on d\u00e9pend de lui et plus grave, que l\u2019on a besoin de lui. Ici cela sera tr\u00e8s vite traduit par \u00ab&nbsp;\u00eatre \u00e0 la merci de&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;sous la coupe de&nbsp;\u00bb, dans un rapport de force o\u00f9 il n\u2019y a jamais qu\u2019un seul gagnant.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 l\u2019impasse dans laquelle va se trouver la femme alcoolique coinc\u00e9e entre l\u2019illusion de la puissance b\u00e9n\u00e9fique du th\u00e9rapeute et l\u2019illusion d\u2019\u00eatre dans les rets d\u2019une sorci\u00e8re malveillante.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est dans ces premiers moments de rencontre, ce qui sera test\u00e9. Ce \u00ab&nbsp;psy&nbsp;\u00bb peut-il supporter cette impuissance \u00e0 pouvoir faire quelque chose? A-t-il besoin d\u2019une r\u00e9ussite pour lui-m\u00eame&nbsp;? A-t-il besoin d\u2019elle finalement, dans une \u00ab&nbsp;objectivation&nbsp;\u00bb qu\u2019elle n\u2019a que trop connue&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce qui sera mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve tout au long de la cure et que le th\u00e9rapeute doit savoir. Si, comme le dit M. Monjauze (1991), \u00ab&nbsp;il accepte de s\u2019engager dans la voie \u00e9troite que le patient va lui imposer et o\u00f9 ses limites seront, dans tous les sens du terme, plus qu\u2019avec toute autre pathologie, mises \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du paradoxe&nbsp;\u00bb.<br>C\u2019est dire toute l\u2019importance qui sera accord\u00e9e au cadre, comme je l\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 par ailleurs (2000). Il faudra continuellement s\u2019ajuster \u00e0 ce qui peut \u00eatre support\u00e9 par ces patientes, ce qui n\u00e9cessite \u00e9norm\u00e9ment de souplesse. Mais, comme le dit M. Monjauze, \u00ab&nbsp;pour avoir des limites suffisamment souples, il faut les avoir solides&nbsp;\u00bb. Ceci suppose un travail sur soi-m\u00eame plus sollicitant encore que dans d\u2019autres prises en charge et qui renvoie \u00e0 ses propres d\u00e9tresses primitives d\u2019impuissance, d\u2019abandon et de d\u00e9sespoir.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10183?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si l\u2019alcoolisme pour un homme est une chose grave, ce l\u2019est bien davantage encore lorsque c\u2019est une femme qui est sous l\u2019emprise de la boisson. 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