{"id":10181,"date":"2021-08-22T07:31:29","date_gmt":"2021-08-22T05:31:29","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/les-identifications-animales-dans-la-clinique-et-lart-2\/"},"modified":"2021-09-22T15:33:17","modified_gmt":"2021-09-22T13:33:17","slug":"les-identifications-animales-dans-la-clinique-et-lart","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/les-identifications-animales-dans-la-clinique-et-lart\/","title":{"rendered":"Les identifications animales dans la clinique et l&rsquo;art"},"content":{"rendered":"\n<p>Si de tous temps, et dans tous les domaines de la culture, l\u2019animal a toujours \u00e9t\u00e9 largement pr\u00e9sent comme image d\u2019identification et support de projections, je voudrais rep\u00e9rer comment l\u2019animal appara\u00eet de mani\u00e8re particuli\u00e8re dans ce que j\u2019ai regroup\u00e9 sous le titre des \u00ab&nbsp;cliniques de l\u2019extr\u00eame&nbsp;\u00bb, ainsi que dans l\u2019art, et de mani\u00e8re privil\u00e9gi\u00e9e dans les d\u00e9marches d\u2019artistes contemporains.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00eatres atteints d\u2019un handicap, une anormalit\u00e9 du d\u00e9veloppement, une difformit\u00e9, la d\u00e9ficience mentale, les phases terminales de la maladie, la grande pr\u00e9maturit\u00e9, la vieillesse \u00e9voquent in\u00e9vitablement des images d\u2019animalit\u00e9. Le fantasme suscit\u00e9 est celui d\u2019une bestialit\u00e9, au sens d\u2019un d\u00e9bordement pulsionnel qui signerait le franchissement de la barri\u00e8re anthropologique qui garantit la diff\u00e9rence humain\/animal.<\/p>\n\n\n\n<p>A de nombreuses reprises Freud \u00e9voque le c\u00f4t\u00e9 animal de la vie psychique dans ses origines et souligne la proximit\u00e9 de l\u2019enfant avec l\u2019animal. \u00ab&nbsp;L\u2019attitude de l\u2019enfant \u00e0 l\u2019\u00e9gard des animaux pr\u00e9sente de nombreuses analogies avec celle du primitif. L\u2019enfant n\u2019\u00e9prouve encore rien de cet orgueil propre \u00e0 l\u2019adulte civilis\u00e9 qui trace une ligne de d\u00e9marcation nette entre lui et tous les autres repr\u00e9sentants du r\u00e8gne animal. Il consid\u00e8re sans h\u00e9sitation l\u2019animal comme son \u00e9gal&nbsp;; par l\u2019aveu franc et sinc\u00e8re de ses besoins, il se sent plus proche de l\u2019animal que de l\u2019homme adulte qu\u2019il trouve sans doute plus \u00e9nigmatique&nbsp;\u00bb. Spontan\u00e9ment, l\u2019enfant supprime la ligne de partage. Globalement, on peut dire que Freud d\u00e9nonce l\u2019id\u00e9e que l\u2019humain se serait coup\u00e9 de son animalit\u00e9. Pour lui, l\u2019animalit\u00e9 figure la sexualit\u00e9 et classiquement c\u2019est par l\u2019observation des animaux que les petits enfants acqui\u00e8rent des connaissances sur la sexualit\u00e9. Ainsi, dans son observation du petit Hans, il remarque&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les animaux doivent une bonne part de l\u2019importance dont ils jouissent dans le mythe et la l\u00e9gende \u00e0 la fa\u00e7on ouverte dont ils montrent leurs organes g\u00e9nitaux et leur fonction sexuelle au petit enfant humain, d\u00e9vor\u00e9 de curiosit\u00e9&nbsp;\u00bb. Les animaux sont au service des pulsions \u00e9pist\u00e9mophiliques des enfants. On peut se demander si \u00e0 l\u2019heure actuelle ce ne serait pas par Internet\u2026 Pour Freud, l\u2019\u00e9cole \u00ab&nbsp;doit ins\u00e9rer dans l\u2019enseignement sur le monde animal les grandes r\u00e9alit\u00e9s de la reproduction avec toute leur importance et insister tout de suite sur le fait que l\u2019homme partage avec les animaux tout l\u2019essentiel de leur organisation&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a une autre occurrence de l\u2019animalit\u00e9 chez Freud. En 1938, tr\u00e8s malade, proche de la mort, dans une lettre \u00e0 Eitington, il \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019attends comme un chien affam\u00e9 un os que l\u2019on m\u2019a promis, mis \u00e0 part que cela devra \u00eatre le mien&nbsp;\u00bb. Etrange fantasme de pulsion cannibale pour un malade souffrant d\u2019un cancer de la m\u00e2choire, donc atteint douloureusement dans son oralit\u00e9. Le corps d\u00e9vor\u00e9 par la maladie \u00e9voque l\u2019animalit\u00e9. L\u2019extr\u00eame de la maladie fait franchir la barri\u00e8re des esp\u00e8ces.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019animalit\u00e9 dans la psychanalyse recouvre la question du lien entre inconscient et corps, entre enfant et adulte. L\u2019enjeu ici est la question de la pulsion, le mot allemand <em>Trieb<\/em> \u00e9tant traduit tant\u00f4t par instinct ou pulsion. \u00ab&nbsp;Instinct&nbsp;\u00bb \u00e9voque une motion biologiquement programm\u00e9e et phylog\u00e9n\u00e9tiquement d\u00e9termin\u00e9e, la pulsion par contre est \u00e0 la limite du somatique et du psychique, et \u00e9chappe donc en partie au biologique. N\u00e9anmoins, la pulsion \u00e9voque g\u00e9n\u00e9ralement le principe d\u2019animalit\u00e9 dans le corps libidinal. On peut se demander s\u2019il n\u2019y a pas l\u00e0 une explication au fait que les psychanalystes sont si r\u00e9ticents \u00e0 l\u2019\u00e9gard des cliniques de l\u2019extr\u00eame et particuli\u00e8rement des probl\u00e9matiques somatiques&nbsp;: comme s\u2019il y avait dans leur esprit une \u00e9quivalence corps\/animalit\u00e9 qui les emp\u00eache de prendre en compte la dimension corporelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Car, en effet, les cliniques de l\u2019extr\u00eame mettent \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les capacit\u00e9s d\u2019identification, mises \u00e0 mal par les aspects d\u00e9shumanisants et narcissiquement blessants, mais aussi par le risque d\u2019une captation sp\u00e9culaire d\u2019une horreur m\u00e9dusante. Dans les dessins de certains enfants tr\u00e8s malades, proches de la mort, la figure humaine dispara\u00eet, l\u2019image dans le miroir devient \u00e9trang\u00e8re, ils ne s\u2019y reconnaissent plus. Mais ils dessinent des fleurs, des plantes, de l\u2019eau. Face \u00e0 l\u2019extr\u00eame de la maladie ou de la mort, ils explorent d\u2019autres modalit\u00e9s de l\u2019humain sous forme du devenir-animal ou du devenir-v\u00e9g\u00e9tal. Doutant de leur propre humanit\u00e9, certains projettent leur identit\u00e9 sur des repr\u00e9sentants d\u2019une autre race, ou d\u2019une autre esp\u00e8ce. Harold Searles montre le r\u00f4le de l\u2019environnement non humain dans la vie psychique. Au stade primitif du d\u00e9veloppement, \u00e9crit-il, l\u2019enfant est incapable de prendre conscience du fait qu\u2019il est vivant et non inanim\u00e9, qu\u2019il est une cr\u00e9ature humaine et non une plante ou un animal. Et le sujet peut avoir recours aux identifications non humaines.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le domaine du handicap, l\u2019animalit\u00e9 est un fantasme qui surgit fr\u00e9quemment dans les repr\u00e9sentations inconscientes individuelles et collectives. En effet, le handicap am\u00e8ne aux fronti\u00e8res de ce qui est humain et l\u2019image de l\u2019animalit\u00e9, voire de la bestialit\u00e9, rend compte de cette impression. Parce qu\u2019il oblige \u00e0 explorer les zones limites du fonctionnement psychique (d\u00e9ficience, polyhandicap), parce qu\u2019il remet en question l\u2019int\u00e9grit\u00e9 somatopsychique constitutive de l\u2019\u00eatre humain, parce qu\u2019il interroge la procr\u00e9ation, la filiation et la transmission, parce qu\u2019il suscite toujours la question de la vie et de la mort (est-ce que cette vie est digne d\u2019\u00eatre v\u00e9cue&nbsp;?), parce qu\u2019il signe l\u2019absence ou la d\u00e9faillance de l\u2019autonomie et du langage qui sont les deux grandes fonctions qui sp\u00e9cifient l\u2019humanit\u00e9, parce qu\u2019il \u00e9voque une pulsionnalit\u00e9 non contr\u00f4l\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour toutes ces raisons, le handicap interpelle l\u2019animal en nous, en traquant notre animalit\u00e9 aboyante, en interrogeant notre appartenance \u00e0 l\u2019humain, comme si l\u2019humanit\u00e9 ne pouvait se sentir humaine qu\u2019au bord de l\u2019animalit\u00e9. A d\u00e9faut de repr\u00e9sentations humaines, c\u2019est l\u2019animal qui appara\u00eet, comme une mani\u00e8re de figurer ce qui para\u00eet irrepr\u00e9sentable. En ce sens, l\u2019animalit\u00e9 nous aide \u00e0 penser les cliniques de l\u2019extr\u00eame. Parfois ces patients font surgir en nous des m\u00e9taphores qui ne sont pas forc\u00e9ment n\u00e9gatives, \u00e0 condition qu\u2019on se d\u00e9gage d\u2019une vision p\u00e9jorative de l\u2019animalit\u00e9. Un \u00e9ducateur me disait qu\u2019il avait pu commencer \u00e0 \u00ab&nbsp;penser&nbsp;\u00bb \u00e0 propos d\u2019un patient tr\u00e8s r\u00e9gress\u00e9, \u00e0 partir du moment o\u00f9 dans sa t\u00eate lui \u00e9tait venue l\u2019image &#8211; pas obligatoirement d\u00e9valorisante &#8211; d\u2019un escargot. D\u2019accepter des comportements qui \u00e9voquent l\u2019animalit\u00e9 comme faisant partie de son humanit\u00e9&nbsp;? On peut alors envisager le devenir-animal, voire le devenir-v\u00e9g\u00e9tal comme des modalit\u00e9s de l\u2019humain. Preuve en est la figure d\u2019animal dans certaines \u0153uvres d\u2019art remarquables&nbsp;: le chien de Goya, le chien de Miro, les chevaux de Franz Marc (\u00ab&nbsp;Les chevaux r\u00eavent-ils&nbsp;?&nbsp;\u00bb, se demandait ce peintre), et puis ce chien d\u00e9charn\u00e9 et fam\u00e9lique de Giacometti dans lequel le po\u00e8te Charles Juliet voit un \u00ab&nbsp;\u00e9tonnant, prodigieux, tragique autoportrait&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce patient \u00ab&nbsp;extr\u00eame&nbsp;\u00bb, on a beau affirmer qu\u2019il est humain, par moments cette conviction vacille et m\u00eame les plus avertis d\u2019entre nous sont confront\u00e9s \u00e0 un doute et une interrogation fondamentale sur ce qui est humain. Le danger provient surtout de l\u2019id\u00e9e de la transgression. Souligner la coupure anthropologique fondamentale entre l\u2019humain et l\u2019animal revient \u00e0 garantir l\u2019humanit\u00e9. Le handicap appara\u00eet comme une figure inqui\u00e9tante parce qu\u2019il franchit la fronti\u00e8re entre l\u2019ordre humain et l\u2019ordre animal, abolissant la s\u00e9paration constitutive entre les esp\u00e8ces qu\u2019il faut sauvegarder \u00e0 tout prix. Dans ces cas extr\u00eames, se profile une forme n\u00e9gative de l\u2019animalit\u00e9, une id\u00e9e de bestialit\u00e9 repoussante, qui n\u2019est pas loin de la monstruosit\u00e9. Nous nous sentons menac\u00e9s car il met en danger notre appartenance \u00e0 l\u2019humain. Si c\u2019est possible chez cet autre que je vois et qui m\u2019envoie une image de bestialit\u00e9, cela pourrait m\u2019arriver\u2026&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Un exemple clinique permet d\u2019illustrer cette id\u00e9e. Sonia, petite fille trisomique et autiste, pr\u00e9sente des troubles du comportement extr\u00eames&nbsp;: baver, hurler, d\u00e9f\u00e9quer, avaler tout, motricit\u00e9 compl\u00e8tement incontr\u00f4l\u00e9e, pulsionnalit\u00e9 d\u00e9bordante, avidit\u00e9 orale sans limites ni distinction. Face \u00e0 ce corps livr\u00e9 aux pulsions, sans aucune pens\u00e9e, l\u2019id\u00e9e vient&nbsp;: \u00ab&nbsp;Voil\u00e0 \u00e0 quoi \u00e7a sert de penser&nbsp;\u00bb. Comme par d\u00e9faut. Sonia est l\u2019image m\u00eame de l\u2019animalit\u00e9, et ce mot revient sans cesse dans les propos que tiennent sur elle les \u00e9ducateurs, qui ont l\u2019impression de vivre une exp\u00e9rience extr\u00eame. La reprise en \u00e9quipe lors de r\u00e9unions de synth\u00e8se o\u00f9 ils peuvent partager avec d\u2019autres ces repr\u00e9sentations inavouables et d\u00e9shumanisantes permet de d\u00e9passer le tabou, et du coup de r\u00e9-inscrire l\u2019enfant dans l\u2019ordre de l\u2019humain.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas rare de voir dans la clinique la r\u00e9surgence d\u2019identifications animales. Chez les enfants handicap\u00e9s, les probl\u00e8mes d\u2019identification prennent parfois ces chemins. Elma, une jeune fille atteinte de d\u00e9ficience mentale, se passionne pour les animaux&nbsp;: Mon amoureux et mes enfants ce seront mes animaux, dit-elle. Face \u00e0 la difficile assomption de son identit\u00e9 de femme atteinte d\u2019un handicap et l\u2019interdit qui p\u00e8se sur la maternit\u00e9, elle trouve dans le fantasme d\u2019une procr\u00e9ation animale une mani\u00e8re de donner forme \u00e0 l\u2019informe de sa situation de jeune fille d\u00e9ficiente. Donner forme aussi \u00e0 l\u2019impensable fantasme de la sc\u00e8ne primitive qui l\u2019a con\u00e7ue elle, avec son anormalit\u00e9. En s\u2019identifiant \u00e0 l\u2019animal, en prenant les animaux comme objets d\u2019amour, elle \u00e9vite probablement une d\u00e9compensation psychotique et trouve des objets d\u2019investissement qui peuvent donner sens \u00e0 sa vie&nbsp;: s\u2019occuper d\u2019animaux, projet socialement tr\u00e8s acceptable qu\u2019en plus elle partage avec bien d\u2019autres enfants. Loin d\u2019\u00eatre un rejet de l\u2019humanit\u00e9, une absence d\u2019identification possible, le recours \u00e0 l\u2019animal offre un support d\u2019identification.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019animalit\u00e9, ce n\u2019est pas l\u2019animal, ni le biologique, ni une r\u00e9gression temporelle vers un \u00e9tat ant\u00e9rieur sur le plan chronologique, ni une r\u00e9gression formelle vers des stades d\u2019organisation psychique archa\u00efques. L\u2019animalit\u00e9, c\u2019est une figure&nbsp;: figure de l\u2019extr\u00eame, de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, du double ou du miroir. C\u2019est pourquoi, la figure de l\u2019animal, telle qu\u2019elle appara\u00eet dans le champ clinique des situations extr\u00eames, et en particulier celui du handicap, est \u00e0 consid\u00e9rer comme une surface de projection plut\u00f4t que l\u2019animal r\u00e9el. S\u2019inscrivant en creux dans l\u2019image de l\u2019humain, elle constitue un \u00e9cran &#8211; un miroir&nbsp;? &#8211; sur lequel vont se projeter tous les aspects contradictoires de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019animalit\u00e9, c\u2019est d\u2019abord une limite, celle qui borde l\u2019humain et permet de d\u00e9finir l\u2019humain par ce qu\u2019il n\u2019est pas. Ainsi pour montrer en quoi l\u2019animal est diff\u00e9rent de l\u2019humain, on \u00e9voque tout ce qu\u2019il ne sait pas faire&nbsp;: parler, penser la mort, reconna\u00eetre sa propre image dans le miroir, avoir des souvenirs. Mais il ne faut pas s\u2019y tromper&nbsp;: la plupart des mythes, contes, images et fables qui \u00e9voquent ou figurent l\u2019animal, parlent en fait essentiellement de l\u2019homme et non de l\u2019animal. L\u2019usage de la repr\u00e9sentation animale sert \u00e0 exprimer les aspects et les conflits des humains. L\u2019art animalier parle surtout de l\u2019homme.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit de sortir de l\u2019opposition binaire homme\/animal pour exp\u00e9rimenter d\u2019autres agencements identitaires. On retrouve une telle d\u00e9marche et ce recours \u00e0 l\u2019animalit\u00e9 chez nombre d\u2019artistes contemporains qui, avec la capacit\u00e9 visionnaire, anticipatrice, innovante qui caract\u00e9rise toute cr\u00e9ation artistique, d\u00e9voilent les fantasmes de bestialit\u00e9 et d\u2019animalit\u00e9. Avec eux, l\u2019animalit\u00e9 permet d\u2019explorer des mondes alternatifs et exp\u00e9rimentaux, d\u2019aller au-del\u00e0 des fronti\u00e8res, qu\u2019elles soient esth\u00e9tiques ou anthropologiques, pour d\u00e9noncer les fausses id\u00e9ologies humanistes de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>William Wegman fait de son chien baptis\u00e9 <em>Man Ray<\/em> en hommage au photographe surr\u00e9aliste, l\u2019un des principaux sujets de son \u0153uvre. Mais d\u2019autres artistes vont plus loin&nbsp;: tel Oleg Koulik, qui, au cours d\u2019une performance, s\u2019exhibe nu, \u00e0 quatre pattes, imitant un chien m\u00e9chant. Pour lui, \u00ab&nbsp;il a montr\u00e9 ainsi le d\u00e9sarroi du peintre qui ne parvient plus \u00e0 s\u2019exprimer avec des toiles et des pinceaux, qui tombe \u00e0 quatre pattes et qui n\u2019a plus que des instincts d\u2019animaux.&nbsp;\u00bb Notons qu\u2019\u00e0 la FIAC 2008, les photos des performances d\u2019Oleg Koulik ont \u00e9t\u00e9 censur\u00e9es, la galerie qui les exposait \u00e9tant oblig\u00e9e de les enlever, sous pr\u00e9texte qu\u2019elles \u00e9taient trop choquantes. C\u2019est dire que malgr\u00e9 la pr\u00e9sence famili\u00e8re des animaux, malgr\u00e9 leur importance dans les \u0153uvres artistiques, ils gardent leur capacit\u00e9 de choquer.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre sommes-nous \u00e0 l\u2019heure actuelle dans une r\u00e9flexion qui d\u00e9passe et remet en question la coupure anthropologique entre l\u2019humain et l\u2019animal. D\u00e9passant la dichotomie, on se situerait dans un mod\u00e8le contemporain de la multiplicit\u00e9, des identit\u00e9s plurielles et du m\u00e9tissage. Dans ce contexte, le devenir-animal de l\u2019homme et le devenir-humain de l\u2019animal peuvent s\u2019appr\u00e9hender comme non-exclusifs. On aurait d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019homme qui s\u2019animalise et de l\u2019autre l\u2019animal qui s\u2019humanise. Si on en croit les psychologues des animaux domestiques, ceux-ci ont des comportements compl\u00e8tement modifi\u00e9s par le fait de vivre au contact des humains et de ne plus faire partie d\u2019un milieu \u00e9cologique naturel avec des pairs\u2026 Plus s\u00e9rieusement les \u00e9thologues confirment ces observations avec les animaux qui sont l\u2019objet d\u2019investigations scientifiques. Au contact des hommes, les animaux changent.<br>L\u2019animal \u00ab&nbsp;permet de faire reculer, dans tous les sens, les limites de la personne humaine&nbsp;\u00bb, \u00e9crit Deleuze, \u00e0 propos de Kafka, dont l\u2019\u0153uvre comprend beaucoup d\u2019animaux. \u00ab&nbsp;Les animaux de Kafka ne renvoient jamais \u00e0 une mythologie, ni \u00e0 des arch\u00e9types, mais correspondent seulement \u00e0 des gradients franchis, \u00e0 des zones d\u2019intensit\u00e9s lib\u00e9r\u00e9es, o\u00f9 les contenus s\u2019affranchissent de leur formes, non moins que les expressions, du signifiant qui les formalisait elles-m\u00eames&nbsp;\u00bb. Dans ses r\u00e9cits, Kafka op\u00e8re tant\u00f4t une bestialisation de l\u2019homme, tant\u00f4t une hominisation de la b\u00eate. Alors que <em>La M\u00e9tamorphose<\/em> relate le cas d\u2019un homme transform\u00e9 en b\u00eate, <em>Communication \u00e0 une Acad\u00e9mie<\/em> raconte l\u2019histoire d\u2019un singe transform\u00e9 en homme. Kafka soutient ces deux possibilit\u00e9s contradictoires&nbsp;: une b\u00eatise de l\u2019homme et une humanit\u00e9 de la b\u00eate. L\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire de Kafka explore toutes les m\u00e9tamorphoses possibles, les passages, les recoupements, les contradictions entre l\u2019animalit\u00e9 et l\u2019humanit\u00e9. Kafka est le premier, dit Michel Surya, \u00e0 donner cette \u00ab&nbsp;repr\u00e9sentation de l\u2019homme \u00e0 demi, ou de l\u2019homme diminu\u00e9 ou d\u00e9muni, cette honte de l\u2019homme animalis\u00e9, en un mot donc cette repr\u00e9sentation du rebut humain&nbsp;\u00bb. Figures du rebut humain pour lesquelles Surya forge le mot d\u2019\u00ab&nbsp;humanimalit\u00e9s&nbsp;\u00bb.<br>Avec Kafka, nous voyons que la question de la diff\u00e9rence ou de la ressemblance entre homme et animal se pose dans les deux sens&nbsp;: la part de l\u2019homme dans l\u2019animal, la part de l\u2019animal dans l\u2019humain. Les artistes et les philosophes regardent l\u2019\u00eatre humain comme un animal, ou l\u2019animal comme un \u00eatre humain. L\u2019animal est alors un pr\u00e9texte&nbsp;: la r\u00e9flexion sur l\u2019animal sert \u00e0 une r\u00e9flexion sur l\u2019homme. Inclure dans l\u2019humain de l\u2019inhumain, du sous humain, du non humain, c\u2019est rendre compte de la v\u00e9ritable nature humaine dans toute sa complexit\u00e9 et ses prolongements. N\u2019est-ce pas une capacit\u00e9 proprement humaine que de pouvoir penser l\u2019animalit\u00e9 de l\u2019autre&nbsp;?<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10181?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si de tous temps, et dans tous les domaines de la culture, l\u2019animal a toujours \u00e9t\u00e9 largement pr\u00e9sent comme image d\u2019identification et support de projections, je voudrais rep\u00e9rer comment l\u2019animal appara\u00eet de mani\u00e8re particuli\u00e8re dans ce que j\u2019ai regroup\u00e9 sous&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[302],"auteur":[1391],"dossier":[304],"mode":[61],"revue":[817],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10181","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-animaux","auteur-simone-korff-sausse","dossier-humanite-et-animalite-les-frontieres-de-passage","mode-gratuit","revue-817","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10181","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10181"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10181\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14944,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10181\/revisions\/14944"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10181"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10181"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10181"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10181"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10181"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10181"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10181"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10181"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10181"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}