{"id":10177,"date":"2021-08-22T07:31:29","date_gmt":"2021-08-22T05:31:29","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/passion-de-la-haine-et-perinatalite-2\/"},"modified":"2021-09-24T17:18:33","modified_gmt":"2021-09-24T15:18:33","slug":"passion-de-la-haine-et-perinatalite","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/passion-de-la-haine-et-perinatalite\/","title":{"rendered":"Passion de la haine et p\u00e9rinatalit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Service de Maternit\u00e9. 18h. En fin d\u2019un apr\u00e8s-midi de consultations, je re\u00e7ois Madame C., une jeune femme que je n\u2019ai jamais vue. Je sais une seule chose&nbsp;: une gyn\u00e9cologue-obst\u00e9tricienne de l\u2019\u00e9quipe me l\u2019adresse dans le cadre d\u2019un suivi d\u2019infertilit\u00e9. Je n\u2019ai ni \u00e9chang\u00e9 avec cette correspondante, ni lu le dossier. Pr\u00e9cision topographique importante&nbsp;: la salle d\u2019attente de mon bureau se trouve au voisinage de chambres d\u2019accouch\u00e9s en <em>post-partum<\/em> avec leur nouveau-n\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mme C. bondit litt\u00e9ralement de sa chaise et rentre dans mon bureau avec une vive \u00e9nergie. Je l\u2019invite \u00e0 s\u2019asseoir et m\u2019installe. Une fois assis, je m\u2019aper\u00e7ois qu\u2019elle est rest\u00e9e debout au milieu de la pi\u00e8ce. Je suis surpris par son regard d\u2019une farouche intensit\u00e9. Ce n\u2019est qu\u2019un d\u00e9but&nbsp;! Lentement et avec une \u00e9motion tragique, Mme C. me toise, puis prof\u00e8re avec une voix profonde, tr\u00e8s inhabituelle dans ce contexte&nbsp;: \u201cMonsieur&nbsp;! Comment pouvez vous faire votre m\u00e9tier avec des personnes comme moi dans cet endroit&nbsp;? J\u2019ai <em>perdu un enfant<\/em> et vous me recevez dans une maternit\u00e9 o\u00f9 l\u2019on respire une odeur de b\u00e9b\u00e9 et o\u00f9 on entend ces cris. C\u2019est insupportable. C\u2019est comme \u00e7a que vous pensez m\u2019aider&nbsp;? Si j\u2019avais su, je ne serai pas venue. J\u2019ai trouv\u00e9 le courage de rester dans la salle d\u2019attente uniquement pour vous dire combien je suis scandalis\u00e9e.\u201d Touch\u00e9 de plein fouet par cette introduction d\u00e9capante, je lui demande encore groggy si elle peut me dire comment s\u2019est d\u00e9cid\u00e9e cette consultation avec moi. Toujours debout, agripp\u00e9e \u00e0 son sac et \u00e0 un foulard, elle me r\u00e9pond, qu\u2019elle est suivie depuis 3 mois pour infertilit\u00e9 par Mme le Dr S. qui l\u2019a invit\u00e9e \u00e0 me rencontrer car \u201celle n\u2019a pas fait son deuil\u201d. Redoublant alors dans le registre rageur, elle d\u00e9clame&nbsp;: \u201cje vous pr\u00e9viens, cette histoire de faire son deuil, je n\u2019y crois pas du tout. Je n\u2019oublierai jamais. Le souvenir de L\u00e9on ne s\u2019effacera jamais ni chez moi et ni chez mon mari.\u201d Je reprends interrogatif \u201cL\u00e9on&nbsp;???\u201d. Mme C. reformule en \u00e9cho \u201cL\u00e9on\u201d en se laissant litt\u00e9ralement tomber sur son si\u00e8ge. Elle pleure un long moment avec des sanglots d\u2019une rare violence qui ponctuent sa r\u00e9p\u00e9tition du pr\u00e9nom. Quelques minutes plus tard, je propose \u00e0 Mme C. des kleenex car elle vient de finir ceux de sa pochette. Tranchante, elle me remet \u00e0 ma place&nbsp;: \u201coh non les kleenex, je n\u2019ai besoin de personne vous savez, j\u2019ai toujours sur moi une r\u00e9serve cons\u00e9quente&nbsp;!\u201d et, de fait, elle prend dans son sac un paquet neuf. Un court silence, puis nous nous regardons en face quelques longues secondes. Je sens chez elle comme la corde d\u2019un arc qui se tend puis, d\u2019un coup, Mme C. s\u2019\u00e9lance&nbsp;: \u201cL\u00e9on est mort d\u2019une fausse-route chez sa nourrice \u00e0 4 mois. Elle ne s\u2019en est pas aper\u00e7ue tout de suite. Elle gardait trop d\u2019enfants. Elle a appel\u00e9 les secours beaucoup trop tard. J\u2019avais confiance en elle. Elle m\u2019a trahi. Maintenant je la hais, je r\u00eave de la tuer, de tuer un de ses enfants devant elle, m\u00eame quelquefois de la torturer\u201d. Mme C. se remet \u00e0 pleurer, s\u2019arr\u00eate me dit que cette odeur de b\u00e9b\u00e9 est insupportable car elle lui rappelle trop de souvenirs avant la mort de L\u00e9on. Elle s\u2019interrompt, me dit qu\u2019elle veut partir, se l\u00e8ve et dispara\u00eet comme elle \u00e9tait entr\u00e9e. Je reste sur mon si\u00e8ge KO assis.<\/p>\n\n\n\n<p>Encore sous le coup de cet orage, je lis le dossier, rencontre sa consultante et discute abondamment avec elle. Mme C. est venue la voir avec son mari pour \u00eatre enceinte apr\u00e8s deux ann\u00e9es infructueuses. L\u2019infertilit\u00e9 maternelle est sans \u00e9tiologie m\u00e9dicale connue. Il semble \u00e9vident au Dr S. que la catastrophe de la mort de leur fils survenue 3 ans plus t\u00f4t est encore un obstacle incontournable pour engager un nouveau projet d\u2019enfant. Ma coll\u00e8gue insiste&nbsp;: ce couple est, selon elle, ravag\u00e9 mais tr\u00e8s attachant, elle croit en leur potentiel. Elle a envie qu\u2019on essaye ensemble de les aider. Deux jours apr\u00e8s, j\u2019\u00e9cris un courrier \u00e0 Mme C. en lui donnant un rendez-vous. Je lui propose de la recevoir avec son mari et, si elle le souhaite, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital mais en dehors de la maternit\u00e9. Par retour, elle me dit qu\u2019elle sera pr\u00e9sente et pr\u00e9cise que ce changement de lieu n\u2019est pas n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Mme C. arrive seule un quart d\u2019heure en avance. C\u2019est le matin et le temps de la ronde du p\u00e9diatre dans les chambres de la maternit\u00e9. D\u00e8s le d\u00e9but de notre rencontre, elle me raconte qu\u2019elle a repens\u00e9 \u00e0 l\u2019autre jour et que si elle est cons\u00e9quente avec elle m\u00eame, si elle veut r\u00e9ussir \u00e0 avoir un enfant, elle doit pouvoir supporter \u00e7a. Mme C. semble r\u00e9ussir \u00e0 s\u2019en convaincre avec efficacit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cJe n\u2019ai que L\u00e9on dans les yeux\u201d affirme-t-elle. \u201cJe ne l\u2019oublierai jamais. Je ne veux pas l\u2019oublier\u201d. Sans plus attendre, Mme C. s\u2019engage ensuite dans une description d\u00e9taill\u00e9e de la passion d\u00e9mesur\u00e9e qui l\u2019envahit quasi constamment&nbsp;: la vengeance. \u201cJamais me dit-elle, je n\u2019ai senti avec autant de force cette envie de tuer quelqu\u2019un. Je pense \u00e0 L\u00e9on aux \u00e9chographies puis L\u00e9on b\u00e9b\u00e9 et immanquablement le visage de la nourrice s\u2019interpose et, l\u00e0, les pires sc\u00e9narios se r\u00e9p\u00e8tent ind\u00e9finiment. Une fois je la tue. Une autre fois je tue un de ses enfants devant elle.\u201d Ses nuits sont ponctu\u00e9es d\u2019un cauchemar r\u00e9current o\u00f9 elle voit L\u00e9on d\u00e9glutir et s\u2019\u00e9touffer alors que la nourrice s\u2019occupe d\u2019autres enfants et ne voit rien. \u201cCurieusement, me dit-elle, je suis incrust\u00e9e \u00e0 distance de la sc\u00e8ne mais fig\u00e9e, impuissante, je ne peux rien faire. J\u2019assiste de loin \u00e0 l\u2019agonie de L\u00e9on paralys\u00e9e et je suis en rage contre les liens invisibles qui me retiennent et l\u2019indiff\u00e9rence de la nourrice.\u201d Je crois \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 la souffrance de Mme C. en affirmant qu\u2019elle est venue me d\u00e9rouler pendant pr\u00e8s de six mois tous les quinze jours un r\u00e9cit r\u00e9p\u00e9titif de cet acabit dont elle d\u00e9plorait elle m\u00eame la ressemblance et la circularit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les th\u00e9matiques inlassablement r\u00e9currentes \u00e9taient les suivantes&nbsp;: passivit\u00e9, impuissance, pi\u00e8ge douloureux d\u2019un destin in\u00e9luctable conduisant \u00e0 la folie de la passion, de la vengeance et de la fureur destructrices. Ces ingr\u00e9dients constituent les pi\u00e8ces ma\u00eetresses de la <em>dolor<\/em> et de la <em>furor<\/em> de la trag\u00e9die grecque puis romaine. Il sont au c\u0153ur de la conception psychanalytique du d\u00e9bordement traumatique et de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition o\u00f9 la passion ali\u00e8ne \u00e0 son objet. Bien s\u00fbr, quand j\u2019invitais Mme C. \u00e0 emprunter d\u2019autres chemins, elle le faisait volontiers comme pour faire une courte pause dans son envo\u00fbtement totalitaire de la haine. Oui, elle en convenait furtivement, elle avait une histoire avant ce drame&nbsp;; oui, elle avait une grand-m\u00e8re maternelle d\u2019une infinie tendresse&nbsp;; oui, elle avait pass\u00e9 enfant des moments inoubliables sur la plage \u00e0 faire voler un cerf-volant avec son p\u00e8re&nbsp;; oui, elle s\u2019\u00e9tait beaucoup engueul\u00e9 avec sa m\u00e8re \u00e0 l\u2019adolescence&nbsp;; oui, elle aimait son travail&nbsp;; oui, elle avait un mari affectueux <em>oui, oui, oui\u2026 mais<\/em> aujourd\u2019hui, depuis le coup de tonnerre du commissaire venu lui annoncer la nouvelle \u00e0 son bureau, tout son \u00eatre \u00e9tait d\u00e9mesur\u00e9ment d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la possession exclusive de ce projet de vengeance.<\/p>\n\n\n\n<p>Ponctuellement, son mari l\u2019accompagnait. Cet homme, tendre et contenant, \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9vidence lui aussi prisonnier d\u2019une douleur abyssale. Il l\u2019exprimait sans d\u00e9tours. Mais, il revendiquait aussi que le temps \u00e9tait son ami pour ce deuil. Par contre, il \u00e9tait profond\u00e9ment meurtri de voir comment sa femme restait bloqu\u00e9e sur sa position. Un point s\u2019imposait comme essentiel dans le propos de Mme C., en particulier quand elle venait en couple&nbsp;: elle voulait \u00e0 tout prix nous convaincre qu\u2019elle n\u2019attendait rien de la justice m\u00eame si elle et son mari avaient port\u00e9 plainte et qu\u2019un proc\u00e8s aurait lieu prochainement&nbsp;: \u201cde toute fa\u00e7on, r\u00e9p\u00e9tait elle avec insistance, la plus s\u00e9v\u00e8re des sanctions ne pourra jamais faire endurer \u00e0 cette femme ce que j\u2019ai v\u00e9cu moi m\u00eame. Ce que j\u2019aimerai, c\u2019est qu\u2019elle vive -ne serais ce qu\u2019une journ\u00e9e- ma peine\u201d. \u00c0 chaque fois, avec tact, son mari marquait son opposition sur ce point&nbsp;: il croyait en la positivit\u00e9 du processus juridique.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil des rencontres, notre lassitude commune face \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition ouvrait imperceptiblement sur une tr\u00e8s lente ouverture salvatrice. Mme C. confirmait syst\u00e9matiquement la constance de la passion de sa haine pour la nourrice mais -de mani\u00e8re infinit\u00e9simale-, nous en constations la lente -mais certaine-d\u00e9crue. De fait, tout en inaugurant les entretiens par une variation autour d\u2019un \u201crien ne bouge\u201d, elle \u00e9voquait de plus en plus spontan\u00e9ment d\u2019autres th\u00e9matiques ancr\u00e9es dans ce que je pressentais comme \u00e9tant la reconqu\u00eate d\u2019un espace conjugal et d\u2019investissements source de plaisirs de moins en moins barr\u00e9s par la culpabilit\u00e9.<br>Lors d\u2019une de nos rencontres, Mme C. m\u2019annonce qu\u2019elle est enceinte. Elle est contente et a bu une bouteille de champagne avec son mari. Toutefois elle tient \u00e0 me pr\u00e9venir&nbsp;: avec un ton de trag\u00e9dienne qui me rappelle les premiers rendez-vous que je commen\u00e7ais juste \u00e0 un peu oublier&nbsp;: \u201cNe croyez pas que cela va me faire passer mon envie de vengeance\u201d. Suivront, quatre rendez-vous sur deux mois o\u00f9 Mme C. cherchera \u00e0 tout prix \u00e0 me convaincre que cette nouvelle ne chang eait effectivement rien \u00e0 l\u2019affaire. Je sentais en elle un combat titanesque entre les forces de vie et de mort. Sa volont\u00e9 extr\u00e9miste \u00e0 vouloir me d\u00e9montrer que la grossesse n\u2019infl\u00e9chissait nullement sa d\u00e9termination s\u2019accompagnait chez moi d\u2019un contre-transfert plus agressif que pr\u00e9c\u00e9demment. L\u2019enfant qu\u2019elle portait \u00e9tait celui de son mari, mais aussi fantasmatiquement le n\u00f4tre, fruit de la contenance bienveillante de la gyn\u00e9cologue qui lui avait prescrit une stimulation ovarienne et du psychanalyste, -moi&nbsp;!- qui veillait \u00e0 sa stimulation psychique\u2026&nbsp;! Eh bien, cet enfant virtuel ne trouvait pas de place dans son discours. Il n\u2019\u00e9tait ni nomm\u00e9, ni sexu\u00e9, ni objet de t\u00e9moignage \u00e9chographique ou proprioceptif. L\u00e9on, l\u2019ange, restait le seul ma\u00eetre ador\u00e9 et la nourrice, l\u2019unique objet de sa fid\u00e8le passion haineuse.<br>Un jour, en croisant le Dr C. dans un couloir, j\u2019apprends interloqu\u00e9 que Mme C. a fait une fausse couche tardive \u00e0 4 mois. Je suis sans dessus dessous. Comment Mr et Mme C. vont affronter ce nouveau drame&nbsp;? Mme C. manque deux rendez-vous puis revient. Le souvenir de cet entretien est grav\u00e9 dans mon esprit de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile. Mme C. ne me parlera pas ce jour l\u00e0 une seule fois de la nourrice ni de sa vengeance. Le cri avait laiss\u00e9 place au langage. Elle \u00e9tait calme, j\u2019allais dire apais\u00e9e. Son message peut se rapporter en ces termes&nbsp;: \u201cMon enfant est mort en moi. C\u2019est une affaire entre lui et moi et\u2026 personne d\u2019autre. Il est mort dans les meilleures conditions. Ils n\u2019ont rien trouv\u00e9 \u00e0 l\u2019autopsie. Le foetopathologiste a bien insist\u00e9&nbsp;: il n\u2019y a pas eu de souffrance foetale. Il n\u2019y a pas de souci pour une autre grossesse. Il suffit d\u2019attendre un peu\u201d. En un mot&nbsp;: une mort irr\u00e9prochable. Enfin, une mort d\u2019enfant en pr\u00e9sence ou plut\u00f4t en fusion et, du coup, une mort cette fois recevable par la m\u00e8re. \u00c0 l\u2019issue de cette rencontre, alors que je posais la main comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9 sur l\u2019agenda, Mme C. me dis d\u2019un ton assur\u00e9&nbsp;: \u201cNon je pr\u00e9f\u00e8re vous voir d\u00e8s que je suis \u00e0 nouveau enceinte\u201d. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui se produit un an et demi plus tard. Mme C. me contacta par t\u00e9l\u00e9phone pour reprendre rendez-vous avec son mari. Monsieur C. prit d\u2019abord la parole pour dire combien il pensait que sa femme allait mieux depuis que le proc\u00e8s avait eu lieu. Contrairement aux audiences o\u00f9 sa femme n\u2019avait pas voulu aller et rencontrer la nourrice, elle avait accept\u00e9 de la voir au proc\u00e8s. La nourrice, condamn\u00e9e \u00e0 ne plus faire son m\u00e9tier, y avait reconnu son manque de vigilance, avait demand\u00e9 aux parents d\u2019envisager ce qu\u2019en tant que Maman, elle consid\u00e9rait elle m\u00eame comme impossible&nbsp;: qu\u2019ils lui pardonnent l\u2019impardonnable. Mr C. \u00e9tait convaincue que cette confrontation avec la nourrice serait b\u00e9n\u00e9fique pour sa femme et il avait eu raison. Elle s\u2019est trouv\u00e9e enceinte un mois apr\u00e8s le proc\u00e8s. Des rencontres suivantes avec Mme C., je retiens leur contraste avec celles du d\u00e9part. L\u00e9on \u00e9tait pr\u00e9sent mais \u00e0 bonne distance d\u2019a\u00een\u00e9 ne condamnant plus sa m\u00e8re \u00e0 un culte monoth\u00e9iste exclusif. La grossesse se d\u00e9roula tranquillement. Claire \u00e9mergea doucement du nid pr\u00e9natal et naquit lors d\u2019un accouchement sans heurts. Un suivi familial avec moi persista pendant 6 mois apr\u00e8s la naissance de Claire. La date anniversaire des 4 mois du d\u00e9c\u00e8s de L\u00e9on fut explicitement anticip\u00e9e et franchie avec une angoisse signal maternelle et familiale adapt\u00e9e. Six mois apr\u00e8s la naissance de Claire, d\u2019un commun accord, nos rencontres se sont interrompues.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Discussion<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019issue de ce r\u00e9cit, je souhaiterai maintenant en extraire arbitrairement quelques \u00e9l\u00e9ments pour amorcer bri\u00e8vement une r\u00e9flexion sur la passion de la haine \u00e0 l\u2019aube de la vie. Je voudrai, pour simplifier, diviser ce r\u00e9cit clinique en trois parties&nbsp;: la premi\u00e8re concerne le drame du d\u00e9c\u00e8s de L\u00e9on chez sa nourrice et la p\u00e9riode d\u2019infertilit\u00e9 de Mme C. La deuxi\u00e8me concerne la grossesse qui suit et se termine \u00e0 quatre mois par une fausse couche. La troisi\u00e8me partie est celle de la grossesse suivante, aboutissant \u00e0 la naissance de Claire. Je vais maintenant revenir sur chacune de ces parties.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord, le d\u00e9c\u00e8s de L\u00e9on. Dans la trag\u00e9die grecque, \u00e0 l\u2019instar de M\u00e9d\u00e9e trahie par Jason, la nourrice est syst\u00e9matiquement celle qui tente de contenir la douleur maternelle et s\u2019oppose \u00e0 sa fureur meurtri\u00e8re infanticide. Dans ce contexte, la nourrice, repr\u00e9sente la pr\u00e9occupation maternelle primaire sans justement ce qui la caract\u00e9rise&nbsp;: la passion \u201cnormale\u201d de la folie maternelle valse-h\u00e9sitant entre hyperadaptation hypoma-niaque, phobie d\u2019impulsion et d\u00e9pressivit\u00e9. Or, ici, c\u2019est le monde \u00e0 l\u2019envers, la nourrice se transforme en bourreau. La nourrice devient par accident d\u00e9tentrice en pens\u00e9e et en acte du pouvoir supr\u00eame qui signe l\u2019identit\u00e9 maternelle&nbsp;: son pouvoir sacr\u00e9 de vie et de mort sur l\u2019enfant qu\u2019elle \u00e0 mis au monde. La n\u00e9gligence de la nourrice vole \u00e0 la m\u00e8re, bien sur l\u2019enfant, mais plus encore, le pouvoir absolu de la fonction parentale \u201cunique et incomparable\u201d dans ses strates comportementales les plus en surface et les strates fantasmatiques les plus profondes. Suite \u00e0 cette catastrophe traumatisante de ce rapt et de la perte de L\u00e9on, Mme C. n\u2019arrive pas \u00e0 avoir un enfant et elle consulte avec son mari un professionnel de la procr\u00e9ation m\u00e9dicalement assist\u00e9e (PMA) qui per\u00e7oit la d\u00e9tresse en pr\u00e9sence et l\u2019oriente en cons\u00e9quence. Le travail psychoth\u00e9rapique avec moi s\u2019instaure favorisant, dans le meilleur des cas, une \u00e9laboration narrative du traumatisme parental.<\/p>\n\n\n\n<p>La seconde partie maintenant. Elle est temporellement plus courte. Elle concerne la deuxi\u00e8me grossesse se finissant par une fausse couche. Vous vous souvenez, Mme C. me disait juste apr\u00e8s&nbsp;: \u201cMon enfant est mort en moi. C\u2019est une affaire entre lui et moi et\u2026 personne d\u2019autre. Il est mort dans les meilleures conditions. Ils n\u2019ont rien trouv\u00e9 \u00e0 l\u2019autopsie. Le foetopathologiste a bien insist\u00e9&nbsp;: il n\u2019y a pas eu de souffrance foetale. Il n\u2019y a pas de souci pour une autre grossesse. Il suffit d\u2019attendre un peu\u201d. Cette perte est authentifi\u00e9 en temps r\u00e9el. Mais, ce qui me para\u00eet essentiel, c\u2019est qu\u2019elle dispara\u00eet ensuite de la sc\u00e8ne consciente. Tout est en place pour que cette s\u00e9quence soit scotomis\u00e9e par tous, parents et professionnels. De fait, ce qui m\u2019a le plus frapp\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque et plus encore en \u00e9crivant apr\u00e8s-coup cette histoire, c\u2019est le silence de Mr et Mme C. au sujet de cette perte lors de la troisi\u00e8me grossesse de Claire. Par exemple, il n\u2019y a pas eu explicitement, tout du moins chez Mme C. en consultations, de classique rebond anniversaire de la fausse couche pr\u00e9c\u00e9dente au 3 mois de la grossesse suivante de Claire. Confront\u00e9e \u00e0 l\u2019horreur de la culpabilit\u00e9 de ne pas avoir maintenu L\u00e9on en vie, Mme C. transforme la passion amoureuse d\u2019une n\u00e9cessaire pr\u00e9occupation maternelle primaire du b\u00e9b\u00e9, en une ravageuse passion de la haine de la nourrice. La \u201cfolie maternelle normale\u201d devient une passion addictive.<\/p>\n\n\n\n<p>Je per\u00e7ois cette passion d\u00e9mesur\u00e9e de la haine de la nourrice comme une mani\u00e8re pour cette m\u00e8re de survivre, de s\u2019auto-conserver face \u00e0 la privation d\u2019un don d\u2019amour passionnel qui fait exister le nouveau-n\u00e9 vuln\u00e9rable. <em>La haine se substitue \u00e0 l\u2019impossible travail de deuil<\/em>. Quand il n\u2019y a pas de catastrophe, \u00e0 la fin d\u2019une lune de miel fusionnelle, la m\u00e8re suffisamment bonne prend progressivement de la distance \u00e0 l\u2019\u00e9gard du b\u00e9b\u00e9 et l\u2019inscrit dans une un processus de s\u00e9paration\/individuation. Apr\u00e8s la folie amoureuse inaugurale, une conqu\u00eate de l\u2019ambivalence \u00e9merge. Apr\u00e8s une p\u00e9riode d\u2019illusionnement du b\u00e9b\u00e9, sa d\u00e9sillusion progressive lui ouvre la voie des compromis entre principe de plaisir et de r\u00e9alit\u00e9. Priv\u00e9e par la perte r\u00e9elle de L\u00e9on de cette trajectoire intersubjective de l\u2019\u00e9laboration de la passion de l\u2019amour maternel, Mme C. devient prisonni\u00e8re de la haine primitive, une haine \u201cen tant que relation \u00e0 l\u2019objet, plus ancienne que l\u2019amour\u201d nous dit Freud (1915). Dans ce contexte de blocage condamnant Mme C. \u00e0 la rumination de sa passivit\u00e9 et de son ext\u00e9riorit\u00e9 traumatiques face au drame, la survenue de la fausse couche, peut-\u00eatre envisag\u00e9e comme une r\u00e9p\u00e9tition cathartique car processuelle. Mon hypoth\u00e8se est alors la suivante&nbsp;: la mort de cet enfant virtuel du dedans vient s\u2019inscrire pour Mme C. en contrepoint de la perte de L\u00e9on car elle y est cette fois fantasmatiquement <em>\u00e0 l\u2019abris du d\u00e9faut de contenance et de l\u2019extra-territorialit\u00e9 du drame<\/em>&nbsp;: cela s\u2019est produit chez elle, dans son corps. C\u2019est \u00e0 dire au sein d\u2019un espace autochtone qui, au del\u00e0 de l\u2019issue, t\u00e9moigne en valeur absolue de sa contenance matricielle. En ce sens, il est alors possible de risquer l\u2019id\u00e9e que cette fausse-couche est mutative pour Mme C. car elle permet l\u2019investissement inconscient des vertus dynamiques d\u2019un sacrifice expiatoire. \u201cLe sacrifice, \u00e9crit Ren\u00e9 Girard (1972), cherche \u00e0 ma\u00eetriser et \u00e0 canaliser dans la \u201cbonne\u201d direction les d\u00e9placements et substitutions qui s\u2019op\u00e8rent alors\u201d. <em>Dans cette logique sacrificielle inconsciente<\/em>, le foetus de quatre mois est dans cette hypoth\u00e8se la victime \u00e9missaire dont le sacrifice permet d\u2019\u00e9ponger le <em>dolor<\/em> (la souffrance physique et morale insondable de la perte) et de d\u00e9charger le <em>furor<\/em> (l\u2019\u00e9tat dans lequel l\u2019humain reconquiert son identit\u00e9 en quittant (transitoirement) son humanit\u00e9 via le crime sacrificiel innomable (le <em>scelus nefas<\/em>).<br>Face \u00e0 cette hom\u00e9ostase de la conflictualit\u00e9 inconsciente, tout est en place pour que le refoulement r\u00e8gne en ma\u00eetre. C\u2019est ce qui semble s\u2019\u00eatre pass\u00e9 dans cette histoire clinique. Quel est alors l\u2019int\u00e9r\u00eat de tenter d\u2019en comprendre les ressorts en p\u00e9rinatalit\u00e9&nbsp;? Je vais conclure en r\u00e9pondant lapidairement \u00e0 cette question.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Pour conclure<\/h2>\n\n\n\n<p>Deux d\u00e9cennies de clinique p\u00e9rinatale m\u2019ont convaincu de l\u2019intrication d\u2019<em>\u00c9ros<\/em> et <em>Thanathos<\/em> \u00e0 l\u2019aube de la vie. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019id\u00e9alisation de la parentalit\u00e9 est extr\u00e9miste dans le temple moderne de la f\u00e9condit\u00e9, et, de l\u2019autre, la destructivit\u00e9 et les d\u00e9sillusions y sont redoutables. La clinique de l\u2019origine confronte peu ou prou \u00e0 la passion du tragique. Cette passion en pr\u00e9sence amplifie spectaculairement la comm\u00e9moration des conflits oedipiens et, surtout, archa\u00efques. Dans ces conditions, il n\u2019est pas \u00e9tonnant que la passion de la haine inconsciente du foetus (Sirol, 1997, 1998&nbsp;; Soul\u00e9 1999) puis du b\u00e9b\u00e9 (Winnicott, 1947) y soit aussi banale que sa d\u00e9n\u00e9gation et, parfois, son d\u00e9ni chez les parents comme chez les soignants. \u201cLa haine, pr\u00e9c\u00e8de l\u2019amour mais sans doute n\u2019y a-t-il d\u2019amour que parce qu\u2019il y a haine, aux origines m\u00eames du sujet\u201d \u00e9crit Roger Dorey (1986). Et, c\u2019est bien en ce sens qu\u2019on a pu parler justement de \u201chaine n\u00e9cessaire\u201d (Jeammet, 1989) en tant qu\u2019elle est l\u2019objet, dans le meilleur des cas, d\u2019un apprivoisement oedipien o\u00f9 <em>haine et amour seront progressivement li\u00e9s<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec cette esquisse, j\u2019ai tent\u00e9 de sugg\u00e9rer combien la p\u00e9riode p\u00e9rinatale vient mettre singuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les forces de vie et de mort chez tous les acteurs en pr\u00e9sence. La passion archa\u00efque de la haine et de l\u2019amour non li\u00e9s y est -souvent monstrueusement- omnipr\u00e9sente dans les cris, les crises et les chuchotements du quotidien. Dans son texte <em>Passions et destins des passions<\/em>, Andr\u00e9 Green (1980) a bien montr\u00e9 le bannissement de la passion dans l\u2019analyse de la n\u00e9vrose chez Freud lui-m\u00eame. En p\u00e9rinatalit\u00e9, \u00e9carter cette passion serait ni plus ni moins qu\u2019<em>un \u00e9vitement de l\u2019essentiel<\/em>. D\u00e9crire cette passion comme le signe distinctif des sujets psychopathologiques serait tout aussi erron\u00e9e. Cette d\u00e9mesure primitive tragique, cette \u201cfolie originelle\u201d cette \u201cfolie priv\u00e9e\u201d est en effet consubstantielle au devenir m\u00e8re, au devenir p\u00e8re, au na\u00eetre humain et, probablement, \u00e0 l\u2019\u00eatre soignant durant cette p\u00e9riode. <em>Le d\u00e9fi majeur en p\u00e9rinatalit\u00e9 est d\u2019accueillir et de contenir cette passion sans en \u00e9teindre, en passiver, la flamme cr\u00e9atrice<\/em>. Et la r\u00e9sonance permanente entre le B\u00e9b\u00e9 et l\u2019Adolescent entretenue dans ce colloque, permet de sugg\u00e9rer ais\u00e9ment la r\u00e9p\u00e9tition de cet enjeu, un peu plus tard, entre adultes et adolescents.<\/p>\n\n\n\n<p>Au final, face \u00e0 la passion de la haine, je recommande l\u2019option Spinoziste&nbsp;: l\u2019homme \u201cn\u00e9cessairement toujours soumis aux passions\u201d ne pourra s\u2019en lib\u00e9rer d\u2019une qu\u2019au profit d\u2019une autre, plus forte. Le seul antidote efficace \u00e0 la passion de la haine&nbsp;?\u2026 une autre passion, bien s\u00fbr&nbsp;! Mais laquelle, me direz-vous&nbsp;? Pour ma part, la passion pour la clinique psychanalytique de la passion p\u00e9rinatale me para\u00eet une valeur s\u00fbre&nbsp;!<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10177?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Service de Maternit\u00e9. 18h. En fin d\u2019un apr\u00e8s-midi de consultations, je re\u00e7ois Madame C., une jeune femme que je n\u2019ai jamais vue. Je sais une seule chose&nbsp;: une gyn\u00e9cologue-obst\u00e9tricienne de l\u2019\u00e9quipe me l\u2019adresse dans le cadre d\u2019un suivi d\u2019infertilit\u00e9. 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