{"id":10174,"date":"2021-08-22T07:31:29","date_gmt":"2021-08-22T05:31:29","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/sexualite-dhier-et-daujourdhui-2\/"},"modified":"2021-09-19T23:07:49","modified_gmt":"2021-09-19T21:07:49","slug":"sexualite-dhier-et-daujourdhui","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/sexualite-dhier-et-daujourdhui\/","title":{"rendered":"Sexualit\u00e9 d&rsquo;hier et d&rsquo;aujourd&rsquo;hui"},"content":{"rendered":"\n<p>S\u00e9duction g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e&nbsp;? L\u2019intitul\u00e9 de ce moment du colloque fait explicitement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Jean Laplanche. La mort de celui-ci au mois de juin dernier transforme cette r\u00e9f\u00e9rence en un in\u00e9vitable hommage. Tout en conservant le fil initialement pr\u00e9vu de mon propos, je vais m\u2019efforcer de poursuivre avec lui un dialogue dont les d\u00e9buts remontent aux ann\u00e9es 80. Le moment culminant de mon dialogue avec Jean Laplanche a consist\u00e9 en une r\u00e9flexion sur la sexualit\u00e9 f\u00e9minine qui m\u2019a conduit \u00e0 formuler une hypoth\u00e8se, celle d\u2019une f\u00e9minit\u00e9 primitive qui serait comme la premi\u00e8re transcription, premi\u00e8re traduction de la position passive originaire de l\u2019enfant vis-\u00e0-vis des intrusions de l\u2019inconscient adulte, un inconscient qui m\u00eale les gestes de sexe et d\u2019amour aux gestes de soins. Mon propos aujourd\u2019hui concernera de fa\u00e7on privil\u00e9gi\u00e9e la sexualit\u00e9 des hommes et la lecture renouvel\u00e9e qu\u2019en permettent les changements culturels et l\u2019exp\u00e9rience psychanalytique actuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Charles, un jeune homme pas tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 de l\u2019adolescence, fait ce constat&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce serait quand m\u00eame plus facile si, de temps en temps, elles disaient&nbsp;: Oh non&nbsp;! Oh non\u2026&nbsp;\u00bb. Elles disaient \u00ab&nbsp;Non&nbsp;\u00bb, elles disent \u00ab&nbsp;Oui&nbsp;\u00bb, quand elles ne devancent pas l\u2019appel et formulent le premier mot\u2026 Dans ces cas-l\u00e0, ajoute Charles, \u00ab&nbsp;on se dit qu\u2019il va falloir assurer sur l\u2019\u00e9rection&nbsp;\u00bb. Charles r\u00e9sume en quelques mots, dans un m\u00e9lange d\u2019humour et d\u2019inqui\u00e9tude, la nouvelle position sexuelle faite \u00e0 l\u2019homme par les bouleversements de l\u2019\u00e9poque. Les femmes ne sont plus ce qu\u2019elles \u00e9taient, le temps o\u00f9 elles d\u00e9couvraient l\u2019\u00e9rection masculine lors de la nuit de noces a aujourd\u2019hui des airs de pr\u00e9histoire, quand bien m\u00eame ce temps, celui des h\u00e9ro\u00efnes de George Sand, n\u2019a gu\u00e8re plus d\u2019un si\u00e8cle. \u00c0 l\u2019heure de la parit\u00e9 entre les sexes, la domination masculine a perdu de sa tranquillit\u00e9, le machisme est en berne. Lucien, un homme d\u2019une autre \u00e9poque malgr\u00e9 sa tout juste trentaine, peut encore claironner&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il y a deux sexes, les hommes et les secr\u00e9taires&nbsp;\u00bb, mais la nostalgie qui perce sous l\u2019humour cynique de son propos \u00e9voque plus un <em>Eden<\/em> perdu qu\u2019un empire assur\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire de la sexualit\u00e9 est une histoire discontinue, impossible de la raconter selon une ligne de progr\u00e8s qui irait de la plus implacable des r\u00e9pressions \u00e0 la plus compl\u00e8te des \u00e9mancipations. La \u00ab&nbsp;lib\u00e9ration sexuelle&nbsp;\u00bb qui a caract\u00e9ris\u00e9 le XX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales est incompr\u00e9hensible sans la r\u00e9f\u00e9rence au XIX<sup>\u00e8me<\/sup>, un si\u00e8cle particuli\u00e8rement hygi\u00e9niste, passionn\u00e9 par la r\u00e9pression de la masturbation, mais lui-m\u00eame r\u00e9actif \u00e0 un XVIII<sup>\u00e8me<\/sup> r\u00e9volutionnaire, \u00e9clair\u00e9 et libertin, qui, \u00e0 l\u2019image du <em>Suppl\u00e9ment au Voyage de Bougainville<\/em> (Diderot), r\u00eavait de la sexualit\u00e9 sans entraves du \u00ab&nbsp;bon sauvage&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Largement amorc\u00e9e dans l\u2019entre-deux guerres, la \u00ab&nbsp;lib\u00e9ration sexuelle&nbsp;\u00bb conna\u00eet \u00e0 partir des ann\u00e9es 60 une brutale acc\u00e9l\u00e9ration. Elle concerne in\u00e9vitablement les deux sexes, la sexualit\u00e9 est leur <em>rapport<\/em>, mais elle touche d\u2019abord les femmes. Quelles que soient les \u00e9poques &#8211; et les cultures -, aussi r\u00e9pressives soient-elles, les hommes ont toujours b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une libert\u00e9 inversement proportionnelle au contr\u00f4le dont les femmes faisaient l\u2019objet&nbsp;; d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019ordre conjugal et frigide, de l\u2019autre la chaleur sensuelle du bordel. Mais les temps changent et la contraception a offert aux femmes la possibilit\u00e9 de ne plus se confondre avec les m\u00e8res, de distinguer d\u00e9sir sexuel et d\u00e9sir d\u2019enfant. S\u2019il fallait retenir un seul indice de l\u2019ordre nouveau, la d\u00e9su\u00e9tude dans laquelle est tomb\u00e9 le tabou de la virginit\u00e9 en quelques d\u00e9cennies mesure la profondeur du bouleversement. \u00c0 noter que ce qui concerne d\u2019abord les soci\u00e9t\u00e9s occidentales n\u2019\u00e9pargne pas, \u00e0 l\u2019heure de la mondialisation, les cultures les plus intransigeantes, par exemple au Maghreb, o\u00f9 le conflit entre la libert\u00e9 naissante des femmes et la pesanteur de la tradition a engendr\u00e9 une nouvelle sp\u00e9cialit\u00e9 m\u00e9dicale&nbsp;: la r\u00e9paration de l\u2019hymen pour rendre \u00e0 la nuit de noces toute son \u00ab&nbsp;innocence&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les mots \u00e9voqu\u00e9s de Charles ou de Lucien donnent clairement \u00e0 entendre que la libert\u00e9 conquise des <em>unes<\/em> ne cr\u00e9e pas sym\u00e9triquement des hommes d\u2019autant plus libres. Ce que la sexualit\u00e9 masculine a perdu en triomphe (avec ou sans gloire), elle l\u2019a gagn\u00e9 en incertitude et en questions\u2026 elle est, de ce fait, (re)devenue int\u00e9ressante. D\u2019autant plus que ladite \u00ab&nbsp;lib\u00e9ration&nbsp;\u00bb ne s\u2019est pas content\u00e9e de lib\u00e9rer la f\u00e9minit\u00e9 des femmes, la f\u00e9minit\u00e9 des hommes en a aussi profit\u00e9. La vague \u00e9mancipatrice la plus r\u00e9cente a concern\u00e9 le <em>choix<\/em> sexuel, la libert\u00e9 de s\u2019orienter selon le d\u00e9sir pour l\u2019autre sexe ou le m\u00eame (<em>homos<\/em>). L\u00e0 aussi, les choses sont all\u00e9es tr\u00e8s vite, \u00e0 l\u2019image de ces jeunes homosexuels gar\u00e7ons ou filles de Madrid qui s\u2019embrassent goul\u00fbment Puerta del sol, \u00e0 l\u2019endroit m\u00eame o\u00f9 r\u00e9gnait hier encore l\u2019\u00e9troitesse de l\u2019ordre franquiste et catholique, version <em>Opus Dei<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Une histoire des sciences, quelle que soit la science concern\u00e9e, est toujours l\u2019histoire d\u2019un savoir progressivement constitu\u00e9, contre l\u2019erreur, contre l\u2019inconnu&nbsp;; une histoire de l\u2019invention. La sexualit\u00e9 a-t-elle jamais <em>invent\u00e9<\/em> quelque chose&nbsp;? Quel geste, quelle pratique d\u2019aujourd\u2019hui aurait \u00e9t\u00e9 ignor\u00e9s de nos lointains anc\u00eatres&nbsp;? A-t-on jamais d\u00e9couvert une \u00ab&nbsp;position&nbsp;\u00bb parfaitement in\u00e9dite&nbsp;? Aussi loin que remontent les archives, quelques mill\u00e9naires &#8211; peintures pal\u00e9olithiques, poteries grecques, am\u00e9rindiennes ou de la vall\u00e9e de l\u2019Indus, fresques romaines\u2026- l\u2019impression est plut\u00f4t celle d\u2019un \u00ab&nbsp;savoir&nbsp;\u00bb de toujours. Une histoire de la sexualit\u00e9 est \u00e9videmment possible, elle est d\u2019ailleurs largement \u00e9crite<sup>1<\/sup>, mais elle concerne les repr\u00e9sentations de l\u2019acte plus que l\u2019acte lui-m\u00eame. La p\u00e9n\u00e9tration de l\u2019adolescent passif, <em>\u00e9rom\u00e8ne<\/em>, par l\u2019adulte actif, <em>\u00e9raste<\/em>, est un passage oblig\u00e9 de la transmission de la virilit\u00e9 dans la Sparte antique et guerri\u00e8re, c\u2019est le pire des \u00ab&nbsp;p\u00e9ch\u00e9s contre l\u2019esp\u00e8ce&nbsp;\u00bb pour Thomas d\u2019Aquin. Le bonheur des uns fait l\u2019horreur des autres. La ligne de partage entre le permis (voire l\u2019obligatoire, tel le <em>devoir<\/em> conjugal) et l\u2019interdit est particuli\u00e8rement variable dans l\u2019espace des cultures et \u00e9volutive dans le temps de leur histoire, elle d\u00e9fie toute \u00ab&nbsp;nature&nbsp;\u00bb, mais cette ligne ne fait jamais d\u00e9faut. Nulle soci\u00e9t\u00e9 pass\u00e9e ou pr\u00e9sente qui ne soumette la vie sexuelle \u00e0 r\u00e9gulation. Notre actualit\u00e9 n\u2019y \u00e9chappe pas, l\u2019envahissant \u00ab&nbsp;tout est possible tout est permis&nbsp;\u00bb qui r\u00e9gule la vie sexuelle contemporaine trouve sa limite dans la passion p\u00e9dophile&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tout\u2026 sauf l\u2019enfant&nbsp;\u00bb &#8211; \u00ab&nbsp;passion&nbsp;\u00bb, parce que l\u2019opprobre n\u2019a d\u2019\u00e9gal que la fascination. Quand l\u2019usage sexuel de l\u2019enfant a laiss\u00e9 indiff\u00e9rent bien des cultures, bien des \u00e9poques.<\/p>\n\n\n\n<p>La psychanalyse est n\u00e9e \u00e0 une \u00e9poque, la fin du XIX<sup>\u00e8me<\/sup>, qui multipliait les hyst\u00e9ries, notamment en opposant aux adolescents des deux sexes un violent rejet de la masturbation (promesse de folie ou de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence), et aux femmes un \u00ab&nbsp;Non&nbsp;!&nbsp;\u00bb couvrant leur vie sexuelle tout enti\u00e8re, pens\u00e9e comprise &#8211; \u00ab&nbsp;Elles n\u2019avouent pas leur sens, \u00e9crit Flaubert. Elles prennent leur cul pour leur c\u0153ur&nbsp;\u00bb. L\u2019heure est inversement \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation d\u2019un \u00ab&nbsp;Oui&nbsp;!&nbsp;\u00bb qui d\u00e9place les lignes de la \u00ab&nbsp;pathologie&nbsp;\u00bb ordinaire&nbsp;: l\u2019adolescent(e) de 16 ans qui n\u2019a pas encore connu sa premi\u00e8re relation sexuelle a d\u00e9j\u00e0 pris du retard, l\u2019homme ou la femme qui ne fait l\u2019amour qu\u2019une fois par semaine souffre de paup\u00e9risation, celui ou celle qui ne parvient pas \u00e0 l\u2019orgasme est bon pour le sexologue, quant au nombre des partenaires au fil d\u2019une vie, on est pri\u00e9 de ne plus compter. Que reste-t-il de <em>refoul\u00e9<\/em> apr\u00e8s un tel r\u00e9gime&nbsp;? Certainement pas les m\u00eames repr\u00e9sentations&nbsp;: Freud serait bien \u00e9tonn\u00e9 d\u2019entendre les analysants du moment, hommes ou femmes, \u00e9voquer leur masturbation sur le ton de la conversation. Qui songerait aujourd\u2019hui \u00e0 qualifier la fellation d\u2019\u00ab&nbsp;horrible perversion&nbsp;\u00bb&nbsp;? Jusqu\u2019\u00e0 la sodomie elle-m\u00eame, raval\u00e9e au rang des pratiques communes, qui a perdu son odeur de soufre. Les temps sexuels ont chang\u00e9, les discours sur les divans aussi. Sauf que\u2026 la r\u00e9manence, l\u2019insistance de quelques mots de toujours, comme fiasco, \u00e9jaculation pr\u00e9coce ou \u00ab&nbsp;bander mou&nbsp;\u00bb, viennent s\u00e9rieusement nuancer l\u2019h\u00e9donisme de rigueur. La \u00ab&nbsp;lib\u00e9ration sexuelle&nbsp;\u00bb a boulevers\u00e9 le comportement et les pratiques des hommes et des femmes, elle a laiss\u00e9 intact le <em>conflit psychique<\/em> et sa cohorte de sympt\u00f4mes et d\u2019inhibitions. La sexualit\u00e9 ne serait que pratique et technique, il suffirait d\u2019apprendre par c\u0153ur le <em>K\u00e2ma S\u00fbtra<\/em>. Mais elle est aussi, et <em>d\u2019abord<\/em>, psychique. Et l\u00e0 tout se complique. La \u00ab&nbsp;lib\u00e9ration sexuelle&nbsp;\u00bb est la confirmation paradoxale du constat psychanalytique qu\u2019il n\u2019y a pas de traitement social ou politique de la question sexuelle, en tout cas de la part toujours inacceptable de celle-ci. La libert\u00e9 sociale est r\u00e9jouissante, la libert\u00e9 psychique est angoissante. La psychanalyse soutient avec une tranquille pr\u00e9tention qui en agace plus d\u2019un le caract\u00e8re <em>a-temporel<\/em> des processus inconscients. Ce qui ne signifie en aucune mani\u00e8re une indiff\u00e9rence \u00e0 l\u2019air du temps&nbsp;: l\u2019inconscient proc\u00e8de vis-\u00e0-vis du contexte historique et culturel comme le r\u00eave vis-\u00e0-vis du jour qui le pr\u00e9c\u00e8de, il y puise les mat\u00e9riaux \u00e0 partir desquels il construit sa propre r\u00e9alit\u00e9, mais celle-ci n\u2019est jamais \u00e0 la simple image de ce que le monde propose. La psychanalyse navigue entre deux \u00e9cueils, le premier d\u2019\u00e9lever l\u2019<em>Inconscient<\/em> au niveau d\u2019une transcendance ignorante des variations sociales&nbsp;; le second de ramener la <em>r\u00e9alit\u00e9 psychique<\/em> au simple enregistrement du monde environnant. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 un universalisme abstrait qui se condamne \u00e0 d\u00e9nier les diff\u00e9rences culturelles et les remaniements historiques&nbsp;; de l\u2019autre un empirisme \u00e9parpill\u00e9, devenu aveugle aux constantes.<\/p>\n\n\n\n<p>A-t-on besoin d\u2019\u00eatre psychanalyste pour \u00eatre convaincu que fiasco et \u00e9jaculation pr\u00e9coce (et c\u00f4t\u00e9 femme, la frigidit\u00e9), \u00e0 l\u2019heure du nouvel imp\u00e9ratif qui r\u00e9git nos vies sexuelles&nbsp;: \u00ab&nbsp;Jouir sans entraves&nbsp;!&nbsp;\u00bb, que ces deux d\u00e9faillances n\u2019ont rien c\u00e9d\u00e9 de leur fr\u00e9quence&nbsp;? Ces sympt\u00f4mes en eux-m\u00eames n\u2019expliquent rien, ils ont par contre le m\u00e9rite de dire le <em>toujours<\/em> derri\u00e8re le <em>maintenant<\/em>. L\u2019exemple de la \u00ab&nbsp;domination masculine&nbsp;\u00bb est \u00e0 cet \u00e9gard remarquable. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 la parit\u00e9 \u00e9crit la loi, elle est devenue politiquement incorrecte, en attendant de devenir socialement obsol\u00e8te(?). Elle est aussi condamnable, c\u2019est d\u2019abord elle que vise la loi sur le harc\u00e8lement sexuel. La libido des hommes aurait-elle embo\u00eet\u00e9 le pas pour enfin cesser d\u2019\u00eatre <em>dominandi<\/em>&nbsp;? Le fantasme du rabaissement de la femme aurait-il rejoint le cabinet des curiosit\u00e9s&nbsp;? Il n\u2019a en tout cas pas d\u00e9sert\u00e9 celui du psychanalyste qui s\u2019en fait r\u00e9guli\u00e8rement l\u2019\u00e9cho. Il est impossible de confondre en une seule la temporalit\u00e9 \u00e0 laquelle sont soumises les repr\u00e9sentations sociales de la sexualit\u00e9 (masculine) et celle, pour le moins plus immobile, de ses racines les plus enfouies. Pour simplement l\u2019imager&nbsp;: on peut \u00eatre un homme fervent d\u00e9fenseur et militant des droits de La Femme et ne parvenir \u00e0 \u00e9jaculer que si sa femme est en \u00ab&nbsp;levrette&nbsp;\u00bb. Le propos de Sade n\u2019a pas pris une ride&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il n\u2019est d\u2019homme qui ne veuille \u00eatre un despote quand il bande.&nbsp;\u00bb L\u2019inconscient fait de la r\u00e9sistance, il est politiquement incorrect.<\/p>\n\n\n\n<p>Les variations culturelles et historiques concernant la vie amoureuse et la sexualit\u00e9 sont consid\u00e9rables, elles engagent la repr\u00e9sentation qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 se fait de l\u2019homme, de la femme, de l\u2019enfant et de leurs rapports. Mais ce qui ne change pas, c\u2019est ce que Jean Laplanche a nomm\u00e9 \u00ab&nbsp;situation anthropologique fondamentale&nbsp;\u00bb, la r\u00e9union asym\u00e9trique d\u2019un adulte (d\u2019une m\u00e8re) dot\u00e9 d\u2019une sexualit\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame inconscient, et d\u2019un <em>infans<\/em> enti\u00e8rement tendu vers la satisfaction de ses besoins \u00e9l\u00e9mentaires (faim, soif, chaleur, tendresse\u2026). Le b\u00e9b\u00e9 cherche le lait, lui arrive un sein \u00e9rotique autant que nourricier. Le d\u00e9s\u00e9quilibre inh\u00e9rent \u00e0 la sexualit\u00e9 humaine, qui la laisse toujours plus ou moins insatisfaite, doit sans doute beaucoup \u00e0 ce malentendu originaire. Cette psychogen\u00e8se de la sexualit\u00e9, le privil\u00e8ge qu\u2019elle accorde \u00e0 la source exog\u00e8ne, l\u2019inconscient de l\u2019adulte, reste \u00e9videmment largement obscure&nbsp;; le d\u00e9tail de ce qui se transmet n\u2019est pas saisissable, l\u00e0 encore on ne peut qu\u2019en faire l\u2019hypoth\u00e8se. Parce que la pathologie <em>exag\u00e8re<\/em>, elle est un lieu privil\u00e9gi\u00e9 pour en saisir plus s\u00fbrement quelque chose. Je me souviens de ce gar\u00e7on pr\u00e9-pub\u00e8re, fortement perturb\u00e9, dont la m\u00e8re \u00e9voquait lors de nos entretiens, son intense plaisir de l\u2019allaitement, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019orgasme, et qui donnait clairement \u00e0 entendre que c\u2019est ce qui avait le plus fortement motiv\u00e9 la r\u00e9p\u00e9tition de ses grossesses. Que ressent le b\u00e9b\u00e9 au sein pendant que sa m\u00e8re jouit&nbsp;? Impossible de le savoir pr\u00e9cis\u00e9ment, il n\u2019est quand m\u00eame gu\u00e8re douteux qu\u2019un tel orage provoque quelques d\u00e9g\u00e2ts et laisse une empreinte durable. Au-del\u00e0 de cet exemple peu ordinaire, il faut cependant supposer que ce qui parvient \u00e0 l\u2019enfant de la sexualit\u00e9 inconsciente adulte est de toute fa\u00e7on toujours <em>trop<\/em>&nbsp;; trop parce que le petit d\u2019homme ne dispose pas alors des moyens somatiques et psychiques pour traiter une telle source d\u2019excitation. Ce qui ne change pas non plus, c\u2019est le caract\u00e8re d\u00e9terminant, <em>fondateur<\/em>, pour la vie future de ces premi\u00e8res passions. \u00c0 l\u2019aune de l\u2019individu, l\u2019\u00e9quation entre l\u2019inconscient et ce pr\u00e9sent continu\u00e9 qu\u2019est l\u2019infantile est toujours aussi parfaite. L\u2019orientation sexuelle est maintenant ouverte, socialement lib\u00e9r\u00e9e, mais sa d\u00e9termination inconsciente, ins\u00e9parable des amours premi\u00e8res, n\u2019a pas pris une ride, y compris quand pr\u00e9vaut la bisexualit\u00e9 et son apparente ind\u00e9termination. Les enfances d\u2019aujourd\u2019hui ne sont plus les enfances d\u2019hier, mais la fa\u00e7on dont elles impriment leur marque sur les vies affectives et sexuelles est demeur\u00e9e inchang\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour illustrer mon propos, j\u2019ai choisi deux dimensions de la vie sexuelle, l\u2019une, le rabaissement de la femme, penche sensiblement du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019immuable, l\u2019autre, les homosexualit\u00e9s, est devenue le th\u00e9\u00e2tre de changements remarquables. La clinique psychanalytique de l\u2019adulte est le lieu o\u00f9 s\u2019exprime le plus fortement le fantasme du rabaissement, mais l\u2019univers de l\u2019adolescence s\u2019en fait d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e9cho. Dernier t\u00e9moignage en date, celui d\u2019une ado qui r\u00e9sume ainsi la situation de drague&nbsp;: souvent abord\u00e9e dans la rue ou le train par un gar\u00e7on ou plusieurs, \u00ab&nbsp;il y a deux solutions, dit-elle&nbsp;; ou je passe sans me retourner et je me fais traiter de pute, ou je dis un mot et fais un sourire et ils pensent que je suis une salope.&nbsp;\u00bb La rencontre crue et brutale avec la sexualit\u00e9 <em>via<\/em> la pornographie n\u2019a \u00e9videmment rien arrang\u00e9. Il n\u2019y a pas si longtemps encore l\u2019adolescent en \u00e9tait r\u00e9duit aux pages sous-v\u00eatements du catalogue de la <em>Redoute<\/em> &#8211; Rapha\u00ebl, un homme dans la quarantaine, se souvient que ses masturbations se terminaient en trouant d\u2019une m\u00eame pouss\u00e9e la culotte et la page. Internet impose sans d\u00e9tour les images d\u2019une sexualit\u00e9 sans limites. Loin de faciliter l\u2019initiation, cette imm\u00e9diatet\u00e9 du plaisir et de la satisfaction court-circuite le fantasme, porte atteinte \u00e0 l\u2019imaginaire et contribue bien s\u00fbr d\u2019autant \u00e0 l\u2019identification de la fille \u00e0 la pute. Raoul, un adolescent d\u2019aujourd\u2019hui, affirme sur un ton tranquillement convaincu, comme si sa religion \u00e9tait faite&nbsp;: \u00ab&nbsp;Elles ne demandent qu\u2019\u00e0 sucer et \u00e0 se faire d\u00e9foncer.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le texte de Freud de 1912 sur cette figure particuli\u00e8re de la sexualit\u00e9 masculine&nbsp;: <em>Du rabaissement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 de la vie amoureuse<\/em><sup>2<\/sup>, ce texte est devenu un classique&nbsp;\u00bb, notamment parce qu\u2019il cherche \u00e0 d\u00e9finir une position g\u00e9n\u00e9rique propre \u00e0 la sexualit\u00e9 des hommes&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u00e0 o\u00f9 ils aiment ils ne d\u00e9sirent pas, l\u00e0 o\u00f9 ils d\u00e9sirent ils ne peuvent aimer.&nbsp;\u00bb Pauvres hommes, d\u00e9cid\u00e9ment r\u00e9duits \u00e0 conduire leur vie sexuelle au rythme d\u2019une logique tristement binaire&nbsp;: \u00e0 l\u2019une la tendresse, aux autres la sensualit\u00e9. Le romancier ne raconte pas autre chose, \u00e0 l\u2019image de Kundera et de son h\u00e9ros Tomas, dans <em>L\u2019insoutenable l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019\u00eatre<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Coucher avec une femme et dormir avec elle, voil\u00e0 deux passions non seulement diff\u00e9rentes mais presque contradictoires. L\u2019amour ne se manifeste pas par le d\u00e9sir de faire l\u2019amour (ce d\u00e9sir s\u2019applique \u00e0 une innombrable multitude de femmes) mais par le d\u00e9sir du sommeil partag\u00e9 (ce d\u00e9sir-l\u00e0 ne concerne qu\u2019une seule femme).&nbsp;\u00bb Et le patient d\u2019aujourd\u2019hui, Alexis, le dit \u00e0 sa mani\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;Chienne au lit, pas chienne dans la vie&nbsp;!&nbsp;\u00bb Alexis a le sens des formules. Celle-ci gouverne sa vie sexuelle et amoureuse, avec les unes, amantes d\u2019un soir ou de quelques mois, il s\u2019accorde une sexualit\u00e9 brutale, dans les mots et les pens\u00e9es, sinon dans les gestes&nbsp;; avec l\u2019autre, sa femme, la contrainte par corps est r\u00e9duite au minimum conjugal. Freud en est convaincu, faire co\u00efncider \u00e0 l\u2019endroit d\u2019une m\u00eame femme \u00ab&nbsp;la plus haute estimation psychique&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;le plus haut degr\u00e9 de l\u2019\u00e9tat amoureux sensuel&nbsp;\u00bb est un exploit, sinon hors de port\u00e9e, en tout cas rarement r\u00e9alis\u00e9 par \u00ab&nbsp;l\u2019homme de la culture&nbsp;\u00bb. La solution la plus ordinaire consiste donc \u00e0 diviser, \u00e0 cliver ce que l\u2019on ne supporte pas de voir r\u00e9uni. Avec l\u2019une, la \u00ab&nbsp;tr\u00e8s ch\u00e8re&nbsp;\u00bb, l\u2019activit\u00e9 sexuelle est \u00ab&nbsp;capricieuse, facile \u00e0 perturber, souvent incorrecte dans son ex\u00e9cution, pauvre en jouissance&nbsp;\u00bb. Sinistre programme de la vie maritale\u2026 Avec l\u2019autre, la <em>Nana<\/em>, \u00ab&nbsp;la sensualit\u00e9 peut s\u2019exprimer librement, aboutissant \u00e0 des performances sexuelles significatives et \u00e0 un plaisir \u00e9lev\u00e9.&nbsp;\u00bb. Mais \u00e0 quel prix, celui d\u2019un \u00ab&nbsp;rabaissement psychique&nbsp;\u00bb, seul \u00e0 permettre \u00ab&nbsp;une vie amoureuse peu raffin\u00e9e&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Jules est fr\u00e8re d\u2019Alexis, lui aussi c\u00e8de volontiers au rabaissement, mais en for\u00e7ant sur les extr\u00eames. Sa mani\u00e8re est au fond tr\u00e8s chr\u00e9tienne, celle qui invente d\u2019un c\u00f4t\u00e9 la Vierge Marie et de l\u2019autre accentue la sexualisation du p\u00e9ch\u00e9 originel et assimile la femme (\u00ab&nbsp;la porte du Diable&nbsp;\u00bb) \u00e0 la chute. Ce qui \u00e9tait vrai hier &#8211; Freud souligne le lien entre la naissance de l\u2019asc\u00e9tisme chr\u00e9tien et la d\u00e9cadence de l\u2019Empire romain &#8211; l\u2019est pour les religions d\u2019aujourd\u2019hui, nul doute que la mont\u00e9e des int\u00e9grismes dans les pays musulmans profite au maximum de la diffusion de la pornographie sur Internet. C\u2019est un m\u00eame homme qui voile sa femme le jour et s\u2019agite en regardant \u00ab&nbsp;Chiennes en chaleur&nbsp;\u00bb la nuit. Nulle religiosit\u00e9 chez Jules, mais un fort penchant \u00e0 l\u2019id\u00e9alisation. Plus la femme lui para\u00eet \u00ab&nbsp;inaccessible&nbsp;\u00bb, moins il s\u2019accorde de chance \u00e0 pouvoir la conqu\u00e9rir, plus elle a de prix \u00e0 ses yeux. L\u2019entreprise peut mobiliser tout son temps, il ne s\u2019\u00e9pargne aucun effort, parfois pour triompher, d\u2019autres fois pour \u00e9chouer. \u00c0 l\u2019inverse, les femmes qui \u00ab&nbsp;pr\u00e9sentent leur croupe d\u00e8s le premier verre&nbsp;\u00bb n\u2019ont droit qu\u2019\u00e0 son m\u00e9pris et entra\u00eenent son d\u00e9sint\u00e9r\u00eat imm\u00e9diat.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019aporie d\u2019un d\u00e9sir ainsi construit et du fantasme qui le sous-tend, c\u2019est qu\u2019une femme \u00ab&nbsp;inaccessible&nbsp;\u00bb une fois conquise perd par la m\u00eame occasion sa qualit\u00e9 premi\u00e8re, celle qui fait sa s\u00e9duction, et se trouve rapidement menac\u00e9e de descendre dans l\u2019autre cat\u00e9gorie. Un jour Madone, le lendemain (apr\u00e8s la nuit) putain. \u00ab&nbsp;Les femmes ne gagnent pas \u00e0 \u00eatre connues&nbsp;\u00bb, on croirait la formule de Jules sortie du <em>Livre des Rois<\/em>. Inversement, celle qui \u00e9chappe et demeure hors de port\u00e9e, conserve intacte son aura, et se rapproche de Celle, premi\u00e8re d\u2019entre toutes les femmes, dont l\u2019amour fera toujours d\u00e9faut et qui manque \u00e0 jamais. Freud n\u2019a gu\u00e8re de peine \u00e0 montrer que derri\u00e8re cette division\/exclusion des partenaires de la vie amoureuse et sexuelle se cache (mal) le Premier de tous les amours et le clivage dont il est l\u2019objet sur la sc\u00e8ne inconsciente du fantasme&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>La Maman et la Putain<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>3<\/sup>. Pour entendre le mot \u00ab&nbsp;putain&nbsp;\u00bb, il faut le dissocier de l\u2019image v\u00e9nale. La putain du fantasme est une femme dont on se croyait le seul aim\u00e9, au moins le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019on d\u00e9couvre qu\u2019elle partage la couche d\u2019un autre homme (le p\u00e8re)\u2026 tous les soirs, dans la chambre d\u2019\u00e0-c\u00f4t\u00e9. Le fantasme de sc\u00e8ne primitive, dont celui du rabaissement est d\u00e9riv\u00e9, aggrave encore le contentieux, qui rappelle \u00e0 tout un chacun qu\u2019il est n\u00e9 d\u2019une trahison maternelle, une <em>nuit sexuelle<\/em><sup>4<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Jules parcourt le chemin qui m\u00e8ne de l\u2019id\u00e9alisation au rabaissement avec une particuli\u00e8re c\u00e9l\u00e9rit\u00e9, le temps qu\u2019il faut pour regarder tour \u00e0 tour l\u2019avers et le revers de la m\u00eame m\u00e9daille. Rabaissement\u2026 Le mot \u00e9voque une d\u00e9pr\u00e9ciation de la valeur, un ravalement, mais il faut aussi l\u2019entendre au sens propre&nbsp;: le rabaissement c\u2019est en \u00ab&nbsp;bas&nbsp;\u00bb. Le fantasme sous-jacent, avilir l\u2019ancienne idole, n\u2019est jamais aussi accompli que lorsque la femme se courbe, que sa position la bestialise, et que l\u2019orifice p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 demeure incertain, vagin ou anus. La sodomie, si biblique, a une puissance de souillure que le co\u00eft n\u2019a pas. La force imaginaire du mot \u00ab&nbsp;salope&nbsp;\u00bb, \u00e9ventuellement sollicit\u00e9 pendant l\u2019acte, lui doit beaucoup. Le mot \u00ab&nbsp;putain&nbsp;\u00bb, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 du latin <em>putidus<\/em> (puant, pourri, sale), puise \u00e0 la m\u00eame source. Les voies du fantasme sont, sinon imp\u00e9n\u00e9trables, en tout cas ennemies de la ligne droite. Romain revient de loin, notamment d\u2019une d\u00e9pendance aux plus lourdes addictions. L\u2019un des rem\u00e8des par lui invent\u00e9 pour sortir de l\u2019orni\u00e8re concerne les modalit\u00e9s particuli\u00e8res de sa vie sexuelle. Il pratique le rabaissement \u00e0 l\u2019envers. Son activit\u00e9 se d\u00e9roule pour l\u2019essentiel en compagnie de prostitu\u00e9es, mais pas n\u2019importe lesquelles. La seule putain qui l\u2019int\u00e9resse est celle capable de jouer \u00e0 la \u00ab&nbsp;maman&nbsp;\u00bb, le prendre chaleureusement dans ses bras, le cajoler, le bisouter, lui \u00ab&nbsp;titiller&nbsp;\u00bb le p\u00e9nis\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>La figure du \u00ab&nbsp;rabaissement&nbsp;\u00bb a le m\u00e9rite de souligner le hiatus entre le mouvement de l\u2019histoire, les transformations sociales, les d\u00e9placements culturels et l\u2019a-temporalit\u00e9 de l\u2019inconscient. Peut-\u00eatre y a-t-il aujourd\u2019hui davantage d\u2019hommes capables de \u00ab&nbsp;sauter et d\u2019adorer&nbsp;\u00bb une m\u00eame femme, la leur, m\u00eame si la statistique est difficile \u00e0 \u00e9tablir. Parce que les mots du sexe, y compris les plus crus, se sont install\u00e9s dans la langue commune, il est aujourd\u2019hui possible \u00e0 certains, comme \u00e0 James Joyce hier, d\u2019\u00e9crire \u00e0 leur femme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ma douce petite pute Nora.&nbsp;\u00bb Mais le changement des comportements sexuels n\u2019est en rien l\u2019assurance d\u2019une modification du fantasme lui-m\u00eame, il signe seulement (et c\u2019est beaucoup) la capacit\u00e9 d\u2019en jouer et pas simplement de s\u2019y soumettre. Les femmes ont chang\u00e9, les hommes non\u2026 la formule est exp\u00e9ditive et in\u00e9vitablement inexacte, cela ne diminue pas sa part de v\u00e9rit\u00e9. Jules comme Alexis sont politiquement des hommes de leur temps et ils voteraient, sans h\u00e9siter, toute loi soutenant la parit\u00e9 entre les hommes et les femmes. Mais l\u2019inconscient n\u2019est pas paritaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le plus immuable, le plus nouveau\u2026 le nouveau statut accord\u00e9 aux homosexualit\u00e9s. <em>Homosexualit\u00e9<\/em>, le mot date de la fin du XIX<sup>\u00e8me<\/sup>. Avant il y avait des \u00ab&nbsp;sodomites&nbsp;\u00bb, des \u00ab&nbsp;invertis&nbsp;\u00bb\u2026 et surtout toute une kyrielle de noms d\u2019oiseaux. \u00ab&nbsp;La cat\u00e9gorie psychologique, psychiatrique, m\u00e9dicale de l\u2019homosexualit\u00e9 s\u2019est constitu\u00e9e du jour o\u00f9 on l\u2019a caract\u00e9ris\u00e9e &#8211; le fameux article de Westphal en 1870, sur les \u00ab&nbsp;sensations sexuelles contraires&nbsp;\u00bb peut valoir comme acte de naissance &#8211; moins par un type de relations sexuelles que par une certaine qualit\u00e9 de la sensibilit\u00e9 sexuelle, une certaine mani\u00e8re d\u2019intervertir en soi-m\u00eame le masculin et le f\u00e9minin. L\u2019homosexualit\u00e9 est apparue comme une des figures de la sexualit\u00e9 lorsqu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 rabattue de la pratique de la sodomie sur une sorte d\u2019androgynie int\u00e9rieure, un hermaphrodisme de l\u2019\u00e2me. Le sodomite \u00e9tait un relaps, l\u2019homosexuel est maintenant une esp\u00e8ce.&nbsp;\u00bb<sup>5<\/sup> \u00c9ventuellement une esp\u00e8ce revendiqu\u00e9e, \u00e0 l\u2019image des mots de Daniel&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne suis pas un homme, je ne suis pas une femme, je suis <em>gay<\/em>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Foucault, notamment sur cette question tr\u00e8s personnelle, la critique politique le dispute toujours plus ou moins \u00e0 l\u2019analyse, au risque d\u2019en brouiller les conclusions. \u00c0 devenir un objet de science, \u00e0 se voir d\u00e9signer, sp\u00e9cifier d\u2019un mot savant, \u00ab&nbsp;l\u2019homosexualit\u00e9&nbsp;\u00bb ne cesse \u00e9videmment pas de tomber sous le coup du contr\u00f4le social, de l\u2019opprobre et de la marginalisation. On peut quand m\u00eame se demander dans quelle mesure ce passage du biblique (Sodome) au scientifique, du condamner au comprendre, n\u2019est pas le premier pas historique d\u2019une longue \u00e9volution, dont la l\u00e9gitimation du mariage homosexuel est le pas le plus actuel, sinon le dernier. La science au XIX<sup>\u00e8me<\/sup> n\u2019est pas seule, la litt\u00e9rature lui fait \u00e9cho&nbsp;: avant Dorian Gray et le baron Charlus, le personnage flamboyant de Vautrin donne \u00e0 l\u2019homosexuel ses lettres artistiques de noblesse<sup>6<\/sup>. Le proc\u00e8s d\u2019Oscar Wilde (1895) est lui-m\u00eame susceptible de plusieurs lectures. L\u2019homme sortira bris\u00e9 de ses ann\u00e9es de prison et mourra peu de temps apr\u00e8s, mais son plaidoyer pour \u00ab&nbsp;l\u2019amour qui n\u2019ose pas dire son nom&nbsp;\u00bb lui vaudra un tonnerre d\u2019applaudissements et marquera son temps.<\/p>\n\n\n\n<p>La s\u00e9quence historique et occidentale du XIX<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e0 nos jours est un \u00e9clairage indispensable aux repr\u00e9sentations de la vie sexuelle des hommes entre eux, mais ce n\u2019est qu\u2019une s\u00e9quence dans une longue histoire. Parler \u00ab\u00a0d\u2019homosexualit\u00e9\u00a0\u00bb (par exemple en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019Antiquit\u00e9 grecque ou romaine) avant la fin du XIX<sup>\u00e8me<\/sup> est au moins un anachronisme, souvent un contresens. \u00ab\u00a0Ni les Grecs ni les Romains n\u2019ont jamais distingu\u00e9 homosexualit\u00e9 et h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9. Ils distinguaient activit\u00e9 et passivit\u00e9. Ils opposaient le <em>phallos<\/em> (le <em>fascinus<\/em>) \u00e0 tous les orifices (les <em>sprintias<\/em>). La p\u00e9d\u00e9rastie grecque \u00e9tait un rite d\u2019initiation sociale.<sup>7<\/sup>\u00a0\u00bb. Par la p\u00e9dication rituelle &#8211;<em>pedicare<\/em>, c\u2019est p\u00e9n\u00e9trer l\u2019anus\u00a0; nulle \u00ab\u00a0sodomie\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019heure grecque, les Grecs ont leurs propres enfers, \u00e0 chacun ses \u00ab\u00a0d\u00e9mons\u00a0\u00bb &#8211; du <em>pais<\/em> (le jeune gar\u00e7on), le sperme de l\u2019adulte transmettait la virilit\u00e9 \u00e0 l\u2019enfant. Le verbe grec pour nommer l\u2019acte, <em>eispein<\/em>, est traduit par le latin <em>inspirare<\/em>. \u00ab\u00a0L\u2019aim\u00e9 se soumet \u00e0 l\u2019<em>inspirator<\/em>, au citoyen plus \u00e2g\u00e9, et en re\u00e7oit la chasse et la culture, qui se r\u00e9sument toutes les deux dans la guerre\u00a0\u00bb (Quignard). Le contresens le plus grossier serait d\u2019en conclure \u00e0 une libert\u00e9 de \u00ab\u00a0l\u2019homosexualit\u00e9 antique\u00a0\u00bb, grecque ou romaine. Que l\u2019homme libre p\u00e9n\u00e8tre la bouche (<em>irrumare<\/em>) ou l\u2019anus d\u2019un esclave, la morale sociale n\u2019y trouve rien \u00e0 redire. Mais qu\u2019il suce (<em>fellare<\/em>) ou se fasse p\u00e9n\u00e9trer par un autre homme, cette conduite passive lui vaut l\u2019infamie. Qu\u2019Adrien use sexuellement de son esclave, Antino\u00fcs, c\u2019est dans l\u2019ordre du monde, mais qu\u2019il en tombe amoureux et l\u2019Empire vacille. Le v\u00e9cu des relations sexuelles et amoureuses entre hommes (mais aussi entre hommes et femmes) est ins\u00e9parable du partage selon le permis et le d\u00e9fendu auquel proc\u00e8de chaque soci\u00e9t\u00e9, chaque culture. Chez les Baruya (Nouvelle-Guin\u00e9e), \u00e9tudi\u00e9s par Maurice Godelier<sup>8<\/sup>, \u00ab\u00a0l\u2019homosexualit\u00e9\u00a0\u00bb est cantonn\u00e9e au monde des gar\u00e7ons et des adolescents et \u00e0 la figure de la \u00ab\u00a0fellation\u00a0\u00bb\u00a0: l\u2019a\u00een\u00e9 (qui n\u2019a pas encore eu contact avec le monde des femmes) donne \u00e0 boire son sperme (premi\u00e8re de toutes les substances, principe de vie) au plus jeune. L\u2019enfant qui refuse la semence prend le risque d\u2019\u00eatre tu\u00e9. Cette pratique participe de la construction des rapports de pouvoir, elle rel\u00e8ve de la contrainte sociale avant d\u2019\u00eatre un plaisir sexuel. Dernier exemple, celui des Guayakis (Indiens du Paraguay) d\u00e9crits par Pierre Clastres<sup>9<\/sup>. La distinction entre le monde des hommes et celui des femmes est radicale, aux uns la chasse, aux autres la cueillette. L\u2019homme porte un arc (auquel la femme ne doit pas m\u00eame toucher), la femme un panier. Ainsi en va-t-il de tous les membres du groupe, sauf un\u2026 Il a les cheveux longs comme une femme, il porte le panier et ne touche jamais un arc, il vit comme une co-\u00e9pouse chez l\u2019homme qui l\u2019h\u00e9berge. Ce m\u00e9lange d\u2019exclusion et de tol\u00e9rance (au prix d\u2019une inversion des signes) est pratiqu\u00e9 par d\u2019autres groupes sociaux\u00a0: longtemps le <em>makom\u00e8<\/em> (ma-comm\u00e8re), l\u2019homosexuel dans les soci\u00e9t\u00e9s antillaises, a ainsi fait l\u2019objet \u00e0 la fois de la haine, du m\u00e9pris et d\u2019une relative acceptation, sous la condition de parodier la f\u00e9minit\u00e9, boa et chaussures \u00e0 talons. Le personnage de la \u00ab\u00a0grande folle\u00a0\u00bb rel\u00e8ve sans doute d\u2019un compromis assez proche. On mesure aujourd\u2019hui, dans un paysage tr\u00e8s renouvel\u00e9 de l\u2019homosexualit\u00e9, \u00e0 quel point la \u00ab\u00a0folle\u00a0\u00bb \u00e9tait un personnage plus oblig\u00e9 que choisi. Si ce d\u00e9tour historique et culturel est n\u00e9cessaire, c\u2019est que les repr\u00e9sentations de l\u2019homosexualit\u00e9 ont subi une \u00e9volution consid\u00e9rable au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es. M\u00eame les vestiaires d\u2019apr\u00e8s-match les plus machistes ne sont plus ce qu\u2019ils \u00e9taient. Gareth Thomas, glorieux troisi\u00e8me ligne centre et capitaine de la derni\u00e8re grande \u00e9quipe de rugby du Pays de Galles, peut r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 sa famille et \u00e0 ses anciens co\u00e9quipiers son homosexualit\u00e9 de toujours sans que la m\u00eal\u00e9e s\u2019effondre &#8211; pr\u00e9sentation trop simple qu\u2019il faudrait imm\u00e9diatement nuancer\u00a0: la loi n\u2019a pas fait dispara\u00eetre l\u2019insulte, elle est toujours actuelle, dans les faits ou dans les esprits, les sources inconscientes de la haine ignorent que le monde a chang\u00e9. Le <em>coming out of the closet<\/em>, lui-m\u00eame, n\u2019est plus aujourd\u2019hui de rigueur. \u00ab\u00a0On ne se d\u00e9clare pas h\u00e9t\u00e9rosexuel, pourquoi faudrait-il clamer \u00e0 la cantonade que l\u2019on est homosexuel\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019approche psychanalytique, en pratique et en th\u00e9orie, t\u00e9moigne \u00e0 sa mani\u00e8re de ces profonds remaniements. Elle se partage en un double mouvement, l\u2019un sous le signe de l\u2019a-temporalit\u00e9, l\u2019autre sous celui des variations sociales et historiques. L\u2019a-temporalit\u00e9, celle des processus psychiques inconscients individuels, n\u2019est en aucune fa\u00e7on l\u2019affirmation que rien ne change, mais qu\u2019il n\u2019est de \u00ab&nbsp;choix&nbsp;\u00bb sexuel qui ne s\u2019enracine, ne se d\u00e9termine au fil des premi\u00e8res amours et des premi\u00e8res haines. L\u2019enfant observable, lui-m\u00eame soumis \u00e0 l\u2019\u00e9volution historique des repr\u00e9sentations, est aujourd\u2019hui un \u00eatre sensiblement diff\u00e9rent de ce qu\u2019il fut il y a quelques d\u00e9cennies, mais tout \u00ab&nbsp;roi&nbsp;\u00bb qu\u2019il soit devenu, il est toujours aussi assujetti \u00e0 cet \u00ab&nbsp;autre&nbsp;\u00bb interne, l\u2019inconscient, qui commande ses exigences et ses frayeurs. Les <em>genders studies<\/em> ont eu le m\u00e9rite de souligner \u00e0 quel point le genre (masculin \/ f\u00e9minin) relevait d\u2019une assignation plus que d\u2019une \u00ab&nbsp;nature&nbsp;\u00bb. Le prolongement id\u00e9ologique en est cependant plus discutable&nbsp;: si l\u2019assignation est discursive, un autre discours est toujours possible, le genre peut s\u2019improviser&nbsp;; sinon changer de sexe &#8211; encore que le transexuel s\u2019y emploie, qui presque toujours veut devenir la \u00ab&nbsp;femme&nbsp;\u00bb qu\u2019il est -, en tout cas changer de genre, \u00e0 l\u2019image festive de la <em>drag queen<\/em>. L\u2019inconscient dont les <em>gender studies<\/em> prennent le contre-pied est langagier et culturel&nbsp;; par contre l\u2019inconscient du psychanalyste, <em>l\u2019infantilisme<\/em> de la sexualit\u00e9 qui le caract\u00e9rise, la d\u00e9termination pr\u00e9coce du \u00ab&nbsp;choix&nbsp;\u00bb sexuel qu\u2019il entra\u00eene, cet inconscient-l\u00e0, politiquement tr\u00e8s incorrect, les <em>gender studies<\/em> en font volontiers l\u2019\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n<p>La principale contribution de la psychanalyse \u00e0 la question de l\u2019homosexualit\u00e9 est d\u2019en proposer la psychogen\u00e8se. Une psychogen\u00e8se au pluriel, \u00e0 la fois parce que le \u00ab&nbsp;choix&nbsp;\u00bb homosexuel r\u00e9sulte d\u2019histoires psychiques diff\u00e9rentes, ensuite parce que la d\u00e9termination psychique pour un seul et m\u00eame individu condense le plus souvent des sources distinctes. Ce qui semblerait la voie la plus courte, qui ferait de l\u2019amour de l\u2019homme pour l\u2019homme l\u2019h\u00e9ritage direct de l\u2019amour du p\u00e8re, ou du fr\u00e8re, cette voie-l\u00e0 n\u2019est gu\u00e8re emprunt\u00e9e &#8211; elle l\u2019est, par contre, quand la femme est le choix d\u2019objet, par identification au p\u00e8re aimant\/aim\u00e9 -, m\u00eame si sa contribution n\u2019est pas exclue. Parce que l\u2019usage du mot \u00ab&nbsp;homosexualit\u00e9&nbsp;\u00bb s\u2019est impos\u00e9, la psychanalyse l\u2019a repris \u00e0 son compte, non sans regret. <em>Homos<\/em>, l\u2019accent porte sur le <em>m\u00eame<\/em> (sexe), effa\u00e7ant ainsi une donn\u00e9e essentielle&nbsp;: la pr\u00e9sence toujours, parfois l\u2019omnipr\u00e9sence de <em>l\u2019autre<\/em> sexe sur la sc\u00e8ne psychique de l\u2019homosexuel. La r\u00e9alit\u00e9 anatomique des deux partenaires est une donn\u00e9e manifeste, elle ne dit, sinon rien, en tout cas pas assez des r\u00e9alit\u00e9s psychiques concern\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Impossible de brosser un panorama exhaustif des psychogen\u00e8ses des homosexualit\u00e9s masculines, l\u2019exp\u00e9rience clinique, si elle permet, tout comme pour les relations homme-femme, de rep\u00e9rer certaines formes r\u00e9p\u00e9titives, ne cesse d\u2019\u00eatre d\u00e9log\u00e9e dans ses certitudes par la d\u00e9couverte d\u2019une construction originale. On se contentera d\u2019\u00e9voquer quelques figures. La plus \u00ab&nbsp;simple&nbsp;\u00bb r\u00e9sulte d\u2019une identification. Le d\u00e9sir d\u2019un enfant chez le parent (la m\u00e8re ou le p\u00e8re, ou les deux) est le d\u00e9sir d\u2019une fille. Devant la r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9cevante, la naissance d\u2019un gar\u00e7on, les issues psychiques sont nombreuses, ins\u00e9parables de la profondeur inconsciente du premier d\u00e9sir. Il arrive que celui-ci ne c\u00e8de pas &#8211; malgr\u00e9 la reconnaissance consciente&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est une fille&nbsp;\u00bb. L\u2019enfant est identifi\u00e9 par l\u2019inconscient de l\u2019adulte bien avant qu\u2019il puisse lui-m\u00eame <em>s\u2019identifier<\/em>. Toujours, en pareil cas, l\u2019identification dont on est l\u2019objet l\u2019emportera sur la r\u00e9alit\u00e9 anatomique, m\u00eame si ce \u00ab&nbsp;destin&nbsp;\u00bb laisse une marge de plasticit\u00e9 \u00e0 ce que sera la vie singuli\u00e8re. Une telle homosexualit\u00e9 (\u00ab&nbsp;f\u00e9minit\u00e9&nbsp;\u00bb serait plus exact) se constate parfois d\u00e8s l\u2019enfance, \u00e0 travers la tenue, les jeux\u2026 Certaines identifications plus secondaires, par exemple \u00e0 la s\u0153ur, parce qu\u2019elle est l\u2019objet \u00e9lu par l\u2019amour du p\u00e8re, peuvent \u00e9galement apporter leur contribution \u00e0 la construction psychique. La suite la plus ordinaire, pour cette \u00ab&nbsp;fille&nbsp;\u00bb, sera d\u2019aimer les hommes. Le spectacle d\u2019un jeune couple \u00ab&nbsp;h\u00e9t\u00e9ro&nbsp;\u00bb s\u2019embrassant passionn\u00e9ment dans la rue est pour Laurent une source imm\u00e9diate d\u2019excitation. Il <em>est<\/em> la fille qui ressent, press\u00e9 contre elle, le sexe \u00e9rig\u00e9 du gar\u00e7on. L\u2019un de ses fantasmes le plus souvent convoqu\u00e9 est un fantasme de viol (c\u00f4t\u00e9 <em>viol\u00e9<\/em>), une bande de brutes lui tombe dessus et abuse de lui \u00e0 n\u2019en plus finir. Il est intarissable sur les repr\u00e9sentations du martyre de Saint S\u00e9bastien, dont il est devenu une sorte de sp\u00e9cialiste. Il aime \u00ab&nbsp;doublement&nbsp;\u00bb celui du Sodoma (galerie Palatine, Florence), appr\u00e9cie particuli\u00e8rement celui de Mantegna (Vienne), transperc\u00e9 de partout, mais son faible va \u00e0 celui de Guido Reni (mus\u00e9e du Capitole, Rome), si \u00ab&nbsp;fille&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019image inverse de cette <em>f\u00e9minit\u00e9<\/em> des hommes est donn\u00e9e par une homosexualit\u00e9 qui cultive une hyper-virilit\u00e9. Castro, le quartier <em>gay<\/em> de San Francisco, sa r\u00e9union d\u2019hommes, musculature exhib\u00e9e, cheveux courts, moustachus et Harley Davidson, donne l\u2019image la plus d\u00e9monstrative de ce mode d\u2019\u00eatre. Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019\u00eatre psychanalyste pour percevoir la contribution d\u2019une homosexualit\u00e9 sous-jacente \u00e0 la constitution des groupes d\u2019hommes les plus machistes, de l\u2019arm\u00e9e \u00e0 la <em>cantina<\/em> (ces bars d\u2019Am\u00e9rique latine fr\u00e9quent\u00e9s par les seuls hommes) en passant par l\u2019\u00e9quipe de rugby. L\u2019un des plus s\u00fbrs indices en est, paradoxalement, la haine de l\u2019homosexuel, premier objet de l\u2019insulte&nbsp;; ou certaines formes violentes de bizutage qui renouent avec le geste spartiate de l\u2019initiation. Pourquoi tant de haine sinon par n\u00e9cessit\u00e9 de tenir \u00e0 distance ce qui vous menace de trop pr\u00e8s&nbsp;? C\u2019est le r\u00e9gime de Vichy, et son culte de la virilit\u00e9 fasciste, qui r\u00e9tablit le crime de sodomie aboli par la R\u00e9volution. Visconti, dans son film <em>Les damn\u00e9s<\/em> (1969), quand il associe la mise \u00e0 mort des SA par Hitler \u00e0 une orgie homosexuelle \u00e0 laquelle se livrent les hommes avant d\u2019\u00eatre assassin\u00e9s, a l\u2019intuition du danger fantasmatique inconscient&nbsp;: que la lib\u00e9ration pulsionnelle soit aussi l\u2019heure de la destruction du groupe&nbsp;; le sentiment que le groupe ne peut survivre qu\u2019\u00e0 ignorer, refouler ce qui, le plus profond\u00e9ment, le constitue. Sade n\u2019a pas tort quand il souligne qu\u2019il n\u2019en a pas toujours \u00e9t\u00e9 ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Plutarque nous parle avec enthousiasme du bataillon des <em>amants<\/em> et des <em>aim\u00e9s<\/em>&nbsp;; eux seuls d\u00e9fendirent longtemps la libert\u00e9 de la Gr\u00e8ce. Ce vice (la sodomie) r\u00e9gna dans l\u2019association des fr\u00e8res d\u2019armes, il la cimenta.<sup>10<\/sup>&nbsp;\u00bb. Vivons-nous le retour d\u2019Achille et de Patrocle&nbsp;? La derni\u00e8re conqu\u00eate des soldats <em>gays<\/em> am\u00e9ricains est d\u2019avoir obtenu le droit de d\u00e9filer \u00e0 la <em>gay pride<\/em> dans leurs uniformes.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle psychogen\u00e8se pour cette autre homosexualit\u00e9&nbsp;? Cet homme-l\u00e0, tr\u00e8s port\u00e9 sur l\u2019\u00e9rection, ne s\u2019allonge pas volontiers sur un divan. Sans prendre grand risque, cependant, la multiplication des signes virils, le narcissisme phallique, la pr\u00e9sentation imm\u00e9diate et r\u00e9ciproque des p\u00e9nis lors de la rencontre sexuelle, d\u00e9signent <em>l\u2019horror feminae<\/em>, l\u2019\u00e9quation entre f\u00e9minin et ch\u00e2tr\u00e9, comme un motif fortement pr\u00e9sent, sinon \u00e0 lui seul d\u00e9terminant. Il n\u2019est par ailleurs gu\u00e8re d\u2019homosexualit\u00e9 masculine qui ne fasse entendre le d\u00e9go\u00fbt pour le sexe f\u00e9minin. Arnaud&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le vagin&nbsp;? Un puits sans fond, rouge, gluant, un trou b\u00e9ant que jamais une bite ne pourra combler&nbsp;\u00bb. \u00c9voquer la castration, son angoisse, sa menace ne suffit pas. On devine, derri\u00e8re le sexe ch\u00e2tr\u00e9, l\u2019inconnu d\u2019un ab\u00eeme, un continent tr\u00e8s <em>dark<\/em>, une mer de t\u00e9n\u00e8bres devant laquelle l\u2019homme restera \u00e0 jamais un enfant. \u00c0 une reprise Arnaud a eu une relation sexuelle avec une femme, se jurant bien qu\u2019on ne l\u2019y reprendra plus. Apr\u00e8s en avoir rapidement termin\u00e9, il s\u2019\u00e9tait pr\u00e9cipit\u00e9 dans la salle de bain pour se brosser le p\u00e9nis au savon noir, \u00e0 s\u2019en arracher la peau.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier \u00e0 avoir propos\u00e9 une psychogen\u00e8se de l\u2019homosexualit\u00e9 est Freud. Non pas de l\u2019homosexualit\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral, mais de sa forme \u00e0 proprement parler p\u00e9d\u00e9rastique, quand l\u2019objet aim\u00e9 est un \u00e9ph\u00e8be. Rien de \u00ab&nbsp;simple&nbsp;\u00bb cette fois mais un jeu complexe de miroir et d\u2019identification. Au d\u00e9part, le couple d\u2019une m\u00e8re et d\u2019un fils, une m\u00e8re souvent d\u00e9bordante de sensualit\u00e9 et de s\u00e9duction, une m\u00e8re tant aim\u00e9e qu\u2019elle ne sera jamais remplac\u00e9e. <em>Une<\/em> femme, rien qu\u2019une, pour toujours. Le choix d\u2019objet ult\u00e9rieur conserve les personnages de ce couple, mais en les inversant, le miroir r\u00e9fl\u00e9chissant du narcissisme jouant ici un r\u00f4le essentiel&nbsp;: aimer un jeune gar\u00e7on (\u00e0 l\u2019image fantasmatique de celui que l\u2019on a \u00e9t\u00e9) comme on a \u00e9t\u00e9 aim\u00e9 par sa m\u00e8re. En mettant l\u2019accent sur <em>homos<\/em>, le m\u00eame, le mot \u00ab&nbsp;homosexualit\u00e9&nbsp;\u00bb insiste \u00e0 son insu sur l\u2019importance du narcissisme. \u00ab&nbsp;C\u2019est fou ce qu\u2019on se ressemble&nbsp;\u00bb, dit \u00c9douard en parlant de son compagnon. Ils n\u2019ont pas seulement la m\u00eame allure, leur similitude se retrouve dans les d\u00e9tails, le cheveu d\u00e9garni au m\u00eame endroit, des lunettes d\u2019un mod\u00e8le proche, le m\u00eame teint, la m\u00eame taille, ou presque, la m\u00eame fa\u00e7on de s\u2019habiller, sans parler des go\u00fbts qu\u2019ils partagent, des sashimis \u00e0 la voix de Kathleen Ferrier. \u00c9douard et son double vieilliront ensemble, ils ont d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9. Leur couple est sans histoire, sans v\u00e9ritable conflit. Leur vie sexuelle, tout au moins celle qu\u2019ils partagent, est aujourd\u2019hui r\u00e9duite au minimum -il n\u2019est pas rare, dans ces configurations, de retrouver le \u00ab&nbsp;bon vieux&nbsp;\u00bb clivage&nbsp;: une vie conjugale sage d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la drague juste pour la baise de l\u2019autre. Bien des couples homosexuels ont une p\u00e9rennit\u00e9 dont les couples homme-femme se montrent aujourd\u2019hui le plus souvent incapables. La libido narcissique dispose d\u2019une \u00ab&nbsp;\u00e9ternit\u00e9&nbsp;\u00bb que la libido objectale n\u2019a pas. Sur l\u2019autre versant, non plus celui des psychogen\u00e8ses et de leur infantilisme, mais celui des \u00e9volutions de la pratique psychanalytique elle-m\u00eame, le changement est manifeste. Freud est le contemporain d\u2019une \u00e9poque domin\u00e9e par le m\u00e9pris et la haine. Lorsque Gide fait entendre son plaidoyer, les pamphl\u00e9taires lui r\u00e9pondent&nbsp;: \u00ab&nbsp;La nature a horreur du Gide.&nbsp;\u00bb Que la haine exprim\u00e9e soit aujourd\u2019hui condamnable ne l\u2019a \u00e9videmment pas fait dispara\u00eetre, mais non par <em>homos-phobos<\/em>, \u00ab&nbsp;peur du m\u00eame&nbsp;\u00bb, sauf \u00e0 d\u00e9tourner l\u2019expression pour y entendre que c\u2019est sa propre homosexualit\u00e9 inconsciente (peur d\u2019\u00eatre le m\u00eame) qui nourrit l\u2019hostilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les temps ont chang\u00e9, pour s\u2019en tenir \u00e0 un seul signe&nbsp;: les amours homosexuelles (gar\u00e7ons ou filles) peuvent aujourd\u2019hui s\u2019exprimer ouvertement aux abords du lyc\u00e9e sans d\u00e9clencher la cur\u00e9e. Le psychanalyste re\u00e7oit des paroles qui t\u00e9moignent de vies sexuelle s invivables il y a peu. La bisexualit\u00e9 psychique est la chose du monde la mieux partag\u00e9e, celle-ci d\u00e9coule directement du jeu crois\u00e9 des identifications associ\u00e9 au fantasme de sc\u00e8ne primitive et de la double forme que rev\u00eat le complexe d\u2019\u0152dipe (amour\/haine du parent de l\u2019autre comme du m\u00eame sexe). \u00ab&nbsp;Je m\u2019habitue, \u00e9crit Freud, \u00e0 concevoir chaque acte sexuel comme un processus entre quatre individus.&nbsp;\u00bb On peut l\u2019affirmer avec une certaine tranquillit\u00e9, nulle sc\u00e8ne psychique o\u00f9 ne figure cette double identit\u00e9. Pour une femme, s\u2019accorder une passade, un moment sexuel et amoureux avec une autre femme, est un geste qui ne date pas d\u2019aujourd\u2019hui &#8211; le tableau de Courbet, <em>Le sommeil<\/em> ou <em>Les deux amies<\/em> (1866, Paris, Petit Palais), est l\u00e0 pour rappeler que l\u2019homme y trouve \u00e9rotiquement son compte. Deux femmes partagent sans difficult\u00e9 la m\u00eame salle de bain, les femmes ont toujours eu un acc\u00e8s \u00e0 leur homosexualit\u00e9 plus ais\u00e9 que les hommes. La fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre patriarcal, la d\u00e9fense par l\u2019homme de sa propre domination, sont pour beaucoup dans la difficult\u00e9 masculine. D\u2019autres raisons, plus enfouies, jouent leur r\u00f4le, notamment l\u2019angoisse devant la p\u00e9n\u00e9tration, si proche de l\u2019intrusion. Mais, quelle que soit la force de ces raisons, elles c\u00e8dent. Un homme, aujourd\u2019hui, sans <em>\u00eatre<\/em> homosexuel au sens o\u00f9 ce serait-l\u00e0 son choix le plus inconsciemment inscrit, peut laisser \u00e0 sa bisexualit\u00e9, le temps d\u2019une nuit, le temps d\u2019une passe, l\u2019occasion d\u2019\u00eatre v\u00e9cue. Bertrand est doublement et inversement un homme du rabaissement&nbsp;: avec ses ma\u00eetresses qu\u2019il humilie avec plaisir, avec l\u2019homme qu\u2019il visite de temps en temps, histoire de se faire brutaliser et sodomiser.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fut un temps o\u00f9 s\u2019entendait en psychanalyse une sorte d\u2019adage&nbsp;: il n\u2019est de v\u00e9ritable analyse que celle ayant atteint le niveau de l\u2019homosexualit\u00e9 inconsciente. Derri\u00e8re cette \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, la croyance que se situerait l\u00e0 le refoul\u00e9 par excellence. Certains analysants d\u2019aujourd\u2019hui font entendre autre chose, presque l\u2019inverse&nbsp;: le sentiment que la relation sexuelle entre hommes est ais\u00e9e, non-conflictuelle, psychiquement peu charg\u00e9e, alors que l\u2019affrontement \u00e0 la femme est d\u00e9mesur\u00e9, lourd d\u2019angoisse, et sexuellement toujours risqu\u00e9. Beaucoup plus tranquille d\u2019\u00eatre passivement la \u00ab&nbsp;femme&nbsp;\u00bb d\u2019un homme, que de devoir activement r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019insatiabilit\u00e9 d\u2019une femme.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Derni\u00e8re livraison en date, l\u2019excellente <em>Histoire de la virilit\u00e9<\/em>, sous la direction de A. Corbin, J-J. Courtine et G. Vigarello, 3 vol. Le Seuil, 2011.<\/li><li>OCF XI, 127-141.<\/li><li>Titre d\u2019un film de Jean Eustache (1973).<\/li><li>Titre du livre de Pascal Quignard consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019imagerie de la sc\u00e8ne pimitive (Flammarion, 2007).<\/li><li>Michel Foucault, <em>La volont\u00e9 de savoir<\/em>, Gallimard, 1976, p.59.<\/li><li>Sur ce moment historique, cf. R\u00e9gis Revenin, \u00ab\u00a0Homosexualit\u00e9 et virilit\u00e9\u00a0\u00bb, in <em>Histoire de la virilit\u00e9<\/em> II, op.cit.<\/li><li>Pascal Quignard, <em>Le sexe et l\u2019effroi<\/em>, op.cit. p.20.<\/li><li><em>Au fondement des soci\u00e9t\u00e9s humaines<\/em>, (2007), Champs essais Flammarion, 2010, p.175 sq.<\/li><li>Chronique des Indiens Guyakis, Plon, 1972.<\/li><li>Fran\u00e7ais encore un effort si vous voulez \u00eatre r\u00e9publicains in <em>La philosophie dans le boudoir<\/em> (1795), 10\/18, 1972, p. 246.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10174?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u00e9duction g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e&nbsp;? L\u2019intitul\u00e9 de ce moment du colloque fait explicitement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Jean Laplanche. La mort de celui-ci au mois de juin dernier transforme cette r\u00e9f\u00e9rence en un in\u00e9vitable hommage. 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