{"id":10173,"date":"2021-08-22T07:31:29","date_gmt":"2021-08-22T05:31:29","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/acteon-et-ses-chiens-2\/"},"modified":"2021-09-20T12:34:04","modified_gmt":"2021-09-20T10:34:04","slug":"acteon-et-ses-chiens","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/acteon-et-ses-chiens\/","title":{"rendered":"Act\u00e9on et ses chiens"},"content":{"rendered":"\n<p>Savoir est dangereux. En tout cas on peut le penser comme tel. Pour l\u2019illustrer j\u2019ai choisi de me r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la fable, \u00e0 l\u2019histoire d\u2019Act\u00e9on, qui connut d\u2019innombrables versions, dont la plus c\u00e9l\u00e8bre est celle que relate Ovide dans ses <em>M\u00e9tamorphoses<\/em><sup>1<\/sup>. \u00ab&nbsp;Ne rien vouloir (en) savoir&nbsp;\u00bb, pose, par ailleurs et de mani\u00e8re aigu\u00eb le lien qui se tisse entre savoir, connaissance et pens\u00e9e. C\u2019est effectivement ce qui se passe avec les enfants \u00ab&nbsp;en mal scolaire&nbsp;\u00bb et davantage encore avec les adolescents. Il s\u2019agit l\u00e0 de notions distinctes et pourtant suffisamment proches pour qu\u2019elles engendrent la plus grande confusion. Cette confusion traverse le mythe d\u2019Act\u00e9on. Mon propos est de montrer \u00e0 quel point il est, dans certains cas, difficile de maintenir ces trois \u00e9l\u00e9ments dans un rapport dialectique et comment, \u00e0 l\u2019inverse, il peut \u00eatre facile pour eux de tomber dans l\u2019amalgame, de tout m\u00e9langer dans un \u00e9norme <em>kuke\u00f4n<\/em>, \u00ab&nbsp;un m\u00e9lange informe qui contient tout et nourrit tout&nbsp;\u00bb<sup>2<\/sup>. <em>Kuke\u00f4n<\/em>, attention, qui n\u2019est pas sans attrait, quoique attrait mortif\u00e8re, vu qu\u2019il renvoie non seulement au Chaos, mais \u00e9galement au breuvage de Circ\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais donc essayer de montrer de quelle mani\u00e8re savoir peut \u00eatre per\u00e7u comme dangereux, comment la pens\u00e9e qui s\u2019y rattache s\u2019ouvre en m\u00eame temps \u00ab\u00a0au cycle des fantasmes sexuels qui d\u00e9doublent cette pens\u00e9e &#8211; aussi \u00e9th\u00e9r\u00e9e soit-elle\u00a0\u00bb<sup>3<\/sup>, comment elle constitue une menace, suffisamment forte, quoi que bien \u00e9videmment inconsciente, pour produire un rejet violent, et comment il est difficile d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019agression qu\u2019elle produit. En revanche, je n\u2019aborderai qu\u2019en conclusion, la mani\u00e8re par laquelle on peut \u00e9ventuellement r\u00e9ussir \u00e0 d\u00e9partager les notions de savoir\/connaissance\/pens\u00e9e. Act\u00e9on est un jeune gar\u00e7on. Un adolescent, dirait-on aujourd\u2019hui. Il est cyn\u00e9g\u00e8te, chasseur donc. En ce sens il est le semblable de tant d\u2019autres\u00a0: Narcisse, Penth\u00e9e, M\u00e9l\u00e9agre, Adonis, etc. Cela n\u2019est pas pour nous surprendre, vu que la chasse est une initiation\u00a0: elle est ce par quoi ces jeunes gens se pr\u00e9parent \u00e0 devenir guerriers. Act\u00e9on est le petit-fils de Cadmos, roi de Th\u00e8bes. Il est aussi le cousin de Penth\u00e9e, futur roi, car leurs deux m\u00e8res sont s\u0153urs, les deux \u00e9tant filles de Cadmos. Malheureusement, je dirais, il existe d\u2019autres s\u0153urs, dont une d\u00e9j\u00e0 morte, qui fait qu\u2019Act\u00e9on est aussi le cousin d\u2019un dieu\u00a0: Dionysos. En effet, ce dernier est le fils de S\u00e9m\u00e9l\u00e9 et de Zeus, port\u00e9 en gestation dans la cuisse de son p\u00e8re, apr\u00e8s la mort de sa m\u00e8re, fa\u00e7on pour Zeus de l\u2019arracher \u00e0 la haine d\u2019H\u00e9ra. Dionysos, le dieu de la m\u00e9tamorphose, le dieu de l\u2019ivresse, le dieu qui \u00ab\u00a0est le plus terrible, mais aux humains le plus doux\u00a0\u00bb<sup>4<\/sup>. Un dieu f\u00e9minin, un dieu faible en apparence, capable de d\u00e9ployer une force inou\u00efe. Dionysos, le dieux des femmes. Dionysos, le dieu des Bacchantes<sup>5<\/sup>. Dionysos, un chasseur. Si nous revenons aux <em>M\u00e9tamorphoses<\/em> d\u2019Ovide et juste avant d\u2019aborder plus en d\u00e9tail le mythe d\u2019Act\u00e9on, il me para\u00eet important de souligner que l\u2019histoire de ce dernier se trouve consign\u00e9e au livre III qui se compose, dans l\u2019ordre, des histoires suivantes\u00a0: Cadmos, Act\u00e9on, S\u00e9m\u00e9l\u00e9, Tir\u00e9sias, Narcisse, Penth\u00e9e. Nous avons deux intrus aux histoires de la famille\u00a0: Tir\u00e9sias et Narcisse. La pr\u00e9sence de Tir\u00e9sias s\u2019explique relativement facilement\u00a0: il est le devin dont la proph\u00e9tie nous introduit \u00e0 l\u2019histoire de Penth\u00e9e<sup>6<\/sup>. Pareillement c\u2019est toujours une de ses proph\u00e9ties qui sert \u00e0 introduire l\u2019histoire de Narcisse. Mais pourquoi Narcisse\u00a0? Parce que Narcisse est pr\u00e9sent\u00e9 comme le double d\u2019Act\u00e9on, un double qui nous permet de mieux comprendre. Nous allons voir. Act\u00e9on, apr\u00e8s avoir incit\u00e9 ses compagnons \u00e0 se reposer du labeur de la chasse, se retrouve seul, marchant \u00e0 l\u2019aventure &#8211; <em>errans<\/em> nous dit Ovide. <em>Errans<\/em> qui indique, encore plus que l\u2019aventure, le fourvoiement. Effectivement ses pas \u00ab\u00a0incertains\u00a0\u00bb le conduisent dans un antre de grande beaut\u00e9, repaire de Diane, qui y vient pour se baigner \u00e0 sa source. Narcisse, quant \u00e0 lui, aussi jeune qu\u2019Act\u00e9on, aussi chasseur que lui, donne de m\u00eame, le signal d\u2019arr\u00eat \u00e0 ses compagnons, se retrouve seul, lui aussi, et ses pas le portent \u00e9galement dans un lieu inviol\u00e9 de la for\u00eat. Dans l\u2019antre, Act\u00e9on surprend Diane, d\u00e9esse de la chasse et de la chastet\u00e9, nue, car en train de se baigner. Dans le lieu inviol\u00e9, Narcisse d\u00e9couvre une source qui lui renvoie son propre reflet. Diane, furieuse d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 surprise, asperge, tout en rougissant, le visage d\u2019Act\u00e9on\u00a0: \u00ab\u00a0Et maintenant, libre \u00e0 toi d\u2019aller raconter, si tu le peux, que tu m\u2019as vue sans voile\u00a0\u00bb<sup>7<\/sup>, lui enjoint-elle en m\u00eame temps. Narcisse, qui s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 au d\u00e9part \u00e0 la source pour boire, s\u2019\u00e9prend de son image que l\u2019eau refl\u00e8te. \u00ab\u00a0Il se d\u00e9sire, dans son ignorance, lui-m\u00eame\u00a0\u00bb<sup>8<\/sup>, plonge dans l\u2019eau ses bras pour s\u2019\u00e9treindre et prodigue des \u00ab\u00a0vains baisers \u00e0 l\u2019eau trompeuse\u00a0\u00bb<sup>9<\/sup>. Nombreuses sont les analogies entre nos deux h\u00e9ros, jusqu\u2019au r\u00f4le fondamental de l\u2019eau. Car, \u00e9clabouss\u00e9, Act\u00e9on va se m\u00e9tamorphoser en cerf et Narcisse, captur\u00e9 par une si \u00ab\u00a0mince couche d\u2019eau\u00a0\u00bb<sup>10<\/sup> qui emp\u00eache cruellement son union avec l\u2019objet de son d\u00e9sir, s\u2019\u00e9tiole jusqu\u2019\u00e0 la mort, jusqu\u2019\u00e0 se m\u00e9tamorphoser en fleur. \u00c9claboussure qui aveugle<sup>11<\/sup> ou fine couche qui r\u00e9v\u00e8le, nous ne sommes en pr\u00e9sence que des deux c\u00f4t\u00e9s de la m\u00eame m\u00e9daille\u00a0: Act\u00e9on et Narcisse voient, connaissent, ce qu\u2019ils n\u2019auraient jamais d\u00fb ni voir, ni conna\u00eetre. L\u2019eau y joue un m\u00eame r\u00f4le meurtrier. Indirectement dans le cas d\u2019Act\u00e9on, directement dans celui de Narcisse. En effet il y a un autre point, tr\u00e8s important pour nous, qui justifie l\u2019insertion de Narcisse dans l\u2019organisation du livre III. Ovide, ouvre son r\u00e9cit, en racontant la naissance de Narcisse et en rapportant que sa m\u00e8re avait demand\u00e9 \u00e0 Tir\u00e9sias si son enfant allait vivre une vieillesse prolong\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0oui, s\u2019il ne se conna\u00eet pas\u00a0\u00bb avait r\u00e9pondu, comme chacun sait, le devin. Parall\u00e8lement, pour ce qui est d\u2019Act\u00e9on, et m\u00eame si Ovide n\u2019en parle pas, il est important de souligner que sa m\u00e8re, une des filles de Cadmos comme on a vu, s\u2019appelle Autono\u00e9, c\u2019est \u00e0 dire \u00ab\u00a0celle qui pense par elle-m\u00eame\u00a0\u00bb. Nous avons ainsi une connaissance, qui porte la mort inscrite en elle m\u00eame (Narcisse). Elle semblerait s\u2019opposer \u00e0 une pens\u00e9e qui pourrait para\u00eetre s\u00e9duisante, une pens\u00e9e autonome. C\u2019est \u00e0 ce niveau que le parall\u00e8le Narcisse\/Act\u00e9on prendrait sa fin. Et pourtant. A regarder de plus pr\u00e8s et aussi dans une mise en parall\u00e8le qui rel\u00e8ve de l\u2019apr\u00e8s-coup, il est \u00e0 la fois tentant et troublant de s\u2019interroger sur Autono\u00e9 ainsi que sur l\u2019incidence de son nom aupr\u00e8s de son fils Act\u00e9on. Autono\u00e9 nous permet d\u2019introduire, ou plut\u00f4t de revenir, \u00e0 Penth\u00e9e. Penth\u00e9e aussi est un adolescent et un chasseur. On peut imaginer qu\u2019il l\u2019est comme les autres, cela va presque de soi, mais il l\u2019est aussi d\u2019une mani\u00e8re tr\u00e8s particuli\u00e8re\u00a0: il est, disons-le comme \u00e7a, chasseur des Bacchantes. Il est donc en opposition frontale avec son cousin Dionysos<sup>12<\/sup>, dont il combat le culte, r\u00e9cemment arriv\u00e9 \u00e0 Th\u00e8bes. Son histoire va se d\u00e9rouler dans le m\u00eame lieu g\u00e9ographique que celle de son cousin Act\u00e9on et celle de son double\u00a0: Narcisse. Il s\u2019agit toujours du mont Cith\u00e9ron. Pour Penth\u00e9e il s\u2019agit d\u2019une clairi\u00e8re bord\u00e9e d\u2019une ceinture de for\u00eats, pour Act\u00e9on, on l\u2019a vu, d\u2019une grotte enti\u00e8rement naturelle et pourtant capable de rivaliser avec l\u2019art, pour Narcisse d\u2019une source inviol\u00e9e, o\u00f9 l\u2019on pourra souligner que Narcisse est le fils d\u2019une nymphe qui se fit violer.<\/p>\n\n\n\n<p>En quoi Penth\u00e9e nous int\u00e9resse-t-il&nbsp;? Parce que pour chasser les Bacchantes il accepte de se d\u00e9guiser en l\u2019une d\u2019elles. En faisant cela, il se plie \u00e0 sa f\u00e9minisation (toujours \u00e0 l\u2019horizon des adolescents), devient semblable, par son d\u00e9guisement, au dieu qu\u2019il pourchasse. Sans vouloir dire qu\u2019il se m\u00e9tamorphose en Bacchante il essaye n\u00e9anmoins d\u2019y ressembler. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il advient un enclenchement similaire \u00e0 celui survenu pour Act\u00e9on. Car, que s\u2019est-il pass\u00e9 pour Act\u00e9on une fois transform\u00e9 par Diane en cerf&nbsp;? Il s\u2019est produit un ph\u00e9nom\u00e8ne unique, dans les <em>M\u00e9tamorphoses<\/em> d\u2019Ovide, \u00e0 savoir sa mise \u00e0 mort. Nous savons bien que toute m\u00e9tamorphose est en r\u00e9alit\u00e9 une mort \u00e0 peine camoufl\u00e9e, mais justement, les dieux se contentent de cette punition-l\u00e0 et ne font pas de la surench\u00e8re. Sauf pour Act\u00e9on, qui, une fois devenu cerf, se fait d\u00e9chiqueter par ses propres chiens, incapables de le reconna\u00eetre. Double mort, donc. Mais aussi renversement&nbsp;: de chasseur, Act\u00e9on devient proie. M\u00eame sort est r\u00e9serv\u00e9, d\u2019une certaine fa\u00e7on, \u00e0 Penth\u00e9e. Chasseur de Bacchantes, travesti en Bacchante, il sera mis en pi\u00e8ces par les Bacchantes elles-m\u00eames. Un bras d\u2019abord, puis l\u2019autre, enfin la t\u00eate. Les Bacchantes d\u2019ailleurs, qui accomplissent cet exploit, ne sont pas anodines. Le premier bras, eh bien oui, c\u2019est sa tante qui le lui arrache, cette tante cens\u00e9e r\u00e9fl\u00e9chir de mani\u00e8re autonome. C\u2019est en effet Autono\u00e9 qui ouvre le massacre, dont le grand final sera conduit par la m\u00e8re du malheureux Penth\u00e9e&nbsp;: Agav\u00e9, croyant avoir affaire, non pas \u00e0 un jeune homme, et encore moins \u00e0 son fils, mais sous l\u2019effet de la fureur bachique, \u00e0 un v\u00e9ritable lionceau. Dans la version de Callimaque d\u2019ailleurs, Agav\u00e9, Autono\u00e9 et leur s\u0153ur Ino, sont appel\u00e9es \u00ab&nbsp;chiennes agiles&nbsp;\u00bb<sup>13<\/sup>. Qu\u2019il s\u2019agisse de Narcisse, d\u2019Act\u00e9on ou de Penth\u00e9e, nous sommes, \u00e0 chaque fois, confront\u00e9s, de prime abord, \u00e0 la pulsion scopique. Pour les deux derniers, nous sommes face au voyeurisme, in\u00e9luctablement puni, du moins lorsqu\u2019il s\u2019agit du divin<sup>14<\/sup>. Mais au-del\u00e0 de cet aspect et conjoint \u00e0 celui-ci, nous nous retrouvons, pour Narcisse, Act\u00e9on et Penth\u00e9e, devant la dangerosit\u00e9 de la connaissance. Narcisse, on l\u2019a vu, ne doit pas se conna\u00eetre, Act\u00e9on acquiert par malchance la connaissance de la nudit\u00e9 de Diane, cas similaire pour Tir\u00e9sias<sup>15<\/sup>, Penth\u00e9e, au-del\u00e0 de son voyeurisme, \u00e9pie les myst\u00e8res dionysiaques. Il veut\/essaye de savoir. Dans tous ces cas, connaissance et savoir c\u00f4toient de pr\u00e8s le d\u00e9sir sexuel. Mais il y a encore un dernier point, non relat\u00e9 celui-ci par Ovide. Il existe une longue tradition qui, depuis l\u2019Antiquit\u00e9 et jusqu\u2019\u00e0 Giordano Bruno, identifie les chiens d\u2019Act\u00e9on aux pens\u00e9es. Ce qui revient \u00e0 dire qu\u2019Act\u00e9on, c\u2019est bien par ses propres pens\u00e9es, qu\u2019il se fait d\u00e9chiqueter. On pourrait donc avancer qu\u2019Act\u00e9on suite \u00e0 la connaissance &#8211; il prend connaissance de la nudit\u00e9 de Diane &#8211; se retrouve proie de ses pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Si donc la connaissance est dangereuse, car elle implique une m\u00e9tamorphose qui \u00e0 son tour nous rend la proie de nos pens\u00e9es, et si, de plus, nos pens\u00e9es se r\u00e9v\u00e8lent \u00eatre pour nous un danger de mort, comment ne pas comprendre que la peur de la connaissance et de la pens\u00e9e puisse \u00eatre \u00e0 l\u2019origine d\u2019une volont\u00e9 de non savoir chez certains enfants ou adolescents\u00a0? La fronti\u00e8re entre connaissance et savoir est relativement tenue. La premi\u00e8re, il est vrai, semble mettre davantage en jeu le corps. Il suffit de se r\u00e9f\u00e9rer au conna\u00eetre biblique, \u00e0 Marie, par exemple, qui dit \u00e0 l\u2019archange Gabriel\u00a0: \u00ab\u00a0comment est-ce possible vu que je n\u2019ai pas connu d\u2019homme\u00a0?\u00a0\u00bb. Le savoir, lui, se pr\u00e9sente th\u00e9oriquement comme plus abstrait, peut-\u00eatre moins abrupte et davantage filtr\u00e9 par la raison, la ma\u00eetrise, l\u2019organisation des donn\u00e9es. Mais si l\u2019on s\u2019en tient \u00e0 Goethe, il n\u2019est pas moins dangereux, car il est source de d\u00e9sespoir. Soit parce que nous r\u00e9alisons que nous ne pouvons rien savoir, soit parce que le savoir peut \u00eatre source de pers\u00e9cution<sup>16<\/sup>. Mais aussi\u00a0: \u00e0 quoi \u00e7a sert\u00a0? \u00c0 quoi sert-il le savoir\u00a0? \u00c0 quoi sert-elle, par exemple, la <em>consecutio temporum<\/em>, l\u2019analyse grammaticale, \u00e0 quoi sert m\u00eame, et surtout, de savoir qu\u2019elles existent\u00a0? Il est difficile de faire entendre qu\u2019il ne peut pas y avoir de pens\u00e9e en dehors de la structure du langage et que la pr\u00e9cision de celle-ci d\u00e9pend de la rigueur de celle-l\u00e0 et ce d\u2019autant plus quand la pens\u00e9e est per\u00e7ue, intuitivement, comme dangereuse, comme pouvant produire, tels les chiens d\u2019Act\u00e9on, une attaque interne\u00a0: tra\u00eetre et non ma\u00eetrisable. Tout le travail consiste alors &#8211; quand on travaille avec des enfants ou des adolescents en \u00ab\u00a0mal scolaire\u00a0\u00bb &#8211; \u00e0 sortir du mythe, voire des mythes, mais seulement apr\u00e8s avoir r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019en approprier et \u00e0 en tenir compte<sup>17<\/sup>. Ce que disait Nietzsche pour les adultes est valable pour les jeunes aussi. Peut-\u00eatre, c\u2019est bien de l\u00e0 qu\u2019il faut partir pour que connaissance, savoir et pens\u00e9e n\u2019aient plus une connotation si terriblement redoutable, car il est essentiel de ne pas oublier que \u00ab\u00a0toute nouvelle connaissance est nocive jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle soit transform\u00e9e en organe de l\u2019ancienne.\u00a0\u00bb<sup>18<\/sup><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Ovide \u00ab\u00a0Les M\u00e9tamorphoses\u00bb, <em>Act\u00e9on<\/em>, III, 138-252.<\/li><li>C. Castoriadis. &#8211; \u00ab\u00a0Ce qui fait la Gr\u00e8ce. 1. D\u2019Hom\u00e8re \u00e0 H\u00e9raclite\u00a0\u00bb, S\u00e9minaires 1982-83, <em>La Cr\u00e9ation humaine II<\/em>, Paris, Seuil, 2004, pp. 172-174. Kuke\u00f4n y est pr\u00e9sent\u00e9 comme le second sens que rev\u00eat le mot \u00ab\u00a0Chaos\u00a0\u00bb chez H\u00e9siode. En premi\u00e8re instance, Chaos est une b\u00e9ance, un vide. Dans la Th\u00e9ogonie, apr\u00e8s l\u2019adresse aux Muses, le r\u00e9cit s\u2019ouvre par \u00ab\u00a0d\u2019abord est advenu le Vide\u00a0\u00bb. Le Chaos au d\u00e9part n\u2019est donc pas un m\u00e9lange informe, un trop plein, mais le vide \u00e0 partir duquel tout doit surgir\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019\u00eatre advient \u00e0 partir du non-\u00eatre essentiel du vide\u00a0\u00bb. Notion, cette derni\u00e8re tout \u00e0 fait essentielle en psychanalyse, mais qui n\u2019est pas pour autant exempte des affects de l\u2019angoisse.<\/li><li>G. Pommier.- <em>Que veut dire \u00ab\u00a0faire\u00a0\u00bb l\u2019amour\u00a0?<\/em>, Paris, Flammarion, 2010, p. 386.<\/li><li>Euripide. <em>Les Bacchantes<\/em>, Paris, Les Belles Lettres, 2006, v. 860-61.<\/li><li>J. Pigeaud, <em>Euripide<\/em>, op.cit., \u00ab\u00a0Introduction\u00a0\u00bb, p. XVIII.<\/li><li>Pour les rapports Penth\u00e9e\/Tir\u00e9sias\/Act\u00e9on, cf. A. Moreau. \u00ab\u00a0Act\u00e9on, Orph\u00e9e, Penth\u00e9e\u00a0: mise en abyme et initiation manqu\u00e9e dans les Bacchantes d\u2019Euripide\u00a0\u00bb, <em>Kentron<\/em>, 14, 1-2, 1998, pp. 23-37.<\/li><li>Ovide.- op.cit., III, v. 192-193.<\/li><li>Ibidem, v. 425.<\/li><li>Ibid., v. 427.<\/li><li>Ibid., v. 450.<\/li><li>Il serait par ailleurs tentant de voir dans la figure de l\u2019\u00e9claboussure une \u00ab\u00a0pr\u00e9s\u00e9ance\u00a0\u00bb de l\u2019acte de d\u00e9chiquetage.<\/li><li>Ce qui le met en position d\u2019<em>hybris<\/em>, de d\u00e9mesure donc, car un humain ne peut pas affronter un dieu impun\u00e9ment. Cela renforce le parall\u00e8le avec Act\u00e9on, coupable d\u2019<em>hybris<\/em>, lui aussi. En effet si Ovide nous d\u00e9chire le c\u0153ur en nous disant qu\u2019il s\u2019agirait plut\u00f4t d\u2019accuser le sort que de parler de crime et insiste, en nous prenant \u00e0 t\u00e9moin sous forme interrogative\u00a0: \u00ab\u00a0En quoi, en effet, une erreur \u00e9tait-elle un crime\u00a0?\u00a0\u00bb, il y a toute une longue tradition qui rend Act\u00e9on bien moins innocent et qui le veut chasseur voulant s\u00e9duire la d\u00e9esse de la chasse.<\/li><li>Callimaque, <em>Hymnes<\/em>, V\u00a0: \u00ab\u00a0Le bain de Pallas\u00a0\u00bb, 107-116. Elles sont aussi appel\u00e9es \u00ab\u00a0chiennes de Lyssa\u00a0\u00bb. Lyssa\u00a0: la rage, Lyssa\u00a0: la folie. De mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, Euripide compare les bacchantes th\u00e9baines \u00e0 une meute de chiens. Apollodore, dans sa Biblioth\u00e8que, livre III, chap. IV, raconte\u00a0: La d\u00e9esse le m\u00e9tamorphosa imm\u00e9diatement en cerf, puis elle envoya la rage (lyssa) sur sa meute de cinquante chiens qui, sous l\u2019effet de cette folie le d\u00e9vor\u00e8rent par non-reconnaissance\u00a0\u00bb. Vraiment m\u00e9tamorphos\u00e9, ou per\u00e7u comme tel, le r\u00e9sultat est le m\u00eame. Cf. F. Frontisi-Ducroux. <em>L\u2019Homme-cerf &amp; la femme-araign\u00e9e<\/em>, Paris, Gallimard, 2003, p. 113-114.<\/li><li>F. Frontisi-Ducroux. &#8211; op.cit, p. 125.<\/li><li>Ibidem, p. 130. Tir\u00e9sias est rendu aveugle par Ath\u00e9na apr\u00e8s qu\u2019il l\u2019eut surprise au bain.<\/li><li>J.-W. Goethe. <em>Faust<\/em>, I, Paris, Flammarion, pp. 41-55.<\/li><li>S. Boimare.- <em>L\u2019Enfant et la peur d\u2019apprendre<\/em>, Paris, Dunod, 1999, qui part souvent de la Th\u00e9ogonie d\u2019H\u00e9siode pour amorcer un travail de r\u00e9investissement scolaire.<\/li><li>Nietzsche (F.). <em>Fragments posthumes<\/em>, 1881, 11 [320]<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10173?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Savoir est dangereux. En tout cas on peut le penser comme tel. 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