{"id":10167,"date":"2021-08-22T07:31:26","date_gmt":"2021-08-22T05:31:26","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/lusca-moi-peau-au-sein-de-la-prison-2\/"},"modified":"2021-10-02T15:08:20","modified_gmt":"2021-10-02T13:08:20","slug":"lusca-moi-peau-au-sein-de-la-prison","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/lusca-moi-peau-au-sein-de-la-prison\/","title":{"rendered":"L&rsquo;USCA : Moi-Peau au sein de la prison"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019UCSA (Unit\u00e9 de Consultations et de Soins Ambulatoires) existe au sein de tout centre p\u00e9nitentiaire depuis 1994. Ce dispositif, souvent nomm\u00e9 \u00ab&nbsp;infirmerie&nbsp;\u00bb par les d\u00e9tenus, fut ainsi cr\u00e9\u00e9 dans l\u2019objectif d\u2019acc\u00e9der aux soins tant somatiques que psychiques, sans quitter le lieu de d\u00e9tention. Service situ\u00e9 au sein m\u00eame d\u2019un \u00e9tablissement \u00e0 but r\u00e9pressif, les difficult\u00e9s de cohabitation se font parfois sentir&nbsp;; \u00e0 l\u2019image de l\u2019appareil psychique, imaginons un Surmoi (centre de d\u00e9tention) qui abriterait un Moi (UCSA), ce dernier faisant ainsi fonction de Moi-peau, souvent d\u00e9faillant chez le patient-d\u00e9tenu.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Passage \u00e0 l\u2019acte et Moi-peau chez le patient-d\u00e9tenu<\/h2>\n\n\n\n<p>A travers mes exp\u00e9riences en milieu carc\u00e9ral, notamment en UCSA en tant que clinicienne, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 combien il \u00e9tait fr\u00e9quent de retrouver chez la personne d\u00e9tenue une recherche de Moi-peau ext\u00e9rieur, sorte de contenant substitutif. J\u2019avais pu constater \u00e0 travers le v\u00e9cu de ces personnes l\u2019inexistence ou la d\u00e9faillance du <em>holding<\/em> maternel.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e9galement ce qu\u2019ont pu expliquer C. Balier (1998) et A. Ciavaldini (1999), en mettant en lien passage \u00e0 l\u2019acte agressif et d\u00e9faillance de la relation primaire \u00e0 la m\u00e8re. Aussi, s\u2019il existe des troubles des fonctions du Moi-peau, et plus particuli\u00e8rement la fonction de contenant des pulsions du psychisme, ils pourraient effectivement expliquer en partie l\u2019absence de limites pulsionnelles exprim\u00e9es dans le passage \u00e0 l\u2019acte, ainsi que l\u2019alt\u00e9ration du sentiment d\u2019individuation, ce qu\u2019explique C.Ciavaldini&nbsp;: \u00ab&nbsp;ces sujets touchent n\u2019importe quel autre, n\u2019importe comment, en fonction de leur mont\u00e9e d\u2019excitation. Il y a l\u00e0 une forme de distinction qui n\u2019a pu s\u2019op\u00e9rer. L\u2019autre, dans sa dimension d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas v\u00e9ritablement per\u00e7u&nbsp;\u00bb (C.Ciavaldini, 1999).<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est durant un stage de DESS en maison d\u2019arr\u00eat (2003), que je me suis questionn\u00e9e autour de cette probl\u00e9matique, notamment en \u00e9laborant mon travail de recherche, intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Moi-peau et passage \u00e0 l\u2019acte agressif&nbsp;\u00bb. A travers le suivi de deux patients-d\u00e9tenus, et plus particuli\u00e8rement les r\u00e9ponses recueillies au test projectif du Rorschach, j\u2019avais pu constater la grande faiblesse d\u2019un Moi, envahi par un \u00c7a ainsi qu\u2019un Surmoi quasi inexistant&nbsp;; la d\u00e9ficience des limites internes rendant donc impossible la contention d\u2019une trop forte excitation pulsionnelle. Aussi, les \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponses au Rorschach faisaient majoritairement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la p\u00e9n\u00e9tration, l\u2019intrusion, voire la pers\u00e9cution (\u00ab&nbsp;objets tranchants, pinces de crabes, organes internes, gueule de loup,\u2026&nbsp;\u00bb), mettant en exergue l\u2019absence d\u2019imperm\u00e9abilit\u00e9 entre le dedans et le dehors.<\/p>\n\n\n\n<p>Le constat \u00e9tabli en milieu carc\u00e9ral est que l\u2019on retrouve tout particuli\u00e8rement des pathologies dites limites ou des probl\u00e9matiques de type psychotique, ce qui s\u2019est confirm\u00e9 notamment chez ces deux personnes&nbsp;; l\u2019une r\u00e9v\u00e9lant une pathologie limite teint\u00e9e de traits parano\u00efaques, l\u2019autre mettant en avant de grandes failles des assises narcissiques, dont l\u2019\u00e9tat d\u00e9pressif et la d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019alcool en fondaient les sympt\u00f4mes.<\/p>\n\n\n\n<p>Didier Anzieu, dans le chapitre <em>Alt\u00e9ration de la structure du Moi-peau chez les personnalit\u00e9s narcissiques et les \u00e9tats-limites<\/em>, (D. Anzieu, 1998, p.147) d\u00e9montre en effet la fragilit\u00e9 de ce processus chez ces sujets. \u00ab&nbsp;Le moi-peau \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb n\u2019entoure pas la totalit\u00e9 de l\u2019appareil psychique et il pr\u00e9sente une double face, externe et interne, avec un \u00e9cart entre ces deux faces qui laisse la place libre \u00e0 un certain jeu. Cette limitation et cet \u00e9cart tendent \u00e0 dispara\u00eetre chez les personnalit\u00e9s narcissiques&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Dans les \u00e9tats-limites, l\u2019atteinte ne se limite pas \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie&nbsp;; c\u2019est la structure d\u2019ensemble du Moi-peau qui est alt\u00e9r\u00e9e. Les deux faces du Moi-peau n\u2019en font qu\u2019une, mais cette face unique est tordue \u00e0 la mani\u00e8re de l\u2019anneau d\u00e9crit par le math\u00e9maticien Moebius et auquel Lacan a le premier compar\u00e9 le Moi&nbsp;: d\u2019o\u00f9 ces troubles de la distinction entre ce qui vient du dedans et ce qui vient du dehors. Une partie du syst\u00e8me perception-conscience, normalement localis\u00e9 \u00e0 l\u2019interface entre le monde ext\u00e9rieur et la r\u00e9alit\u00e9 interne, est d\u00e9coll\u00e9 de cet emplacement et rejet\u00e9 en position d\u2019observateur ext\u00e9rieur (le patient \u00e9tat-limite assiste du dehors au fonctionnement de son corps et de son esprit, en spectateur d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 de sa propre vie).&nbsp;\u00bb (p.150)<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019UCSA ou m\u00e8re suffisamment bonne<\/h2>\n\n\n\n<p>Le contexte d\u2019enfermement peut \u00eatre v\u00e9cu lui-m\u00eame comme une sorte de contention psychique. Au cours des entretiens cliniques, beaucoup de patients d\u00e9tenus s\u2019expriment autour de la d\u00e9couverte d\u2019une r\u00e9flexion sur soi, d\u2019une possibilit\u00e9 d\u2019introspection, m\u00e9connue ou impossible jusqu\u2019\u00e0 la mise en d\u00e9tention&nbsp;; \u00ab&nbsp;dehors, je ne pense pas, je suis toujours dans l\u2019action. Ici, seul et enferm\u00e9 toute la journ\u00e9e, j\u2019arrive \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir&nbsp;\u00bb \u00bb relate Tony, d\u00e9tenu r\u00e9cidiviste, dont j\u2019am\u00e8nerai la vignette clinique peu apr\u00e8s. A l\u2019ext\u00e9rieur, l\u2019\u00e9laboration psychique fait d\u00e9faut, l\u2019acc\u00e8s au symbolique n\u2019y est pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019enfermement peut amener le patient d\u00e9tenu \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 la pens\u00e9e, l\u2019UCSA, quant \u00e0 elle, peut lui permettre de la mettre en mots et d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la fonction d\u2019individuation, ne serait-ce qu\u2019\u00e0 travers la relation et le regard du soignant. L\u2019UCSA est un lieu de r\u00e9gression, o\u00f9 les d\u00e9fenses se f\u00ealent et o\u00f9 peuvent enfin se r\u00e9v\u00e9ler des \u00e9motions jusqu\u2019ici \u00e9touff\u00e9es par les pulsions agressives. Certains patients-d\u00e9tenus passent par l\u2019infirmerie pour y soigner leur enveloppe corporelle si souvent malmen\u00e9e, d\u2019autres attendent leur rendez-vous avec le psychiatre ou le psychologue pour y d\u00e9poser leur mal-\u00eatre et leur r\u00e9flexion. L\u2019\u00e9bauche d\u2019un narcissisme secondaire devient alors possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous parlions \u00e0 l\u2019instant de r\u00e9cidive&nbsp;; plusieurs patients-d\u00e9tenus ont pu se sentir \u00ab&nbsp;perdus&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, malgr\u00e9 un travail de r\u00e9insertion et d\u2019am\u00e9nagement des conditions de vie \u00e0 la sortie, pour certains d\u2019entre eux. \u00ab&nbsp;Dehors, je n\u2019arrive pas \u00e0 me contr\u00f4ler&nbsp;\u00bb sont des termes qui reviennent tr\u00e8s souvent chez ces personnes qui vont et viennent entre le dedans et le dehors, et pour lesquels seul le franchissement de la barri\u00e8re de l\u2019interdit leur permet de retrouver un contenant, peu confortable mais tout de m\u00eame s\u00e9curisant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est int\u00e9ressant de se pencher sur la possibilit\u00e9 (ou l\u2019impossibilit\u00e9) de faire cohabiter deux instances diff\u00e9rentes et pourtant tr\u00e8s compl\u00e9mentaires. D\u2019une part l\u2019UCSA, lieu de r\u00e9ceptacle du mieux-\u00eatre de la personne, de la prise en compte de celle-ci en tant qu\u2019\u00eatre humain, quel que soit le geste et le comportement qui l\u2019ait men\u00e9 entre ces murs, et d\u2019autre part l\u2019\u00e9tablissement et l\u2019administration p\u00e9nitentiaire, lieu de r\u00e9pression, de privation de libert\u00e9 qui marque chaque seconde de la notion de sanction, relative au passage \u00e0 l\u2019acte.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019une abrite l\u2019autre, ainsi l\u2019UCSA se plie in\u00e9vitablement \u00e0 certaines r\u00e8gles du fonctionnement p\u00e9nitentiaire, tel le Moi censur\u00e9 par le Surmoi, ce qui permet de recr\u00e9er \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur ce qui nous anime de l\u2019int\u00e9rieur. Or, il n\u2019est malheureusement pas toujours \u00e9vident d\u2019articuler ces deux instances sur le terrain.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, la notion de secret professionnel peut ne pas \u00eatre entendue par l\u2019\u00e9quipe p\u00e9nitentiaire. De ce fait, le dialogue et le travail de compl\u00e9mentarit\u00e9 autour du patient-d\u00e9tenu deviennent alors impossibles. Par cons\u00e9quent, se cr\u00e9e un clivage entre le statut de d\u00e9tenu et le statut de patient&nbsp;; l\u2019un per\u00e7u comme bon, l\u2019autre comme mauvais.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai en t\u00eate l\u2019exemple de ce patient-d\u00e9tenu qui s\u2019\u00e9tait investi dans un travail th\u00e9rapeutique r\u00e9gulier, et qui \u00e9tait parvenu au fil des s\u00e9ances \u00e0 trouver lui-m\u00eame des r\u00e9ponses \u00e0 ses agissements faisant tant de mal aux victimes. Il fut transf\u00e9r\u00e9 du jour au lendemain dans un autre \u00e9tablissement de la r\u00e9gion. Le transfert p\u00e9nitentiaire signe symboliquement cette notion de clivage entre le soin et la sanction, une sorte de r\u00e9p\u00e9tition du passage \u00e0 l\u2019acte qui m\u00e8ne \u00e0 la rupture brutale de la pens\u00e9e et de l\u2019\u00e9laboration.<\/p>\n\n\n\n<p>Si certains utilisent l\u2019espace de parole th\u00e9rapeutique \u00e0 des fins strat\u00e9giques (telles que l\u2019obtention de remises de peine, ou dans le but de donner bonne impression au Juge d\u2019Application des Peines pour un am\u00e9nagement de sortie ou une permission) et n\u2019investissent nullement cette aire \u00ab&nbsp;\u00e0 penser&nbsp;\u00bb, d\u2019autres parviennent \u00e0 constituer un lien avec le th\u00e9rapeute et acc\u00e9dent \u00e0 l\u2019\u00e9tayage qui leur est propos\u00e9 pour avancer sur soi. J\u2019ai su plus tard que ce d\u00e9tenu, qui avait v\u00e9cu ce transfert p\u00e9nitentiaire \u00e0 un moment o\u00f9 il avan\u00e7ait particuli\u00e8rement en th\u00e9rapie, a refus\u00e9 de poursuivre ce travail au sein du nouvel \u00e9tablissement o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 plac\u00e9. Si la sanction est in\u00e9vitable et que l\u2019acte commis doit bien entendu \u00eatre puni par la loi, il semble important qu\u2019elle soit constructive et m\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de ce qui a men\u00e9 \u00e0 cet acte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Tony<\/h2>\n\n\n\n<p>J\u2019ai re\u00e7u Tony en entretien \u00e0 sa demande. Grand et imposant, marqu\u00e9 au visage par de multiples balafres et cicatrices, ses bras remplis de tatouages en tout genres ne laissant plus entrevoir la moindre parcelle de peau, il s\u2019est imm\u00e9diatement pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 moi par le signifiant \u00ab&nbsp;braqueur r\u00e9cidiviste&nbsp;\u00bb, telle une identit\u00e9 \u00e0 part enti\u00e8re, qui lui colle \u00e0 la peau depuis sa jeunesse. Tony raconte d\u00e8s lors ses braquages de banques, ses plans pr\u00e9vus des mois \u00e0 l\u2019avance pour que tout fonctionne, cette \u00ab&nbsp;adr\u00e9naline&nbsp;\u00bb tant recherch\u00e9e au moment des faits ainsi que la jouissance finale du butin amass\u00e9 puis partag\u00e9 avec chacun des malfaiteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette pr\u00e9sentation de surface, teint\u00e9e de d\u00e9fenses d\u2019acier, a pu rapidement laisser place \u00e0 une importante fragilit\u00e9. L\u2019objet premier de sa demande \u00e0 voir un psychologue en d\u00e9tention \u00e9tait de \u00ab&nbsp;parler \u00e0 quelqu\u2019un&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;exister&nbsp;\u00bb. Tony a purg\u00e9 deux autres peines avant celle-ci, toujours pour le m\u00eame motif&nbsp;: braquage \u00e0 main arm\u00e9e. Il avait entam\u00e9 un suivi th\u00e9rapeutique lors de sa derni\u00e8re incarc\u00e9ration, qui l\u2019avait amen\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Il avait pr\u00e9par\u00e9 sa sortie avec les intervenants du <em>Service P\u00e9nitentiaire Insertion et Probation<\/em>, s\u2019\u00e9tait tenu \u00e0 un travail, avait un logement qu\u2019il partageait avec une femme dont il \u00e9tait tr\u00e8s \u00e9pris. Ils avaient m\u00eame pour projet de fonder une famille. Puis, quelques ann\u00e9es plus tard, licenci\u00e9 \u00e9conomiquement de son travail, il ne parvenait plus \u00e0 joindre les deux bouts, sa vie de couple commen\u00e7ait \u00e0 chanceler, et Tony a peu \u00e0 peu repris contact avec certains de ses \u00ab&nbsp;co\u00e9quipiers&nbsp;\u00bb comme il les nomme. Il s\u2019est donc remis \u00e0 braquer, sans penser aux cons\u00e9quences qu\u2019il conna\u00eet bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce troisi\u00e8me retour en prison lui fut plus difficile \u00e0 vivre que les pr\u00e9c\u00e9dents. Tony ne cesse de pleurer dans le bureau, accabl\u00e9 par ce qui lui arrive&nbsp;; une angoisse d\u2019abandon le submerge, cette terrible peur que sa femme le quitte et ne vienne pas lui rendre visite au parloir. Il dit lui \u00e9crire jusqu\u2019\u00e0 dix lettres par jour, afin de combler ce vide insupportable. Progressivement, au cours du suivi, survient un sentiment de col\u00e8re \u00e0 son propre \u00e9gard, r\u00e9alisant ce qu\u2019il avait commenc\u00e9 \u00e0 construire \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, et qu\u2019il dit avoir d\u00e9truit en quelques instants et pour de multiples ann\u00e9es de d\u00e9tention. C\u2019est une fois \u00ab&nbsp;contenu&nbsp;\u00bb physiquement et psychiquement que Tony a pu se rendre compte non seulement des cons\u00e9quences de son acte (le trauma des victimes, la destruction de sa propre vie, le mal qu\u2019il fait vivre \u00e0 sa femme, son enfermement et l\u2019attente d\u2019un jugement s\u00e9v\u00e8re) mais aussi de son incapacit\u00e9 \u00e0 penser et \u00e0 raisonner \u00e0 ce moment-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>La fonction de pare-excitation, si fragile chez lui, semble avoir fait d\u00e9faut et a laiss\u00e9 place au fantasme et au monde pulsionnel, devenus ainsi r\u00e9alit\u00e9 <em>via<\/em> le passage \u00e0 l\u2019acte. Le cadre soignant au sein m\u00eame du cadre immuable du lieu carc\u00e9ral ont ainsi permis \u00e0 Tony d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la pens\u00e9e puis \u00e0 un d\u00e9but de travail d\u2019\u00e9laboration. L\u2019objet de la th\u00e9rapie \u00e9tant finalement pour le d\u00e9tenu de passer d\u2019un registre de fonctionnement de processus primaire \u00e0 un fonctionnement de processus secondaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Monsieur P.<\/h2>\n\n\n\n<p>Monsieur P. est un homme d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es. Il fut \u00e9crou\u00e9 pour conduite en \u00e9tat d\u2019ivresse avec r\u00e9cidive et violences conjugales \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition envers sa femme. A\u00een\u00e9 d\u2019une fratrie de trois enfants, il dit avoir une s\u0153ur avec qui il entretient peu de contact ainsi qu\u2019un fr\u00e8re, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 r\u00e9cemment d\u2019un cancer. Ses parents sont tous deux \u00e9galement d\u00e9c\u00e9d\u00e9s. Il d\u00e9peint une enfance difficile&nbsp;: son p\u00e8re buvait beaucoup et violentait sa m\u00e8re lorsqu\u2019il \u00e9tait alcoolis\u00e9. Il d\u00e9crit celle-ci comme d\u00e9pressive, souvent hospitalis\u00e9e et donc absente de la maison. Il fut marqu\u00e9 par l\u2019\u00e9ducation stricte de son p\u00e8re, qui n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 lever la main sur chacun d\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur P. a d\u00fb commencer \u00e0 travailler \u00e0 l\u2019usine d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de 14 ans pour subvenir aux besoins de la famille, le rythme et les horaires de travail \u00e9tant tr\u00e8s p\u00e9nibles, il dit ne pas avoir v\u00e9cu d\u2019enfance, d\u2019o\u00f9 le d\u00e9sir de fonder une famille avec sa femme, avec qui il eut 3 enfants. \u00ab&nbsp;Je n\u2019ai pas voulu que mes enfants vivent la m\u00eame chose que moi alors j\u2019ai travaill\u00e9 dur pour leur payer des \u00e9tudes, j\u2019ai tout fait pour qu\u2019ils ne manquent de rien&nbsp;\u00bb. Lorsqu\u2019il \u00e9voque ses difficult\u00e9s conjugales, il explique que sa femme s\u2019est s\u00e9par\u00e9e de lui plusieurs fois, mais serait \u00e0 chaque fois revenue car pour Mr P., l\u2019absence de cette derni\u00e8re lui \u00e9tait insupportable. Il la qualifie de \u00ab&nbsp;d\u00e9pressive&nbsp;\u00bb, \u00e9tant d\u2019ailleurs hospitalis\u00e9e au moment de son entr\u00e9e en prison.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u00e9but de suivi, Mr P. n\u2019exprime aucun affect, ni en rapport avec le d\u00e9lit qui l\u2019a amen\u00e9 ici, ni autour des violences qu\u2019il a pu faire subir \u00e0 sa femme. Son discours d\u00e9saffectiv\u00e9 peut \u00e9galement laisser place \u00e0 un processus de pens\u00e9e op\u00e9ratoire, laissant s\u2019exprimer des choses factuelles. Progressivement, Mr P. a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019exprimer autour de sa d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019alcool. Suivi par une infirmi\u00e8re sp\u00e9cialis\u00e9e dans le domaine, Mr P. a r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019ouvrir et sortir de ce discours d\u00e9fensif. Il dit \u00eatre conscient des cons\u00e9quences de cet \u00e9tat, sans toutefois laisser entrevoir une once de remord \u00e0 l\u2019\u00e9gard des victimes (les deux passages \u00e0 l\u2019acte ayant \u00e9t\u00e9 commis en \u00e9tat d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9). Bien au contraire, il semble fonctionner sur un mode plaintif, mettant ainsi en avant une tendance \u00e0 la victimisation&nbsp;; \u00ab&nbsp;j\u2019ai toujours su conduire ma voiture m\u00eame en ayant un peu bu, je sais que je peux ma\u00eetriser \u00e7a. C\u2019est toujours aux petits qu\u2019on reproche des choses, il y a des vedettes qui roulent vite et qui ne sont pas nettes au volant, celles-l\u00e0, on ne vient pas les emb\u00eater.&nbsp;\u00bb Puis, concernant les coups port\u00e9s sur sa femme&nbsp;: \u00ab&nbsp;il s\u2019agit d\u2019une bousculade ancienne. Elle a port\u00e9 plainte avec un poignet cass\u00e9 et elle a dit aux gendarmes que c\u2019\u00e9tait moi qui lui avait cass\u00e9. C\u2019est pas vrai du tout, elle prenait toujours plein de m\u00e9dicaments et du coup elle ne pouvait pas tenir debout\u2026 comme si elle \u00e9tait ivre. Du coup, elle est tomb\u00e9e toute seule et s\u2019est cass\u00e9 le poignet.&nbsp;\u00bb Maintenant, je suis l\u00e0 en prison, sans avoir rien fait de grave\u2026 J\u2019ai tout perdu&nbsp;\u00bb. Mr P. verse sa premi\u00e8re larme \u00e0 ce moment, parvenant ainsi \u00e0 exprimer des \u00e9motions, bien qu\u2019encore incapable de se d\u00e9centrer et de sortir du d\u00e9ni de ses actes. Peu \u00e0 peu il d\u00e9crira ses ressentis \u00e0 l\u2019\u00e9gard de sa femme, toujours en pleurs&nbsp;: \u00ab&nbsp;je lui pardonne tout. Je voudrais qu\u2019elle revienne. Je ne me vois pas finir ma vie sans elle. A 55 ans, vous me voyez refaire ma vie&nbsp;?&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Si elle n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0, je mangerais seul, je serais tout seul dans cette maison. Je prendrais un chien si elle ne revenait pas, j\u2019irais m\u2019inscrire dans une agence matrimoniale&nbsp;\u00bb. D\u00e8s lors, sa femme, si d\u00e9valoris\u00e9e au d\u00e9part semble consid\u00e9r\u00e9e comme \u00ab&nbsp;vitale&nbsp;\u00bb, celle-ci jouant un r\u00f4le d\u2019\u00e9tayage indispensable \u00e0 Mr P. La solitude et la s\u00e9paration s\u2019av\u00e8rent donc extr\u00eamement angoissantes pour lui, cette situation risquant de le confronter \u00e0 un sentiment de vide insupportable, impliquant la disparition de ce substitut d\u2019image maternelle d\u00e9faillante.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil du suivi, les d\u00e9fenses de type rigide de Mr P. s\u2019att\u00e9nuent pour laisser place \u00e0 une probl\u00e9matique narcissique reli\u00e9e \u00e0 une forte angoisse de perte d\u2019objet. \u00ab&nbsp;L\u2019\u00e9tat limite se situe avant tout comme une \u00ab&nbsp;maladie&nbsp;\u00bb du narcissisme. La relation d\u2019objet est demeur\u00e9e centr\u00e9e sur une d\u00e9pendance anaclitique \u00e0 l\u2019autre. Le danger imm\u00e9diat contre lequel se d\u00e9fend l\u2019\u00e9tat limite, c\u2019est essentiellement la d\u00e9pression (Bergeret, 2000, p. 226)&nbsp;\u00bb. Cette relation d\u2019objet appara\u00eet clairement dans la description de sa relation conjugale, exprim\u00e9e comme invivable mais n\u00e9anmoins \u00e9tayante.<\/p>\n\n\n\n<p>La conduite addictive, quant \u00e0 elle, consiste elle aussi en une relation de d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019objet qui vient jouer le r\u00f4le d\u2019objet interne s\u00e9curisant et vise \u00e0 recr\u00e9er des exp\u00e9riences pr\u00e9coces non int\u00e9gr\u00e9es. L\u2019alcool viendrait par cons\u00e9quent apporter une compl\u00e9tude au manque \u00e0 \u00eatre, notamment sur le mode oral. Plus tard, Mr P. a pu parvenir \u00e0 expliquer cette violence par le fait d\u2019avoir lui-m\u00eame \u00e9t\u00e9 victime de son p\u00e8re et avoir assist\u00e9 aux sc\u00e8nes de disputes conjugales. Se rendant tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement aux entretiens th\u00e9rapeutiques, il a pu \u00e9laborer autour de son parcours de vie, y cr\u00e9er des liens avec sa situation actuelle, mais surtout commencer \u00e0 prendre l\u2019autre en consid\u00e9ration, et mettre des mots autour de la souffrance v\u00e9cue par sa femme.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">En conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>Si la d\u00e9pression est le sympt\u00f4me contre lequel se d\u00e9fend la personnalit\u00e9 \u00e9tat limite, il est int\u00e9ressant d\u2019en comprendre la psychodynamique. Selon Bergeret, \u00ab&nbsp;l\u2019enjeu r\u00e9el d\u2019une d\u00e9pression est celui d\u2019un deuil int\u00e9rieur, d\u2019une perte d\u2019objet narcissique constitutif du Soi, c\u2019est-\u00e0-dire du sentiment de valeur. La souffrance \u00e9prouv\u00e9e est li\u00e9e essentiellement \u00e0 la d\u00e9valorisation de l\u2019image narcissique de soi-m\u00eame, quel que soit le facteur conjoncturel du moment. Ce qui explique la relation d\u2019objet dite anaclitique qui repr\u00e9sente une sorte de tentative positive de combler en permanence le manque int\u00e9rieur \u00e9prouv\u00e9&nbsp;\u00bb (Bergeret, 2000, p. 31).<\/p>\n\n\n\n<p>Les vignettes de Tony et Mr P. illustrent cette hypoth\u00e8se. La d\u00e9faillance du Moi-peau \u00e9tant telle qu\u2019une seconde peau se doit de les envelopper afin de lutter contre le vide et les pulsions d\u2019an\u00e9antissement. Le sentiment de d\u00e9valorisation de soi est tel que le passage \u00e0 l\u2019acte semble leur donner un statut de personne omnipotente, invincible. Or, la Loi vient leur rappeler in\u00e9vitablement qu\u2019il n\u2019en est rien. Au contraire, la sanction \u00e9tablie les a ramen\u00e9s \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9, qui leur est alors insupportable.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il existe un clivage important entre la psych\u00e9 et le soma \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur (le corps agit sans \u00eatre contr\u00f4l\u00e9 par la pens\u00e9e), l\u2019Ucsa ressemble \u00e0 un lieu o\u00f9 la jonction entre les deux devient enfin possible.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>D. Anzieu (1998), <em>Le Moi-peau<\/em>, Dunod, Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>C. Balier (1998), <em>Psychanalyse des comportements violents<\/em>&nbsp;\u00bb, PUF, Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>J. Bergeret (2000), <em>Psychologie pathologique<\/em>, Masson, Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>D. Bourgeois (2010), <em>Comprendre et soigner les \u00e9tats limites<\/em>, collection psychoth\u00e9rapies, Dunod, Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>A. Ciavaldini (1999), <em>Psychopathologie des agresseurs sexuels<\/em>, Masson, Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>C. Chabert (1983), <em>Le Rorschach en clinique adulte<\/em>, Dunod, Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>F. Millaud (1999), <em>Le passage \u00e0 l\u2019acte<\/em>, Masson, Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>D.W. Winnicott (1970), <em>Processus de maturation chez l\u2019enfant<\/em>, Payot, Paris.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10167?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019UCSA (Unit\u00e9 de Consultations et de Soins Ambulatoires) existe au sein de tout centre p\u00e9nitentiaire depuis 1994. 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