{"id":10148,"date":"2021-08-22T07:31:24","date_gmt":"2021-08-22T05:31:24","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/normes-et-sexualites-2\/"},"modified":"2021-09-19T22:57:59","modified_gmt":"2021-09-19T20:57:59","slug":"normes-et-sexualites","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/normes-et-sexualites\/","title":{"rendered":"Normes et sexualit\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p>Puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019aborder l\u2019enfant et l\u2019adolescent dans la perspective des sexualit\u00e9s, je me suis demand\u00e9 ce qu\u2019\u00e9tait une sexualit\u00e9 adulte, ou comment la d\u00e9finir autrement que par des comportements. D\u2019ailleurs, qu\u2019est-ce qu\u2019un adulte&nbsp;? La psychanalyse aurait bien du mal \u00e0 le pr\u00e9ciser, sans recourir \u00e0 des \u00e9nonc\u00e9s qui font vite penser \u00e0 l\u2019esprit s\u00e9rieux de Sartre, ce qui, vous en conviendrez, n\u2019est pas tr\u00e8s r\u00e9jouissant.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais j\u2019ai aussi pens\u00e9 \u00e0 cette phrase \u00e9nigmatique des <em>Trois essais<\/em>, qui marque, pour Freud, le point d\u2019articulation entre l\u2019enfant et l\u2019adolescent&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ajoutons enfin que, pendant la p\u00e9riode transitoire de la pubert\u00e9, les processus de d\u00e9veloppement somatique et psychique progressent les uns \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres sans aucun nouage, jusqu\u2019\u00e0 ce que, une motion d\u2019amour psychique intense op\u00e9rant une perc\u00e9e qui vient \u00e0 innerver les organes g\u00e9nitaux, l\u2019unit\u00e9 normalement requise de la fonction amoureux soit instaur\u00e9e.<sup>1<\/sup>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette innervation des organes g\u00e9nitaux \u00e0 partir d\u2019une \u00ab&nbsp;motion d\u2019amour psychique intense&nbsp;\u00bb est une curiosit\u00e9 neurophysiologique, mais l\u2019appel \u00e0 la biologie est toujours indice de quelque chose de sp\u00e9cifique chez Freud. Cette \u00e9tranget\u00e9 dans ce texte, r\u00e9\u00e9crit plusieurs fois pendant presque vingt ans, t\u00e9moigne d\u2019une difficult\u00e9<sup>2<\/sup> \u00e0 laquelle chaque adolescent aura \u00e0 se confronter, mais aussi d\u2019une tension entre l\u2019affirmation de \u00ab&nbsp;l\u2019infantilisme de la sexualit\u00e9&nbsp;\u00bb<sup>3<\/sup> et la d\u00e9finition d\u2019une sexualit\u00e9 adulte dite \u00ab&nbsp;normale&nbsp;\u00bb, orient\u00e9e vers la reproduction.<\/p>\n\n\n\n<p>Rappelons que les <em>Trois essais<\/em> montrent que la pulsion sexuelle est chez l\u2019homme fondamentalement d\u00e9natur\u00e9e, non instinctuelle, et \u00ab&nbsp;la perversion est une part de la constitution qui passe pour normale&nbsp;\u00bb, d\u2019autant que, dans toute relation sexuelle \u00ab&nbsp;normale&nbsp;\u00bb, de nombreux comportements sont des \u00ab&nbsp;amorces de ces aberrations sexuelles que sont les perversions&nbsp;\u00bb. L\u2019enjeu pour Freud est de rep\u00e9rer l\u2019organisation sexuelle du point de vue de l\u2019agencement psychique, et non, comme les sexologues auxquels il se r\u00e9f\u00e8re, \u00e0 partir de d\u00e9viations par rapport \u00e0 une norme comportementale, le co\u00eft et la vis\u00e9e de reproduction.<\/p>\n\n\n\n<p>Bref, il y a une disposition sexuelle polymorphe que l\u2019accent initial sur la th\u00e9orie de la s\u00e9duction a emp\u00each\u00e9 de rep\u00e9rer en occultant les pulsions partielles. En d\u2019autres termes, \u00ab&nbsp;la disposition \u00e0 la perversion est la disposition universelle originelle de la pulsion sexuelle humaine&nbsp;\u00bb, qui ne s\u2019arr\u00eate pas avec le passage \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, bien au contraire, car elle trouve refuge, par exemple, dans le sympt\u00f4me qui est \u00ab&nbsp;l\u2019activit\u00e9 sexuelle des n\u00e9vros\u00e9s&nbsp;\u00bb. Freud d\u00e9finira une \u00ab&nbsp;sexualit\u00e9 \u00e9largie&nbsp;\u00bb sans jamais c\u00e9der sur le terme de sexualit\u00e9 &#8211; la sexualit\u00e9 infantile est donc l\u2019un des <em>schibboleths<\/em> de la psychanalyse -, sexualit\u00e9 d\u00e9tach\u00e9e des organes g\u00e9nitaux qui pourtant les r\u00e9innervent lors d\u2019une \u00ab&nbsp;motion d\u2019amour psychique intense&nbsp;\u00bb pour que &#8211; secondairement donc &#8211; cette sexualit\u00e9 soit mise au service de la reproduction. On voit donc que la difficult\u00e9 est loin d\u2019\u00eatre lev\u00e9e au terme des <em>Trois essais<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Je re\u00e7ois un adolescent, il a 16 ans au moment de la s\u00e9ance que je vais \u00e9voquer. Il vient d\u00e9j\u00e0 depuis un certain temps pour des motifs que je laisse de c\u00f4t\u00e9. C\u2019est un gar\u00e7on tr\u00e8s intelligent, qui a pu engager un v\u00e9ritable travail analytique. Lors de cette s\u00e9ance, il me dit qu\u2019il est amoureux pour la premi\u00e8re fois. Voici comment il d\u00e9crit cette jeune fille&nbsp;: \u00ab&nbsp;Elle n\u2019est pas sp\u00e9cialement jolie, elle n\u2019a pas les st\u00e9r\u00e9otypes\u2026 ni fine, ni blonde\u2026 pas comme ma m\u00e8re&nbsp;\u00bb, qui est effectivement fine et blonde. Comme je l\u2019interroge d\u2019un \u00ab&nbsp;Alors&nbsp;?&nbsp;\u00bb, il me dit, offusqu\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;On n\u2019est pas des animaux, ce n\u2019est pas que de la reproduction&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019ai su&nbsp;\u00bb, ajoute-t-il, \u00ab&nbsp;qu\u2019elle me plaisait au premier coup d\u2019\u0153il. Car d\u00e8s qu\u2019elle sourit, elle est tr\u00e8s belle, plus que \u00e7a. Mais quand elle ne sourit pas, elle n\u2019est pas vraiment belle.&nbsp;\u00bb Il poursuit&nbsp;: \u00ab&nbsp;On a pas mal de points communs&nbsp;: son attitude g\u00e9n\u00e9rale, par exemple elle ne participe pas au bordel en classe, elle est souvent s\u00e9rieuse, ce n\u2019est pas une <em>fashion victim<\/em>.&nbsp;\u00bb Elle est donc comme lui, sa semblable, son image, mais la dimension narcissique, imaginaire, n\u2019explique pas tout. En effet, \u00ab&nbsp;pas comme ma m\u00e8re&nbsp;\u00bb vous a mis la puce \u00e0 l\u2019oreille, \u00e0 moi aussi. Je me souviens que quelques ann\u00e9es auparavant, parlant de sa m\u00e8re, une femme d\u2019humeur tr\u00e8s changeante, il disait que, petit enfant, son visage \u00e9tait \u00ab&nbsp;sa m\u00e9t\u00e9o&nbsp;\u00bb. Si elle arrivait avec une mine s\u00e9v\u00e8re, cela signifiait \u00ab&nbsp;menace de gros temps&nbsp;\u00bb, mais si elle \u00e9tait souriante, c\u2019\u00e9tait le bonheur, l\u2019annonce d\u2019une belle journ\u00e9e. Ce trait isol\u00e9 &#8211; le sourire &#8211; prend valeur signifiante, un peu comme celui du chat du Cheshire que rencontre Alice, ce chat qui avait la possibilit\u00e9 de dispara\u00eetre en totalit\u00e9 ou en partie, un chat qui souriait et qui pouvait dispara\u00eetre en ne laissant subsister que son sourire. \u00ab&nbsp;Ma parole&nbsp;! pensa Alice, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu un chat sans un sourire, mais jamais un sourire sans un chat.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ce chat qui appara\u00eet et dispara\u00eet &#8211; ce chat pr\u00e9sence\/absence &#8211; incarne le signifiant m\u00eame. Le sourire de la m\u00e8re pour ce jeune homme avait pris une valeur signifiante, symbolique, et c\u2019est ce trait m\u00e9connu, pr\u00e9lev\u00e9 sur la m\u00e8re, qui d\u00e9clencha cette \u00ab&nbsp;motion d\u2019amour psychique intense&nbsp;\u00bb. Mais la jeune fille, pour autant, demeure pour lui \u00e9nigmatique. Il n\u2019ose pas l\u2019aborder et s\u2019interroge sur ses int\u00e9r\u00eats, sur son d\u00e9sir. Que veut-elle&nbsp;? Qu\u2019aime-t-elle&nbsp;? Il pr\u00e9serve ce qu\u2019elle rec\u00e8le d\u2019impossible \u00e0 cerner. Ainsi, il s\u2019en tient plut\u00f4t \u00e0 distance, et jette des coups d\u2019\u0153il \u00e9moustill\u00e9s dans l\u2019\u00e9chancrure des corsages d\u2019autres filles de la classe plut\u00f4t que dans le sien. Elle est un visage qui peut s\u2019illuminer d\u2019un sourire. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 donc l\u2019amour, de l\u2019autre l\u2019int\u00e9r\u00eat sexuel. Cette disjonction particuli\u00e8rement manifeste dans la vie sexuelle masculine, plut\u00f4t spontan\u00e9ment bigame, c\u2019est-\u00e0-dire divis\u00e9e entre la femme de l\u2019amour et celle du d\u00e9sir sexuel, entre la maman id\u00e9alis\u00e9e avec qui le commerce sexuel peut \u00eatre difficile et la putain, cette femme rabaiss\u00e9e d\u00e9crite par Freud, avec qui la sexualit\u00e9 devient possible. La litt\u00e9rature est remplie de ces exemples, comme l\u2019histoire de nos analysants<sup>4<\/sup>. Dans les meilleurs cas, une m\u00eame femme sait occuper les deux places. C\u2019est en tout cas la n\u00e9vrose du m\u00e2le qui ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 une position qualifi\u00e9e de pathologique, mais nous met plut\u00f4t sur la voie de cette difficult\u00e9 d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9e, celle de cette disjonction entre amour et jouissance sexuelle. Lacan d\u00e9finissait cette but\u00e9e, ce R\u00e9el, par cette formule&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il n\u2019y a pas de rapport sexuel&nbsp;\u00bb, \u00e0 savoir pas de mise en rapport \u00e0 partir de l\u2019acte sexuel, chacun rencontrant l\u2019autre dans l\u2019encadrement de son propre fantasme.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est le versant masculin, mais on trouve aussi cette division chez certaines femmes entre le mari et l\u2019amant, entre l\u2019homme interdit, le cur\u00e9, le directeur de conscience, le m\u00e9decin, homme interdit et id\u00e9alis\u00e9, aim\u00e9 d\u2019un amour platonique, et le partenaire sexuel. Si l\u2019amour s\u2019adresse au visage, le d\u00e9sir sexuel s\u2019adresse aux fragments de corps, un peu comme la <em>V\u00e9nus aux tiroirs<\/em> de Dali. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019amour comme narcissique, visant la fusion, l\u2019unification, de deux ne faire qu\u2019un, et de l\u2019autre ces morceaux de corps, ayant pris une valeur phallique &#8211; retirez les seins \u00e0 un hyst\u00e9rique&nbsp;! -, morceaux de corps qui causent son d\u00e9sir et auxquels l\u2019homme a affaire dans l\u2019acte sexuel. Donc ce passage \u00e0 la sexualit\u00e9 adulte, g\u00e9nitale et h\u00e9t\u00e9rosexuelle, dite \u00ab&nbsp;normale&nbsp;\u00bb, se fonde sur le refoulement, \u00e0 l\u2019origine de cette bigamie.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, il y a une norme pour la psychanalyse, c\u2019est ce qu\u2019indique le complexe d\u2019\u0152dipe. Il est au c\u0153ur de cette affaire, et c\u2019est le fond de ce complexe qui constitue la seule norme en psychanalyse&nbsp;: l\u2019interdiction du \u00ab&nbsp;jouir de la m\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00e0 entendre dans les deux sens du g\u00e9nitif. Ce manque-\u00e0-jouir est constitutif, mais l\u2019articulation de cette norme, sa valeur d\u2019interdit vient en fait recouvrir, masquer, un impossible fondamental &#8211; un R\u00e9el -, auquel il donne un statut d\u2019interdit, et donc valeur de norme, pour permettre ainsi une relance du d\u00e9sir qui peut se porter alors sur les autres femmes. Mais cette fonction normativante et non normalisante de la prohibition de l\u2019inceste ne donne aucune d\u00e9finition du destin de la pulsion, ni du \u00ab&nbsp;normal&nbsp;\u00bb au sens des comportements, si ce n\u2019est, comme a pu le dire Lacan, que l\u2019on peut constater que, pour les sujets, le normal, c\u2019est la \u00ab&nbsp;norme-m\u00e2le&nbsp;\u00bb, au sens o\u00f9 ce qui se manifeste dans les sympt\u00f4mes des n\u00e9vroses tourne autour des enjeux oedipiens, de la question phallique, de l\u2019\u00eatre et de l\u2019avoir. Le maintien d\u2019une certaine dimension imaginaire du phallus conduit l\u2019obsessionnel \u00e0 en faire l\u2019objet du don anal avec tous ses avatars d\u00e9fensifs, et l\u2019hyst\u00e9rique \u00e0 un certain d\u00e9go\u00fbt. Car, en fait, la norme est plut\u00f4t corr\u00e9lative de l\u2019id\u00e9e de manque. Mais, en tout cas, pas de \u00ab&nbsp;normal&nbsp;\u00bb, et, m\u00eame mieux, pas de norme sexuelle puisqu\u2019il n\u2019y a pas de repr\u00e9sentation de la diff\u00e9rence des sexes dans l\u2019inconscient, ce qui conduit \u00e0 l\u2019\u00e9dification de semblants sociaux pour d\u00e9terminer cette distinction homme\/femme. Et pr\u00e9cis\u00e9ment, le premier amour est le moment o\u00f9 le sujet est appel\u00e9 \u00e0 s\u2019inscrire dans une position masculine ou f\u00e9minine, dans ce semblant homme ou semblant femme.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Il y a des normes sociales, faute de toute norme sexuelle&nbsp;\u00bb, a pu dire Lacan, \u00e0 entendre pas de norme sexuelle sur le plan de l\u2019inconscient, seulement une n\u00e9cessit\u00e9 de discours. On peut le constater dans le d\u00e9bat d\u2019aujourd\u2019hui sur le mariage gay. Chaque soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9finit un syst\u00e8me de normes et le n\u00f4tre est en train de bouger. Ce qui ne veut pas dire que nous allions vers un syst\u00e8me sans normes sociales, elles se d\u00e9placent simplement, organisant les nouveaux modes oblig\u00e9s de comportement, et la d\u00e9finition de nouvelles morales. Que chacun, \u00e0 la mesure de ses pr\u00e9jug\u00e9s, puisse avoir une opinion sur le mariage gay et l\u2019homoparentalit\u00e9, sans doute, et m\u00eame souhaite la d\u00e9fendre, pourquoi pas. Mais que vont faire dans cette gal\u00e8re certains de nos coll\u00e8gues qui prennent des positions, infond\u00e9es par l\u2019exp\u00e9rience, au nom de la psychanalyse, et, c\u2019est l\u00e0 tout le probl\u00e8me, annon\u00e7ant, entre autres, des catastrophes dans les g\u00e9n\u00e9rations futures issues de l\u2019homoparentalit\u00e9&nbsp;? Il n\u2019est pas certain que les psychanalystes gagnent \u00e0 occuper cette position si moderne de l\u2019expert. Lacan soulignait qu\u2019un psychanalyste ne peut pas s\u2019autoriser \u00e0 parler du normal, de l\u2019anormal non plus. D\u2019autre part, les psychanalystes devraient se souvenir &#8211; pour ce qui est de la pr\u00e9dictivit\u00e9 &#8211; du d\u00e9bat entre Anna Freud et Ernst Kris, celle-l\u00e0 d\u00e9niant toute pr\u00e9dictivit\u00e9 possible \u00e0 la psychanalyse, mais aussi \u00e0 toute psychologie, et en appelait au nom de son p\u00e8re pour inciter Kris \u00e0 la prudence. Le mouvement \u00ab&nbsp;Pas de z\u00e9ro de conduite&nbsp;\u00bb a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des rappels \u00e0 cette prudence.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais revenons \u00e0 nos histoires d\u2019amour. Ce qui se r\u00e9p\u00e8te dans la vie de chacun, c\u2019est un certain mode de jouir, un certain type de fantaisie qui entoure, organise, supporte la vie sexuelle, et ces st\u00e9r\u00e9otypes sont propres \u00e0 chacun. La psychanalyse consisterait-elle alors seulement \u00e0 rectifier l\u2019\u0152dipe, \u00e0 lui permettre de s\u2019accomplir, lib\u00e9rant par l\u00e0 un certain rapport \u00e0 la jouissance&nbsp;? Vous me direz que ce ne serait d\u00e9j\u00e0 pas mal. Mais sans doute s\u2019agit-il aussi d\u2019aller au-del\u00e0, ce qui n\u2019est pas sans cons\u00e9quence. Si la psychanalyse n\u2019a pas invent\u00e9 une nouvelle perversion, peut-elle ouvrir \u00e0 un autre amour, un amour qui ne soit pas que narcissique ou seulement vis\u00e9e d\u2019un objet \u00e0 consommer, un amour qui ne soit pas n\u00e9gation de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 radicale de l\u2019Autre, un amour qui donne sa place \u00e0 ce R\u00e9el&nbsp;? N\u2019est-ce pas l\u2019un des enjeux de la psychanalyse pour ce qui est de l\u2019amour&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un livre r\u00e9cent<sup>5<\/sup>, Paul Audi interroge le roman d\u2019Alfred Jarry, <em>Le surm\u00e2le,<\/em> pour aborder cette impossible conjonction entre l\u2019amour et la jouissance sexuelle. \u00c0 la formule de Lacan&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quand on aime, il ne s\u2019agit pas de sexe&nbsp;\u00bb, il ajoute qu\u2019il \u00ab&nbsp;s\u2019agit peut-\u00eatre\u2026 de po\u00e9sie&nbsp;\u00bb. Et, puisque le langage est la cause de ce R\u00e9el, peut-\u00eatre est-ce justement par lui en le portant \u00e0 sa limite que quelque chose alors peut peut-\u00eatre se cerner, s\u2019esquisser\u2026 La po\u00e9sie est certainement ce qui se fait de mieux \u00e0 quelques moments privil\u00e9gi\u00e9s de la s\u00e9ance d\u2019analyse, la po\u00e9sie comme mani\u00e8re de porter la langue \u00e0 sa limite, de faire appara\u00eetre ce qu\u2019elle est au-del\u00e0 de cette r\u00e9duction \u00e0 la communication, r\u00e9duction tardive pour le sujet, comme effet du refoulement. Benjamin \u00e9crivait d\u2019ailleurs&nbsp;: l\u2019homme ne communique pas, il se communique dans le langage.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux effets d\u2019\u00e9poque sur nos fa\u00e7ons d\u2019aborder l\u2019amour, sur les mutations du discours amoureux, Winnicott, dans une conf\u00e9rence sur la pilule, commen\u00e7ait par affirmer que, lui, n\u2019a jamais pris la pilule<sup>6<\/sup>. Ce n\u2019est pas mon propos de commenter les identifications de Winnicott, je voudrais juste m\u2019arr\u00eater sur la fin de cette conf\u00e9rence. Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre interrog\u00e9 sur la pilule, sur la dimension fantasmatique de meurtre qu\u2019il y a dans la contraception pour aboutir \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il n\u2019y a aucune solution bonne pour tous, mais seulement des solutions singuli\u00e8res, il en vient \u00e0 parler de la lune qu\u2019il lui arrive de contempler la nuit. Nous sommes en 1969, et il se fait soudain la remarque suivante&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nom d\u2019un chien&nbsp;! il y a un drapeau am\u00e9ricain plant\u00e9 sur la lune&nbsp;\u00bb, qu\u2019il associe aussit\u00f4t \u00e0 la menstruation et \u00e0 la parole d\u2019une femme, une patiente, disant en s\u00e9ance que pour la relation sexuelle dont elle lui parlait, elle s\u2019est rabattue \u00ab&nbsp;sur le vieux truc des r\u00e8gles&nbsp;\u00bb \u00e0 d\u00e9faut de pilule. Winnicott rel\u00e8ve tout de suite un jeu sur le signifiant <em>flag<\/em> qui signifie aussi bien le drapeau que les r\u00e8gles dans l\u2019expression <em>to fly the flag<\/em>. Une question vient alors \u00e0 Winnicott&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les po\u00e8tes se remettront-ils de l\u2019arriv\u00e9e des Am\u00e9ricains sur la lune&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;La pilule peut bien ressembler \u00e0 la lune&nbsp;\u00bb, conclut-il, \u00ab&nbsp;et si nous pouvons retrouver la po\u00e9sie (\u2026) nous pouvons garder un petit espoir pour la civilisation&nbsp;\u00bb, et j\u2019ajouterai&nbsp;: un petit espoir pour d\u00e9nouer les impasses de l\u2019amour, ou plut\u00f4t faire de ces impasses le point vif et crucial de l\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>S. Freud (1905), <em>Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em>, trad. F. Cambon, Paris, Flammarion, coll. Champs, 2011, p. 248.<\/li><li>Cette but\u00e9e r\u00e9appara\u00eet sous des formes diverses chez Freud. Ainsi quand il prend position sur les explications sexuelles \u00e0 donner aux enfants, il en vient \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer l\u2019enseignement de l\u2019\u00e9ducation civique dans les \u00e9coles fran\u00e7aises&nbsp;!<\/li><li>Selon le titre du dernier chapitre du premier essai des <em>Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em>. La sexualit\u00e9 est infantile de l\u2019enfant \u00e0 l\u2019adulte et c\u2019est cela sans doute qui causa le scandale des <em>Trois essais<\/em>, et non la d\u00e9couverte d\u2019une sexualit\u00e9 des enfants, d\u00e9j\u00e0 appr\u00e9hend\u00e9e au cours du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et \u00e9tudi\u00e9e diversement. C\u2019est, me semble-t-il, ce qui fait toujours scandale, la preuve en est que les opposants contemporains \u00e0 la psychanalyse continuent \u00e0 la mettre en avant, le dernier avatar \u00e9tant le Freud obs\u00e9d\u00e9 sexuel de Michel Onfray. Voir A. Vanier, \u00ab&nbsp;Une singuli\u00e8re amn\u00e9sie&nbsp;\u00bb, Introduction aux <em>Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em>, trad. F. Cambon, op. cit., p. 7-72, &amp; \u00ab&nbsp;M. Onfray, le bien-pensant&nbsp;\u00bb, <em>Le Carnet PSY<\/em>, 2010\/5 n\u00b0145, p. 1.<\/li><li>Que l\u2019on pense \u00e0 F\u00e9lix, dans <em>Le lys dans la vall\u00e9e<\/em>, tiraill\u00e9 entre Madame de Mortsauf et Lady Dudley, mais aussi bien \u00e0 Don Jos\u00e9 pris entre Micaela et Carmen, etc.<\/li><li>Paul Audi (2011), <em>Le th\u00e9or\u00e8me du Surm\u00e2le, Jarry lecteur de Lacan<\/em>, Paris, Verdier.<\/li><li>D. W. Winnicott (1988), \u00ab&nbsp;La pilule et la lune&nbsp;\u00bb, in <em>Conversations ordinaires<\/em>, trad. B. Bost, Paris, Gallimard, p. 221-235.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10148?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019aborder l\u2019enfant et l\u2019adolescent dans la perspective des sexualit\u00e9s, je me suis demand\u00e9 ce qu\u2019\u00e9tait une sexualit\u00e9 adulte, ou comment la d\u00e9finir autrement que par des comportements. D\u2019ailleurs, qu\u2019est-ce qu\u2019un adulte&nbsp;? La psychanalyse aurait bien du mal \u00e0&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[210],"auteur":[1533],"dossier":[838],"mode":[60],"revue":[855],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10148","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-sexualite","auteur-alain-vanier","dossier-sexe-sexuel-sexualites","mode-payant","revue-855","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10148","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10148"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10148\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14477,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10148\/revisions\/14477"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10148"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10148"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10148"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10148"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10148"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10148"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10148"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10148"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10148"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}