{"id":10146,"date":"2021-08-22T07:31:24","date_gmt":"2021-08-22T05:31:24","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/toxicomanie-feminine-du-traumastisme-sexuel-a-lamour-de-transfert-2\/"},"modified":"2021-10-08T02:27:24","modified_gmt":"2021-10-08T00:27:24","slug":"toxicomanie-feminine-du-traumastisme-sexuel-a-lamour-de-transfert","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/toxicomanie-feminine-du-traumastisme-sexuel-a-lamour-de-transfert\/","title":{"rendered":"Toxicomanie f\u00e9minine : du traumastisme sexuel \u00e0 l&rsquo;amour de transfert"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Probl\u00e9matique de la recherche<\/strong>&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Notre recherche s\u2019\u00e9taye sur une pratique de 18 ans comme psychologue clinicien aupr\u00e8s d\u2019une population de toxicomanes dans un Centre Sp\u00e9cialis\u00e9 de Soins en Toxicomanie (CSST). Ce qui au d\u00e9part \u00e9tait un parcours de praticien est devenu une recherche<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Toxicomanie f\u00e9minine&nbsp;: du traumatisme sexuel \u00e0 l\u2019amour de transfert<\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u2019intitul\u00e9 de notre travail. Nous aurions \u00e9galement pu le nommer \u201cDe l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u00e0 la trace\u201d pour paraphraser le titre d\u2019un article de R. Gori. En cela nous avons voulu inscrire notre travail dans une d\u00e9marche psychanalytique et parcourir l\u2019itin\u00e9raire freudien. C\u2019est-\u00e0-dire nous d\u00e9gager d\u2019une forme, d\u2019une ph\u00e9nom\u00e9nologie, voire d\u2019une psychopathologie de la conduite toxicomaniaque chez les femmes pour en restituer, en d\u00e9voiler les ressorts dans la mise en sc\u00e8ne et en acte de la parole d\u00e9termin\u00e9e par les conditions particuli\u00e8res de l\u2019interlocution et provoqu\u00e9e par le dispositif de la cure psychoth\u00e9rapeutique d\u2019inspiration psychanalytique.<\/p>\n\n\n\n<p>Suivons un instant cette d\u00e9marche&nbsp;: ce qui a motiv\u00e9 notre r\u00e9flexion c\u2019est avant tout les difficult\u00e9s rencontr\u00e9es dans l\u2019abord psychoth\u00e9rapeutique des femmes toxicomanes. L\u2019int\u00e9r\u00eat port\u00e9 \u00e0 ces patientes r\u00e9sulte \u00e0 la fois de la fr\u00e9quence des histoires traumatiques (viol, inceste\u2026) dont sont impr\u00e9gn\u00e9s leurs discours, la singularit\u00e9 de leurs modalit\u00e9s transf\u00e9rentielles et le silence conceptuel recouvrant ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre objet de recherche s\u2019est constitu\u00e9 tout au long de notre travail, il n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 construit d\u2019embl\u00e9e. Nous avons d\u00fb proc\u00e9der par d\u00e9tachements progressifs pour arriver \u00e0 la vis\u00e9e ultime de notre parcours. Montrer en quoi le processus de la cure psychoth\u00e9rapeutique peut nous \u00e9clairer sur le fonctionnement des femmes toxicomanes. Et en quoi l\u2019expression m\u00eame de ce fonctionnement peut nous enseigner sur la dynamique de la cure et de son traitement. Non pas uniquement sur le versant du d\u00e9chiffrage des formations de l\u2019inconscient, mais surtout sur le versant de la mise en acte de la passion de la relation analytique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Quels ont \u00e9t\u00e9 ces d\u00e9tachements, ces d\u00e9voilements&nbsp;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Le premier a consist\u00e9 \u00e0 nous d\u00e9tacher de l\u2019\u00e9v\u00e9nement traumatique pour en retrouver la trace, le souvenir dans le discours et dans les mouvements transf\u00e9rentiels. Cette op\u00e9ration ne va pas de soi quand pr\u00e9cis\u00e9ment, c\u2019est ce que nous avons tent\u00e9 de montrer, la fonction de la drogue est de surseoir \u00e0 l\u2019\u00e9vocation du souvenir, de surseoir au refoulement et \u00e0 ce travail d\u2019incubation qui consiste \u00e0 mettre le pass\u00e9 au pass\u00e9, travail n\u00e9cessaire aux effets d\u2019apr\u00e8s coup.<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me d\u00e9voilement qui s\u2019est op\u00e9r\u00e9 a consister \u00e0 d\u00e9montrer que la passion de la drogue comme objet n\u2019est finalement qu\u2019une passion artificielle au sens de l\u2019artifice, c\u2019est-\u00e0-dire ce qui \u00e9blouit et cache \u00e0 la fois, qu\u2019elle recouvre une passion plus primordiale, ontologique, une passion de l\u2019\u00eatre qui peut se manifester dans la rencontre psychoth\u00e9rapeutique soit par d\u00e9faut (absence de transfert), soit par exc\u00e8s (amour de transfert). Cette passion quand elle se manifeste sous les auspices de l\u2019amour et de la haine de transfert, nous avons vu qu\u2019elle peut prendre la forme d\u2019une construction et avoir une fonction de suppl\u00e9ance, une fonction proth\u00e9tique, fonction que Lacan attribue aux sinthomes \u201cces sympt\u00f4mes particuliers et particuli\u00e8rement indispensables au maintien de la structure du sujet\u201d. Cette fonction de suppl\u00e9ance nous a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e dans la cure d\u2019une patiente L\u00e9a et nous a introduit \u00e0 cette dimension sp\u00e9cifique de la toxicomanie f\u00e9minine&nbsp;: elle concerne des femmes qui souffrent d\u2019un d\u00e9faut de reconnaissance radicale et un d\u00e9faut de travail de deuil. Ces d\u00e9fauts vont se compenser par la cr\u00e9ation \u201cd\u2019une fiction d\u2019enfant\u201d (J. Hassoun), et l\u2019\u00e9l\u00e9vation, la constitution d\u2019un objet passionnel au rang d\u2019objet cause de tout. Le travail de deuil qui porte sur l\u2019objet et dont l\u2019incarnation embl\u00e9matique en est la m\u00e8re pr\u00e9oedipienne peut se r\u00e9aliser dans la cure, parce que l\u2019amour de transfert n\u2019est pas uniquement r\u00e9p\u00e9tition, reproduction, mais il est aussi une cr\u00e9ation potentiellement porteuse de changement.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019objet n\u2019est pas la drogue. Et avant tout travail de deuil, l\u2019objet doit constituer. Il peut \u00eatre construit dans la cure des femmes toxicomanes par ce nouvel amour provoqu\u00e9 par le dispositif et qui est la formule de l\u2019acte analytique. Pour ces sujets en \u00e9tat limite comme les appellent J.-J. Rassial, ces sujets en panne, le travail psychoth\u00e9rapeutique ne doit pas se situer d\u2019embl\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 du d\u00e9chiffrage, de l\u2019interpr\u00e9tation des formations de l\u2019inconscient mais d\u2019abord du c\u00f4t\u00e9 de la construction, de la cr\u00e9ation de l\u2019objet pour pouvoir ensuite faire ce travail de deuil.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Une rencontre clinique&nbsp;: L\u00e9a ou la construction de l\u2019objet<\/h3>\n\n\n\n<p>Quand nous rencontrons pour la premi\u00e8re fois L\u00e9a, c\u2019est \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une demande de traitement de substitution \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efne. Sa demande fait suite \u00e0 ce qu\u2019elle appelle sa d\u00e9pression. Pendant dix mois, elle est rest\u00e9e chez elle sans rien faire, si ce n\u2019est, consommer de l\u2019h\u00e9ro\u00efne (par voie nasale) que lui amenait r\u00e9guli\u00e8rement Paul son ex-compagnon. Ces dix mois correspondent \u00e0 leur rupture et \u00e0 un retour en France apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Ce retour a \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9 par plusieurs \u00e9v\u00e9nements cruciaux&nbsp;: la mort de sa m\u00e8re, puis la rupture avec son compagnon de dix ans, \u00e0 la suite d\u2019une aventure passionnelle qu\u2019elle a eu avec un gar\u00e7on pr\u00e9nomm\u00e9 Henri. Les dix ann\u00e9es pass\u00e9es avec Paul sont des ann\u00e9es de consommation de drogue, de l\u2019h\u00e9ro\u00efne surtout, mais \u00e9galement de la coca\u00efne, et aussi de l\u2019alcool.<\/p>\n\n\n\n<p>Au premier entretien, elle \u00e9voque sa rupture, le d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re ainsi que des difficult\u00e9s relationnelles dans son travail. Depuis peu elle a repris un emploi de secr\u00e9taire, c\u2019est son m\u00e9tier. Elle ne s\u2019entend pas avec une autre secr\u00e9taire, elle l\u2019accuse de lui en vouloir, de la d\u00e9nigrer aupr\u00e8s des autres. Elle dit qu\u2019elle est jalouse parce qu\u2019elle travaille bien, et qu\u2019elle s\u2019entend bien avec son patron. \u00c0 la suite de ce premier entretien, elle accepte de venir nous parler pour se \u201csoulager\u201d. L\u00e9a est une jeune femme d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es, petite et mince, fluette, souriante, presque une adolescente. Elle sera tr\u00e8s assidue \u00e0 sa psychoth\u00e9rapie. Pendant toutes ces ann\u00e9es, elle n\u2019a manqu\u00e9 \u00e0 ses entretiens qu\u2019une seule fois, pendant un mois, \u00e0 la suite d\u2019un \u00e9pisode d\u00e9lirant, qui avait n\u00e9cessit\u00e9 une hospitalisation.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">L\u2019actualit\u00e9 relationnelle<\/h3>\n\n\n\n<p>Dans les premi\u00e8res rencontres, il est essentiellement question de ces relations conflictuelles avec sa coll\u00e8gue de travail. Elle a le sentiment qu\u2019elle veut prendre sa place, qu\u2019elle intrigue aupr\u00e8s de son patron pour que L\u00e9a soit renvoy\u00e9e. Cela l\u2019obs\u00e8de. Cela va la pousser \u00e0 demander \u00e0 son patron de choisir entre l\u2019autre et elle. Son patron ne tranchant pas, elle quittera son emploi, d\u00e9pit\u00e9e. Elle retrouvera facilement un autre travail ou se poseront de nouveau des difficult\u00e9s relationnelles mais cette fois-ci avec les patrons.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">L\u2019\u00e9vocation de l\u2019histoire familiale, le souvenir<\/h3>\n\n\n\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 son actualit\u00e9 relationnelle, elle d\u00e9voile son histoire familiale. Elle est la derni\u00e8re d\u2019une fratrie de six enfants, la pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de son p\u00e8re. \u201cIl m\u2019adorait\u201d dit-elle. \u201cIl me soutenait toujours contre mes s\u0153urs quand elles m\u2019emb\u00eataient. Il \u00e9tait tr\u00e8s gentil avec moi.\u201d Ce p\u00e8re ne travaille pas, c\u2019est lui qui s\u2019occupe de la maison et de ses enfants. Il est invalide. Il a eu une certaine fortune qui lui a \u00e9t\u00e9 transmise par h\u00e9ritage de ses parents.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa m\u00e8re, elle, travaille. Elle a \u201cla passion du jeu\u201d, et a dilapid\u00e9 la fortune du p\u00e8re. L\u00e9a \u00e9voque des p\u00e9riodes de son enfance o\u00f9 la famille ne mangeait pas tous les jours \u00e0 sa faim. Au d\u00e9but quand elle en parle, elle n\u2019\u00e9prouve aucun ressentiment envers sa m\u00e8re. Dans un premier temps, elle \u00e9voque une enfance presque heureuse, avec un p\u00e8re aimant, une m\u00e8re un peu fantastique, joyeuse mais aimante aussi. Ces deux parents sont morts. Le p\u00e8re le premier quand elle avait 18 ans, la m\u00e8re deux ans avant le d\u00e9but de sa psychoth\u00e9rapie. \u00c0 ces deux d\u00e9c\u00e8s sont associ\u00e9s pour elle des rencontres amoureuses. \u00c0 la mort du p\u00e8re, elle \u00e9voque une rencontre avec le m\u00e9decin qui a assist\u00e9 le p\u00e8re pendant ses derniers jours. Elle est persuad\u00e9e que ce m\u00e9decin voulait la s\u00e9duire. Elle se trouble \u00e0 son contact, quelques regards \u00e9chang\u00e9s, les corps qui se fr\u00f4lent, mais elle ne succombera pas. Une passion naissante qui s\u2019interrompra avec la mort du p\u00e8re. \u00c0 la mort de la m\u00e8re, il en sera autrement. Depuis quelque temps, les relations avec son compagnon de longue date sont \u201cternes\u201d, \u201crien ne se passe entre eux\u201d, et ce depuis qu\u2019elle a avort\u00e9. Un gar\u00e7on qui travaille avec elle, lui fait r\u00e9guli\u00e8rement des avances qu\u2019elle repousse. \u201cIl ne m\u2019int\u00e9ressait pas\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand sa m\u00e8re d\u00e9c\u00e8de, elle rentre en France pour l\u2019enterrement. \u201cDans l\u2019avion, dit-elle, j\u2019ai su que j\u2019allais tromper Paul avec Henri\u201d. \u201cCe gar\u00e7on, il me tournait autour depuis longtemps. Il ne m\u2019int\u00e9ressait pas. Tout d\u2019un coup, il m\u2019a plu\u201d. \u201c\u00c7a a \u00e9t\u00e9 la passion entre nous. On n\u2019arr\u00eatait pas de faire l\u2019amour. C\u2019est comme si j\u2019\u00e9prouvais du plaisir pour la premi\u00e8re fois. C\u2019est comme si cela avait effac\u00e9 toutes les fois o\u00f9 j\u2019avais fait l\u2019amour avec Paul\u201d. \u201c\u00c7a a dur\u00e9 une semaine.\u201d \u201cUn jour, il m\u2019a dit qu\u2019il m\u2019aimait et d\u2019un coup je ne l\u2019ai plus trouv\u00e9 int\u00e9ressant. Je suis rentr\u00e9e \u00e0 la maison. J\u2019ai compris que c\u2019\u00e9tait fini avec Paul, que jamais plus \u00e7a ne serait comme avant\u201d. Cette rencontre va \u00eatre l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur, catalyseur d\u2019un bouleversement dans sa vie. Elle va rompre avec son compagnon, retourner en France, et tomber \u201cen d\u00e9pression\u201d. \u00c0 la mort de son p\u00e8re, elle se sent seule, abandonn\u00e9e. \u00c0 la mort de sa m\u00e8re, cette passion amoureuse fulgurante mais de courte dur\u00e9e vient perturber son deuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil des entretiens, son histoire familiale infantile se r\u00e9v\u00e8le moins lisse qu\u2019elle ne l\u2019avait pr\u00e9sent\u00e9e dans un premier temps. Elle nous r\u00e9v\u00e8le que son p\u00e8re n\u2019est pas son g\u00e9niteur. Elle l\u2019aurait appris de la bouche de sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e quand elle avait 12 ans. Son g\u00e9niteur est un homme, chez qui la m\u00e8re la conduisait r\u00e9guli\u00e8rement pour jouer. Elle n\u2019en a jamais parl\u00e9 avec elle. \u201cSi elle n\u2019en parlait pas, je n\u2019allais pas lui en parler\u201d. Elle ne sait pas pourquoi sa m\u00e8re ne lui a jamais rien dit \u00e0 ce sujet. Elle ne sait pas pourquoi non plus elle a partag\u00e9 la chambre du p\u00e8re, et parfois m\u00eame le lit jusqu\u2019\u00e0 sa pr\u00e9adolescence. Elle fait allusion \u00e0 des attouchements, \u201cmais elle ne lui en veut pas, il \u00e9tait si gentil avec moi\u201d. Ce qu\u2019elle sait, c\u2019est que c\u2019est sa m\u00e8re qui voulait qu\u2019elle dorme avec son p\u00e8re. L\u00e0 aussi, elle ignore pourquoi et quand nous l\u2019interrogeons, elle r\u00e9pond \u201cc\u2019\u00e9tait comme \u00e7a, la maison \u00e9tait petite et nous \u00e9tions tr\u00e8s nombreux\u201d. Elle n\u2019a aucun souvenir d\u2019avoir vu sa m\u00e8re partager le lit du p\u00e8re. Quant \u00e0 son g\u00e9niteur, qu\u2019elle appelle son oncle Georges, tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement, elle lui rend visite dans une grande maison \u00e0 la campagne. Il est gentil avec elle. Pendant que Georges et sa m\u00e8re restent ensemble, elle dit qu\u2019elle joue dans le jardin. Pour elle ce sont de bons souvenirs. La psychoth\u00e9rapie va prendre un cours nouveau \u00e0 la suite de l\u2019\u00e9vocation d\u2019une sc\u00e8ne, qu\u2019elle raconte comme un r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La sc\u00e8ne traumatique<\/h3>\n\n\n\n<p>Elle est all\u00e9e, avec sa m\u00e8re et Georges, \u00e0 Biarritz. Pendant que sa m\u00e8re est partie jouer au Casino, elle reste avec Georges dans la voiture. Elle s\u2019endort. Elle ne sait pas ce qui s\u2019est pass\u00e9 pendant son sommeil, mais au r\u00e9veil la police est l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Encore, elle fait allusion \u00e0 des attouchements. Tout se passe comme avec le p\u00e8re, pendant son sommeil, comme si elle \u00e9tait absente \u00e0 elle-m\u00eame. Comme nous l\u2019avons dit pr\u00e9c\u00e9demment, la psychoth\u00e9rapie va prendre un cours nouveau \u00e0 la suite de l\u2019\u00e9vocation de la sc\u00e8ne dans la voiture avec son g\u00e9niteur. Peu de temps apr\u00e8s, elle va s\u2019absenter une semaine, sans pr\u00e9venir. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019elle s\u2019absente. Cette p\u00e9riode correspond aussi \u00e0 une consommation importante et r\u00e9guli\u00e8re de coca\u00efne. Cette coca\u00efne, elle la prend avec un ami qui lui donne quand il vient la voir assez r\u00e9guli\u00e8rement le soir. Les relations qu\u2019elle entretient avec cet homme sont tr\u00e8s ambigu\u00ebs. Elle dit qu\u2019elle l\u2019aime bien mais sans plus, qu\u2019elle flirte avec lui, mais n\u2019a pas de relations sexuelles. Cet homme, elle nous avouera deux ann\u00e9es plus tard, que c\u2019\u00e9tait son patron (\u00e9voqu\u00e9 plus haut), qu\u2019il \u00e9tait son amant, et qu\u2019elle nous l\u2019avait cach\u00e9. Suite \u00e0 son absence d\u2019une semaine, nous la recevons dans un \u00e9tat d\u2019excitation important. Elle est all\u00e9e passer la semaine chez son fr\u00e8re, \u00e0 la campagne. Elle ne se sentait pas bien, elle ne voulait pas rester seule. Elle \u00e9voquait de mani\u00e8re allusive des choses bizarres qu\u2019elle ressentait. Elle a cru voir sa m\u00e8re chez elle sous la forme d\u2019une vierge illumin\u00e9e. Elle a l\u2019impression qu\u2019on parle d\u2019elle \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Le soir m\u00eame apr\u00e8s l\u2019entretien, elle se fera hospitalis\u00e9e en psychiatrie. Son hospitalisation va durer trois semaines pendant lesquelles elle nous appellera r\u00e9guli\u00e8rement au t\u00e9l\u00e9phone. Les psychiatres qui s\u2019occupent d\u2019elle sont r\u00e9serv\u00e9s sur le diagnostic. Ils parlent de schizophr\u00e9nie, de parano\u00efa, d\u2019\u00e9rotomanie. Elle a parl\u00e9 dans son trouble d\u2019un psychologue dont elle \u00e9tait amoureuse. Tr\u00e8s rapidement ces troubles ont disparu suite \u00e0 un traitement neuroleptique.<br>\u00c0 la suite de cette hospitalisation, elle revient nous voir et, pendant tout un temps les entretiens consistent \u00e0 r\u00e9interpr\u00e9ter ce qui lui est arriv\u00e9. Elle se pose la question, ou plut\u00f4t elle nous pose la question de savoir si elle est folle ou pas. Rapidement elle interrompt son traitement neuroleptique ainsi que son traitement <em>Subutex<\/em>. Ce dont elle se souvient \u00e0 propos de son \u00e9pisode d\u00e9lirant c\u2019est que tout aurait commenc\u00e9 \u00e0 la suite de la d\u00e9couverte dans ses affaires de ce qu\u2019elle appelle \u201cun livre de pri\u00e8res\u201dqui a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit par sa m\u00e8re et dont elle dit qu\u2019il lui \u00e9tait destin\u00e9. Ce qu\u2019elle appelle des pri\u00e8res, ce sont en fait des pr\u00e9dictions. \u201cC\u2019est un livre qui pr\u00e9dit mon avenir\u201d. \u201cIl y est question d\u2019une jeune femme qui est une princesse. Cette princesse a \u00e9t\u00e9 spoli\u00e9e. Des personnes, des asiatiques lui veulent du mal. C\u2019est la rencontre avec un homme qui la sauvera. Cependant cet homme aussi est menac\u00e9\u201d. Ce qui caract\u00e9rise ce moment o\u00f9 pour elle la r\u00e9alit\u00e9 se d\u00e9robe, c\u2019est l\u2019omnipr\u00e9sence de sa m\u00e8re qui lui appara\u00eet \u00e0 tout moment sous la forme d\u2019une vierge illumin\u00e9e, \u00e0 qui elle parle. Pendant tout un temps, elle interroge la v\u00e9racit\u00e9 de ce qui lui est arriv\u00e9, sa \u201cfolie\u201d. Elle \u00e9prouve une certaine nostalgie de ses moments. Un autre tournant va s\u2019op\u00e9rer dans sa psychoth\u00e9rapie.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">L\u2019amour et la haine<\/h3>\n\n\n\n<p>Suite \u00e0 un entretien o\u00f9 elle ne dit pas un mot, m\u00eame quand je la sollicite, elle avoue \u00e0 l\u2019entretien suivant qu\u2019elle nous aime. \u201cD\u2019ailleurs, vous le savez bien. Vous y \u00eates pour quelque chose. Et ne me dites pas que ce n\u2019est pas vrai\u201d. Tout cela est dit sur un ton tr\u00e8s agressif et qui ne supporte pas la contradiction. \u201cC\u2019est votre psychoth\u00e9rapie. Je le sais bien, c\u2019est le transfert. Toutes les patientes tombent amoureuses de leur psychologue. Je l\u2019ai lu\u201d. \u00c0 la suite de cet entretien, effray\u00e9s par ce qu\u2019elle nous dit, le ton tr\u00e8s agressif, et le fait qu\u2019elle nous rende responsables de son amour, nous la cong\u00e9dions. Nous d\u00e9cidons d\u2019interrompre les entretiens, non sans lui avoir propos\u00e9 de rencontrer un autre psychologue. Elle semble accepter notre proposition. En plus des reproches concernant le fait que nous sommes responsable de l\u2019amour qu\u2019elle nous porte, elle nous questionne sur les liens que nous aurions avec sa famille en particulier une de ses s\u0153urs.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant deux semaines, elle ne donnera plus signe de vie. Puis elle nous appellera r\u00e9guli\u00e8rement, tr\u00e8s agressive en disant que \u201cje m\u2019en sors bien\u201d, et que \u201cje n\u2019ai pas le droit de la laisser comme \u00e7a\u201d. Face \u00e0 son insistance et surmontant nos craintes (avions-nous affaire \u00e0 un \u00e9pisode \u00e9rotomane&nbsp;?), nous acceptons de nouveau de la recevoir. Pendant le mois qu\u2019a dur\u00e9 l\u2019arr\u00eat des entretiens, elle a quitt\u00e9 son travail. Elle d\u00e9crit son appartement comme totalement sens dessus dessous, \u00e0 l\u2019abandon. Elle se laisse aller, ne fait plus le m\u00e9nage, c\u2019est le chaos. Elle s\u2019est f\u00e2ch\u00e9e avec sa famille en particulier ses s\u0153urs. C\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019elle dira avoir perdu ou s\u2019\u00eatre d\u00e9barrass\u00e9e, elle ne sait plus, du livre de pri\u00e8res de sa m\u00e8re. Elle retournera sur notre insistance voir le m\u00e9decin psychiatre qui lui avait prescrit un traitement neuroleptique.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de l\u2019aveu de son amour, ce qui va \u00eatre dit pendant les entretiens va prendre la forme d\u2019une actualit\u00e9 irr\u00e9vocable. Son amour est mis compl\u00e8tement au-devant de la sc\u00e8ne. Il occupe toutes ses pens\u00e9es, c\u2019est une v\u00e9ritable obsession. Dans un premier temps, nous tentons maladroitement de lui en prouver la fausset\u00e9, l\u2019erreur sur la personne. Ce qui ne fait que renforcer sa virulence. Elle nous fait de multiples reproches. \u201cVous auriez d\u00fb m\u2019avertir du transfert\u201d. Elle nous pr\u00e9sente comme un s\u00e9ducteur. D\u2019ailleurs, nous avons une ma\u00eetresse dans le Centre. Elle en est s\u00fbre. \u201cQuelle relation vous avez avec la m\u00e9tisse en bas (une coll\u00e8gue de travail)\u201d. Nos ma\u00eetresses pr\u00e9sum\u00e9es seront soit m\u00e9tisses, soit blondes. Le th\u00e8me de \u201cla blonde\u201d reviendra plusieurs fois dans son discours. Elle sera jalouse, interpr\u00e9tative, provocante. \u201cEt si je passais \u00e0 l\u2019acte&nbsp;? Que feriez-vous&nbsp;?\u201d Qu\u00e9rulente&nbsp;: \u201cpsychologue de merde\u201d. Elle nous \u00e9puise \u00e0 la mesure de l\u2019\u00e9nergie qu\u2019elle met \u00e0 questionner de mani\u00e8re continue cet amour qu\u2019elle nous voue. De nouveau au bout de quelques mois, elle va se mettre \u00e0 d\u00e9velopper un discours d\u00e9lirant. Elle nous voit partout, dans la rue, dans le catalogue Ikea, nu avec une serviette autour de la taille.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui caract\u00e9rise cet \u00e9pisode d\u00e9lirant, c\u2019est le sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 dans lequel elle se trouve. Elle est persuad\u00e9e qu\u2019elle est contamin\u00e9e depuis qu\u2019on lui a fait une prise de sang. Elle pense qu\u2019on lui a chang\u00e9 la fen\u00eatre de ses toilettes, qu\u2019il y a des cam\u00e9ras vid\u00e9os dans le Centre, qu\u2019on lui a chang\u00e9 sa voiture. Elle entend des voix qui l\u2019insultent, la traitent de \u201cp\u00e9tasse\u201d. Plus tard, elle dira que c\u2019\u00e9tait la voix de sa m\u00e8re. Pendant cet \u00e9pisode, elle ne supporte aucune frustration, aucune variation sur le temps des entretiens. Elle laisse dans le bureau une montre dont elle v\u00e9rifiera \u00e0 chaque entretien qu\u2019elle est bien toujours l\u00e0. En m\u00eame temps, elle nous reproche de vouloir la laisser tomber. Elle nous demande de lui dire la v\u00e9rit\u00e9.<br>Nous reviendrons plus loin sur cet \u00e9pisode parce qu\u2019elle y a d\u00e9velopp\u00e9 de nombreux th\u00e8mes concernant sa probl\u00e9matique. \u00c0 la suite, les entretiens vont prendre une tonalit\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, avec une plainte \u00e0 notre encontre. Nous ne l\u2019aimons pas. Donc elle n\u2019attend plus rien de la vie. \u201cJe me suis d\u00e9voil\u00e9e devant vous, j\u2019ai perdu mon amour-propre et vous ne m\u2019aimez pas\u201d. \u201cIl ne reste plus qu\u2019\u00e0 me mettre une balle dans la t\u00eate\u201d. Pendant tout un temps, elle va pousser le d\u00e9nuement \u00e0 l\u2019extr\u00eame. Elle va d\u00e9penser sans compter. \u201cQuand un habit me pla\u00eet, je le prends dans toutes les couleurs\u201d. N\u2019ayant plus de travail, elle casse son Plan Epargne. Ces craintes sur le fait de se retrouver \u00e0 la rue reviennent. Elle projette dit-elle d\u2019acheter un revolver car elle veut se faire deux trous dans la t\u00eate. \u201cMa vie est foutue. J\u2019ai tout perdu. Je n\u2019aimerais plus jamais personne. Je n\u2019aurais jamais d\u2019enfants\u201d. \u201cJ\u2019aimerais qu\u2019on me prenne dans les bras. J\u2019aimerais \u00eatre un enfant\u201d. Elle va d\u00e9velopper \u00e0 ce moment un discours tr\u00e8s agressif envers sa m\u00e8re. \u201cMa m\u00e8re, c\u2019\u00e9tait une salope. Elle voulait que je me prostitue. Pourquoi elle nous a laiss\u00e9 sans rien. Dans le m\u00eame entretien, elle dira \u201cvous avez remplac\u00e9 ma m\u00e8re. Ce n\u2019est pas trop lourd pour vous ce que je vous dis, pas trop lourd \u00e0 porter&nbsp;?\u201d. Aujourd\u2019hui elle est seule, elle nous aime et nous ne l\u2019aimons pas. Sa vie est foutue. Tout ce qui lui reste c\u2019est son chat Alphonse. S\u2019il mourait, elle ne pourrait le supporter. Pour elle, c\u2019est son seul r\u00e9confort. Quand elle rentre, il vient se frotter contre elle, ainsi que la nuit.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La construction de l\u2019objet&nbsp;: le chat<\/h3>\n\n\n\n<p>\u201cCe chat, il m\u2019aime et moi je lui ai fait du mal en le changeant d\u2019appartement. Je lui g\u00e2che les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie\u201d. Ce chat, elle est all\u00e9e le chercher \u00e0 la SPA quand il \u00e9tait \u201cb\u00e9b\u00e9\u201d. \u201cUne petite boule de poils. Il avait \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 sous une voiture. Quand il m\u2019a vu, il est venu vers moi. Je n\u2019ai pas pu r\u00e9sister. Il m\u2019a accompagn\u00e9 partout\u201d. Et fatalit\u00e9, le chat va commencer \u00e0 d\u00e9p\u00e9rir. Il a une tumeur, ne se nourrit plus. Elle tente d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de le maintenir en vie. \u201cJe ne pourrai pas supporter qu\u2019il me quitte. Tout \u00e7a, c\u2019est \u00e0 cause de la th\u00e9rapie. Si je n\u2019\u00e9tais pas tomb\u00e9e malade, je n\u2019aurai pas quitt\u00e9 mon appartement\u201d. \u201cJe lui ai g\u00e2ch\u00e9 les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, je m\u2019en voudrais toute ma vie\u201d. Et le chat continue \u00e0 d\u00e9p\u00e9rir. Il ne se nourrit plus. Jusqu\u2019au jour o\u00f9 il expire. Quelques heures avant sa mort, elle est devant un dilemme. Soit rester avec lui, soit venir \u00e0 son entretien. Elle ne choisit pas et vient avec son chat \u00e0 son entretien. Elle veut nous le montrer, nous montrer comme il est beau, nous dire qu\u2019elle l\u2019aime et qu\u2019elle s\u2019en veut terriblement de l\u2019avoir laiss\u00e9. \u201cJe vous ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 lui\u201d. \u201cMais c\u2019est impossible pour moi de manquer un entretien.\u201d \u201cJ\u2019aimerais pouvoir manquer au moins une fois, mais j\u2019en ai besoin. Je me d\u00e9go\u00fbte\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois le chat mort, elle ne va pas vouloir s\u2019en s\u00e9parer. Elle ach\u00e8te un petit cong\u00e9lateur et le met dedans pour \u201c\u00eatre pr\u00e8s de lui\u201d. \u201cJe ne vais pas le voir, mais je sais qu\u2019il est l\u00e0 pr\u00e8s de moi\u201d. \u201c\u00c0 la maison, j\u2019ai gard\u00e9 tous ses objets. Je ne veux pas m\u2019en s\u00e9parer\u201d. Nous lui sugg\u00e9rons fortement de l\u2019enterrer, mais elle ne veut pas. \u201cJe ne peux pas l\u2019imaginer manger par les vers\u201d. Alors incin\u00e9r\u00e9&nbsp;? \u201cNon, c\u2019est trop cruel\u201d. Le remplacer&nbsp;? \u201cNon c\u2019est impossible. Je ne pourrais jamais aimer un autre chat que lui\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de la mort du chat, les entretiens prennent une tonalit\u00e9 plus d\u00e9pressive. Elle refait l\u2019histoire de sa th\u00e9rapie, revient sur \u201csa maladie\u201d, sur l\u2019amour qu\u2019elle nous porte et dont elle a accept\u00e9 qu\u2019il ne soit pas r\u00e9ciproque. Elle nous questionne sur \u201cl\u2019int\u00e9r\u00eat\u201d que nous avons pour elle. \u201cSi vous n\u2019avez pas d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 me recevoir, je pr\u00e9f\u00e8re ne pas venir. Est-ce que vous m\u2019aimez quand m\u00eame un peu&nbsp;? Est-ce qu\u2019un jour, nous pourrons devenir amis&nbsp;? Je pense moins souvent \u00e0 vous. Vous me prenez moins la t\u00eate\u201d. \u201c\u00c7a n\u2019arrive jamais que les psychologues aient des relations avec leurs patientes&nbsp;?\u201d Quand nous lui disons que c\u2019est interdit, elle dit, \u201cje suis s\u00fbre qu\u2019il y a des patients que vous aimez plus que d\u2019autres. Vous ne pouvez pas les aimer tous. Ce n\u2019est pas possible que vous n\u2019ayez jamais \u00e9t\u00e9 amoureux d\u2019une de vos patientes\u201d. Elle ne veut pas entendre que c\u2019est interdit. \u201cC\u2019est bon de transgresser\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>En m\u00eame temps qu\u2019elle semble se r\u00e9signer, renoncer \u00e0 son amour pour nous, l\u2019alcool insidieusement s\u2019insinue dans la relation psychoth\u00e9rapeutique. Elle ne prend plus de drogues depuis longtemps. Elle a arr\u00eat\u00e9 son traitement <em>Subutex<\/em> et prend un l\u00e9ger neuroleptique, son \u201csomnif\u00e8re\u201d. Apr\u00e8s la drogue est venu l\u2019amour. L\u2019amour, c\u2019est pire que la drogue dit-elle. \u201cVous \u00eates la pire des drogues\u201d. Aujourd\u2019hui, l\u2019alcool vient progressivement depuis la mort du chat prendre place dans la dynamique de nos rencontres, envahir l\u2019espace psychique, le lien intersubjectif.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant tout un temps, trois th\u00e8mes vont \u00eatre abord\u00e9s pendant les entretiens&nbsp;: l\u2019amour qu\u2019elle nous porte toujours mais dont elle s\u2019est r\u00e9sign\u00e9e \u00e0 ce qu\u2019il ne soit pas r\u00e9ciproque, l\u2019alcool, et son nouveau travail. Elle a trouv\u00e9 un nouveau travail qui lui convient, elle travaille \u00e0 mi-temps en journ\u00e9e. Elle s\u2019y tient et \u00e7a lui permet de mettre de l\u2019argent de c\u00f4t\u00e9. Elle s\u2019en plaint un peu. De sa patronne surtout, qui, dit-elle, est tout le temps sur son dos, qui la surveille constamment et n\u2019est jamais contente de son travail. Cependant l\u2019\u00e9quilibre est maintenu. Si ce n\u2019est l\u2019alcool qui commence \u00e0 poser probl\u00e8me. Elle boit le matin avant d\u2019aller travailler, trois verres d\u2019affil\u00e9e, et le soir apr\u00e8s le travail \u201cquand je rentre, je finis la bouteille d\u2019un coup. \u00c7a me d\u00e9fonce et comme \u00e7a je ne pense plus aux contrari\u00e9t\u00e9s du travail. Et puis \u00e7a m\u2019aide \u00e0 m\u2019endormir\u201d. De plus en plus souvent elle vient aux entretiens en ayant bu. Nous lui en faisons la remarque. \u201cEst-ce que \u00e7a se voit&nbsp;? Vous vous \u00eates aper\u00e7u que j\u2019ai bu&nbsp;?\u201d \u201cJe ne peux pas m\u2019en emp\u00eacher\u201d. \u201cL\u2019alcool, c\u2019est pire que la drogue. J\u2019ai besoin de boire, c\u2019est plus fort que moi\u201d. Quand elle a bu, ces questions sont insistantes. \u201cQue pensez-vous d\u2019une femme qui boit le matin&nbsp;?\u201d r\u00e9p\u00e8te-t-elle au moins dix fois durant un entretien. Nous avons eu envie de lui r\u00e9pondre qu\u2019une femme qui boit le matin nous inspire du d\u00e9go\u00fbt, provoqu\u00e9 par un sentiment de trop grande proximit\u00e9, par un corps qui s\u2019offre, une voix faussement alanguie, une absence de retenue. Elle nous dit d\u2019ailleurs lors d\u2019un entretien que la veille elle a eu un fantasme. \u201cJe n\u2019ose pas vous le dire\u201d. \u201cJ\u2019ai imagin\u00e9 que vous \u00e9tiez \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi dans mon lit et que vous m\u2019enleviez ma petite culotte\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019entretien suivant, elle se pr\u00e9sente compl\u00e8tement alcoolis\u00e9e, titubante, incoh\u00e9rente. \u201cAi-je remarqu\u00e9 qu\u2019elle avait bu, un peu, 4 whiskys d\u2019affil\u00e9e&nbsp;?\u201d Sans pens\u00e9e, aucune, qui accompagne ou pr\u00e9c\u00e8de cette prise d\u2019alcool. \u201cC\u2019est pour me lever, me donner de l\u2019\u00e9nergie, comme un carburant\u201d. Face \u00e0 son \u00e9tat, nous lui conseillons de rentrer chez elle et de se reposer. Dans l\u2019apr\u00e8s-midi, elle nous appellera paniqu\u00e9e parce qu\u2019elle ne s\u2019est pas rendue \u00e0 son travail. En rentrant chez elle, elle s\u2019est endormie et s\u2019est r\u00e9veill\u00e9e \u00e0 deux heures de l\u2019apr\u00e8s-midi. Elle a appel\u00e9 son patron pour lui dire qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas bien, qu\u2019elle avait eu un deuil dans sa famille, qu\u2019elle avait pris des cachets et s\u2019\u00e9tait endormie. Elle nous demande aussi si elle est venue \u00e0 son entretien le matin. Elle dit ne plus s\u2019en souvenir. Nous lui confirmons qu\u2019elle est venue mais ne r\u00e9pondons pas \u00e0 sa question. \u201cMais alors qu\u2019est-ce que je vous ai dit&nbsp;?\u201d. Elle r\u00e9it\u00e8re sa question&nbsp;: \u201cQu\u2019est-ce que je vous ai dit&nbsp;? Qu\u2019est-ce que j\u2019ai bien pu faire&nbsp;?\u201d Nous lui r\u00e9pondons qu\u2019elle nous demande de faire \u00e0 sa place le travail de rem\u00e9moration, du souvenir et qu\u2019en venant ivre, elle s\u2019est absent\u00e9e, elle qui n\u2019a jamais manqu\u00e9 un de ses rendez-vous. Elle \u00e9prouvera un sentiment de honte pour la premi\u00e8re fois \u00e0 s\u2019\u00eatre montr\u00e9e \u00e0 nous dans cet \u00e9tat. \u201cJ\u2019ai honte, je vous promets que \u00e7a ne se produira plus. Je ne boirais plus avant de venir aux entretiens\u201d. Elle se tiendra un temps \u00e0 sa \u201cpromesse\u201d, r\u00e9duira sa consommation surtout le matin. Elle est \u00e9tonn\u00e9e que son patron ne l\u2019ait pas renvoy\u00e9e apr\u00e8s son manquement. R\u00e9guli\u00e8rement elle revient sur fait qu\u2019il ne se passe rien dans sa vie. Elle renoue cependant des relations avec un de ses fr\u00e8res qu\u2019elle va voir tous les week-ends. Ce fr\u00e8re est mari\u00e9 et a deux enfants dont elle s\u2019occupera avec plaisir. Mais la semaine, \u00e0 part son travail et les entretiens qu\u2019elle a avec nous, elle ne voit personne et ne fait \u201crien\u201d. \u201cJe rentre chez moi. Je suis bien chez moi. La bouteille c\u2019est comme une compagnie. Je me sens si seule\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous lui disons que si elle veut retrouver go\u00fbt \u00e0 la vie, \u00eatre moins seule, elle doit se d\u00e9barrasser de ce qui est mort chez elle, du chat en l\u2019occurrence.\u201cNon, ce n\u2019est pas possible, pas encore. Je ne veux pas. Laissez-moi du temps\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019alcool, est-ce que je peux comprendre qu\u2019elle en a besoin. \u201cC\u2019est une maladie\u201d, dit-elle, \u201ccomme l\u2019amour\u201d, qui occupait toutes ces pens\u00e9es, il y a quelque temps. \u201cVous croyez que \u00e7a me fait plaisir de boire. J\u2019en ai besoin\u201d. Quand le discours sur l\u2019alcool abonde, le discours sur l\u2019amour se tarit. \u201cCe n\u2019est plus le m\u00eame, j\u2019ai compris que c\u2019\u00e9tait impossible\u201d. Elle pensait que cet amour \u00e9tait comme ses amours de jeune fille, passionnels avec des hommes plus \u00e2g\u00e9s qu\u2019elle et toujours mari\u00e9s, qui se terminaient toujours par des ruptures qu\u2019elle provoquait et dont elle souffrait. Mais non, elle n\u2019a jamais rien connu de semblable. C\u2019est comme si elle n\u2019avait jamais aim\u00e9 et comme si elle ne pourrait jamais plus aimer. Quand elle dit \u00e7a, elle rajoute qu\u2019elle n\u2019aura jamais plus de relations sexuelles avec un homme. D\u2019ailleurs, dit-elle, qui voudrait de moi. Elle dit que si elle avait une relation sexuelle avec nous, \u00e7a la gu\u00e9rirait peut-\u00eatre, et qu\u2019ainsi elle pourrait ne plus venir. Nous lui disons que pr\u00e9cis\u00e9ment c\u2019est ce qu\u2019elle redoute le plus, que cela puisse s\u2019arr\u00eater. \u201cC\u2019est vrai. D\u2019ailleurs, je vais continuer \u00e0 venir, vous voir jusqu\u2019au bout\u201d. \u201cJusqu\u2019\u00e0 ce que vous arr\u00eatiez de travailler, vous continuerez \u00e0 me recevoir tout le temps&nbsp;?\u201d Elle voudrait que nous l\u2019aimions \u201cnon comme une m\u00e8re, mais comme un p\u00e8re, non plut\u00f4t un ami\u201d. Un temps, elle semble apais\u00e9e, un peu plus vivante. Elle ne veut pas perdre son travail, ne veut pas nous perdre. Pendant plusieurs mois, les entretiens vont s\u2019\u00e9tirer mollement, videment. Ils s\u2019installent entre nous comme un vide, un rien que vient combler l\u2019alcool. \u201cSa vie est vide\u201d. Un trio s\u2019est form\u00e9 qu\u2019elle refuse de s\u00e9parer. L\u2019alcool toujours pr\u00e9sent. Le chat toujours dans le cong\u00e9lateur et nous le psychoth\u00e9rapeute qui s\u2019ennuie. Tous du c\u00f4t\u00e9 du besoin&nbsp;: \u201cJ\u2019ai besoin de boire. J\u2019ai besoin de vous voir. J\u2019ai besoin de mon chat\u201d. C\u2019est un besoin qui n\u2019est pas physique ou psychique mais moral. Elle ne dit d\u2019ailleurs jamais&nbsp;: j\u2019ai besoin de vous parler ou j\u2019ai envie de vous parler mais j\u2019ai besoin de vous voir. Et parfois, elle nous regarde et dit&nbsp;: \u201cQu\u2019est-ce que je vous trouve. Rien&nbsp;!\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9action \u00e0 cette inertie de la relation qui semble s\u2019installer, ce \u201crien\u201d qui n\u2019est pas une perte, et afin de briser le trio infernal du besoin (chat, psychoth\u00e9rapeute, bouteille), nous lui proposons d\u2019enterrer le chat avec elle. Que cet enterrement est une condition de la poursuite du travail psychoth\u00e9rapeutique. Elle est d\u2019abord surprise de cette proposition. \u201c\u00c7a lui fait tr\u00e8s plaisir\u201d et elle est en m\u00eame temps opposante quand nous lui disons que cela doit se faire rapidement. \u201cJe ne peux pas m\u2019en s\u00e9parer. Laissez-moi encore du temps\u201d. \u201cS\u2019il faut choisir entre vous et mon chat, je choisis mon chat\u201d. Cette injonction de notre part \u201cle chat ou nous\u201d va entra\u00eener une remobilisation de L\u00e9a.<br>Elle va se mettre \u00e0 parler plus. Elle va \u00e9voquer des deuils dans sa famille et, en particulier celui d\u2019une s\u0153ur morte dans un accident de cyclomoteur. \u201cElle partait en cyclomoteur rejoindre son amoureux. Elle s\u2019est fait renverser par une voiture. Elle est morte. J\u2019avais douze ans. Je voyais ma m\u00e8re regarder ses v\u00eatements plein de sang. Elle les a conserv\u00e9s longtemps dans l\u2019armoire\u201d. \u201cJe veux \u00eatre enterr\u00e9e avec mon chat, dans le caveau familial. Mais ils ne voudront pas. Je ne veux pas l\u2019enterrer dans un cimeti\u00e8re pour animaux car ils vont me le virer dans un an ou deux\u201d. Finalement, elle trouvera un compromis. Elle demande \u00e0 un de ses fr\u00e8res qui habite \u00e0 la campagne s\u2019il veut bien qu\u2019elle l\u2019enterre dans son jardin. \u201cIl sera bien l\u00e0. Il sera en bonne compagnie. En famille\u201d.<br>Au moment o\u00f9 nous \u00e9crivons, le chat n\u2019est toujours pas enterr\u00e9, mais cette mise en perspective d\u2019enterrement a entra\u00een\u00e9 une redynamisation de la parole dans un sens o\u00f9 L\u00e9a rehistorise sa vie ou plut\u00f4t le travail psychoth\u00e9rapeutique. Elle repense au pass\u00e9, (son avortement survenu apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re et avant sa relation passionnelle avec Henri), se projette dans l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Commentaires th\u00e9orico-cliniques<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019amour que nous porte L\u00e9a a arr\u00eat\u00e9 le processus de rem\u00e9moration et surtout il fait appara\u00eetre dans son discours notre personne de mani\u00e8re continuelle. Nous sommes devenus sa drogue, la pire des drogues nous dit-elle. Elle a renonc\u00e9 \u00e0 toutes les drogues, mais ne peut renoncer \u00e0 son amour pour nous. Ce surgissement de l\u2019\u00e9tat passionnel a \u00e9t\u00e9 cons\u00e9cutif \u00e0 une mise \u00e0 nu amen\u00e9 par le travail psychoth\u00e9rapeutique. En cela il n\u2019a fait que r\u00e9v\u00e9ler ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, pr\u00e9sent. En effet pour L\u00e9a l\u2019amour \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent d\u00e8s les premiers entretiens comme un espoir pos\u00e9 sur un vide, une perte de soi, un abandon de soi. Ce qu\u2019a d\u00e9voil\u00e9 le travail psychoth\u00e9rapeutique avec L\u00e9a c\u2019est l\u2019existence d\u2019une passion amoureuse inconsciente qui attendait l\u2019occasion de se manifester. Cette passion \u00e9tait jusque-l\u00e0 recouverte par l\u2019illusion de la drogue. Cette passion s\u2019est manifest\u00e9e dans le registre du transfert et lui a assign\u00e9 une fonction particuli\u00e8re, celui de construction, de constitution de l\u2019objet.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces mouvements transf\u00e9rentiels sont les modalit\u00e9s par lesquelles L\u00e9a tente de faire consister l\u2019objet. Pour elle l\u2019objet n\u2019existe pas, il est manquant d\u2019embl\u00e9e. Toutes ses tentatives de constitution ou de construction de l\u2019objet se r\u00e9alisent dans la passion amoureuse ou haineuse. L\u2019amour qu\u2019elle nous porte est un amour cr\u00e9ateur d\u2019objets, au sens o\u00f9 elle ne peut, pour la premi\u00e8re fois, plus manquer, dont elle ne peut plus se passer. C\u2019est une tent ative donc de construction d\u2019un premier objet qui demeurerait enfin permanent, un objet dont nous ne sommes pas le repr\u00e9sentant mais plut\u00f4t l\u2019incarnation. Avoir un objet dont elle ne peut, dont elle ne veut plus se passer alors que jusqu\u2019alors et en particulier avec la drogue, elle \u00e9tait dans la jouissance du manque de la substance. L\u2019h\u00e9ro\u00efne, c\u2019est bon seulement quand on est en manque, dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Le transfert passionnel tel un f\u00e9tiche ou un talisman r\u00e9v\u00e8le, selon R. Gori, \u201ccette fonction particuli\u00e8re de l\u2019objet qui face \u00e0 l\u2019horreur du rien consiste \u00e0 \u00eatre jet\u00e9 sur un vide, purement et simplement \u00e0 lui faire objection\u201d. Cette fonction de l\u2019objet trouve tout son d\u00e9veloppement, plut\u00f4t son fondement dans le revers n\u00e9cessaire de l\u2019amour qui est la haine. Nous avons qualifi\u00e9 de haine les mouvements passionnels, la vindication dont L\u00e9a a fait preuve \u00e0 notre \u00e9gard. Cette haine a pris la forme de ce qui semblait \u00eatre une haine jalouse des femmes que nous aurions s\u00e9duites dans le centre&nbsp;: la \u201cblonde ou la m\u00e9tisse\u201d. <em>A posteriori<\/em> nous pensons que cette jalousie ne s\u2019inscrivait pas dans une dimension de rivalit\u00e9 oedipienne mais plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 du pr\u00e9judice contre sa personne, son \u00eatre. Elle nous interpellait du c\u00f4t\u00e9 du reproche, qui pouvait prendre la forme du d\u00e9sespoir. Nous pensons que nous incarnions \u00e0 la fois \u00e0 ce moment-l\u00e0 la m\u00e8re ha\u00efe et L\u00e9a elle-m\u00eame. Son discours se concentre sur notre personne d\u2019une mani\u00e8re exclusive et passionnelle, sur le mode du reproche et en m\u00eame temps ce n\u2019est que d\u2019elle qu\u2019elle parle, d\u00e9voilant la haine qu\u2019elle se voue et l\u2019inconsistance de son \u00eatre. Et la passion haineuse va se pacifier quand elle va exprimer sa haine envers la m\u00e8re. Ce qui va suivre va prendre les couleurs du d\u00e9sespoir. Elle va se pr\u00e9senter alors comme une enfant bless\u00e9e. Nous voyons dans ce passage de l\u2019amour \u00e0 la haine puis \u00e0 la d\u00e9sesp\u00e9rance et \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation de son \u00eatre bless\u00e9 un mouvement logique r\u00e9gr\u00e9dient qui a \u00e9t\u00e9 rendu possible par la constitution d\u2019objets. Ce mouvement est venu conjurer l\u2019\u00e9tat d\u2019absence r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par la sc\u00e8ne traumatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la drogue, la passion amoureuse, puis haineuse, L\u00e9a va \u00e9prouver un sentiment de vide. \u201cMa vie est vide\u201d Je n\u2019aimerais plus jamais personne. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019elle va faire advenir l\u2019ultime objet qui est le chat. Nous pensons qu\u2019il repr\u00e9sente L\u00e9a. Le chat, c\u2019est l\u2019enfant bless\u00e9, abandonn\u00e9 qu\u2019elle a recueilli, c\u2019est le compagnon de son existence, son double. Elle dit l\u2019avoir d\u00e9laiss\u00e9 pour se consacrer \u00e0 sa psychoth\u00e9rapie et cet abandon a provoqu\u00e9 sa maladie et sa mort. C\u2019est son amour pour nous qui l\u2019a tu\u00e9. Comme c\u2019est cet amour qui l\u2019a mise \u00e0 nu, au d\u00e9sespoir. Alors que le chat ne l\u2019a jamais d\u00e9\u00e7u. Le chat, c\u2019est l\u2019objet id\u00e9alis\u00e9 qu\u2019elle ne veut pas perdre m\u00eame dans la mort, l\u2019objet qui ne peut pas la d\u00e9cevoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la cure de L\u00e9a, sous le couvert du transfert, s\u2019est d\u00e9voil\u00e9e une passion. R. Gori nous rappelle que Freud assigne \u00e0 la passion la place d\u2019une formation narcissique qui se d\u00e9duit d\u2019une perte. Et que la passion comme le transfert fait opposition \u00e0 un travail de deuil. Ce travail de deuil qui \u201cconcerne moins ce que l\u2019on a perdu que ce qui est demeur\u00e9 irr\u00e9alis\u00e9\u201d est la vis\u00e9e de toute cure. Cette perte, c\u2019est la perte de l\u2019objet id\u00e9alis\u00e9 de l\u2019enfance qui pour Freud est d\u00e9riv\u00e9 du Moi id\u00e9al ou de l\u2019imago maternelle. Pour J. Hassoun, la perte est du c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e8re, \u201cla perte de l\u2019amour maternel en ce qu\u2019il repr\u00e9sente de reconnaissance.\u201d Mais pour qu\u2019il y est perte de l\u2019objet, il faut que l\u2019objet se pr\u00e9sente d\u2019abord. Dans la passion, nous dit J. Hassoun, c\u2019est comme si une partie de l\u2019objet avait \u00e9t\u00e9 hors du travail de deuil \u00e0 la suite d\u2019un d\u00e9faut de reconnaissance radicale. \u201cSi l\u2019objet dans sa qualit\u00e9 de non-sp\u00e9cularisable n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 soutenu par le regard que <em>l\u2019infans<\/em> porte vers le premier Autre qui \u00e0 cet endroit a failli, il n\u2019y a pas de deuil possible de l\u2019objet, il n\u2019est que de la perte \u00e0 l\u2019\u00e9tat de r\u00e9el, d\u2019horreur.\u201d Dans la passion, le sujet bascule dans un r\u00e9el qui tend \u00e0 suppl\u00e9er un d\u00e9faut d\u2019imaginaire. La perte a eu lieu, mais le travail de deuil n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9, du fait \u201cd\u2019une non-pr\u00e9sence d\u2019embl\u00e9e\u201d. Et le passionn\u00e9 va suppl\u00e9er \u00e0 ce d\u00e9faut de travail de deuil par la repr\u00e9sentation \u201cd\u2019une fiction d\u2019enfant\u201d, par l\u2019id\u00e9alisation de l\u2019objet de la passion. La passion a donc une fonction de suppl\u00e9ance, et elle fait consister un objet qui tel l\u2019objet f\u00e9tiche selon R. Gori a une fonction, de voile, d\u2019\u00e9cran dans les deux sens du terme \u201csouvenir-\u00e9cran d\u2019une image ensevelie dans l\u2019actualit\u00e9, en tant que suppl\u00e9ance et obstacle \u00e0 la fois \u00e0 l\u2019innommable de la m\u00e9moire\u201d. Dans la cure, cet objet peut \u00eatre l\u2019analyste, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment encore le dispositif de la cure elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>La mise au travail psychique met en lumi\u00e8re \u00e0 travers les mouvements transf\u00e9rentiels la structure du rapport que le sujet entretient avec ses objets. Ce rapport est corr\u00e9latif de la question m\u00eame de l\u2019existence du sujet. D\u2019autre part, nous le voyons avec L\u00e9a, la cure construit une nouvelle histoire, cr\u00e9e une occurrence tout \u00e0 fait nouvelle de construction dans l\u2019analyse. Le transfert l\u00e0 n\u2019est pas uniquement \u00e0 entendre comme r\u00e9sistance, mais plut\u00f4t comme la construction tout \u00e0 fait nouvelle pour elle d\u2019une certaine permanence de l\u2019objet.<br>Nous pensons que cette permanence, qui prend appui sur la permanence des s\u00e9ances, se pr\u00e9cipite au sens chimique du terme dans l\u2019av\u00e8nement dans la cure de l\u2019objet Chat (congel\u00e9) qui comme le dit L\u00e9a est une partie, une partie seulement d\u2019elle-m\u00eame. L\u2019objet Chat est venu se poser sur le rien, le vide qu\u2019a mis en \u00e9vidence la passion amoureuse puis haineuse. Il a pr\u00e9serv\u00e9 L\u00e9a de la folie et de la solution m\u00e9lancolique et a restaur\u00e9 sa \u201ccapacit\u00e9 d\u00e9pressive\u201d, dans ce ph\u00e9nom\u00e8ne de \u201cglaciation\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Fedida, P (2001). <em>Des bienfaits de la d\u00e9pression<\/em>. Paris, Odile Jacob.<\/p>\n\n\n\n<p>Gori, R. (2002). <em>Logique des passions<\/em>. Paris. Deno\u00ebl.<\/p>\n\n\n\n<p>Hassoun, J. (1993). <em>Les passions intraitables<\/em>. Paris, Champs Flammarion, 2000.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10146?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Probl\u00e9matique de la recherche&nbsp;: Notre recherche s\u2019\u00e9taye sur une pratique de 18 ans comme psychologue clinicien aupr\u00e8s d\u2019une population de toxicomanes dans un Centre Sp\u00e9cialis\u00e9 de Soins en Toxicomanie (CSST). 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