{"id":10145,"date":"2021-08-22T07:31:24","date_gmt":"2021-08-22T05:31:24","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-douleur-du-transfert-une-force-dattraction-2\/"},"modified":"2021-10-12T12:00:04","modified_gmt":"2021-10-12T10:00:04","slug":"la-douleur-du-transfert-une-force-dattraction","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-douleur-du-transfert-une-force-dattraction\/","title":{"rendered":"La douleur du transfert : une force d&rsquo;attraction"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Pr\u00e9ambule<\/h2>\n\n\n\n<p>5 F\u00e9vrier 2012 (Lettre \u00e0 JB Pontalis)<\/p>\n\n\n\n<p><em>Cher JB<\/em>,<\/p>\n\n\n\n<p><em>Voici quelques arguments suppl\u00e9mentaires qui conforteront, j\u2019esp\u00e8re, l\u2019accord que vous m\u2019avez donn\u00e9 pour le Colloque sur la douleur, \u00e0 l\u2019automne 2013. Comme je vous l\u2019ai dit, l\u2019id\u00e9e du th\u00e8me revient \u00e0 Manuelle Missonnier et nous avons pens\u00e9 que votre pr\u00e9sence \u00e0 ce colloque serait\u2026 naturelle, ce dont vous avez convenu&nbsp;! J\u2019ai une autre proposition \u00e0 vous faire concernant le d\u00e9roulement de cette journ\u00e9e&nbsp;: nous pourrions intituler chaque table ronde en r\u00e9f\u00e9rence aux titres de livres ou d\u2019articles que vous avez publi\u00e9s. Rassurez-vous&nbsp;: il ne s\u2019agit pas de commenter, d\u2019analyser ou d\u2019interpr\u00e9ter vos textes, je sais que vous d\u00e9testez ce genre de proc\u00e9dure&nbsp;! Non&nbsp;! Nous voulons seulement que ces titres \u2013 et vous avez, reconnaissez-le, un g\u00e9nie particulier pour en inventer, inspirent ceux qui vont parler ce jour-l\u00e0 autour de vous.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>19 Novembre 2012&nbsp;: au cours de notre derni\u00e8re rencontre, j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 JB Pontalis de quelle mani\u00e8re il souhaitait \u00eatre pr\u00e9sent \u00e0 cette journ\u00e9e, \u00e9tant entendu depuis le d\u00e9but qu\u2019il ne voulait pas proposer une conf\u00e9rence. Je vous dis sa r\u00e9ponse&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vais y r\u00e9fl\u00e9chir, je serai l\u00e0, je vous l\u2019ai promis&nbsp;! De quelle mani\u00e8re, c\u2019est un peu t\u00f4t pour que je le sache&nbsp;! On en reparle la prochaine fois\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Comme vous le savez tous, JB Pontalis est mort le 15 Janvier 2013. Nous avons maintenu le Colloque, la douleur et sa pr\u00e9sence, avec une modification de l\u2019intitul\u00e9 presque subreptice&nbsp;: nous avons chang\u00e9 \u00ab&nbsp;Autour de JB Pontalis&nbsp;\u00bb, sous-titre ant\u00e9rieurement choisi pour une autre adresse, \u00ab&nbsp;A JB Pontalis&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois n\u2019est pas coutume\u00a0: je n\u2019irai pas directement aujourd\u2019hui vers les textes de Freud traitant de la douleur, je pense que d\u2019autres intervenants s\u2019en chargeront\u00a0! Il me revient plut\u00f4t, je crois, de commencer cette journ\u00e9e en m\u2019attachant au point de vue de JB Pontalis, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce qu\u2019il nomme, \u00e0 la suite de Freud, la \u00ab\u00a0douleur psychique\u00a0\u00bb. L\u2019identit\u00e9 du mot \u00ab\u00a0douleur\u00a0\u00bb lorsqu\u2019il d\u00e9signe des \u00e9prouv\u00e9s physiques et psychiques maintient la tentation d\u2019une analogie dans les essais de construction de ce que peut \u00eatre la douleur dans une perspective analytique et plus encore m\u00e9tapsychologique. Le commun recentrement narcissique qu\u2019impliquent la douleur corporelle et la douleur psychique reste une donn\u00e9e de base qui permet une premi\u00e8re tentative de diff\u00e9renciation ordonn\u00e9e par la r\u00e9f\u00e9rence au narcissisme ou \u00e0 l\u2019objectalit\u00e9. Une distinction s\u2019impose notamment entre angoisse et douleur\u00a0: l\u2019angoisse, lorsqu\u2019elle s\u2019attache aux effets de la perte, pourrait \u00eatre diff\u00e9renci\u00e9e de la douleur dans la mesure o\u00f9 elle est davantage rattach\u00e9e \u00e0 l\u2019objet alors que la douleur, en premi\u00e8re approche, concernerait essentiellement le moi, et d\u2019abord le moi-corps\u00a0: c\u2019est le m\u00eame mod\u00e8le, strictement le m\u00eame, qui sert \u00e0 Freud pour rendre compte de la douleur physique et de la douleur psychique. \u00ab\u00a0Comme si, avec la douleur, le corps se muait en psych\u00e9 et la psych\u00e9 en corps. Pour ce moi-corps, ou pour \u00ab\u00a0ce corps psychique\u00a0\u00bb, la relation contenant-contenu est pr\u00e9valente, qu\u2019il s\u2019agisse de douleur physique ou psychique.\u00a0\u00bb<sup>1<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Cliniquement, la douleur psychique, passe par des \u00e9prouv\u00e9s corporels, elle t\u00e9moigne d\u2019un appel centrip\u00e8te qui attire de puissantes quantit\u00e9s d\u2019\u00e9nergie, et se d\u00e9tourne, semble-t-il des sollicitations par les objets. Qu\u2019en est-il, cependant du statut de ces objets lorsqu\u2019ils sont emport\u00e9s par une int\u00e9riorisation parfois proche de l\u2019incorporation \u2013 si on accepte d\u2019utiliser ce terme analogiquement, pour parler d\u2019un corps psychique&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9lancolie en offre une des traductions, voire une illustration paradigmatique&nbsp;: il est s\u00fbr que les attaques qui s\u2019acharnent contre le moi, visent tout autant l\u2019objet qui se confond avec lui du fait du rebroussement narcissique sp\u00e9cifique de la m\u00e9lancolie. Et pourtant, cette strat\u00e9gie inconsciente reste, pendant longtemps ininterpr\u00e9table&nbsp;: en d\u00e9gager la part agressive et haineuse contre l\u2019objet rel\u00e8ve d\u2019une interpr\u00e9tation sauvage si elle est trop pr\u00e9coce, elle viendrait d\u00e9noncer un crime inimaginable pour cette logique farouchement autarcique, port\u00e9e par l\u2019\u00e9rection d\u2019un moi massivement disqualifi\u00e9, con\u00e7u dans les formes les plus violentes que le narcissisme n\u00e9gatif est susceptible d\u2019inventer. Que dire encore lorsque le moi s\u2019\u00e9prouve comme une pourriture mis\u00e9rable, au plus pr\u00e8s de l\u2019ordure ou du d\u00e9chet&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la haine contre l\u2019objet soutient une d\u00e9marche tout aussi vaine car, au-del\u00e0 de l\u2019attaque, c\u2019est aussi une sorte de protection de l\u2019objet qui se d\u00e9couvre&nbsp;: bien que nous ne soyons pas encore confront\u00e9s l\u00e0 ni au masochisme ni au sacrifice, il appara\u00eet souvent que l\u2019acharnement contre le moi constitue, dans certaines conditions, et aussi paradoxal que cela puisse para\u00eetre, une tentative de protection de l\u2019objet, une mani\u00e8re de se dresser comme un corps d\u00e9fendant l\u2019autre, au prix d\u2019une identification du moi au plus mis\u00e9rable, au plus coupable, au crime et \u00e0 l\u2019immonde&nbsp;: comme si cette assomption totale \u2013 et totalitaire \u2013 lavait en quelque sorte l\u2019objet de toute suspicion, de toute imperfection, en le maintenant dans une puret\u00e9 id\u00e9ale. Nous pourrions trouver les traces de cette sauvegarde d\u2019allure maniaque \u00e0 travers laquelle se d\u00e9ploie et se d\u00e9cha\u00eene une id\u00e9alisation qui confond, elle aussi, et le moi et l\u2019objet.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son texte consacr\u00e9 \u00e0 la douleur psychique, JB Pontalis rappelle que la douleur m\u00e9lancolique ne s\u2019\u00e9prouve pas n\u00e9cessairement d\u2019embl\u00e9e comme douleur psychique. Simon, le patient qui l\u2019occupe, appara\u00eet d\u2019abord tr\u00e8s loin d\u2019une quelconque sensation de souffrance ou de douleur. En d\u00e9pit d\u2019une histoire d\u2019enfance tragique, qui pourrait appeler d\u2019embl\u00e9e toutes les constructions r\u00e9f\u00e9r\u00e9es au traumatisme et \u00e0 la perte d\u2019amour, Simon n\u2019\u00e9tablit aucun lien entre la disparition de tous ses souvenirs d\u2019enfance et la disparition brutale de ses parents&nbsp;: peut-\u00eatre parce que le plus impossible pour lui, \u00e0 ce moment-l\u00e0, est d\u2019\u00e9tablir ou de prendre contact avec ses \u00e9prouv\u00e9s et plus particuli\u00e8rement avec ses affects alors que pour l\u2019analyste, ces liaisons sont d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes, en attente d\u2019application. Situation banale au demeurant si l\u2019on pense \u00e0 tous les d\u00e9buts d\u2019analyse o\u00f9 les connexions se mettent tr\u00e8s vite en place, trop vite parfois dans la t\u00eate de l\u2019analyste, avec l\u2019amorce d\u2019une construction susceptible de donner du sens \u00e0 une exp\u00e9rience qui pourtant s\u2019annonce, au d\u00e9part, essentiellement opaque, ferm\u00e9e, impartageable. Il nous faut bien le reconna\u00eetre, face \u00e0 la radicalit\u00e9 imp\u00e9n\u00e9trable qu\u2019implique la douleur, l\u2019effroi qui est le n\u00f4tre cherche \u00e0 tout prix \u00e0 l\u2019apprivoiser&nbsp;: et l\u2019apprivoiser consiste justement \u00e0 \u00e9tablir des liens avec un syst\u00e8me de repr\u00e9sentations nourri de fragments de l\u2019histoire du patient, de mat\u00e9riaux th\u00e9oriques et m\u00e9tapsychologiques, et sans doute aussi, de notre propre r\u00e9alit\u00e9 psychique, autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments constitutifs du contre-transfert dont on peut consid\u00e9rer, en pareilles circonstances, \u00e0 quel point il serait plus juste de le nommer \u00ab&nbsp;transfert de l\u2019analyste&nbsp;\u00bb&nbsp;! Cette entreprise permet de cr\u00e9er une forme de commerce rendant supportable l\u2019affrontement \u00e0 un monde \u00e9tranger \u2013 celui du patient, \u00e9tranger pour nous et pour lui-m\u00eame \u2013 et donc hostile par d\u00e9finition.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est par la voie du transfert et seulement par cette voie, \u00e0 mon avis, que les configurations apparemment apor\u00e9tiques foment\u00e9es par la douleur sont susceptibles d\u2019\u00eatre d\u00e9log\u00e9es de leurs racines.<\/p>\n\n\n\n<p>Je reviens \u00e0 Simon et \u00e0 ce qu\u2019en dit son analyste que je cite&nbsp;: \u00ab&nbsp;Paradoxalement, c\u2019est parce que la douleur psychique \u00e9tait chez Simon singuli\u00e8rement manquante \u2013 et m\u00eame les formes les plus habituelles de l\u2019angoisse \u2013 qu\u2019il m\u2019a fait percevoir ce que pouvait signifier l\u2019exp\u00e9rience de la douleur et le refus organis\u00e9 d\u2019aller \u00e0 sa rencontre.&nbsp;\u00bb<sup>2<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Simon n\u2019a pas de souvenirs d\u2019enfance \u00ab&nbsp;puisque, dit-il, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 si t\u00f4t orphelin&nbsp;\u00bb. Autrement dit, commente JB Pontalis, les parents ont entra\u00een\u00e9 dans la mort un enfant vivant, illustration magistrale de l\u2019identification m\u00e9lancolique s\u2019il en est. D\u2019embl\u00e9e l\u2019analyste est sensible \u00e0 une sorte de dissociation entre la pr\u00e9valence des processus de pens\u00e9e, et l\u2019expression quasiment nulle d\u2019affects. Les indices de transfert tr\u00e8s volatils, montraient que Simon attendait de son analyste qu\u2019il fonctionne comme un r\u00e9pondeur automatique, un interpr\u00e8te savant de ses r\u00eaves. Mais en-de\u00e7\u00e0, il attendait que l\u2019analyste prenne soin de l\u2019enfant en lui, le tout petit enfant, intact et intouch\u00e9, pr\u00e9cieusement cach\u00e9 derri\u00e8re une folle productivit\u00e9 de r\u00eaves et d\u2019associations dont la dimension repr\u00e9sentative \u00e9tait la seule apparente.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est par la douleur physique \u2013 des maux de dents \u2013 que Simon fit connaissance avec la douleur&nbsp;: il h\u00e9sitait, donnerait-il son argent au dentiste ou \u00e0 l\u2019analyste&nbsp;? C\u2019est celui-ci qu\u2019il choisit, et la douleur surgit, discr\u00e8tement d\u2019abord, par une s\u00e9ance de larmes, suivie d\u2019une patiente red\u00e9couverte de la m\u00e8re, d\u00e9couverte aussi pour l\u2019analyste qui n\u2019en savait jusqu\u2019ici que la mort tragique, et c\u2019est \u00ab&nbsp;exactement dans le m\u00eame mouvement&nbsp;\u00bb, que Simon prit aussi corps et vie pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Je le cite encore&nbsp;: \u00ab&nbsp;Sa machine verbale et intellectuelle trop agile commen\u00e7a \u00e0 grincer (les mots lui manqu\u00e8rent), il put renoncer \u00e0 certaines gratifications narcissiques pu\u00e9riles, la s\u00e9duction homosexuelle si manifeste dans le transfert laissa la place \u00e0 une exp\u00e9rience partag\u00e9e de la douleur, o\u00f9 une psych\u00e9, qui ne serait pas coup\u00e9e de ses racines et trouverait sa chair, pouvait na\u00eetre.&nbsp;\u00bb<sup>3<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Les d\u00e9veloppements de JB Pontalis \u00e0 propos de cette cure, de ces retrouvailles avec l\u2019objet perdu m\u2019int\u00e9ressent hautement pour la suite de mon propos. Il insiste d\u2019abord sur la pr\u00e9sence insidieuse de la douleur chez Simon, non reconnue et identifi\u00e9e comme telle, mais sensible <em>a contrario&nbsp;:<\/em> d\u00e9fense maniaque, hyper-productivit\u00e9 de r\u00eaves, recherche f\u00e9brile de techniques de manipulations de signes\u2026 En eux-m\u00eames, ces renversements constituent le noyau des mouvements de transferts. Mais, et JB Pontalis y insiste, au-del\u00e0 des retrouvailles avec cette m\u00e8re aim\u00e9e et ha\u00efe, au-del\u00e0 du lien qui put d\u00e9sormais s\u2019\u00e9tablir avec elle dans une configuration qui permit au deuil de se d\u00e9ployer, pour le meilleur du processus qu\u2019il promeut c\u2019est-\u00e0- dire par son marquage objectal, au-del\u00e0, cette disparition avait priv\u00e9 Simon, brutalement, d\u2019un objet \u00e0 aimer mais tout autant, d\u2019un objet \u00e0 \u00e9mouvoir et \u00e0 <em>faire souffrir<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;il se trouvait alors r\u00e9duit \u00e0 fonctionner en circuit ferm\u00e9&nbsp;\u00bb<sup>4<\/sup>, un circuit narcissique, auto \u00e9rotique, auto haineux, dont les tendances obsessionnelles compulsives \u00e9taient le produit.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien qu\u2019en apparence tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 de Simon, Gabriel m\u2019est progressivement apparu comme un potentiel petit fr\u00e8re de cette figure presque h\u00e9ro\u00efque de la psychanalyse que repr\u00e9sente Simon \u2013 Georges Perec.<\/p>\n\n\n\n<p>Le motif de sa demande a d\u2019embl\u00e9e \u00e9t\u00e9 original \u2013 et je dis original parce que la formulation en a \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diate et directe alors qu\u2019il faut souvent de tr\u00e8s longs temps d\u2019analyse pour qu\u2019elle puisse \u00eatre reconnue dans sa nudit\u00e9, je veux dire, sans fards&nbsp;: Gabriel, \u00e0 plus de quarante ans, souffre de ne pas \u00eatre capable d\u2019aimer, de n\u2019avoir jamais pu aimer. Bel homme, charmant et discr\u00e8tement s\u00e9ducteur, il reste toujours objet d\u2019amour voire de passion sans pour autant n\u2019avoir jamais pu \u00e9prouver lui-m\u00eame qu\u2019un espoir d\u2019aimer \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, imm\u00e9diatement suivi de d\u00e9ception puis de lassitude. A vrai dire, Gabriel s\u2019ennuie, il s\u2019ennuie sans fin, il s\u2019ennuie de ne pas aimer, il s\u2019ennuie de ne rien aimer. Il travaille de mani\u00e8re ponctuelle et efficace mais n\u2019a aucun d\u00e9sir pour ce qu\u2019il fait, aucune estime pour ses comp\u00e9tences. J\u2019aurais pu le comparer \u00e0 un h\u00e9ros romantique trainant son mal de vivre dans un si\u00e8cle anachronique s\u2019il n\u2019y avait pas eu en lui une fureur de vivre taraudante, une \u00e9nergie intense qu\u2019il s\u2019effor\u00e7ait de d\u00e9penser compulsivement dans un activisme auto-\u00e9rotique \u00e9reintant dont il ne d\u00e9couvrit la valeur de d\u00e9fense anti-objectale que plus tard, quand je lui fis remarquer que ses s\u00e9ances masturbatoires n\u2019\u00e9taient jamais aussi pressantes et forcen\u00e9es qu\u2019avant ses s\u00e9ances d\u2019analyse \u2013comme s\u2019il lui fallait d\u00e9penser toute son \u00e9nergie, jusqu\u2019\u00e0 s\u2019imaginer en \u00eatre vid\u00e9, pour arriver \u00e0 me rencontrer.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est anim\u00e9 par une haine f\u00e9roce contre sa famille&nbsp;: son p\u00e8re, brillant, l\u00e9ger, infid\u00e8le, cruel&nbsp;; sa m\u00e8re, d\u00e9prim\u00e9e et autoritaire, d\u00e9pendante de son \u00e9poux volage qu\u2019elle idol\u00e2tre et m\u00e9prise tout \u00e0 la fois, ses fr\u00e8res auxquels il ne pardonne pas de l\u2019avoir tyrannis\u00e9 pendant son enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses souvenirs, curieusement, sont tardivement dat\u00e9s, bien apr\u00e8s la p\u00e9riode habituelle que couvre l\u2019amn\u00e9sie infantile. Ils sont satur\u00e9s par une haine consciente, fortement exprim\u00e9e et par l\u2019angoisse qu\u2019elle g\u00e9n\u00e8re chez lui&nbsp;: les plus belles ann\u00e9es de son enfance, il les a pass\u00e9es loin de sa famille, et il s\u2019attarde r\u00e9guli\u00e8rement sur cette p\u00e9riode paradisiaque, le royaume des enfants dont s\u2019absentent toutes les figures adultes qui pourtant ont d\u00fb l\u2019accompagner. Avec Gabriel, impossible de se laisser prendre par nos l\u00e9gendes classiques, ennui, d\u00e9pression, s\u00e9paration, abandon. Les premiers souvenirs datent du retour dans sa famille \u2013 il devait avoir une douzaine d\u2019ann\u00e9es \u2013 et inaugurent une longue travers\u00e9e cauchemardesque jusqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019adolescence&nbsp;: son entr\u00e9e dans l\u2019\u00e2ge adulte est marqu\u00e9e par l\u2019arr\u00eat de ses \u00e9tudes pourtant brillantes, et par une tentative de suicide dont il a tr\u00e8s honte.<\/p>\n\n\n\n<p>Tenter d\u2019interpr\u00e9ter ou m\u00eame de souligner le d\u00e9sespoir ou la d\u00e9tresse tapis derri\u00e8re ces \u00e9v\u00e8nements n\u2019auraient aucune prise sur lui au d\u00e9but de son analyse, je le compris tr\u00e8s vite car il \u00e9luda les r\u00e9actions de ses parents, l\u2019indiff\u00e9rence de son p\u00e8re \u00e0 l\u2019annonce de sa d\u00e9cision de ne pas passer ses examens et sa remarque joyeuse \u00e0 celle de son suicide&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est formidable, tu l\u2019as rat\u00e9&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Quant \u00e0 moi, je devais me d\u00e9faire des sentiments inverses qui m\u2019auraient pouss\u00e9e \u00e0 dramatiser pour lui ce qui ne pouvait, \u00e0 ce moment-l\u00e0, ne prendre qu\u2019une place anodine et sans valeur. Il me fallait accueillir sa douleur autrement. Mais je restais perplexe et d\u00e9rout\u00e9e, car cette douleur que je pressentais, que je croyais voir ou entendre subrepticement, pouvait n\u2019\u00eatre qu\u2019une projection de ma part, et je me devais d\u2019abord, d\u2019en respecter l\u2019\u00e9nigme et son opacit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallut donc attendre que se mettent en place les conditions d\u2019\u00e9mergence de sa douleur \u00e0 lui, celle qui lui appartenait en propre, ce tr\u00e9sor souffrant dont il ne voulait \u00e0 aucun prix se d\u00e9faire, car il \u00e9tait le garant de son identit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout en maintenant une id\u00e9alisation transf\u00e9rentielle silencieuse mais sensible, Gabriel me disait de plus en plus souvent qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 du d\u00e9faut de communication entre lui et les autres, qu\u2019il connaissait bien, il en \u00e9prouvait un autre, nouveau, inimaginable, entre lui et moi, une impression de ne pas \u00eatre compris qui l\u2019affolait. Jusqu\u2019ici, disait-il, il avait eu la croyance absolue que je savais tout de lui, et donc, que je devinais tout\u2026 Il trouvait maintes preuves \u00e0 sa croyance et c\u2019est ce qui rendait cette d\u00e9faillance nouvelle si brutale et insoutenable. Il ne m\u2019accusait pas, pr\u00e9f\u00e9rant s\u2019attribuer cette d\u00e9faite, convaincu qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9cevant pour moi, comme toujours. Apr\u00e8s la p\u00e9riode des commencements de l\u2019analyse au cours de laquelle il \u00e9prouva un sentiment de lib\u00e9ration extraordinaire et tomba amoureux pour la premi\u00e8re fois de sa vie, il fut rattrap\u00e9 brusquement par des douleurs physiques insupportables. Le trajet douloureux ne semblait ob\u00e9ir \u00e0 aucun trac\u00e9 physiologique, mais ne relevait pas davantage d\u2019une symptomatologie hyst\u00e9rique&nbsp;: la douleur \u00e9tait trop vive, trop d\u00e9chirante, elle occupait totalement son \u00ab&nbsp;moi-corps&nbsp;\u00bb (pour reprendre la formulation de Pontalis), elle l\u2019emp\u00eachait de vivre, elle l\u2019emp\u00eachait de dormir, elle l\u2019emp\u00eachait de s\u2019allonger sur le divan. Il fit le tour de tous les grands sp\u00e9cialistes, il essaya toutes sortes de th\u00e9rapeutiques. Rien n\u2019y faisait. La douleur disparaissait un temps, puis resurgissait avec une violence inou\u00efe. Il aurait voulu en mourir tant il \u00e9tait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Je me sentais tr\u00e8s d\u00e9sempar\u00e9e, tr\u00e8s d\u00e9rout\u00e9e, mes tentatives pour trouver du sens \u00e9taient totalement inutiles et j\u2019eus le sentiment que chaque s\u00e9ance \u00e9tait pour moi comme une torture&nbsp;: je ne trouvais pas les mots, j\u2019\u00e9tais comme soumise \u00e0 la question\u2026 Bref, je finis par penser que Gabriel me faisait souffrir, et qu\u2019enfin cette exp\u00e9rience \u00e9tait possible&nbsp;: les s\u00e9ances d\u00e9sormais quotidiennes, un am\u00e9nagement inattendu du cadre, lui debout pr\u00e8s de la porte, (puisqu\u2019il ne supportait ni d\u2019\u00eatre allong\u00e9 ni d\u2019\u00eatre assis) moi, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la pi\u00e8ce, toujours dans mon fauteuil. Je surpris un jour son regard aux aguets, comme celui d\u2019un enfant qui traque le visage de sa m\u00e8re&nbsp;: non pas toujours pour y saisir le plaisir ou la satisfaction qu\u2019il lui donne, mais aussi son \u00e9motion, et peut-\u00eatre sa souffrance, dont lui, serait l\u2019auteur (auteur, pas coupable). Au fond, il \u00e9tait indispensable de voir que je n\u2019\u00e9tais pas indiff\u00e9rente, qu\u2019au-del\u00e0 de ma tranquillit\u00e9 manifeste, il pouvait trouver dans mon regard une attention inqui\u00e8te et douloureuse. Je me dis qu\u2019il s\u2019agissait peut-\u00eatre de la douleur du transfert dans sa version m\u00e9lancolique et que les \u00e9prouv\u00e9s corporels de Gabriel \u00e9taient susceptibles de la devancer, de l\u2019annoncer ou de l\u2019accompagner (et non de la traduire, du moins dans ses commencements). Gabriel d\u00e9cida de ne plus consulter aucun m\u00e9decin&nbsp;: cette d\u00e9cision \u00e9tait moins dict\u00e9e par sa fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 mon \u00e9gard, qu\u2019au proc\u00e8s qu\u2019il pouvait me faire inconsciemment&nbsp;: la responsable de sa douleur, c\u2019\u00e9tait moi, pensais-je, m\u00eame s\u2019il refusait d\u2019admettre une telle id\u00e9e qui lui semblait aussi absurde que farfelue\u2026 \u00ab&nbsp;D\u2019habitude, vous \u00eates plus perspicace&nbsp;\u00bb, me dit-il. Non, ce qui ne lui convenait pas, c\u2019\u00e9tait l\u2019analyse, bonne pour les autres, inefficiente pour lui, cette exp\u00e9rience-l\u00e0, encore, il l\u2019avait rat\u00e9e\u2026 Je r\u00e9p\u00e9tais que cet \u00e9chec qu\u2019il s\u2019appropriait si facilement, c\u2019\u00e9tait aussi le mien, qu\u2019il me montrait mon incomp\u00e9tence, mon impuissance \u00e0 identifier sa douleur et encore moins \u00e0 la soulager. J\u2019ajoutais qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut de pouvoir en saisir les fondements ou les causes, il me permettait d\u2019\u00e9prouver cette douleur, moi aussi, ici, avec lui. Il rejetait avec v\u00e9h\u00e9mence mes propos mais se montra plus franchement agressif dans sa litanie qui devint violente&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vous ne me comprenez pas, r\u00e9p\u00e9tait-il, vous ne me comprenez pas&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je fus saisie un jour par une forme d\u2019\u00e9vidence&nbsp;: ce qui me d\u00e9routait, c\u2019\u00e9tait la grammaire de l\u2019ensemble, je veux dire non seulement la grammaire de la langue, (nous sommes habitu\u00e9s \u00e0 ces \u00e9carts) mais la grammaire de la situation analytique. Evidemment la distribution de nos places, moi toujours dans mon fauteuil, et lui, pr\u00e8s de la porte, pouvait bousculer nos rep\u00e8res mais surtout, dans cette \u00e9trange nouveaut\u00e9, quelque chose d\u2019essentiel ne changeait pas&nbsp;: Gabriel parlait, il continuait de parler avec la m\u00eame intensit\u00e9, la m\u00eame productivit\u00e9, les r\u00eaves se multipliaient et leurs connotations pulsionnelles \u00e9taient tr\u00e8s vives, de plus en plus charg\u00e9es d\u2019excitation \u2013 Bref, la douleur cessa d\u2019\u00eatre silencieuse, je veux dire sa douleur psychique puisqu\u2019il ne parlait plus de sa douleur physique, depuis le changement de position pendant les s\u00e9ances. Il fut boulevers\u00e9 par un r\u00eave d\u00e9rangeant, impossible \u00e0 raconter mais qu\u2019il dit quand m\u00eame de mani\u00e8re lapidaire, il avait r\u00eav\u00e9 d\u2019une sc\u00e8ne d\u2019amour avec moi. La chose lui paraissait inconcevable, tous les arguments de sa vie, de ses choix d\u2019objets, la r\u00e9alit\u00e9 de nos places respectives, tout allait \u00e0 l\u2019encontre d\u2019une rencontre aussi monstrueuse qu\u2019impossible. Je dis que c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre un r\u00eave incestueux, ce qui le mit hors de lui. Il \u00e9tait furieux&nbsp;: je ne voulais pas dire quand m\u00eame que sa m\u00e8re et moi avions le moindre point commun&nbsp;? Mais la s\u00e9ance suivante, il revint vers le divan et s\u2019allongea.<\/p>\n\n\n\n<p>Les conceptions de Freud quant au transfert ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois plurielles et \u00e9volutives et je n\u2019en ferai pas l\u2019historique m\u00eame si celui-ci pourrait \u00e9clairer nombre de d\u00e9veloppements actuels sur la question. J\u2019en viens d\u2019embl\u00e9e \u00e0 l\u2019une des derni\u00e8res, tr\u00e8s finement \u00e9pingl\u00e9e par JB Pontalis dans <em>La force d\u2019attraction<\/em><sup>5<\/sup>. Tout change lorsque Freud d\u00e9couvre la r\u00e9p\u00e9tition\u00a0: au lieu de rem\u00e9morer, au lieu d\u2019\u00e9laborer, les patients r\u00e9p\u00e8tent, ils r\u00e9p\u00e8tent inlassablement et ils agissent car la r\u00e9p\u00e9tition, m\u00eame lorsqu\u2019elle emprunte la voie des mots \u2013 ou des r\u00eaves \u2013 est un \u00ab\u00a0agir\u00a0\u00bb. Je le cite\u00a0: \u00ab\u00a0Une m\u00e9moire agie, (\u2026) autrement dit une non-m\u00e9moire, un refus de m\u00e9moire qui est tout autre chose qu\u2019une amn\u00e9sie. Enfin \u2013 un comble pour la th\u00e8se <em>princeps<\/em> de l\u2019accomplissement de d\u00e9sir \u2013 <em>ce qui se r\u00e9p\u00e8te, c\u2019est l\u2019exp\u00e9rience douloureuse<\/em>.\u00a0\u00bb<sup>6,7<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Comment reconna\u00eetre une parent\u00e9 m\u00eame lointaine entre la douleur et le plaisir&nbsp;? En de telles occurrences, \u00ab&nbsp;le masochisme et ses d\u00e9lices n\u2019ont pas r\u00e9ponse \u00e0 tout&nbsp;\u00bb. C\u2019est l\u00e0 que l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du transfert appara\u00eet en pleine ombre et non plus en pleine lumi\u00e8re, le feu au th\u00e9\u00e2tre n\u2019illumine plus la sc\u00e8ne, et c\u2019est le d\u00e9moniaque, dans ce qu\u2019il a de plus \u00e9tranger (<em>unheimlich<\/em>), qui nous tient dans la demeure. Ce que JB Pontalis souligne encore, c\u2019est que si le transfert a toujours \u00e0 voir avec le pass\u00e9, tout le monde le sait, la r\u00e9p\u00e9tition qui l\u2019engage in\u00e9luctablement, rel\u00e8ve elle aussi d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ce pass\u00e9, d\u2019un agrippement acharn\u00e9 aux figures des origines et que la r\u00e9p\u00e9tition est au service de ce fol attachement. C\u2019est ce que j\u2019appelle la douleur du transfert, telle qu\u2019elle se r\u00e9v\u00e8le et se d\u00e9ploie dans le processus, accrochant ses lin\u00e9aments \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience analytique lorsque se sont d\u00e9faits les liens les plus na\u00effs de la s\u00e9duction.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00eave d\u2019amour n\u2019apporta pas d\u2019apaisement \u00e0 la douleur de Gabriel, elle en modifia la nature&nbsp;: les souffrances corporelles s\u2019effac\u00e8rent au profit, si j\u2019ose dire, d\u2019une douleur psychique incommensurable.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est que la m\u00e9moire revint, de sc\u00e8nes de s\u00e9duction attendues et d\u00e9cevantes, c\u2019est que revinrent avec ces sc\u00e8nes, les longues attentes de l\u2019enfant \u00e0 la fois trop aim\u00e9 et trop d\u00e9laiss\u00e9. Pour Gabriel, la douleur psychique \u00e9tait tr\u00e8s exactement command\u00e9e par <em>le fait<\/em> (je dis le fait et non la croyance ou l\u2019id\u00e9e) de n\u2019avoir pas de place, et surtout de n\u2019avoir pas de place \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui-m\u00eame. La place vide laiss\u00e9e sur le divan en sa pr\u00e9sence avait sans doute constitu\u00e9 le seul moyen de me faire ressentir son inexistence&nbsp;: j\u2019avais refus\u00e9 l\u2019arr\u00eat des s\u00e9ances quand ses douleurs physiques l\u2019emp\u00eachaient de s\u2019allonger ou de s\u2019asseoir, et je me demande aujourd\u2019hui si la contemplation de cette place vide associ\u00e9e \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de s\u00e9ances pleines de mots, n\u2019avait pas assur\u00e9 une fonction majeure pour la suite de l\u2019analyse.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que la douleur saisit, c\u2019est bien s\u00fbr, on y revient toujours, l\u2019absence et la perte, mais d\u2019autres \u00e9prouv\u00e9s sont associ\u00e9s \u00e0 ces exp\u00e9riences&nbsp;: l\u2019angoisse, le chagrin, la tristesse, la peur\u2026 Peut-\u00eatre que la sp\u00e9cificit\u00e9 de la douleur rel\u00e8ve plus profond\u00e9ment, plus essentiellement, d\u2019une place laiss\u00e9e vide par le moi lui m\u00eame&nbsp;: un auto-d\u00e9sinvestissement majeur, en miroir du d\u00e9sinvestissement par l\u2019objet mais comment s\u2019articule cette op\u00e9ration&nbsp;? Faut-il toujours, chaque fois, l\u2019imputer aux d\u00e9faillances de l\u2019autre, \u00e0 ses rejets, aux d\u00e9fections de son amour&nbsp;? N\u2019y a-t-il pas une n\u00e9cessaire inscription originaire de l\u2019objet nou\u00e9e par la douleur, qui, lorsqu\u2019elle reste radicalement ignor\u00e9e, constituerait une force d\u2019attraction compulsive, sans r\u00e9solution possible&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>En de telles occurrences, l\u2019analyse offrirait l\u2019opportunit\u00e9 de r\u00e9p\u00e9ter cette ignorance, de la r\u00e9p\u00e9ter inlassablement \u00e0 condition que les deux partenaires, le patient et l\u2019analyste puissent la supporter, qu\u2019ils acceptent cette d\u00e9route, cette d\u00e9faite, cette infinie d\u00e9possession de soi-m\u00eame qui permettra d\u2019admettre le contraire de ce qui est r\u00e9guli\u00e8rement cherch\u00e9 dans l\u2019analyse&nbsp;: le partage du sens et le partage tout aussi attendu des affects. La douleur reste nue, d\u2019abord, la reconnaissance de son incommunicabilit\u00e9 est indispensable pour que s\u2019ancre et se construise le go\u00fbt de la vie. L\u2019un et l\u2019autre rel\u00e8vent d\u2019une intimit\u00e9 constitutive du moi, et de la certitude, m\u00eame ponctuelle, m\u00eame \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, mais r\u00e9guli\u00e8rement \u00e9prouv\u00e9e de la continuit\u00e9 du sentiment d\u2019exister.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi scandaleux que cela puisse para\u00eetre, c\u2019est l\u2019exp\u00e9rience de la douleur qui en assure la p\u00e9rennit\u00e9. La douleur du transfert en offre une formidable illustration&nbsp;: l\u2019analyse devient un lieu de souffrance \u00e9quivalent d\u2019un espace transitionnel dont la question de l\u2019appartenance \u2013 au corps ou \u00e0 la psych\u00e9, au sujet ou \u00e0 l\u2019autre \u2013 ne se pose plus vraiment&nbsp;: la douleur, grav\u00e9e dans un espace-temps interm\u00e9diaire, permet l\u2019investissement paradoxal d\u2019un corps-psych\u00e9, r\u00e9alit\u00e9 tangible, sensible, et en m\u00eame temps ouverture de sens dans un processus de symbolisation. Ainsi tendrait \u00e0 se r\u00e9v\u00e9ler dans cette exp\u00e9rience singuli\u00e8re, l\u2019\u00e9mergence d\u2019une psych\u00e9 qui, par un d\u00e9tour m\u00e9tonymique, se serait transitoirement faite corps, pour la reconstruction-renaissance d\u2019un moi dont Freud n\u2019a cess\u00e9 de rappeler les racines corporelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le transfert s\u2019\u00e9prouve en effet <em>la capacit\u00e9 \u00e0 souffrir en pr\u00e9sence de l\u2019autre<\/em>, constitutive, me semble-t-il de ce que Winnicott a appel\u00e9 la capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre seul en pr\u00e9sence de l\u2019objet. Mais sym\u00e9triquement, en quelque sorte, s\u2019\u00e9prouve la capacit\u00e9 de faire souffrir l\u2019objet et de briser sa mortelle indiff\u00e9rence&nbsp;: une m\u00e8re que son enfant fait souffrir est une m\u00e8re anim\u00e9e par la vie (figure presque antinomique de la m\u00e8re morte d\u2019Andr\u00e9 Green).<\/p>\n\n\n\n<p>Ces deux conditions sont pr\u00e9sentes dans la conclusion de JB Pontalis et je lui laisse sa place enti\u00e8re pour terminer cet expos\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u2026Qu\u2019en est-il, du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019analyste, dans l\u2019exp\u00e9rience de la douleur psychique&nbsp;? (\u2026) Elle implique un mode de participation et d\u2019intervention, un type de contre-transfert sp\u00e9cifique (\u2026) avec ce qu\u2019elle suppose d\u2019illusion de notre part&nbsp;: faire na\u00eetre l\u2019autre \u00e0 soi-m\u00eame. Disons qu\u2019un analyste qui ignorerait sa propre douleur psychique n\u2019a aucune chance d\u2019\u00eatre analyste, comme celui qui ignorerait le plaisir \u2013 psychique et physique \u2013 n\u2019a aucune chance de le rester.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Pontalis J.-B. (1977)\u00a0<em>Entre le r\u00eave et la douleur<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, p. 261.<\/li><li>Ibid.<\/li><li>Ibid. p. 265<\/li><li>Ibid. p. 266<\/li><li>Pontalis J.-B. (1990),\u00a0<em>La force d\u2019attraction<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, p. 68 et suivantes.<\/li><li>Ibid., c\u2019est moi qui souligne.<\/li><li>Ibid. p. 209<\/li><\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><span style=\"color: initial; font-family: -apple-system, BlinkMacSystemFont, &quot;Segoe UI&quot;, Roboto, Oxygen-Sans, Ubuntu, Cantarell, &quot;Helvetica Neue&quot;, sans-serif;\"> <\/span><\/h2>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10145?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00e9ambule 5 F\u00e9vrier 2012 (Lettre \u00e0 JB Pontalis) Cher JB, Voici quelques arguments suppl\u00e9mentaires qui conforteront, j\u2019esp\u00e8re, l\u2019accord que vous m\u2019avez donn\u00e9 pour le Colloque sur la douleur, \u00e0 l\u2019automne 2013. 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