{"id":10139,"date":"2021-08-22T07:31:24","date_gmt":"2021-08-22T05:31:24","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/etre-deux-pour-combattre-le-desespoir-2\/"},"modified":"2021-09-20T03:30:06","modified_gmt":"2021-09-20T01:30:06","slug":"etre-deux-pour-combattre-le-desespoir","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/etre-deux-pour-combattre-le-desespoir\/","title":{"rendered":"Etre deux pour combattre le d\u00e9sespoir"},"content":{"rendered":"\n<p>Pour rester dans la perspective que nous partageons depuis 20 ans au GERCPEA, je vais aborder un versant de la clinique touchant de pr\u00e8s le domaine du soin, les \u00e9tats d\u00e9pressifs, qui sollicitent particuli\u00e8rement le contre-transfert de l\u2019analyste sur un versant douloureux. Quelles difficult\u00e9s pouvons-nous rencontrer quand nous y sommes confront\u00e9s?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">De quelques pr\u00e9alables<\/h2>\n\n\n\n<p>Quelques d\u00e9finitions d\u2019abord pour situer mon propos. Trois mots que nous employons souvent mais qu\u2019il me semble utile de red\u00e9finir pour les situer les uns par rapport aux autres. D\u2019apr\u00e8s le <em>Robert<\/em>, la douleur peut \u00eatre physique ou morale, c\u2019est un sentiment ou une \u00e9motion p\u00e9nible r\u00e9sultant de l\u2019insatisfaction d\u2019un besoin. La d\u00e9tresse est un sentiment d\u2019abandon, de solitude, d\u2019impuissance que l\u2019on \u00e9prouve dans une situation poignante de besoin, de danger ou de souffrance. Elle peut donc r\u00e9sulter d\u2019une douleur qu\u2019elle soit physique ou morale qui n\u2019est pas prise en compte. Le d\u00e9sespoir est une perte d\u2019espoir, ou de tout espoir, un sentiment d\u2019affliction extr\u00eame et sans rem\u00e8de. C\u2019est dans un \u00e9tat de d\u00e9sespoir que se trouve le sujet dont ni la douleur, ni la d\u00e9tresse n\u2019ont re\u00e7u de r\u00e9ponse. La d\u00e9pression, dont le sens premier est abaissement, effondrement (de terrain par exemple) est un \u00e9tat mental pathologique, dit le dictionnaire, caract\u00e9ris\u00e9 par le d\u00e9couragement et l\u2019anxi\u00e9t\u00e9. \u00c9tat comme nous le savons qui peut \u00eatre une r\u00e9ponse tant \u00e0 la douleur qu\u2019\u00e0 la d\u00e9tresse ou au d\u00e9sespoir. Le mot d\u00e9pression n\u2019appara\u00eet pas dans le dictionnaire de Laplanche et Pontalis, y figure seulement le mot d\u00e9sinvestissement, qui s\u2019y rapporte. Nous verrons plus loin l\u2019impact que peut avoir le d\u00e9sinvestissement sur notre travail.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quelques \u00e9l\u00e9ments th\u00e9oriques \u00e0 l\u2019origine des r\u00e9flexions psychanalytiques sur le deuil<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour respecter la chronologie, les premi\u00e8res d\u00e9couvertes de K. Abraham<sup>1<\/sup> en 1912 sur les psychoses maniaco-d\u00e9pressives, pr\u00e9c\u00e8dent l\u2019article de Freud<sup>2<\/sup><em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em>, \u00e9crit en 1916-1917. C\u2019est dans un \u00e9change fructueux entre leurs deux pens\u00e9es que des perc\u00e9es importantes pour la compr\u00e9hension des m\u00e9canismes principaux de la d\u00e9pression sont n\u00e9es, pens\u00e9es qui gardent encore aujourd\u2019hui toute leur actualit\u00e9. En relisant les diff\u00e9rents articles, vous verrez que j\u2019ai repris en guise de fil rouge leurs liens avec leurs implications dans les difficult\u00e9s rencontr\u00e9es dans la relation transfert\/contre-transfert. Dans <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em>, Freud d\u00e9crit la suspension de l\u2019int\u00e9r\u00eat pour le monde ext\u00e9rieur, la perte de la capacit\u00e9 d\u2019aimer, l\u2019inhibition de toute activit\u00e9, auxquelles s\u2019ajoute dans la m\u00e9lancolie, un \u00e9tat d\u2019\u00e2me douloureux qui s\u2019accompagne de la perte de l\u2019estime de soi et des auto-reproches. Freud souligne qu\u2019apr\u00e8s la perte, la libido doit se retirer de l\u2019objet, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un v\u00e9ritable travail psychique, que les liens doivent se d\u00e9faire un \u00e0 un avant que tout nouvel investissement ne puisse na\u00eetre et se d\u00e9velopper. Ces premi\u00e8res consid\u00e9rations nous font penser que la difficult\u00e9 sera effectivement de remobiliser les possibilit\u00e9s d\u2019investissement\u00a0: que se passe-t-il quand le monde est devenu pauvre et vide\u00a0? Freud parle de la d\u00e9faite de la pulsion de vie quand c\u2019est le Moi lui-m\u00eame qui devient pauvre et vide comme dans la m\u00e9lancolie et que la blessure ouverte attire toute l\u2019\u00e9nergie d\u2019investissement. Dans la phrase c\u00e9l\u00e8bre, \u00ab\u00a0l\u2019ombre de l\u2019objet est tomb\u00e9e sur le Moi\u00a0\u00bb, Freud introduit la question de l\u2019identification, dans ce cas, l\u2019identification narcissique, bas\u00e9e sur l\u2019incorporation. Mais pour lui, l\u2019ambivalence pr\u00e9sente dans le deuil n\u2019a pas autant de force que dans la m\u00e9lancolie. Ce qu\u2019il faut souligner, c\u2019est que Freud s\u2019attache \u00e0 la d\u00e9finition \u00e9conomique du deuil et au travail du deuil, op\u00e9ration qui porte sur la liaison des souvenirs douloureux, ce qui n\u00e9cessite une intense activit\u00e9 du Moi qui ne s\u2019apparente pas \u00e0 un simple effacement d\u00fb \u00e0 la dur\u00e9e dans le temps, mais qui est le r\u00e9sultat d\u2019un r\u00e9el travail en profondeur qui mobilise intens\u00e9ment le psychisme. Plus tard, dans\u00a0<em>Inhibition, sympt\u00f4me et angoisse<\/em><sup>3<\/sup>, reprenant des notions d\u00e9j\u00e0 abord\u00e9es dans l\u2019<em>Esquisse<\/em><sup>4<\/sup>, Freud fait le lien entre la d\u00e9tresse, l\u2019<em>Hilflosigkeit<\/em>, et le traumatisme, l\u2019angoisse \u00e9tant d\u00e9clench\u00e9e par le sentiment de danger. Le sentiment d\u2019impuissance, l\u2019impuissance infantile, prend une importance centrale dans sa conception du traumatisme. L\u2019affect d\u00e9pressif, li\u00e9 au signal de la perte, se r\u00e9veille quand l\u2019<em>infans<\/em> est confront\u00e9 \u00e0 l\u2019impuissance originelle et \u00e0 toute situation ult\u00e9rieure qui risque de lui faire revivre cette d\u00e9pendance premi\u00e8re, quand la r\u00e9ponse de l\u2019objet fait d\u00e9faut.<\/p>\n\n\n\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, Abraham va souligner que si la m\u00e9lancolie est une forme archa\u00efque du deuil, il existe dans tous les deuils un soubassement archa\u00efque qui travaille dans les couches psychiques les plus profondes, \u00e0 un moment qu\u2019il qualifie de pr\u00e9-ambivalence, moment o\u00f9 les forces cannibaliques d\u2019incorporation sadique-orale sont \u00e0 leur apog\u00e9e. Au moment o\u00f9 les pulsions d\u00e9truire-perdre battent leur plein, l\u2019enfant se sent dans un grand danger. C\u2019est le risque de perte de la relation objectale qui inaugure et d\u00e9clenche la maladie d\u00e9pressive. En 1924, Abraham<sup>5<\/sup> soutient avec force que \u00ab&nbsp;l\u2019introjection chez le m\u00e9lancolique survient sur la base d\u2019une perturbation fondamentale de la relation libidinale \u00e0 l\u2019objet&nbsp;\u00bb. Comme Freud, il souligne l\u2019ambivalence fondamentale de la relation. Il est important de souligner qu\u2019Abraham, avec une grande finesse clinique, met en \u00e9vidence une blessure grave du narcissisme infantile provoqu\u00e9e non seulement par la d\u00e9ception du c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e8re, mais aussi du c\u00f4t\u00e9 du p\u00e8re car la tentative de se tourner vers lui \u00e9choue elle aussi. Ainsi l\u2019enfant se retrouve dans un sentiment d\u2019abandon total&nbsp;: les tendances d\u00e9pressives pr\u00e9coces s\u2019articulent pour Abraham autour de ce double sentiment. Une d\u00e9ception plus tardive va r\u00e9veiller ces sentiments dysphoriques pr\u00e9coces et d\u00e9clencher un acc\u00e8s d\u00e9pressif ou m\u00e9lancolique. Cette difficult\u00e9 \u00e0 investir, ce risque de voir la blessure et la douleur de la d\u00e9ception \u00eatre raviv\u00e9e une fois encore, rendront tout mouvement vers un nouvel objet probl\u00e9matique. Face \u00e0 la douleur et \u00e0 la d\u00e9pression, se pose la question de <em>gu\u00e9rir<\/em>, mais que veut-on dire par <em>gu\u00e9rir<\/em> en psychanalyse&nbsp;? Nous verrons que notre conception du soin peut \u00e0 premi\u00e8re vue et une fois de plus aller \u00e0 l\u2019encontre, \u00e0 contrecourant m\u00eame, des postulats d\u00e9velopp\u00e9s aujourd\u2019hui, o\u00f9 il faudrait \u00e0 tout prix et au plus vite \u00e9loigner, \u00e9radiquer la souffrance, y compris celle du deuil. J\u2019ai pens\u00e9 vous parler bri\u00e8vement de deux situations pour partager avec vous les difficult\u00e9s que nous pouvons rencontrer dans notre clinique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quand le d\u00e9sespoir barre la route \u00e0 l\u2019investissement<\/h2>\n\n\n\n<p>Armelle, d\u2019abord. Elle est venue me voir, pouss\u00e9e par sa famille et son m\u00e9decin traitant, apr\u00e8s une longue ann\u00e9e de prostration quasi-totale. Son fils s\u2019est tu\u00e9 dans un accident de voiture, il y a plus d\u2019un an. C\u2019est lui qui conduisait, il \u00e9tait seul dans la voiture, il avait bu. Une pens\u00e9e obs\u00e9dante l\u2019envahit depuis lors&nbsp;: comme son fils venait d\u2019avoir une d\u00e9ception sentimentale, \u00e9tait-ce ou non un suicide d\u00e9guis\u00e9&nbsp;? Elle ne voit pas \u00e0 quoi cela peut lui servir de venir me parler, elle ne peut plus vivre et tout ce qu\u2019on peut lui dire ne sert \u00e0 rien. Son visage ravag\u00e9 par la douleur, sa prostration, ce ralentissement proche d\u2019un \u00e9tat m\u00e9lancolique me font h\u00e9siter un moment. Ne vaudrait-il pas mieux que je lui conseille d\u2019aller voir parall\u00e8lement un psychiatre pour une m\u00e9dication&nbsp;? Au moment o\u00f9 je me formule int\u00e9rieurement cette question tout en \u00e9laborant ce mouvement de crainte, ce recul face \u00e0 la douleur de la perte, surtout la perte d\u2019un enfant, \u00e0 cette interrogation taraudante, m\u00e9lancolique sur le suicide dont je la sens elle-m\u00eame proche, elle me dit comme si elle avait compris mon cheminement int\u00e9rieur&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu un psychiatre, il m\u2019a donn\u00e9 une m\u00e9dication, cela non plus, ne sert \u00e0 rien&nbsp;\u00bb. Pourtant, elle accepte de venir r\u00e9guli\u00e8rement pour commencer un travail analytique.<\/p>\n\n\n\n<p>Que se passe-t-il quand le monde devient pauvre et vide&nbsp;? Quand tout nouvel investissement semble devenu impossible? La d\u00e9pression signe un \u00e9tat de d\u00e9tresse et de d\u00e9sespoir. Dans tous les deuils qui se passent mal, il y a toujours une probl\u00e9matique de la perte, d\u2019une perte d\u2019amour dans un conflit d\u2019ambivalence, comme le soulignait d\u00e9j\u00e0 Abraham\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ma question pouvait se formuler ainsi&nbsp;: Comment vais-je pouvoir mobiliser, \u00e9veiller un mouvement vers la vie, sans pour autant lui faire perdre ce lien vital pour elle \u00e0 son fils mort&nbsp;? En repensant \u00e0 ce que je ressentais \u00e0 ce moment l\u00e0, me revient la phrase de Pierre Fedida<sup>6<\/sup> dans l\u2019avant-propos de son livre sur <em>les Bienfaits de la d\u00e9pression<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cependant, il convient aussi de penser cet \u00e9tat non seulement comme une brutalisation, mais aussi comme la mise en conservation du vivant sous une forme inanim\u00e9e&nbsp;\u00bb. Une des difficult\u00e9s rencontr\u00e9es au niveau contre-transf\u00e9rentiel, c\u2019est justement cet \u00e9quilibre difficile entre le respect, la protection m\u00eame qui doit nous animer pour pr\u00e9server le peu de vivant chez nos patients, le temps qu\u2019il leur faudra, sans perdre espoir de rencontrer un moment o\u00f9 un partage d\u2019\u00e9motions sera enfin possible et ne pas les laisser devant une souffrance sans appel. Mais malgr\u00e9 les difficult\u00e9s, tout en r\u00e9p\u00e9tant que venir ne sert \u00e0 rien, Armelle continue les s\u00e9ances. Ne pas se d\u00e9courager, tenir. Chez Winnicott<sup>7<\/sup>, nous trouvons un autre angle de vue qui va \u00e9clairer la situation transf\u00e9rentielle&nbsp;: c\u2019est l\u2019id\u00e9e de la survie de l\u2019analyste comme facteur dynamique permettant de surmonter les moments difficiles v\u00e9cus dans le transfert. Pour Winnicott, il faut que l\u2019analyste r\u00e9siste \u00e0 l\u2019amour impitoyable, que le patient \u00e9prouve qu\u2019il peut \u00ab&nbsp;d\u00e9truire&nbsp;\u00bb l\u2019analyste mais que celui-ci \u00ab&nbsp;survit simplement&nbsp;\u00bb aux attaques. Dans certains cas, comme avec Armelle, il faut survivre au d\u00e9sinvestissement, apparent du moins.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1912, dans la <em>Dynamique du transfert<\/em>, Freud<sup>8<\/sup> nous dit que \u00ab&nbsp;Tout individu auquel la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019apporte pas la satisfaction enti\u00e8re de son besoin d\u2019amour, se tourne in\u00e9vitablement, avec un certain espoir libidinal, vers tout nouveau personnage qui entre dans sa vie.&nbsp;\u00bb Le transfert est connu pour \u00eatre agent et moteur de la cure, mais en m\u00eame temps le plus grand frein et la plus grande r\u00e9sistance qu\u2019on y rencontre, un paradoxe d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9 par Freud. Il s\u2019agit \u00e0 ce moment-l\u00e0 de son \u0153uvre de la premi\u00e8re conception du transfert, connue sous le nom de \u00ab&nbsp;th\u00e9orie libidinale du transfert&nbsp;\u00bb. Le moteur du transfert est alors le besoin \u00e9ternellement renouvel\u00e9 de satisfactions instinctuelles et ceci dans le cadre du principe de plaisir-d\u00e9plaisir. Cependant, tr\u00e8s vite, un doute surgit chez lui sur la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9tablir le transfert en dehors des psychon\u00e9vroses.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me th\u00e9orie du transfert ne sera d\u00e9velopp\u00e9e qu\u2019apr\u00e8s 1920, m\u00eame si elle est en germe d\u00e8s 1914 quand il conceptualise la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition. Il d\u00e9crit alors le transfert comme une tendance fondamentale \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition qui serait \u00ab&nbsp;au-del\u00e0 du principe de plaisir&nbsp;\u00bb. Ce qui nous \u00e9voque Maurice Bouvet<sup>9<\/sup> quand il \u00e9crit \u00ab&nbsp;Comme la situation traumatique, o\u00f9 l\u2019exp\u00e9rience responsable du complexe a entra\u00een\u00e9 une tension insupportable, ce ne peut \u00eatre sous le signe de la recherche du plaisir que le sujet transf\u00e8re, mais bien en fonction d\u2019une tendance inn\u00e9e \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition.&nbsp;\u00bb Marilia Aisenstein<sup>10<\/sup> dans son rapport au congr\u00e8s du CPLF r\u00e9cemment nous rappelle que ces deux conceptions du transfert ne se contredisent pas et peuvent coexister, mais qu\u2019elles se sont n\u00e9anmoins impos\u00e9es \u00e0 partir de cliniques diff\u00e9rentes, puisque ce sont les \u00e9checs cliniques qui am\u00e8nent Freud \u00e0 repenser l\u2019opposition pulsionnelle. Il est pourtant une conviction sur laquelle il n\u2019est jamais revenu tout au long de ses \u00e9crits de 1895 \u00e0 1938&nbsp;: ph\u00e9nom\u00e8ne \u00ab&nbsp;\u00e9trange&nbsp;\u00bb, le transfert est le ressort le plus puissant de la cure, la part d\u00e9cisive du travail rel\u00e8ve de lui. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne saisissant, manifestation de l\u2019inconscient et du <em>\u00c7a<\/em>, est aussi le seul outil pour y acc\u00e9der. Si Armelle vient et continue \u00e0 venir, tout en disant que vraiment, non cela sert \u00e0 rien, c\u2019est qu\u2019il existe, comme l\u2019affirme Marilia Aisenstein, avec conviction -et je la suis dans cette certitude- au sein du psychisme humain une \u00ab&nbsp;compulsion au transfert&nbsp;\u00bb, un fond d\u2019espoir de retrouver un objet \u00e0 investir. Il n\u2019est pas de mon propos ici de vous raconter la cure d\u2019Armelle. La plus grande difficult\u00e9 face \u00e0 ce d\u00e9sinvestissement sera palpable dans le transfert et le contre-transfert pendant des mois et des mois qui me semblaient une \u00e9ternit\u00e9. Le temps s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9, fig\u00e9. Dans le transfert, le mouvement normal est un mouvement de projection des images parentales du monde interne sur l\u2019analyste&nbsp;; ou dans les cas plus limites, de parties du Moi cliv\u00e9es par identification projective, ou de sentiments ou d\u2019affects non transform\u00e9s en attente de transformations. Ici, en apparence, rien. Aucun mouvement libidinal ne se met en route, le monde interne semble gel\u00e9, \u00e9teint. Le pire au niveau du contretransfert, ce sont les moments o\u00f9 je me retrouve moi-m\u00eame prise dans ce mouvement de d\u00e9sinvestissement, de d\u00e9couragement intense. La col\u00e8re parfois m\u2019envahit, pour me prot\u00e9ger, quand j\u2019ai l\u2019impression aigu\u00eb qu\u2019elle m\u2019entra\u00eene vers la mort, momifi\u00e9e comme son fils \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle-m\u00eame. Une pens\u00e9e me vint un jour \u00e0 l\u2019esprit&nbsp;: \u00ab&nbsp;un m\u00e9lange sauvage d\u2019amour et de haine&nbsp;\u00bb. Je pense \u00e0 la r\u00e9gression qui peut se rencontrer dans le deuil, le retour \u00e0 cet \u00e9tat o\u00f9 aimer et d\u00e9vorer sont ins\u00e9parables et la difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9laborer cette ambivalence, ce qui permet de comprendre la violence des d\u00e9fenses qui sont mises en place.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 partir d\u2019une de mes r\u00e9flexions qu\u2019enfin un souvenir, puis un r\u00eave ont surgi. Un jour, je lui dis que je ressens combien il est important qu\u2019elle porte son fils \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle pour ne pas le perdre\u2026Elle me regarde \u00e9trangement\u00a0: \u00ab\u00a0comment vous le savez\u00a0?\u00a0\u00bb Elle m\u2019\u00e9voque alors une premi\u00e8re d\u00e9pression apr\u00e8s une fausse couche avant la naissance de son fils, puis le souvenir d\u2019un petit fr\u00e8re qui la suivait, mort \u00e0 quelques mois. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9vocation de ces deux souvenirs, un mouvement de d\u00e9condensation progressif va peu \u00e0 peu \u00e9merger. Quelques mois plus tard, toujours le temps n\u00e9cessaire, un r\u00eave va imager cette d\u00e9condensation \u00e0 l\u2019\u0153uvre\u00a0: elle pousse une brouette tr\u00e8s lourde, o\u00f9 son fils est allong\u00e9, mort. C\u2019est tr\u00e8s lourd et elle se demande si elle doit d\u00e9poser la brouette ou continuer \u00e0 la pousser. Le r\u00eave parle presque de lui-m\u00eame. Comme nous l\u2019avons vu, Freud s\u2019est attach\u00e9 \u00e0 la d\u00e9finition \u00e9conomique du deuil, au travail du deuil, op\u00e9ration qui porte sur la liaison des souvenirs douloureux. Mais il ne s\u2019agit pas d\u2019un effacement, nous le voyons bien avec Armelle, il s\u2019agit beaucoup plus d\u2019un travail psychique profond qui permet de relier progressivement des deuils pr\u00e9c\u00e9dents rest\u00e9s enkyst\u00e9s dans la psych\u00e9 au deuil actuel, ce fils qu\u2019elle a d\u00fb geler, embaumer, incorporer, pour ne pas le perdre. Plus tard, l\u2019interrogation taraudante \u00e0 propos du suicide sera mise en lien avec le mouvement de col\u00e8re violent qu\u2019elle a ressenti au moment de l\u2019annonce de l\u2019accident, quand elle a compris qu\u2019il avait bu\u00a0: comment a-t-il pu lui faire \u00e7a\u00a0? Lui dont elle \u00e9tait si fi\u00e8re, mouvement vite \u00e9touff\u00e9 par la douleur et la honte. Ferenczi<sup>11<\/sup> nous a apport\u00e9 une dimension relationnelle au niveau du contre-transfert qui nous est pr\u00e9cieuse en pensant \u00e0 celle du soin. En nous parlant de l\u2019insensibilit\u00e9 de l\u2019analyste, il souligne qu\u2019un analyste trop technique, trop neutre \u2013 neutre dans le mauvais sens du terme, je pense qu\u2019ici, il voulait dire froid-ne peut qu\u2019accro\u00eetre le sentiment d\u00e9pressif chez son patient. Il plaide pour ne pas perdre de vue la souffrance des patients\u00a0: \u00ab\u00a0Ins\u00e9rer ce gu\u00e9rir dans la psychanalyse de la fa\u00e7on qui convient, n\u2019est certainement pas une t\u00e2che tout \u00e0 fait indigne.\u00a0\u00bb Au niveau du contre-transfert, il y a en effet une attitude int\u00e9rieure importante \u00e0 trouver, entre pr\u00e9sence et sympathie. <em>Seule la sympathie gu\u00e9rit<\/em>, disait Ferenczi, dans un autre texte- sans se laisser aller \u00e0 une trop grande compassion. C\u2019est bien l\u2019un des aspects paradoxaux du soin en psychanalyse. Il faut une grande proximit\u00e9 psychique et affective qui rejoigne le patient dans sa souffrance sans vouloir aller trop vite, car le priver de sa d\u00e9pression risque de l\u2019entra\u00eener vers un deuil interminable. Mais en m\u00eame temps, je ne dis pas qu\u2019il faut \u00e0 tout prix ne pas vouloir soulager, le cas \u00e9ch\u00e9ant, une m\u00e9dication peut s\u2019av\u00e9rer indispensable.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but du travail avec Armelle, l\u2019objet analyste n\u2019est pas sollicit\u00e9 ni investi, en apparence du moins, comme si l\u2019espoir d\u2019une r\u00e9ponse \u00e9tait ressenti comme un danger, danger de voir r\u00e9veiller la douleur aigu\u00eb de la perte. Pour reprendre ici l\u2019image de Winnicott, il y a simplement \u00e0 survivre. Mais survivre \u00e0 un mouvement de d\u00e9sinvestissement est plus difficile que survivre aux attaques de col\u00e8re ou de rage qui sont, elles, porteuses d\u2019investissement, certes n\u00e9gatif mais au moins vivant. La question du temps intervient ici. Face \u00e0 cette douleur, \u00e0 ce d\u00e9sespoir, comment ne pas se sentir presser \u00e0 contenir un souhait de soulager? C\u2019est souvent l\u2019\u00e9prouv\u00e9 contre-transf\u00e9rentiel le plus difficile dans ces situations o\u00f9 l\u2019affect d\u00e9pressif, parfois m\u00e9lancolique, inaugure la relation analytique. Il faut soi-m\u00eame faire confiance au processus de l\u2019analyse et au temps n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019instauration d\u2019une confiance de base pour donner au patient le temps qu\u2019il lui est indispensable pour laisser na\u00eetre de l\u2019int\u00e9rieur de lui-m\u00eame, un nouveau mouvement d\u2019espoir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00catre deux pour combattre le d\u00e9sespoir<\/h2>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me situation vous semblera sans doute loin des pr\u00e9occupations habituelles d\u2019un analyste et pourtant\u2026 Je vais vous d\u00e9crire une situation dans laquelle le contexte social g\u00e9n\u00e8re, d\u2019une fa\u00e7on iatrog\u00e8ne, une profonde d\u00e9pression, d\u2019une mani\u00e8re que je qualifierai de tristement exp\u00e9rimentale. Il se fait que, depuis quelques ann\u00e9es, je re\u00e7ois des patients venant d\u2019un centre pour r\u00e9fugi\u00e9s, qui a ouvert ses portes dans la petite ville o\u00f9 j\u2019habite, en collaboration avec le service m\u00e9dical du centre. J\u2019ai toujours consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019\u00eatre psychanalyste \u00e9tait pour moi, li\u00e9 \u00e0 un engagement social, politique au sens large du terme.<\/p>\n\n\n\n<p>Ali a d\u00e9barqu\u00e9 en Belgique depuis 5 mois, 12 jours et 6 heures quand il vient me voir pour la premi\u00e8re fois, il y a plus d\u2019un an d\u00e9j\u00e0. Le m\u00e9decin du centre lui avait propos\u00e9 de me voir, percevant chez lui une grave d\u00e9pression derri\u00e8re une fa\u00e7ade avenante. Il a quitt\u00e9 l\u2019Iran apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements politiques qui ont suivi les derni\u00e8res \u00e9lections. Ev\u00e9nements qui ont donn\u00e9 lieu \u00e0 une terrible r\u00e9pression. Il parle quelques mots d\u2019anglais mais j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 avoir un traducteur parlant sa langue maternelle, le farsi. L\u2019exp\u00e9rience m\u2019a appris \u00e0 travailler avec un traducteur et surtout combien il \u00e9tait important pour le patient de pouvoir retrouver sa langue. Il y a aura deux phases dans notre travail, la premi\u00e8re sera l\u2019\u00e9laboration de la situation traumatique v\u00e9cue en Iran, mais la deuxi\u00e8me, encore active pour le moment, sera li\u00e9e \u00e0 la situation d\u2019attente d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e d\u2019une r\u00e9ponse \u00e0 sa demande d\u2019asile. Au d\u00e9but de l\u2019entretien, Ali est souriant mais l\u2019atmosph\u00e8re est tr\u00e8s lourde dans la pi\u00e8ce. Je lui parle \u2013 il n\u2019est pas question de rester silencieux dans ces situations \u2013 de ce que le m\u00e9decin du centre m\u2019a dit de son parcours mais aussi du fait qu\u2019il nous faudra du temps pour nous conna\u00eetre, avant qu\u2019il puisse vraiment me parler de ce qu\u2019il a v\u00e9cu, que je pense qu\u2019apr\u00e8s avoir travers\u00e9 des moments que je ne connais pas mais que je peux imaginer tr\u00e8s douloureux, il doit avoir perdu confiance\u2026 Au moment o\u00f9 le traducteur lui dit ce que je viens de dire, Ali me regarde gravement et fait signe que oui. Il ajoute, qu\u2019apr\u00e8s ce qu\u2019il a v\u00e9cu l\u00e0-bas, plus rien n\u2019a d\u2019importance ni d\u2019int\u00e9r\u00eat dans sa vie et dans le monde. Cette phrase r\u00e9sonne comme un constat sans appel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La premi\u00e8re p\u00e9riode<\/h2>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir re\u00e7u l\u2019accord du centre, je peux fixer un cadre d\u2019une s\u00e9ance tous les 15 jours, avec le traducteur, toujours le m\u00eame, ce qui est tr\u00e8s important. Ali arrive avec cette fa\u00e7ade souriante, mais en m\u00eame temps fig\u00e9e, ne parlant presque pas. C\u2019est la m\u00eame question que celle que je posais pr\u00e9c\u00e9demment&nbsp;: comment nouer le contact quand le patient arrive dans un \u00e9tat d\u00e9pressif qui prend toute la place dans le travail&nbsp;? Tout en respectant cet \u00e9tat qui est aussi une protection, il ne faut pas l\u2019oublier. Le gel de la vie pulsionnelle comme le retrait d\u2019investissement met \u00e0 l\u2019abri une partie du psychisme qui autrement pourrait s\u2019effondrer. Comment nouer une relation aussi avec les moyens et le temps qui nous sont impartis&nbsp;? Apr\u00e8s plusieurs entretiens, en \u00e9coutant une fois de plus Ali parler des difficult\u00e9s qu\u2019il avait dans le centre o\u00f9 il devait partager une chambre avec un autre r\u00e9sident, qui faisait des cauchemars et criait la nuit, les difficult\u00e9s quotidiennes \u00e9tant la seule chose dont il parlait, j\u2019\u00e9coutais \u00e0 la fois les cauchemars qui apparaissaient dans ces associations mais aussi \u00e9trangement, la musique de la langue. Je leur dis \u00e0 tous les deux, le traducteur et lui, qu\u2019en les \u00e9coutant, m\u00eame si je ne comprends pas, j\u2019aime bien \u00e9couter <em>la musique de leur langue<\/em>. Le traducteur sourit et me r\u00e9pond que le <em>farsi<\/em> est la <em>langue de la po\u00e9sie<\/em>. Ali se remet \u00e0 parler, plus anim\u00e9. En fait, il r\u00e9cite une po\u00e9sie que le traducteur me traduit. Il est question de fleurs, de s\u00e9paration et de douleur. A partir de ce moment, ayant pu renouer avec quelque chose de profond et de positif de son pays et vivre un vrai contact \u00e9motionnel avec le traducteur et moi par le plaisir partag\u00e9 de la po\u00e9sie, Ali pourra aborder peu \u00e0 peu les \u00e9v\u00e9nements qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sa fuite du pays. Il me parlera en d\u00e9tails des sc\u00e8nes de violence qu\u2019il a vues, de ses cauchemars, des reproches qu\u2019il se fait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 impuissant \u00e0 intervenir, de son angoisse d\u2019\u00eatre arr\u00eat\u00e9, de ses inqui\u00e9tudes et des reproches qu\u2019il se fait aussi pour ses parents rest\u00e9s au pays et qui sont r\u00e9guli\u00e8rement importun\u00e9s par des visites de police malgr\u00e9 leur \u00e2ge. Nous pouvons parler des deuils de sa vie au pays&nbsp;: sa famille, ses amis, son m\u00e9tier, sa maison, tout ce qu\u2019il aimait. Et surtout, de la perte de confiance en l\u2019humain, du d\u00e9sespoir total qu\u2019il ressentait apr\u00e8s avoir vu et v\u00e9cu ces \u00e9v\u00e9nements. Le travail de cette premi\u00e8re p\u00e9riode sera principalement centr\u00e9 autour d\u2019un d\u00e9but d\u2019\u00e9laboration des traumatismes v\u00e9cus et des deuils qu\u2019il doit faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment comprendre cet \u00e9trange mouvement entre l\u2019horreur et la po\u00e9sie&nbsp;? La s\u00e9quence se reproduira plusieurs fois, \u00e0 chaque fois qu\u2019Ali avance dans son r\u00e9cit, il nous berce en quelque sorte en r\u00e9citant d\u2019abord une po\u00e9sie. Pour ma part, j\u2019ai compris cette n\u00e9cessit\u00e9 comme la possibilit\u00e9 de retrouver au plus profond de son d\u00e9sespoir, par la musique de la langue et l\u2019amour de la po\u00e9sie que nous partageons avec lui, une lueur d\u2019espoir en l\u2019humain tout simplement, avec le beau et le bon de son histoire. Un moment o\u00f9 un investissement culturel permet de renouer avec l\u2019objet esth\u00e9tique qu\u2019il croyait \u00e0 jamais perdu. Les mois qui suivirent, Ali pourra me parler de sa <em>vie d\u2019avant<\/em> au pays, vie riche de relations familiales et amicales. Il avait un travail qu\u2019il aimait et qu\u2019il r\u00e9ussissait.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les mois passaient et il ne recevait pas de r\u00e9ponse\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La deuxi\u00e8me p\u00e9riode<\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est ici que je vois s\u2019installer progressivement ce que je commence \u00e0 conna\u00eetre trop bien, <em>l\u2019attente d\u2019une r\u00e9ponse<\/em>. Il ne faut pas oublier le risque vital qui est li\u00e9 \u00e0 cette r\u00e9ponse&nbsp;: ma demande d\u2019asile va-t-elle \u00eatre accept\u00e9e ou va-t-on me rapatrier&nbsp;? Attente v\u00e9cue dans une situation de passivit\u00e9 totale puisque il n\u2019y a pas de possibilit\u00e9s de travail ou d\u2019investissement de projet. Je vois la d\u00e9tresse qui augmente progressivement. La d\u00e9pression revient mais avec une autre couleur cette fois. Tout est gris, en suspens. Nous nous retrouvons dans une situation telle que Freud l\u2019a d\u00e9crite, quand il fait un lien entre la d\u00e9tresse, l\u2019<em>Hilflosigkeit<\/em>, et le traumatisme, l\u2019angoisse \u00e9tant d\u00e9clench\u00e9e par le sentiment de danger li\u00e9 \u00e0 l\u2019impuissance infantile. La d\u00e9pression comme signal de perte irr\u00e9m\u00e9diable, alli\u00e9e \u00e0 l\u2019impuissance et \u00e0 la d\u00e9pendance mais sans espoir. L\u2019image de l\u2019hospitalisme d\u00e9crit par Spitz m\u2019est apparue \u00e0 certains moments, quand, apr\u00e8s des pleurs et de la douleur, l<em>\u2019infans<\/em> a perdu espoir et se laisse couler dans un monde sans couleur et sans objet. M\u00eame la po\u00e9sie ne le r\u00e9animait plus. C\u2019est ce que j\u2019ai appel\u00e9 une situation tristement iatrog\u00e8ne, avec ce versant absurde de voir l\u2019effort consenti pour les soins d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et cette situation d\u2019attente qui rend malade de l\u2019autre. Ali a peur d\u2019exprimer sa col\u00e8re et son agressivit\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, mais les s\u00e9ances deviendront orageuses&nbsp;! Je devrais m\u00eame rassurer le traducteur quand Ali me parle de sa col\u00e8re et de son envie de tout casser&nbsp;! C\u2019est encore une ouverture sublimatoire qui va permettre la reprise d\u2019un mouvement, la possibilit\u00e9 de suivre des cours de fran\u00e7ais qui s\u2019ouvre enfin.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a maintenant 19 mois, 20 jours et 4h qu\u2019Ali est en Belgique et il attend toujours une r\u00e9ponse.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Pour conclure&nbsp;: un chemin vers la vie<\/h2>\n\n\n\n<p>La d\u00e9pression, cette maladie de l\u2019humain comme la qualifie tr\u00e8s justement P. Fedida, nous semble au c\u0153ur de ce que nous rencontrons chez nos patients actuellement, bien souvent en contraste avec les valeurs de performance et d\u2019action de notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle. Un <em>toujours plus fort, toujours plus haut, toujours plus vite<\/em> pourrait \u00eatre la devise impos\u00e9e de l\u2019ext\u00e9rieur. Or, le monde interne a besoin de pr\u00e9sence et de temps pour se construire.\u00a0<em>Pas de couleur, pas de plaisir, m\u00eame pas de tristesse, pire que tout, la grisaille du paysage et du c\u0153ur<\/em>. Les formes de d\u00e9pression li\u00e9es au deuil et \u00e0 la perte peuvent prendre des formes diff\u00e9rentes dans la relation transf\u00e9rentielle selon l\u2019histoire de chacun. La pierre d\u2019achoppement sera la mobilisation de la difficult\u00e9 \u00e0 r\u00e9investir un nouvel objet, pour le patient et pour l\u2019analyste, de se heurter \u00e0 un mouvement de d\u00e9sinvestissement qui touche toutes les sph\u00e8res de la vie psychique. Il faut souligner une fois encore, \u00e0 la suite d\u2019Abraham, combien la personne peut avoir le sentiment de se retrouver seul, dans un sentiment d\u2019abandon total, face aux vicissitudes de la vie. Pourtant, il reste un espoir\u00a0: en exp\u00e9rimentant une nouvelle relation vivante, un mouvement vers la vie peut se r\u00e9amorcer. Trouver les mots, trouver le rythme du patient pour le rejoindre au plus profond de la\u00a0<em>grisaille<\/em>\u00a0du c\u0153ur, jusqu\u2019au moment o\u00f9 le paysage de son monde interne retrouvera ses couleurs\u2026 C\u2019est le chemin que nous pouvons proposer, chemin souvent long, mais le seul possible pour que la vie reprenne ses droits.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<span style=\"font-size: revert; color: initial; font-family: -apple-system, BlinkMacSystemFont, &quot;Segoe UI&quot;, Roboto, Oxygen-Sans, Ubuntu, Cantarell, &quot;Helvetica Neue&quot;, sans-serif;\">\u00a0<\/span><\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wrapper-children-grnote wp-block-list\"><li id=\"no1\" class=\"note renvoi-in-alinea\"><a id=\"no1\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2012-9-page-52.htm#re1no1\"><\/a>Abraham K., (1912), \u00ab&nbsp;Pr\u00e9liminaires \u00e0 l\u2019investigation et au traitement psychanalytique de la folie maniaco-d\u00e9pressive et des \u00e9tats voisins&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em class=\"marquage italique\">\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, t1, p. 99-113.<\/li><li id=\"no2\" class=\"note renvoi-in-alinea\"><a id=\"no2\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2012-9-page-52.htm#re2no2\"><\/a>Freud S. (1916-1917), \u00ab&nbsp;Deuil et m\u00e9lancolie&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em class=\"marquage italique\">O.C.F.P.<\/em>&nbsp;TXIII, p. 261-280.<\/li><li id=\"no3\" class=\"note renvoi-in-alinea\"><a id=\"no3\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2012-9-page-52.htm#re3no3\"><\/a>Freud S. (1926),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Inhibition, sympt\u00f4me et angoisse<\/em>, OCF.P, XVII, p. 203-286.<\/li><li id=\"no4\" class=\"note renvoi-in-alinea\"><a id=\"no4\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2012-9-page-52.htm#re4no4\"><\/a>Freud S. (1895), 1950, \u00ab&nbsp;Esquisse d\u2019une psychologie scientifique&nbsp;\u00bb, in&nbsp;<em class=\"marquage italique\">La Naissance de la psychanalyse<\/em>, trad. A. Berman, Paris, PUF, 1956 p. 307-396.<\/li><li id=\"no5\" class=\"note renvoi-in-alinea\"><a id=\"no5\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2012-9-page-52.htm#re5no5\"><\/a>Abraham K. (1924), \u00ab&nbsp;Esquisse d\u2019une histoire du d\u00e9veloppement de la libido&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em class=\"marquage italique\">\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, Paris, Payot, 1989.<\/li><li id=\"no6\" class=\"note renvoi-in-alinea\"><a id=\"no6\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2012-9-page-52.htm#re6no6\"><\/a>Fedida P. (2001),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Des bienfaits de la d\u00e9pression, \u00e9loge de la psychoth\u00e9rapie<\/em>, Paris, Odile Jacob.<\/li><li id=\"no7\" class=\"note renvoi-in-alinea\"><a id=\"no7\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2012-9-page-52.htm#re7no7\"><\/a>Winnicott D.W. (1969), \u00ab&nbsp;L\u2019usage de l\u2019objet et le mode de relation \u00e0 l\u2019objet au travers des identifications&nbsp;\u00bb, in&nbsp;<em class=\"marquage italique\">La crainte de l\u2019effondrement et autres situations cliniques<\/em>, trad. J. Kalmanovitch et M. Gribinski, 2000, Gallimard, p. 230-242.<\/li><li id=\"no8\" class=\"note renvoi-in-alinea\"><a id=\"no8\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2012-9-page-52.htm#re8no8\"><\/a>Freud S. (1912b), \u00ab&nbsp;Sur la dynamique du transfert&nbsp;\u00bb, in&nbsp;<em class=\"marquage italique\">OCF<\/em>,.P, XI, p. 105-116.<\/li><li id=\"no9\" class=\"note renvoi-in-alinea\"><a id=\"no9\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2012-9-page-52.htm#re9no9\"><\/a>Bouvet M. (1968),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">\u0152uvres psychanalytiques, t. I, R\u00e9sistances et Transfert<\/em>, Paris, Payot, p. 173-209.<\/li><li id=\"no10\" class=\"note renvoi-in-alinea\"><a id=\"no10\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2012-9-page-52.htm#re10no10\"><\/a>Aisenstein M. (2009-2010), \u00ab&nbsp;Les exigences de la repr\u00e9sentation&nbsp;\u00bb, 70<sup class=\"exposant\">e<\/sup>&nbsp;congr\u00e8s du CPLF, in&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Buletin de la Soci\u00e9t\u00e9 psychanalytique de Paris<\/em>, octobre\/novembre 2009, p. 125-153.<\/li><li id=\"no11\" class=\"note renvoi-in-alinea\">Ferenczi S. (1932), \u00ab&nbsp;Journal clinique&nbsp;\u00bb, janvier-octobre 1932, trad.&nbsp;<em>Coq-H\u00e9ron<\/em>, Payot, p. 104-106 et p. 270-271.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10139?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour rester dans la perspective que nous partageons depuis 20 ans au GERCPEA, je vais aborder un versant de la clinique touchant de pr\u00e8s le domaine du soin, les \u00e9tats d\u00e9pressifs, qui sollicitent particuli\u00e8rement le contre-transfert de l\u2019analyste sur un&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[278],"auteur":[1666],"dossier":[279],"mode":[60],"revue":[280],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10139","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-institution","auteur-marie-france-dispaux","dossier-clinique-et-ethique-du-soin","mode-payant","revue-280","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10139","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10139"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10139\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14564,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10139\/revisions\/14564"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10139"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10139"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10139"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10139"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10139"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10139"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10139"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10139"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10139"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}