{"id":10130,"date":"2021-08-22T07:31:21","date_gmt":"2021-08-22T05:31:21","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/le-deni-selon-janine-chasseguet-smirgel-2\/"},"modified":"2021-08-22T07:31:21","modified_gmt":"2021-08-22T05:31:21","slug":"le-deni-selon-janine-chasseguet-smirgel","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-deni-selon-janine-chasseguet-smirgel\/","title":{"rendered":"Le d\u00e9ni selon Janine Chasseguet-Smirgel"},"content":{"rendered":"<p>Peu de temps avant sa mort, je me trouvais chez J. Chasseguet-Smirgel. Dans son grand bureau lumineux, un bouquet d&rsquo;immenses coquelicots chantait d\u00e9j\u00e0 le printemps. Des bruits d&rsquo;enfant, les \u00e9chos d&rsquo;une voix f\u00e9minine et les aboiements d&rsquo;un chien me laiss\u00e8rent supposer que dans une pi\u00e8ce voisine se d\u00e9roulait un jeu effr\u00e9n\u00e9. J&rsquo;ai le souvenir d&rsquo;une ambiance tr\u00e8s vivante, chaude, de la pr\u00e9sence d&rsquo;un monde que je ne voyais pas mais qui \u00e9tait bien l\u00e0, bien proche d&rsquo;elle. Assise assez droite dans son petit fauteuil, elle \u00e9tait habill\u00e9e de fa\u00e7on coquette comme \u00e0 son habitude. Elle m&rsquo;\u00e9couta longuement, me proposa quelques remarques et me dit qu&rsquo;elle avait quelque chose d&rsquo;important \u00e0 m&rsquo;expliquer. Elle \u00e9tait malade. Elle souffrait d&rsquo;une maladie qui durait depuis plusieurs ann\u00e9es et qui \u00e9voluait par crises. Elle ne savait pas combien de temps il lui restait \u00ab\u00a0avant la fin fatale\u00a0\u00bb. Elle pr\u00e9f\u00e9rait m&rsquo;avertir car elle pensait que sa disparition serait douloureuse pour moi. Dans la description qu&rsquo;elle me fit de sa maladie avec une grande pudeur et quelques plaintes, elle se montra \u00e0 plusieurs reprises vigilante \u00e0 me faire comprendre la r\u00e9alit\u00e9, sa r\u00e9alit\u00e9 actuelle tout en me rendant attentive \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que, si appliqu\u00e9e qu&rsquo;elle f\u00fbt \u00e0 me transmettre cette r\u00e9alit\u00e9, elle devait \u00eatre, pour une part, dans un certain d\u00e9ni.<\/p>\n<p>Cet effort de clart\u00e9 me toucha profond\u00e9ment. D&rsquo;abord parce que mon exp\u00e9rience clinique avec des patients gravement atteints somatiquement m&rsquo;a montr\u00e9 combien le d\u00e9ni de la maladie grave et de la mort est une d\u00e9fense importante pour \u00e9viter les douleurs psychiques alors d\u00e9labrantes. Je percevais l\u00e0, plus que jamais son courage.  J&rsquo;ai compris combien aussi elle tentait d&rsquo;\u00eatre en plein accord avec ce qu&rsquo;elle th\u00e9orisait et d\u00e9non\u00e7ait, que ses propos sur le d\u00e9ni n&rsquo;\u00e9taient pas un simple jeu intellectuel, qu&rsquo;il reposait sur un constat de sa clinique, y compris de la vie quotidienne et que les quelques mots d&rsquo;auto-analyse qu&rsquo;elle m&rsquo;adressait repr\u00e9sentaient non seulement ce qu&rsquo;elle \u00e9tait, une femme aux convictions vraies, mais aussi un acte de formation \u00e0 mon \u00e9gard et un geste profond\u00e9ment \u00e9thique. Bien qu&rsquo;elle m&rsquo;ait averti de sa fin et qu&rsquo;ainsi elle m&rsquo;y ait pr\u00e9par\u00e9, la mort de J. Chasseguet-Smirgel me bouleverse. Je me propose pour lui manifester ma reconnaissance de pr\u00e9senter quelques \u00e9l\u00e9ments de sa th\u00e9orisation sur le d\u00e9ni en me limitant \u00e0 ce qui me para\u00eet au coeur de sa r\u00e9flexion.<\/p>\n<p><em>D\u00e9ni de la double diff\u00e9rence des sexes et des g\u00e9n\u00e9rations <\/em><\/p>\n<p>Avec son souci de pr\u00e9cision et de clart\u00e9,  J. Chasseguet-Smirgel a repris Freud pour d\u00e9velopper sa pens\u00e9e dans une minutieuse confrontation sans concession. Elle s&rsquo;oppose au monisme phallique et pense que consid\u00e9rer seulement l&rsquo;absence de p\u00e9nis chez la femme comme marque de la reconnaissance de la diff\u00e9rence des sexes est une perspective      perverse, celle du d\u00e9ni du vagin. La r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;est pas que la m\u00e8re est ch\u00e2tr\u00e9e, mais qu&rsquo;elle poss\u00e8de un vagin impossible \u00e0 combler par le petit gar\u00e7on qui ne poss\u00e8de pas un grand p\u00e9nis et les capacit\u00e9s g\u00e9nitales de son p\u00e8re. L&rsquo;enfant doit reconna\u00eetre la diff\u00e9rence des sexes dans leur compl\u00e9mentarit\u00e9 g\u00e9nitale et, ce faisant, reconna\u00eetre la diff\u00e9rence des g\u00e9n\u00e9rations ce qui constitue une blessure narcissique douloureuse que la th\u00e9orie du monisme sexuel phallique tente d&rsquo;effacer. Comment expliquer la rivalit\u00e9 du petit        gar\u00e7on envers son p\u00e8re, s&rsquo;il n&rsquo;a aucun d\u00e9sir de p\u00e9n\u00e9trer sa m\u00e8re pendant l&rsquo;oedipe par ignorance de l&rsquo;existence de son vagin ?<\/p>\n<p>Il peut pr\u00e9f\u00e9rer l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle son p\u00e8re n&rsquo;exerce sur sa m\u00e8re que des attouchements dont il est lui-m\u00eame capable, si sa m\u00e8re veut bien s&rsquo;y pr\u00eater et si son p\u00e8re ne s&rsquo;y oppose pas. Mais l&rsquo;Oedipe du gar\u00e7on con\u00e7u de cette fa\u00e7on correspond \u00e0 la tentation perverse de faire passer les d\u00e9sirs et satisfactions pr\u00e9g\u00e9nitaux accessibles au petit gar\u00e7on comme ayant plus de valeurs que les d\u00e9sirs et satisfactions g\u00e9nitaux auxquels seul le p\u00e8re peut acc\u00e9der. Notons aussi que le d\u00e9ni du vagin s&rsquo;associe aux angoisses de se fondre et de s&rsquo;an\u00e9antir dans l&rsquo;ut\u00e9rus maternel auquel il conduit,  le narcissisme foetal  fantasm\u00e9 comme un Paradis perdu pouvant toujours basculer du c\u00f4t\u00e9 de la mort.            J. Chasseguet-Smirgel rejoint l\u00e0 B. Grunberger.  <em><br \/>\n<\/em><\/p>\n<p><em>D\u00e9ni et falsification de la r\u00e9alit\u00e9 chez le pervers <\/em><\/p>\n<p>Ainsi, pour J. Chasseguet-Smirgel, le d\u00e9ni de la double diff\u00e9rence des sexes et des g\u00e9n\u00e9rations est ins\u00e9parable, chez le pervers, de la r\u00e9gression sadique-anale. Il s&rsquo;agit de la cr\u00e9ation d&rsquo;un \u00ab\u00a0nouveau monde\u00a0\u00bb qui n&rsquo;est pas assimilable \u00e0 la cr\u00e9ation autocratique de la r\u00e9alit\u00e9 par le psychotique. L&rsquo;id\u00e9alisation qui tient une place fondamentale dans les perversions tend alors \u00e0 faire passer les valeurs anales pour sup\u00e9rieures aux valeurs g\u00e9nitales. Elle devient l&rsquo;index d&rsquo;un clivage du Moi, puisqu&rsquo;elle t\u00e9moigne en faveur d&rsquo;une sup\u00e9riorit\u00e9 qui ne saurait exister sans sa corr\u00e9lative mise en cause fondamentale. L&rsquo;univers anal du pervers est un \u00ab\u00a0brouillon\u00a0\u00bb de l&rsquo;univers g\u00e9nital, une pseudo-g\u00e9nitalit\u00e9 dont les objets, les sources \u00e9rog\u00e8nes, les plaisirs sont adapt\u00e9s aux possibilit\u00e9s de l&rsquo;enfant, contrairement \u00e0 la g\u00e9nitalit\u00e9. Le b\u00e2ton f\u00e9cal pr\u00e9figure le p\u00e9nis g\u00e9nital, la production de f\u00e8ces est une forme de l&rsquo;accouchement et  la s\u00e9paration d&rsquo;avec les selles annonce la castration, etc. Le monde anal pervers constitue une r\u00e9plique de l&rsquo;univers g\u00e9nital et une riposte aux pr\u00e9tentions intol\u00e9rables du p\u00e8re de poss\u00e9der de meilleurs atouts que le fils pour combler la m\u00e8re.      La perversion est de ce fait fondamentalement associ\u00e9e \u00e0 la mise en place d&rsquo;un syst\u00e8me de falsification de la r\u00e9alit\u00e9 dans lequel l&rsquo;impuissance de l&rsquo;enfant \u00e0 satisfaire sexuellement sa m\u00e8re est effac\u00e9e, les repr\u00e9sentations de la sc\u00e8ne primitive g\u00e9nitale li\u00e9es au d\u00e9ni \u00e9tant refoul\u00e9es, soud\u00e9es aux \u00e9l\u00e9ments du refoul\u00e9 primaire des premi\u00e8res exp\u00e9riences de s\u00e9paration d&rsquo;avec la m\u00e8re.<\/p>\n<p>J&rsquo;ajouterai pour finir, que J. Chasseguet-Smirgel fait remarquer que la coexistence du \u00ab\u00a0pervers\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0l&rsquo;oedipien\u00a0\u00bb induit un fragile \u00e9quilibre et que nous devons nous incliner devant le fait que nous avons tous en nous, \u00e0 divers degr\u00e9s, une haine de la r\u00e9alit\u00e9. Mais, elle ach\u00e8ve<em> Ethique et esth\u00e9tique de la perversion<\/em>  ainsi : \u00ab\u00a0On peut aussi tirer du plaisir \u00e0 \u00eatre conscient de cette r\u00e9alit\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;affronter le plus lucidement possible.\u00a0\u00bb<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10130?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Peu de temps avant sa mort, je me trouvais chez J. Chasseguet-Smirgel. Dans son grand bureau lumineux, un bouquet d&rsquo;immenses coquelicots chantait d\u00e9j\u00e0 le printemps. 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