{"id":10121,"date":"2021-08-22T07:31:21","date_gmt":"2021-08-22T05:31:21","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/sur-la-naissance-et-lenfance-de-freud-2\/"},"modified":"2021-09-27T10:33:48","modified_gmt":"2021-09-27T08:33:48","slug":"sur-la-naissance-et-lenfance-de-freud","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/sur-la-naissance-et-lenfance-de-freud\/","title":{"rendered":"Sur la naissance et l&rsquo;enfance de Freud"},"content":{"rendered":"\n<p>On sait que la naissance et l\u2019enfance des h\u00e9ros donnent lieu \u00e0 cent r\u00e9cits de prodiges et de ph\u00e9nom\u00e8nes hautement significatifs qui laissent g\u00e9n\u00e9ralement pr\u00e9sager de leurs fabuleux destins futurs. Mais il rode toujours \u00e9galement quelques mauvais g\u00e9nies ou de m\u00e9chantes sorci\u00e8res pour m\u00ealer certains couacs aux concerts de louanges. Les grands hommes n\u2019\u00e9chappent pas \u00e0 ces t\u00e9moignages ambigus et, parmi eux, Sigmund Freud n\u2019a pas manqu\u00e9 d\u2019avoir sa part de l\u00e9gendes et de plus ou moins rago\u00fbtants comm\u00e9rages. Je garderai quelques-uns de ceux-ci pour la fin de mon r\u00e9cit, pr\u00e9f\u00e9rant rappeler en premier ce que les recherches historiques ont permis d\u2019\u00e9tablir sur la naissance et la jeunesse d\u2019un Freud dont j\u2019ai, par ailleurs, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crit l\u2019adolescence dans <em>Freud, fragments d\u2019une histoire<\/em> (Mijolla A. de, 2003).<\/p>\n\n\n\n<p>Cette histoire est d\u00e9sormais connue de tous et je n\u2019y apporterai aucun \u00e9l\u00e9ment vraiment nouveau, me bornant \u00e0 vous remettre en m\u00e9moire des r\u00e9cits que <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em> et les centaines de commentaires que les r\u00eaves de Freud ont suscit\u00e9s depuis la biographie d\u2019Ernest Jones (Jones E., 1953-1957) ou, plus pr\u00e9cis\u00e9 ment encore, depuis l\u2019incontournable travail de Didier Anzieu (Anzieu D., 1959). Je lui emprunterai beaucoup de d\u00e9tails mais je serai \u00e9galement redevable \u00e0 celui qui a \u00e9t\u00e9 son pr\u00e9d\u00e9cesseur et son ma\u00eetre, Alexander Grinstein (Grinstein A., 1968, 1990), \u00e0 Siegfried Bernfeld (Bernfeld S., 1946), qui a d\u00e9couvert l\u2019origine autobiographique de l\u2019article sur \u201cle souvenir-\u00e9cran\u201d, au souvent perfide couple Gicklhorn (Gicklhorn R., 1969, 1976) comme \u00e0 tous ceux qui, reprenant comme moi des donn\u00e9es d\u00e9j\u00e0 recueillies y ont ajout\u00e9 ces trouvailles personnelles qui font qu\u2019on ne peut jamais se targuer de raconter \u201ccompl\u00e8tement\u201d une histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Naissance de Freud, donc, le 6 mai 1856 \u00e0 Freiberg, petite ville de Moravie actuellement situ\u00e9e en R\u00e9publique tch\u00e8que au deuxi\u00e8me \u00e9tage de la maison d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e8bre du forgeron Zajic, au 117 Schlossergasse, maison qui vient seulement d\u2019\u00eatre acquise par le gouvernement tch\u00e8que et, class\u00e9e, devrait abriter prochainement un mus\u00e9e. Dans <em>Pr\u00e9histoires de famille<\/em> (Mijolla A. de, 2004), je reviens avec assez d\u2019insistance sur ce qu\u2019il y a quelques ann\u00e9es Bernard Golse m\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre comme \u201cle droit \u00e0 sa pr\u00e9histoire\u201d que devrait avoir chaque \u00eatre humain, pour ne pas manquer de dire quelques mots rapides de ce temps qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 le jour o\u00f9 la jeune Amalia Malka Freud-Nathanson fut d\u00e9finitivement certaine de ce qu\u2019elle portait en son sein son premier enfant. Ce n\u2019est en effet qu\u2019\u00e0 partir de ce jour-l\u00e0 que commence pour moi \u201cl\u2019histoire\u201d, \u00e0 proprement parler, d\u2019un individu. Fille de Jakob et Sara Natanson, elle avait alors environ 20 ans et appartenait \u00e0 une famille ayant \u00e9migr\u00e9 de Brody, puis d\u2019Odessa avant de s\u2019\u00e9tablir \u00e0 Vienne o\u00f9 elle devait rencontrer puis \u00e9pouser religieusement le 29 juillet 1855, selon le rite r\u00e9formiste (\u00e0 en croire Peter Gay) le n\u00e9gociant en tissus et huiles Jakob Kolloman Freud, de vingt ans son a\u00een\u00e9. On conna\u00eet la description qu\u2019en fera plusieurs d\u00e9cennies plus tard son petit fils Martin&nbsp;: \u201cGrand-m\u00e8re \u00e9tait originaire de l\u2019est de la Galicie qui faisait encore partie de l\u2019empire autrichien. Elle \u00e9tait de souche juive. Elle \u00e9tait d\u2019une grande vitalit\u00e9 et n\u2019avait aucune patience. Elle avait un grand app\u00e9tit de vivre et un courage indomptable. Personne n\u2019enviait le sort de tante Dolfi qui avait consacr\u00e9 sa vie \u00e0 s\u2019occuper d\u2019une m\u00e8re \u00e2g\u00e9e, mais aussi imp\u00e9tueuse qu\u2019une tornade\u201d (Freud Martin, 1958).<\/p>\n\n\n\n<p>Certes, en 1855, la jeune Amalia a montr\u00e9 tr\u00e8s pr\u00e9cocement une vigueur de caract\u00e8re qui lui fera traverser les difficult\u00e9s de ses six maternit\u00e9s successives, sa sant\u00e9 d\u00e9faillante, une situation mat\u00e9rielle ins\u00e9curisante et, d\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 Freiberg, une vie familiale \u00e0 partager avec les enfants et petits enfants issus du premier mariage de son nouvel \u00e9poux, Jakob. Celui-ci \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Tysmenitz, en Galicie \u00e9galement, c\u2019est-\u00e0-dire en Pologne Orientale aux environs de 1815, et la l\u00e9gende familiale voulait que les Freud descendent de juifs de Cologne. Il \u00e9tait l\u2019un des quatre enfants de Schlomo Freud et de Pepi Hoffman et avait, en s\u2019associant avec son grand-p\u00e8re maternel, Siskind Hoffman, appris le m\u00e9tier de n\u00e9gociant en \u201claine, chanvre, suif, miel, pelleterie et achat de tissages blancs\u201d qu\u2019il faisait ensuite teindre pour les exp\u00e9dier dans les r\u00e9gions voisines. C\u2019est sans doute \u00e0 cause du r\u00e9gime plus favorable aux juifs qu\u2019il s\u2019\u00e9tait \u00e9tabli \u00e0 partir de 1852 dans la ville de Freiberg, en Moravie. Il vivait encore \u00e0 Tysmenitz lorsqu\u2019il avait \u00e9pous\u00e9, \u00e0 17-18 ans, en 1832, Sally Kanner avec laquelle il avait eu deux fils, Emmanuel, l\u2019a\u00een\u00e9, n\u00e9 en 1832 ou 1833 (mort en 1914 d\u2019une chute de train), et Philipp, n\u00e9 en 1834 ou 1836, un troisi\u00e8me fils et une fille \u00e9tant morts en bas \u00e2ge. Quant \u00e0 sa premi\u00e8re femme, on la suppose morte une quinzaine d\u2019ann\u00e9es plus tard car on n\u2019en trouve plus trace dans les rares papiers administratifs qui ont pu \u00eatre retrouv\u00e9s. Elle semble dispara\u00eetre en effet peu apr\u00e8s puisque Jakob, ayant confi\u00e9 son n\u00e9goce \u00e0 Emmanuel, part pour Vienne en 1854 et va y \u00e9pouser quelques mois plus tard Amalia avant de revenir avec elle \u00e0 Freiberg. Ils y retrouvent les deux fils du premier mariage, log\u00e9s \u00e0 proximit\u00e9, Emmanuel, qui s\u2019est mari\u00e9 \u00e0 Maria Rokach et le jeune Philipp, qui restera c\u00e9libataire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de 39 ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu apr\u00e8s leur arriv\u00e9e, le 13 ao\u00fbt 1855, pr\u00e9c\u00e9dant de 9 mois la naissance de son oncle Sigmund, na\u00eet Johann, fils d\u2019Emmanuel, plus connu de la post\u00e9rit\u00e9 sous le pr\u00e9nom de John\u2026 Outre sa participation aux jeux \u00e9voqu\u00e9s dans le \u201csouvenir-\u00e9cran\u201d, on peut rappeler le t\u00e9moignage de Freud&nbsp;: \u201cC\u2019\u00e9tait le camarade de jeu de mes premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019enfance (\u2026) Jusqu\u2019\u00e0 mes trois ans accomplis, nous avions \u00e9t\u00e9 ins\u00e9parables, nous nous \u00e9tions aim\u00e9s, nous nous \u00e9tions bagarr\u00e9s, et cette relation d\u2019enfance (\u2026) a d\u00e9cid\u00e9 de tous mes sentiments ult\u00e9rieurs dans le commerce avec les personnes de mon \u00e2ge (\u2026) Il faut qu\u2019il m\u2019ait tr\u00e8s mal trait\u00e9 de temps \u00e0 autre et il faut que j\u2019aie fait preuve de courage envers mon tyran, car on m\u2019a tr\u00e8s souvent rapport\u00e9 dans les ann\u00e9es ult\u00e9rieures un bref discours de justification par lequel je me d\u00e9fendais lorsque mon p\u00e8re -son grand-p\u00e8re- me demandait des explications&nbsp;: Pourquoi bats-tu John&nbsp;? Ce discours \u00e9tait, dans la langue de celui qui n\u2019avait pas encore deux ans&nbsp;: Je l\u2019ai batt\u00e9 parce qu\u2019il m\u2019a batt\u00e9.\u201d (OC P, IV, 473) \u201c Tous mes amis sont en un certain sens des incarnations de cette premi\u00e8re figure (\u2026) Un ami intime et un ennemi ha\u00ef ont toujours \u00e9t\u00e9 pour moi des exigences requises par ma vie de sentiment&nbsp;; je savais comment me les procurer toujours de nouveau l\u2019un et l\u2019autre, et il n\u2019est pas rare que mon id\u00e9al d\u2019enfance se soit r\u00e9alis\u00e9 au point qu\u2019ami et ennemi aient co\u00efncid\u00e9 dans la m\u00eame personne, non plus bien s\u00fbr simultan\u00e9ment ni dans une alternance plusieurs fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, comme cela peut avoir \u00e9t\u00e9 le cas dans les premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019enfance.\u201d (ib., 533-34).<\/p>\n\n\n\n<p>Signalons encore que le 21 f\u00e9vrier 1856, alors qu\u2019Amalia est enceinte de six mois, le p\u00e8re de Jakob meurt \u00e0 Tysmenitz. Schlomo Sigmund (et non \u201cSigismund\u201d, pr\u00e9nom plus officiel inscrit sur l\u2019acte municipal), le 6 mai (et non le 6 mars, comme certains croiront lire sur ce m\u00eame acte officiel), autant de d\u00e9tails dont nous comprendrons l\u2019importance lorsque se multiplieront les suppositions les plus hasardeuses sur les origines du \u201ch\u00e9ros\u201d\u2026 Je me contente ici de rappeler ma suggestion d\u2019un fantasme d\u2019identification de l\u2019enfant \u00e0 ce prestigieux grand-p\u00e8re, hypoth\u00e8se largement d\u00e9velopp\u00e9e dans <em>Les visiteurs du moi<\/em> (Mijolla A. de, 1981).<\/p>\n\n\n\n<p>La saga familiale veut, bien s\u00fbr, que Sigmund soit n\u00e9 coiff\u00e9, premier pr\u00e9sage de son destin exceptionnel, mais je ne suis pas certain que ce d\u00e9tail, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 par des biographes, ne soit pas une mauvaise interpr\u00e9tation de la note indiqu\u00e9e par Freud&nbsp;: \u201cJ\u2019ai eu \u00e0 ce qu\u2019on dit, en venant au monde, tant de cheveux noirs tout emm\u00eal\u00e9s que ma jeune m\u00e8re d\u00e9clara que j\u2019\u00e9tais un petit Maure (<em>Mohrchen<\/em>)\u201d (ib., 382). On raconte aussi qu\u2019une vieille femme pr\u00e9dit alors qu\u2019il serait un grand homme, mais que tous ceux \u00e0 qui une pr\u00e9diction similaire a \u00e9t\u00e9 faite l\u00e8vent la main\u2026 Cela fait tant plaisir aux parents&nbsp;! Le couple et le nourrisson vivent ensemble, lorsque Jakob est pr\u00e9sent \u00e0 Freiberg, dans un logement exigu o\u00f9, en janvier 1857, alors qu\u2019il a 8 mois, il ne peut \u00eatre que t\u00e9moin de la sc\u00e8ne primitive qui donnera naissance au mois d\u2019octobre suivant \u00e0 un petit Julius dont la mort, six mois plus tard, le 15 avril 1858, se retrouvera lors de l\u2019autoanalyse de Sigmund quelque quarante ans plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cinqui\u00e8me mois de cette nouvelle grossesse, en juin 1857, le nom d\u2019Amalia Freud appara\u00eet sur une fiche \u00e0 Roznau, ville d\u2019eau o\u00f9 elle fera plusieurs s\u00e9jours, comme \u201cFemme de commer\u00e7ant en laine (<em>Wohlh\u00e4ndlersgattin<\/em>), avec son enfant Sigmund et sa bonne (<em>Dienstmadchen<\/em>) Resi Wittek de Freiberg\u201d pour une cure d\u2019environ trois mois. On a parl\u00e9 de tuberculose, ce qui semble discutable au vu de la solide long\u00e9vit\u00e9 d\u2019Amalia en un temps o\u00f9 cette maladie \u00e9tait peu gu\u00e9rissable, aussi peut-on tout au plus noter la relative aisance familiale qui lui permet ces voyages en compagnie d\u2019une domestique et de r\u00e9guliers s\u00e9jours \u00e0 Roznau o\u00f9 elle retrouvera jusque dans les ann\u00e9es 1870 des connaissances de Freiberg, comme la famille Fluss, pour y fuir les chauds \u00e9t\u00e9s viennois. La suspicion de tuberculose vient sans doute de ce que cette maladie est cens\u00e9e avoir tu\u00e9, un mois avant son fils Julius, un autre Julius, son propre fr\u00e8re cadet. Toutefois, dans une lettre plus tardive \u00e0 Eduard Silberstein, dat\u00e9e du 27 f\u00e9vrier 1875, Freud \u00e9crira&nbsp;: \u201cMa m\u00e8re souffre d\u2019une maladie qui s\u2019\u00e9ternise, qui n\u2019admet pas de gu\u00e9rison rapide&nbsp;: infiltration pulmonaire&nbsp;; elle est au lit, assez affaiblie et partira pour Roznau d\u00e9but mai\u201d (Freud S., 1989a [1871-81, 1910]). Revenant \u00e0 Freiberg vingt ans auparavant, il faut ici insister sur ce qu\u2019a pu ressentir cette jeune m\u00e8re de vingt-deux ans \u00e0 la suite de ces morts successives&nbsp;: son fr\u00e8re en f\u00e9vrier 1858, puis son second fils le 15 avril suivant.<\/p>\n\n\n\n<p>Certains ont \u00e9voqu\u00e9 la possibilit\u00e9 qu\u2019elle ait alors pr\u00e9sent\u00e9 un \u00e9tat d\u00e9pressif dont Sigmund, qui n\u2019avait pas encore deux ans, aurait port\u00e9 les stigmates, mais il faut noter qu\u2019\u00e0 cette m\u00eame p\u00e9riode, en mars, Jakob et Amalia con\u00e7oivent leur premi\u00e8re fille, Anna, qui na\u00eetra le 31 d\u00e9cembre suivant et entretiendra avec son a\u00een\u00e9 des liens bien ambivalents malgr\u00e9 leurs jeux infantiles communs. On situe aux environs de cette naissance, en janvier, l\u2019incident qui fit tomber Sigmund, grimp\u00e9 sur une chaise pour saisir \u201cquelque chose de bon (<em>etwas guttes<\/em>)\u201d \u00e0 manger, car l\u2019enfant comme plus tard le jeune homme semble plut\u00f4t gourmand. Le \u201cm\u00e9decin borgne\u201d alors appel\u00e9 a \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9 comme le Dr Josef Pur, maire de Freiberg, et la cicatrice au menton qu\u2019avait gard\u00e9e Freud de cette chute dans ce contexte d\u2019oralit\u00e9 a sembl\u00e9 \u00e0 plus d\u2019un commentateur pr\u00e9monitoire des terribles dommages que subirait plus tard cette r\u00e9gion faciale de Freud.<\/p>\n\n\n\n<p>Sigmund est revenu de Roznau avec sa m\u00e8re en septembre 1857 et, c\u2019est sans doute \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019appara\u00eet la fameuse \u201cNannie\u201d, personnage lui aussi mal identifi\u00e9 o\u00f9 l\u2019on a cru distinguer la fille du forgeron Zajik, Monika, mais o\u00f9 l\u2019on a pu aussi penser \u00e0 cette Resi Wittek rencontr\u00e9e \u00e0 Roznau, voire comme le sugg\u00e8rent certains, \u00e0 la nourrice des enfants d\u2019Emmanuel, une certaine Magdalena Kabat. Car les familles Freud vivent un peu en partage de voisinage g\u00e9ographique dans ce quartier d\u2019une petite ville. La communaut\u00e9 juive n\u2019y est pas tr\u00e8s importante et doit certainement se fr\u00e9quenter et s\u2019entraider, m\u00e8res et nourrices se distribuant les soins des deux gar\u00e7ons auxquels s\u2019est adjointe, six mois apr\u00e8s Sigmund, une jeune Pauline, sans oublier Philipp, qui a l\u2019\u00e2ge d\u2019Amalia et dont Freud fera r\u00e9troactivement son rival oedipien tandis que certains commentateurs le soup\u00e7onneront sans la moindre preuve autre que les fantasmes de Freud, d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 l\u2019amant d\u2019Amalia. \u201cNannie\u201d appara\u00eet dans l\u2019auto- analyse comme le \u201cprofesseur de sexualit\u00e9\u201d de l\u2019enfant Freud et son souvenir viendra quarante ans plus tard, en septembre 1897, fort \u00e0 point pour innocenter Jakob, un moment soup\u00e7onn\u00e9 d\u2019inceste par un Freud encore attach\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de la s\u00e9duction sexuelle par les p\u00e8res \u00e0 l\u2019origine des n\u00e9vroses. Est-elle \u201c\u00e2g\u00e9e et laide\u201d, comme on le r\u00e9p\u00e8tera apr\u00e8s lui&nbsp;? Pas assez cependant pour que l\u2019enfant n\u2019ait pas remarqu\u00e9 l\u2019eau rougie de sa toilette. Remplace-t-elle une Amalia fatigu\u00e9e ou d\u00e9prim\u00e9e&nbsp;? On sait seulement qu\u2019elle parle tch\u00e8que et non yiddish comme les membres de la famille, et qu\u2019elle s\u2019occupe de l\u2019enfant entre ses deux et trois ans. Elle est aussi catholique -ce qui plaide en faveur du lib\u00e9ralisme religieux de la famille Freud, m\u00eame si son emploi subalterne la place en dehors des prescriptions de la communaut\u00e9- et Amalia, interrog\u00e9e par son fils bien plus tard, la d\u00e9peindra comme&nbsp;: \u201cune personne plut\u00f4t vieille, tr\u00e8s intelligente, elle t\u2019a port\u00e9 dans toutes les \u00e9glises&nbsp;; quand tu arrivais alors \u00e0 la maison, tu pr\u00eachais et racontais comment faisait le bon Dieu. Quand j\u2019\u00e9tais en couches d\u2019Anna (de 2 1\/2 ann\u00e9es plus jeune), il est ressorti qu\u2019elle \u00e9tait une voleuse et on a trouv\u00e9 chez elle tous les <em>kreuzers<\/em> brillants, les petits <em>zehners<\/em> et tous les jouets qui t\u2019ont \u00e9t\u00e9 offerts. Ton fr\u00e8re Philippe est all\u00e9 chercher lui m\u00eame le policier et elle a ensuite re\u00e7u une peine de dix mois\u201d (Freud S., 1985c [1887-1904]).<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut citer la lettre \u00e0 Fliess du 15 octobre 1897 o\u00f9, pr\u00e9c\u00e9dant la premi\u00e8re formulation du complexe d\u2019\u0152dipe, Freud se souvient&nbsp;: \u201c Je me suis dit que la disparition soudaine de la vieille avait s\u00fbrement laiss\u00e9 en moi une impression que l\u2019on devrait pouvoir retrouver. Mais o\u00f9&nbsp;? C\u2019est alors qu\u2019une certaine sc\u00e8ne me revint \u00e0 l\u2019esprit, une sc\u00e8ne qui, depuis vingt-neuf ans, surgissait quelquefois dans mon souvenir conscient, sans que j\u2019aie pu la comprendre. La voici&nbsp;: je hurle comme un d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 parce que je n\u2019arrive pas \u00e0 trouver ma m\u00e8re. Mon fr\u00e8re Philipp (de vingt ans plus \u00e2g\u00e9 que moi) ouvre un coffre et moi, voyant que ma m\u00e8re ne s\u2019y trouve pas non plus, je crie davantage encore jusqu\u2019au moment o\u00f9, svelte et jolie, elle appara\u00eet dans l\u2019embrasure de la porte. Que signifie tout cela&nbsp;? Pourquoi mon fr\u00e8re a-t-il ouvert ce coffre o\u00f9 il savait bien que maman ne se trouvait pas et que son geste ne me tranquilliserait nullement&nbsp;? Soudain, je comprends. J\u2019ai exig\u00e9 qu\u2019il ouvr\u00eet ce meuble. Ne pouvant retrouver ma m\u00e8re, j\u2019ai eu peur de la voir dispara\u00eetre comme avait disparu la vieille, peu de temps auparavant. Or, j\u2019avais d\u00fb entendre dire que cette derni\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9e et croire que ma m\u00e8re avait subi le m\u00eame sort ou plut\u00f4t qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 \u201ccoffr\u00e9e\u201d, suivant une des expressions plaisantes toujours ch\u00e8res \u00e0 mon fr\u00e8re maintenant qu\u2019il a 63 ans. Le fait que je me sois de pr\u00e9f\u00e9rence adress\u00e9 \u00e0 lui prouve que j\u2019\u00e9tais bien au courant du r\u00f4le qu\u2019il avait jou\u00e9 dans la disparition de ma bonne\u201d (Freud S., 1950a [1887-1902]).<\/p>\n\n\n\n<p>Il me faut citer \u00e9galement la trouvaille que seul un polyglotte \u00e9pris de langage comme l\u2019\u00e9tait Wladimir Granoff pouvait faire \u00e0 propos du nom en tch\u00e8que de ces pi\u00e9cettes vol\u00e9es&nbsp;: \u201cCar les phon\u00e8mes dont le mot se compose se trouvent ailleurs, l\u00e0 o\u00f9 se th\u00e9orise la position f\u00e9minine devant ce qu\u2019a la cr\u00e9ature de sexe masculin. Et que sit\u00f4t qu\u2019on voit, on veut. En tch\u00e8que, cette joncaille se dit <em>Peniz<\/em>. (\u2026) Il y a dans les langues slaves une fa\u00e7on joyeuse de r\u00e9p\u00e9ter les syllabes du nom d\u2019un objet demand\u00e9 en les faisant suivre (par la reprise du nom) au diminutif. Si l\u2019on veut gentiment demander une pi\u00e9cette \u00e0 quiconque on peut dire&nbsp;: \u201c<em>Peni &#8211; peni &#8211; peni &#8211; penizek<\/em>.\u201d Non pas petit p\u00e9nis, mais bel et bien petite pi\u00e8ce d\u2019argent. Cela peut m\u00eame se chantonner. Les chants se disent&nbsp;: <em>Peni<\/em>, comme les <em>Cirkevne peni<\/em>, chants religieux (d\u2019\u00e9glise, litt\u00e9ralement), qui, au niveau du contenu manifeste, donnent le seul autre titre au passage \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 de Monika la <em>Kinderfrau<\/em>.\u201d (Granoff W., 1976) Elle en a d\u2019autres, aux dires d\u2019un auteur comme Paul Vitz qui s\u2019ing\u00e9nie \u00e0 vouloir prouver qu\u2019elle se trouve \u00e0 l\u2019origine de ce qu\u2019il tente de d\u00e9crire comme \u201cl\u2019inconscient chr\u00e9tien\u201d de Freud (Vitz P.C., 1988)\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Est-elle encore pr\u00e9sente lorsque Sigmund partage ses jeux avec son neveu John, de 9 mois son a\u00een\u00e9, et sa ni\u00e8ce Pauline qui a entre un an et un an et demi, avant leur d\u00e9part&nbsp;? Le r\u00e9cit du \u201csouvenir-\u00e9cran\u201d nous vient \u00e0 l\u2019esprit, mais la prise en consid\u00e9ration de l\u2019\u00e2ge des protagonistes me semble davantage lui conf\u00e9rer un statut d\u2019 \u201c\u00e9cran\u201d ou plut\u00f4t de \u201ccouverture\u201d, comme l\u2019avait sugg\u00e9r\u00e9 aussi Wladimir Granoff, que de \u201csouvenir\u201d \u00e0 proprement parler. C\u2019est d\u2019ailleurs la fonction de ce fourre-tout que repr\u00e9sente la reconstitution d\u2019une enfance dont la v\u00e9racit\u00e9 tient davantage \u00e0 la coh\u00e9rence de son agencement fantasmatique qu\u2019\u00e0 la seule r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure, objectivement \u201chistorique\u201d, que l\u2019on n\u2019atteint jamais. Freud lui-m\u00eame ne raconte jamais seulement pour raconter. Les fragments de ses souvenirs -on sait que je tiens \u00e0 cette notion de \u201cfragments\u201d-s\u2019int\u00e8grent dans des associations de pens\u00e9e qui passent d\u2019une \u00e9poque \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un personnage pass\u00e9 \u00e0 une pr\u00e9occupation pr\u00e9sente, ce qui est, \u00e0 mon avis, la seule fa\u00e7on de concevoir l\u2019histoire pour des psychanalystes, m\u00eame s\u2019il importe d\u2019en v\u00e9rifier avec rigueur les rep\u00e8res. \u201cJe lui enjoignis de se rappeler ce qu\u2019il avait oubli\u00e9 et de se renseigner sur ce qu\u2019il ignorait\u201d, rapporte Freud dans l\u2019analyse de <em>l\u2019Homme aux rats<\/em> ( Freud S., 1909d).<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux tr\u00e8s petits gar\u00e7ons ont-ils manifest\u00e9 sous la forme qu\u2019indique le souvenir la curiosit\u00e9 sexuelle que leur inspirait le b\u00e9b\u00e9 f\u00e9minin&nbsp;? Ce d\u00e9tail est moins important que la cha\u00eene associative qui de l\u2019effeuillage d\u2019un bouquet de fleurs jaunes (et l\u2019on voit ici o\u00f9 m\u00e8nent les mots <em>Geld, Gold, Mein goldener Sigi<\/em> \u2026etc., c\u2019est sans fin\u2026) m\u00e8nera Freud au jeu plus tardif avec sa s\u0153ur Anna, effeuillant et d\u00e9chirant les pages d\u2019un livre sur la Perse illustr\u00e9 en couleurs, \u00e0 sa passion de lecteur et \u00e0 son avenir sublim\u00e9 de \u201crat de biblioth\u00e8que\u201d. Ne peut-on en lire la confirmation dans la confidence faite en 1926&nbsp;: \u201cDe mes premi\u00e8res ann\u00e9es je n\u2019ai pas connaissance du moindre besoin d\u2019aider des hommes qui souffrent, ma disposition sadique n\u2019\u00e9tant pas tr\u00e8s grande, aussi parmi ses rejetons celui-l\u00e0 n\u2019eut pas besoin de se d\u00e9velopper. Je n\u2019ai jamais non plus jou\u00e9 au \u201cdocteur\u201d, ma curiosit\u00e9 infantile suivant apparemment d\u2019autres voies\u201d (Freud S., 1926e).<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 l\u2019apprentissage de la propret\u00e9, on en a un t\u00e9moignage indirect lorsque Freud \u00e9crit \u00e0 propos du r\u00eave du comte Thun&nbsp;: \u201cJ\u2019aurais encore \u2013 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de deux ans \u2013 mouill\u00e9 mon lit de temps en temps et, le jour o\u00f9 j\u2019eus \u00e0 entendre des reproches \u00e0 ce sujet, j\u2019aurais consol\u00e9 mon p\u00e8re en lui promettant de lui acheter \u00e0 N. (la ville de quelque importance la plus proche) un beau lit rouge tout neuf\u201d (1900a, p. 254). On remarquera que, comme dans un autre souvenir dat\u00e9 de ses sept ans, c\u2019est son p\u00e8re qui intervient \u00e0 ce sujet, mais on pourra aussi remarquer qu\u2019une version sym\u00e9trique est donn\u00e9e par Anna, la s\u0153ur de Freud, dans ses souvenirs&nbsp;: c\u2019est alors qu\u2019il avait tach\u00e9 une chaise avec ses mains sales que le jeune prodige aurait r\u00e9pondu aux r\u00e9primandes de sa m\u00e8re par&nbsp;: \u201cNe t\u2019en fais pas, maman. Quand je serai grand je serai un grand homme et je t\u2019ach\u00e8terai une autre chaise\u201d (Freud-Bernays A., op. cit.)<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne faut pas oublier, lorsqu\u2019on lit certaines interpr\u00e9tations qui en sont fournies, que la p\u00e9riode si souvent \u00e9voqu\u00e9e et invoqu\u00e9e de Freiberg se termine pour Freud lorsqu\u2019il a tout juste trois ans. C\u2019est en tout cas l\u2019\u00e2ge qu\u2019il fixera \u00e0 la p\u00e9riode oedipienne de l\u2019\u00e9volution psychosexuelle. Je me suis beaucoup attard\u00e9 sur ces ann\u00e9es cruciales -et j\u2019aurais d\u00fb en dire encore bien davantage au regard des livres entiers qui leur ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9s- car pour chaque freudien elles repr\u00e9sentent le paradigme de tout parcours psychanalytique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut en tout cas pour Freud la p\u00e9riode d\u2019un \u00e2ge d\u2019or qu\u2019il tentera de retrouver lors de ses seize ans et dont il ne cessera de reconstruire les moments heureux. Mais tout se termine brutalement lorsque, pour des raisons que les chercheurs n\u2019ont pas encore r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9lucider vraiment, aucune des hypoth\u00e8ses envisag\u00e9es -mauvaises affaires de Jakob, antis\u00e9mitisme croissant, etc.- ne pouvant \u00eatre retenue, la famille Freud au grand complet se d\u00e9cide \u00e0 \u00e9migrer.<\/p>\n\n\n\n<p>Aucune \u00e9migration n\u2019est anodine et celle-ci va se montrer particuli\u00e8rement mutilante pour le jeune Sigmund qui va perdre d\u2019un coup sa maison natale, ses oncles et tantes, ses neveu et ni\u00e8ces, compagnons de jeu, ses bonnes d\u2019enfant et son p\u00e8re, parti seul pour trouver leur nouveau lieu d\u2019accueil. On ne peut s\u2019emp\u00eacher ici d\u2019\u00e9voquer son long refus de quitter Vienne en juin 1938 et le soin pris \u00e0 demander que 14 personnes l\u2019accompagnent, ce qui lui sera refus\u00e9, ainsi que son souci de retrouver \u00e0 Londres ses livres et ses objets de collection. Ses deux demi-fr\u00e8res vont \u00e9migrer en Angleterre, \u00e0 Manchester o\u00f9 il ne les retrouvera qu\u2019en ao\u00fbt 1875, lors d\u2019un s\u00e9jour durant lequel Emmanuel lui pr\u00e9cisera une place g\u00e9n\u00e9alogique que le b\u00e9b\u00e9 n\u2019avait pas vraiment pu int\u00e9grer et que le jeune gar\u00e7on, au c\u0153ur de son conflit oedipien paternel, son \u201ccomplexe paternel\u201d, comme il le qualifiera, entre autres au pasteur Pfister (lettre du 10 mai 1909), ne d\u00e9m\u00ealait qu\u2019avec peine. \u201cEn ce qui concerne la conduite de ta vie, m\u2019avait-il dit, il est une chose que tu ne dois pas oublier&nbsp;: tu appartiens, non \u00e0 la deuxi\u00e8me, mais \u00e0 la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration par rapport \u00e0 ton p\u00e8re\u201d (Freud S., 1901b). De fait, ne pouvait-on pas peindre un tableau de famille compos\u00e9 du couple patriarcal Jakob-Nannie, du couple Emmanuel-Maria et du jeune couple Amalia-Philipp&nbsp;? Certains ne s\u2019en sont pas priv\u00e9s, \u00e0 la suite de Freud lui-m\u00eame, et j\u2019ai eu il y a une trentaine d\u2019ann\u00e9es un peu de peine \u00e0 remettre en question cette figure \u201cgrand-p\u00e9ris\u00e9e\u201d d\u2019un Jakob Freud qui n\u2019avait tout de m\u00eame que quarante et un ans \u00e0 la naissance de Sigmund et allait, ne fut-ce que par les cinq filles et les deux fils qui la suivirent en dix ans, t\u00e9moigner d\u2019une vigueur tout \u00e0 fait estimable. Quoi qu\u2019il en soit, tout \u00e9clate en cet \u00e9t\u00e9 1859 et Amalia part, en la seule compagnie de Sigmund et sans doute d\u2019Anna, alors qu\u2019elle est enceinte de deux mois de Regine Debora (Rosa), en direction de Leipzig, ville pour laquelle elle a obtenu un passeport. Transport en voiture de Freiberg jusqu\u2019\u00e0 la gare d\u2019Ostrau, puis voyage en train avec un changement dans la nuit \u00e0 Breslau \u00e0 propos duquel il \u00e9crira \u00e0 Fliess, le 3 d\u00e9cembre 1897&nbsp;: \u201cJ\u2019avais 3 ans quand nous pass\u00e2mes par sa gare en allant de Freiberg \u00e0 Leipzig et les flammes du gaz que j\u2019y vis pour la premi\u00e8re fois me firent penser aux \u00e2mes br\u00fblant en enfer. J\u2019ai quelque connaissance du contexte. La peur des voyages, que j\u2019ai d\u00fb vaincre, vient aussi de l\u00e0.\u201d A qui associe ce souvenir \u00e0 celui de l\u2019influence de la catholique Nannie il n\u2019en faut pas moins pour sugg\u00e9rer, ce qui n\u2019a pas manqu\u00e9 d\u2019\u00eatre exploit\u00e9, que cette vision infernale punitive \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 la culpabilit\u00e9 sexuelle de l\u2019enfant, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment aux masturbations li\u00e9es \u00e0 sa promiscuit\u00e9 avec sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>En fait, Sigmund avait donc presque 4 ans lorsqu\u2019un nouveau d\u00e9part l\u2019emm\u00e8ne vers l\u2019installation d\u00e9finitive de la famille \u00e0 Vienne. Il y retrouve sans doute son p\u00e8re mais aussi un mode de vie totalement diff\u00e9rent qu\u2019on ne peut qu\u2019imaginer car pendant de longues ann\u00e9es les conditions de vie de la famille Freud vont rester tr\u00e8s obscures et donner lieu \u00e0 de multiples supputations. Leur installation se fait d\u2019abord \u00e0 Leopoldstadt, le quartier juif de Vienne, la famille changeant plusieurs fois de logements alors que na\u00eet le 21 mars 1860 Rosa, puis l\u2019ann\u00e9e suivante, le 22 mars, Maria (Mitzi). Elle restera un peu plus longtemps \u00e0 Pfeffergasse 5 avant de se fixer dans un logement plus vaste \u00e0 la Kaiser-Joseph-Strasse 3 qu\u2019en 1875, alors que Freud est \u00e0 l\u2019universit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On se perd en conjectures quant \u00e0 la source de revenus de Jakob qui n\u2019est inscrit sur aucun registre professionnel et ne paye apparemment aucun imp\u00f4t. Freud fera de nombreuses allusions \u00e0 leur \u00e9tat de pauvret\u00e9 et en voudra \u00e0 son p\u00e8re. Comme il l\u2019\u00e9crira \u00e0 Fliess le 21 septembre 1899&nbsp;: \u201cDu gagne-pain d\u00e9pend aussi beaucoup mon humeur. L\u2019argent est du gaz hilarant pour moi. Je sais de ma jeunesse que les chevaux sauvages dans la pampa, une fois attrap\u00e9s avec le lasso, gardent toute leur vie quelque chose d\u2019anxieux. C\u2019est ainsi que j\u2019ai fait connaissance de la pauvret\u00e9 sans espoir et j\u2019en ai constamment peur. Tu verras, mon style deviendra meilleur et mes id\u00e9es incidentes plus correctes quand cette ville me fera vivre richement\u201d (op. cit.).<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019emp\u00eache que le myst\u00e8re demeure en ce qui concerne l\u2019\u00e9ducation et l\u2019entretien de cette maisonn\u00e9e qui ira jusqu\u2019\u00e0 comporter 9 personnes lorsque na\u00eet en 1866 Alexander, le dernier enfant du couple, m\u00eame si l\u2019on peut supposer que les parents d\u2019Amalia, \u00e9tablis \u00e0 Vienne depuis des d\u00e9cennies, ont d\u00fb largement contribuer \u00e0 aider leur fille et leurs petits enfants et, \u00e0 la suite de Paul Roazen, que les fils \u00e9tablis en Angleterre ont eux aussi aid\u00e9 financi\u00e8rement la famille viennoise.<\/p>\n\n\n\n<p>Au sein de celle-ci, Sigmund appara\u00eet d\u2019embl\u00e9e comme le surdou\u00e9 pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, sa s\u0153ur Anna s\u2019en plaindra d\u2019ailleurs bien plus tard. Il sera pour ses \u00e9tudes le seul \u00e0 jouir d\u2019une petite pi\u00e8ce r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 lui seul, alors que les autres s\u2019entassent dans des locaux exigus. Ni sa m\u00e8re ni ses s\u0153urs ne seront autoris\u00e9es \u00e0 jouer du piano comme les autres jeunes filles viennoises, parce que le bruit d\u00e9range l\u2019\u00e9tudiant. Il contr\u00f4lera les lectures de ses s\u0153urs, et Anna se souvient avoir cach\u00e9 dans sa lingerie pour les lire les romans de Balzac ou la <em>Dame aux cam\u00e9lias<\/em> qu\u2019il lui avait interdits. Il aura le droit de manger seul dans sa chambre pour ne pas perdre de temps dans son travail, etc. Il ne pratique pas de sport, m\u00eame s\u2019il aime marcher comme le rappelle d\u2019ailleurs sa nostalgie des promenades en for\u00eat pr\u00e8s de Freiberg, ou plonger et nager dans la piscine de Vienne. Tout ne lui est pourtant pas permis, comme en t\u00e9moigne le souvenir bien connu&nbsp;: \u201cMais il y eut aussi un jour un autre incident domestique, datant de ma septi\u00e8me ou huiti\u00e8me ann\u00e9e, dont je me souviens fort bien. Un soir, avant d\u2019aller me coucher, je passai outre \u00e0 ce que commande la discr\u00e9tion, ne pas faire ses besoins dans la chambre \u00e0 coucher des parents en leur pr\u00e9sence, et mon p\u00e8re, dans la r\u00e9primande qui s\u2019ensuivit, laissa \u00e9chapper cette remarque&nbsp;: ce gar\u00e7on ne deviendra rien de bien. Il faut que cela ait \u00e9t\u00e9 pour mon ambition une terrible vexation, car des allusions \u00e0 cette sc\u00e8ne reviennent sans cesse dans mes r\u00eaves et sont r\u00e9guli\u00e8rement rattach\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9num\u00e9ration de mes r\u00e9alisations et succ\u00e8s, comme si je voulais dire&nbsp;: Tu vois, je suis quand m\u00eame devenu quelqu\u2019un de bien\u201d (ib., 254-55).<br>C\u2019est que Jakob a pris de plus en plus d\u2019importance dans la vie de son fils. Certes Amalia ne n\u00e9glige pas ses devoirs d\u2019\u00e9ducatrice, comme en t\u00e9moigne l\u2019\u00e9pisode bien connu des <em>Kn\u00f6del<\/em>&nbsp;: \u201cQuand j\u2019avais six ans et que je recevais de ma m\u00e8re les premiers enseignements, j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 croire que nous \u00e9tions faits de terre et devions par cons\u00e9quent retourner \u00e0 la terre. Mais cela ne me convenait pas et je mis la doctrine en doute. Alors ma m\u00e8re se frotta les mains, paume contre paume, tout \u00e0 fait comme si elle faisait des <em>Kn\u00f6del<\/em>, sauf qu\u2019il n\u2019y avait aucune p\u00e2te entre ses paumes, et elle me montra les petites pellicules noir\u00e2tres d\u2019\u00e9piderme qui se d\u00e9tachent sous l\u2019effet du frottement comme un \u00e9chantillon de cette terre dont nous sommes faits. Mon \u00e9tonnement devant cette d\u00e9monstration <em>ad oculos<\/em> fut sans limite\u201d (ib., 243).<br>Sur le plan scolaire, c\u2019est plut\u00f4t Jakob, plus cultiv\u00e9 qu\u2019Amalia qui, comme beaucoup de femmes juives de son origine et de sa condition, parlait essentiellement le yiddish, qui devient le pr\u00e9cepteur de son fils jusqu\u2019\u00e0 son entr\u00e9e dans une \u00e9cole priv\u00e9e puis, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 9 ans et demi, en octobre 1865, au lyc\u00e9e municipal (Gymnasium) de Leopoldstadt, avec un an d\u2019avance sur ses condisciples, ce qui montre la qualit\u00e9 de ce qui lui fut enseign\u00e9 auparavant. Il avait appris l\u2019anglais afin de pouvoir communiquer avec ses fr\u00e8res \u00e9tablis d\u00e9sormais \u00e0 Manchester o\u00f9 ils r\u00e9ussissaient dans leurs commerce de textile. Il avait lu et relu la Bible bilingue h\u00e9breu-allemand de Philippson, ouvrage contest\u00e9 par les juifs orthodoxes mais dont les histoires et surtout les illustrations allaient tenir une place importante dans sa culture et dans ses fantasmes.<br>On insiste beaucoup sur son apprentissage des \u00c9critures et de l\u2019h\u00e9breu que lui aurait prodigu\u00e9 le professeur Hammerschlag, mais son affirmation plusieurs fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9e plus tard de son ignorance de l\u2019h\u00e9breu nous oblige \u00e0 rester prudents en ce qui concerne cet enseignement pr\u00e9cis. On sait ses brillants r\u00e9sultats scolaires et cette place de premier de la classe qu\u2019il va occuper tout au long de ses \u00e9tudes, sans oublier sa revendication de s\u2019\u00eatre toujours situ\u00e9 \u201cparmi les opposants les plus hardis. J\u2019\u00e9tais toujours l\u00e0 quand il s\u2019agissait de d\u00e9fendre quelque id\u00e9e extr\u00eame et, en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, pr\u00eat \u00e0 payer pour elle\u201d (Lettre \u00e0 Martha du 2 f\u00e9vrier 1886).<br>J\u2019esp\u00e8re que le chemin que nous avons parcouru a montr\u00e9 autre chose. La vie de Freud permet aussi de mieux comprendre la distance qui s\u00e9pare les souvenirs, les associations d\u2019id\u00e9es, les sagas familiales et les interpr\u00e9tations de ce qu\u2019on peut reconstituer d\u2019une \u201cr\u00e9alit\u00e9 historique\u201d qui ne peut que nous \u00e9chapper, sinon par fragments. Cette recherche toujours t\u00e2tonnante, je ne cesserai jamais de le r\u00e9p\u00e9ter, est celle qui seule caract\u00e9rise une d\u00e9marche psychanalytique qui, d\u00e8s lors, dans l\u2019extraordinaire vivier des premi\u00e8res ann\u00e9es de toute vie fait que l\u2019on peut se laisser aller \u00e0 associer, \u00e0 partir de l\u2019histoire de l\u2019autre, Freud en l\u2019occurrence, sur tel ou tel fragment de sa propre histoire. C\u2019est ce qui se passe avec les r\u00e9cits que nous donnent \u00e0 partager nos patients. En fait, tous ceux qui vont parfois jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9lirer sur Jakob et ses \u201cfautes\u201d sont les objets de ce m\u00eame processus, m\u00eame si trop souvent ils ne peuvent pas le reconna\u00eetre. Ce sont leurs propres fantasmes, leurs propres interrogations concernant leur p\u00e8re et leur m\u00e8re, leur ancien roman familial, leur propre soif de certitudes en ces domaines o\u00f9 rien n\u2019est jamais certain ni acquis, qui les animent. S\u2019ils ne s\u2019enferment pas dans une cuirasse de type parano\u00efaque et reconnaissent la n\u00e9cessit\u00e9 subjective qui les anime, leurs suppositions les plus excessives deviennent compr\u00e9hensibles, m\u00eame quand elle se montrent parfois vraiment irritantes de sottise, quand ce n\u2019est pas de malhonn\u00eatet\u00e9 haineuse. Ils jouent d\u2019ailleurs sur le velours&nbsp;: aucun de ces morts ne peut venir leur clore le bec&nbsp;!<br>\u00c9voquer l\u2019enfance de Freud, c\u2019\u00e9tait moins vous y faire d\u00e9couvrir des faits \u00e9tonnants et m\u00e9connus, car vous n\u2019avez rien appris aujourd\u2019hui de bien nouveau, que vous inviter \u00e0 reprendre cette recherche sur soi-m\u00eame dont il a donn\u00e9 le mod\u00e8le. C\u2019est cela la puissance de la transmission psychanalytique, des associations d\u2019id\u00e9es qu\u2019elle suscite et dont il faut accepter qu\u2019elles t\u00e9moignent d\u2019un processus qui na\u00eet en soi, petit d\u00e9but d\u2019autoanalyse qui peut d\u2019ailleurs s\u2019arr\u00eater l\u00e0, lorsqu\u2019on ferme le livre, ou d\u00e9boucher sur une suite plus approfondie. J\u2019aime employer en ces circonstances le mot d\u2019autohistorisation que Piera Aulagnier, dans un tout autre contexte, \u00e0 cr\u00e9\u00e9. Les r\u00e9unions et les recueils qu\u2019elles suscitent, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de leurs aspects scientifiques, d\u2019allure \u201chistorique\u201d en ce qui me concerne, me semblent avoir pour fonction profonde, derri\u00e8re cet alibi groupal, de montrer la p\u00e9rennit\u00e9 d\u2019un processus analytique qui, s\u2019exer\u00e7ant ainsi par le processus d\u2019autohistorisation que j\u2019esp\u00e8re avoir un peu ranim\u00e9 avec ce texte, est toujours vivant et se transmet en chacun de leurs participants puis de leurs lecteurs.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10121?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On sait que la naissance et l\u2019enfance des h\u00e9ros donnent lieu \u00e0 cent r\u00e9cits de prodiges et de ph\u00e9nom\u00e8nes hautement significatifs qui laissent g\u00e9n\u00e9ralement pr\u00e9sager de leurs fabuleux destins futurs. 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