{"id":10119,"date":"2021-08-22T07:31:21","date_gmt":"2021-08-22T05:31:21","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/ladolescente-fleur-bleue-et-lattachement-a-la-mere-2\/"},"modified":"2021-09-19T22:56:08","modified_gmt":"2021-09-19T20:56:08","slug":"ladolescente-fleur-bleue-et-lattachement-a-la-mere","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/ladolescente-fleur-bleue-et-lattachement-a-la-mere\/","title":{"rendered":"L&rsquo;adolescente Fleur Bleue et l&rsquo;attachement \u00e0 la m\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p>On pourrait penser que la notion m\u00eame de \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb a quelque chose de d\u00e9suet, en cette p\u00e9riode o\u00f9 les adolescents semblent envisager d\u2019avoir des relations sexuelles de plus en plus pr\u00e9cocement et o\u00f9 les m\u00e9dias font \u00e9talage devant tous du sexe et de ce qui s\u2019y rattache. Ces faits donnent \u00e0 penser que les tabous autour de la sexualit\u00e9 seraient bris\u00e9s. Ainsi, Claude Nougaro entonne en 2004 \u00ab&nbsp;La Fleur Bleue&nbsp;\u00bb<sup>1<\/sup>&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>[&#8230;] La Fleur Bleue veut plus fleurir \/ [&#8230;], La fleur bleue \u00e0 peine \u00e9close \/ Voyait du rose dans la vie \/ Son roman \u00e0 l\u2019eau de rose est d\u00e9cid\u00e9ment fl\u00e9tri \/ L\u2019innocence n\u2019est plus de mise \/ Les illusions de puret\u00e9 \/ Ont boucl\u00e9 toutes leurs valises \/ La fleur bleue s\u2019y est jet\u00e9e [&#8230;&nbsp;\u00bb]<\/em>. Pourtant, il n\u2019en est rien&nbsp;: aujourd\u2019hui, comme hier, on rencontre fr\u00e9quemment des adolescentes qui, bien qu\u2019elles n\u2019aient plus les caract\u00e9ristiques des \u00ab&nbsp;jeunes filles en fleur&nbsp;\u00bb de Proust, n\u2019en restent pas moins \u00ab&nbsp;fleurs bleues&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La langue fran\u00e7aise est la seule \u00e0 poss\u00e9der cette expression \u00e0 connotation plut\u00f4t n\u00e9gative. Cet idiome d\u00e9signe les jeunes filles romantiques, qui pr\u00e9f\u00e8rent r\u00eaver au prince charmant plut\u00f4t que de se confronter \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sexuelle de l\u2019autre sexe. L\u2019origine de l\u2019expression est allemande&nbsp;: la <em>Blaue Blume<\/em> fut imagin\u00e9e par le jeune po\u00e8te Novalis \u00e0 la fin du 18<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. Heinrich von Offterdingen, le jeune h\u00e9ros du roman \u00e9ponyme, fait le r\u00eave suivant&nbsp;: il arrive dans une clairi\u00e8re au milieu de laquelle il aper\u00e7oit une fleur, svelte et d\u2019un bleu intense. Elle est entour\u00e9e d\u2019autres fleurs suavement odorantes, mais Heinrich ne voit qu\u2019elle. Il la contemple avec une indescriptible tendresse. La fleur tressaillit lorsqu\u2019il s\u2019approche d\u2019elle, elle s\u2019incline vers lui et ses p\u00e9tales forment une collerette bleue au sein de laquelle flotte un visage d\u00e9licat. Il est tout \u00e9merveill\u00e9 par cette m\u00e9tamorphose, lorsque sa m\u00e8re, qui est entr\u00e9e dans la chambre, le tire abruptement de son r\u00eave\u2026 Heinrich ne se plaint pas de ce r\u00e9veil forc\u00e9 puisqu\u2019il estime \u00eatre d\u00e9j\u00e0 heureux d\u2019avoir fait un r\u00eave si merveilleux, et il rend \u00e0 sa m\u00e8re son baiser affectueux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>La <em>Blaue Blume<\/em> symbolise l\u2019Amour pur, id\u00e9alis\u00e9 et inaccessible, dont r\u00eavaient les intellectuels de la p\u00e9riode Romantique. Cette association \u00e0 l\u2019id\u00e9al pur fut \u00e9galement reprise par l\u2019Empereur Guillaume II qui acquiert en 1908 un tableau intitul\u00e9 <em>Die Blaue Blume<\/em> et l\u2019accroche au-dessus de son bureau. Nul doute qu\u2019il voulut ainsi signifier \u00eatre conduit par de nobles aspirations. Les jeunes po\u00e8tes romantiques, dont la p\u00e2leur laisse augurer la mort prochaine, forment un contraste marqu\u00e9 avec les jeunes filles au teint rougissant. Pourtant, chez l\u2019un tout comme chez l\u2019autre il s\u2019agit du m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne, caract\u00e9ris\u00e9 par deux couleurs diff\u00e9rentes&nbsp;: le refoulement de la sexualit\u00e9. La na\u00efvet\u00e9 pudique d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et le r\u00eave de l\u2019amour id\u00e9al de l\u2019autre sont deux fa\u00e7ons d\u2019\u00e9viter de penser aux aspects concrets et physiques du sexe.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aimerais reprendre ici ces deux formes de \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb &#8211; la fleur bleue \u00ab&nbsp;midinette&nbsp;\u00bb, sous-jacente \u00e0 l\u2019expression fran\u00e7aise, et la fleur bleue \u00ab&nbsp;asexu\u00e9e&nbsp;\u00bb, sous-jacente \u00e0 la <em>Blaue Blume<\/em> allemande -, rencontr\u00e9es dans les th\u00e9rapies de deux adolescentes&nbsp;; th\u00e9rapies que je menais \u00e0 une m\u00eame \u00e9poque et dont les similarit\u00e9s (m\u00eame si souvent sous leur forme invers\u00e9e) n\u2019ont cess\u00e9 de me surprendre. Mon propos sera d\u2019\u00e9voquer bri\u00e8vement certains traits saillants des deux jeunes filles, en montrant quelles sont leurs similitudes. Dans un deuxi\u00e8me temps, je tenterai d\u2019amorcer une br\u00e8ve r\u00e9flexion sur ce qui peut sous-tendre le lien tr\u00e8s particulier \u00e0 la m\u00e8re. Par ailleurs, j\u2019\u00e9mettrais l\u2019hypoth\u00e8se que la caract\u00e9ristique \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb est li\u00e9e \u00e0 une reviviscence du lien pr\u00e9coce et passionnel \u00e0 la m\u00e8re. Celle-ci se serait actualis\u00e9e apr\u00e8s une phase de lien tr\u00e8s fort au p\u00e8re, lien qui s\u2019est trouv\u00e9 \u00eatre, dans les deux cas que je vais relater, brutalement perturb\u00e9 par la mort du p\u00e8re. Bien que la fid\u00e9lit\u00e9 au p\u00e8re d\u00e9funt puisse rester absolue, le lien \u00e0 la m\u00e8re passe par une modification importante qui ressemble \u00e0 un retour au lien initial, pr\u00e9-oedipien.<\/p>\n\n\n\n<p>Je commencerai par une pr\u00e9sentation \u00ab&nbsp;group\u00e9e&nbsp;\u00bb des deux adolescentes, compte tenu du nombre important de point communs qui les caract\u00e9risent&nbsp;: elles ont le m\u00eame \u00e2ge&nbsp;: 17 ans lorsqu\u2019elles commencent leur th\u00e9rapie&nbsp;; toutes deux sont filles a\u00een\u00e9es d\u2019une fratrie de deux&nbsp;; elles ont toutes deux des origines \u00e9trang\u00e8res (d\u2019ethnies diff\u00e9rentes), leurs parents \u00e9tant venus s\u2019installer en France avant leur naissance&nbsp;; pour toutes deux la religion (de d\u00e9nomination diff\u00e9rente pour les deux) pratiqu\u00e9e dans la famille est un \u00e9l\u00e9ment identitaire fort&nbsp;; toutes deux ont perdu leur p\u00e8re au d\u00e9but de l\u2019adolescence (\u00e0 9 ans pour l\u2019une, \u00e0 12 ans pour l\u2019autre) et gardent un attachement posthume ind\u00e9fectible pour le p\u00e8re d\u00e9funt&nbsp;; et <em>last but certainly not least<\/em>&nbsp;: toutes deux donnent \u00e0 voir un lien extr\u00eamement fort \u00e0 leur m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais en quoi sont-elles \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb&nbsp;? C\u2019est ce que je m\u2019appr\u00eate \u00e0 d\u00e9crire ici et je resterai, dans un premier temps, volontairement tr\u00e8s descriptive. Je commencerai avec la repr\u00e9sentante de la version \u00ab&nbsp;fleur bleue \u00e0 la fran\u00e7aise&nbsp;\u00bb, (donc midinette romantique). Cette jeune fille, que je vais nommer Deva pour notre propos, aurait pu incarner l\u2019h\u00e9ro\u00efne d\u2019un film de Bollywood dans lequel les protagonistes ne cessent de se chercher et de s\u2019attendre, sans pour autant jamais s\u2019embrasser. Deva \u00e9tait amoureuse de deux jeunes hommes (de la m\u00eame origine ethnique qu\u2019elle)&nbsp;: le premier &#8211; celui dont elle se disait \u00eatre \u00ab&nbsp;vraiment&nbsp;\u00bb amoureuse (depuis l\u2019\u00e2ge de 9 ans) et auquel elle avait os\u00e9 d\u00e9clarer sa flamme peu apr\u00e8s la mort accidentelle de son propre p\u00e8re -, lui avait fait comprendre qu\u2019il \u00e9tait homosexuel, lui donnant toutefois \u00e0 entendre que s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuel, il l\u2019aurait choisie\u2026 Cela suffit \u00e0 nourrir l\u2019espoir de Deva qui pensait que ce jeune homme pourrait bien se rendre compte qu\u2019elle \u00e9tait effectivement la femme de sa vie. En attendant, elle \u00e9tait sortie avec un autre jeune homme de son \u00e2ge qui l\u2019avait pourtant rapidement \u00ab&nbsp;largu\u00e9e&nbsp;\u00bb, sous pr\u00e9texte qu\u2019elle \u00e9tait \u00ab&nbsp;trop bien pour lui&nbsp;\u00bb. Il me fallut plusieurs mois pour comprendre qu\u2019en fait, elle n\u2019\u00e9tait jamais r\u00e9ellement sortie avec lui et qu\u2019elle ne s\u2019\u00e9tait m\u00eame jamais retrouv\u00e9e seule en sa compagnie&nbsp;: elle \u00e9tait \u00ab&nbsp;sortie&nbsp;\u00bb avec lui sur <em>facebook<\/em>, \u00ab&nbsp;parlait&nbsp;\u00bb avec lui sur les <em>chats msn<\/em>, et les rares fois o\u00f9 elle le rencontrait, c\u2019\u00e9tait les jours de f\u00eate dans leur congr\u00e9gation religieuse, o\u00f9 ils se voyaient en groupe\u2026 Pourtant, Deva consid\u00e9rait qu\u2019elle avait effectivement entretenu une \u00ab&nbsp;relation&nbsp;\u00bb avec ce jeune homme, tout comme, d\u2019ailleurs, avec le premier. Elle passait ainsi le temps des s\u00e9ances \u00e0 se demander s\u2019il ne valait pas mieux r\u00e9cup\u00e9rer le second, au cas o\u00f9 le premier resterait vraiment \u00e0 jamais inaccessible\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ses souffrances \u00e9taient sans fins, et leurs expressions souvent spectaculaires, mais surtout, son espoir ne se trouvait jamais vaincu. Tr\u00e8s jolie et soign\u00e9e, elle n\u2019aurait certes pas eu de difficult\u00e9s \u00e0 rencontrer d\u2019autres jeunes hommes et certainement que plus d\u2019un devait se retourner dans la rue pour la suivre du regard. Deva, pourtant, ne semblait pas le remarquer et se dit m\u00eame, lorsqu\u2019elle eut 18 ans, qu\u2019elle risquait de terminer \u00ab&nbsp;vieille fille&nbsp;\u00bb. La jeune fille, qui avait d\u00e9velopp\u00e9 un lien tr\u00e8s fort \u00e0 son p\u00e8re se disait inconsolable de sa disparition. Le lien qui la rattachait \u00e0 sa m\u00e8re et au sujet duquel on devinait des mouvements de rivalit\u00e9s, \u00e9tait devenu aussi intense seulement apr\u00e8s la mort du p\u00e8re. Du point de vue de mon contre-transfert, je devais souvent combattre le sentiment d\u2019ennui, voire m\u00eame de lassitude, et parfois aussi d\u2019exasp\u00e9ration qui s\u2019emparait de moi, alors m\u00eame qu\u2019en principe je trouve les sc\u00e9narios m\u00e9lodramatiques des films <em>Bollywoodiens<\/em> plut\u00f4t distrayants. Cet ennui \u00e9tait notamment provoqu\u00e9 par la tonalit\u00e9 du discours de Deva, un d\u00e9bit de paroles sans point ni virgule, qui donnait \u00e0 ses propos, pourtant anim\u00e9s, quelque chose de non incarn\u00e9, de virtuel. Or, ce n\u2019\u00e9tait pas sans rappeler le caract\u00e8re fonci\u00e8rement virtuel des rencontres amoureuses dont elle parlait. Elle-m\u00eame ne parvenait pas \u00e0 saisir la diff\u00e9rence entre une relation virtuelle et une rencontre r\u00e9elle&nbsp;; mes remarques \u00e0 ce sujet ne parvenaient pas \u00e0 se faire entendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Deva \u00e9tait \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb dans le sens o\u00f9 la rencontre directe \u00e9tait \u00e9vit\u00e9e&nbsp;; le filtre du virtuel faisait \u00e9cran. Elle \u00e9tait \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb aussi et surtout dans le sens qu\u2019elle ne parvenait pas \u00e0 percevoir la diff\u00e9rence entre une relation r\u00e9elle, incarn\u00e9e, et une relation qui restait purement virtuelle. De toute \u00e9vidence, les deux se confondaient \u00e0 ses yeux. Am\u00e9lie, quant \u00e0 elle, correspondait \u00e0 la \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb sous son versant asexu\u00e9, proche, en cela, de la mani\u00e8re des Romantiques allemands de concevoir l\u2019Amour. Am\u00e9lie vouait \u00e0 sa m\u00e8re (\u00e0 \u00ab&nbsp;ma Maman&nbsp;\u00bb comme elle disait toujours) un amour absolu dont elle disait qu\u2019elle souhaitait qu\u2019il ne cesse jamais. Am\u00e9lie \u00e9tait venue consulter sur conseil de sa m\u00e8re qui trouvait qu\u2019elle peinait \u00e0 s\u2019\u00e9manciper et qu\u2019elle \u00e9tait trop timide. Enti\u00e8rement d\u2019accord avec sa m\u00e8re, Am\u00e9lie soulignait n\u00e9anmoins qu\u2019elle ne souhaitait aucunement prendre son autonomie et que son d\u00e9sir le plus ardent \u00e9tait de rester aupr\u00e8s de \u00ab&nbsp;Maman&nbsp;\u00bb. Ceci se manifestait \u00e0 plusieurs \u00e9gards. Les dimanches matins par exemple, la m\u00e8re allait avec ses filles au culte de l\u2019\u00e9glise protestante et avait dit un jour \u00e0 Am\u00e9lie qu\u2019il \u00e9tait temps pour elle, dor\u00e9navant, de s\u2019asseoir avec les jeunes de l\u2019\u00e9glise. Am\u00e9lie s\u2019\u00e9tait sentie rejet\u00e9e par sa m\u00e8re, mais s\u2019\u00e9tait docilement assise dans le coin des jeunes. Cependant, elle avait soigneusement fait en sorte de se cacher derri\u00e8re une colonne afin de passer la plus inaper\u00e7ue possible. Inaper\u00e7ue de qui&nbsp;? Des yeux de sa m\u00e8re qui semblait si d\u00e9sireuse de la voir prendre son autonomie&nbsp;? D\u2019elle-m\u00eame qui peinait tant \u00e0 s\u2019imaginer mener sa propre vie&nbsp;? Habill\u00e9e, selon ses propres dires, \u00ab&nbsp;comme un sac&nbsp;\u00bb, elle cherchait avant tout \u00e0 ne pas \u00eatre remarqu\u00e9e, ce qui signifiait, de fait, d\u2019\u00e9viter soigneusement qu\u2019un homme la regarde. Ceci menait \u00e0 un d\u00e9bat quotidien avec sa m\u00e8re qui semblait souhaiter ardemment que sa fille devienne \u00ab&nbsp;plus f\u00e9minine&nbsp;\u00bb et qui cherchait \u00e0 l\u2019encourager sur cette voie, en pr\u00e9parant la veille les v\u00eatements que sa fille &#8211; de 18 ans&nbsp;! &#8211; \u00e9tait cens\u00e9e porter le lendemain. Am\u00e9lie s\u2019en d\u00e9fendait, refusait, combattait le go\u00fbt vestimentaire (souvent tr\u00e8s \u00ab&nbsp;petite fille sage&nbsp;\u00bb) de sa m\u00e8re, mais s\u2019en sentait extr\u00eamement coupable. L\u2019autre sexe n\u2019existait pas dans ses r\u00e9cits. Et encore moins existait-il en tant que potentiellement int\u00e9ressant pour elle ou int\u00e9ress\u00e9 par elle. Elle-m\u00eame ne cessait d\u2019\u00eatre pr\u00e9occup\u00e9e par l\u2019id\u00e9e de s\u2019habiller plus \u00ab&nbsp;joliment&nbsp;\u00bb, tant sa m\u00e8re revenait de fa\u00e7on r\u00e9currente sur le sujet. Mais le risque \u00e9vident \u00e9tait d\u2019attirer sur elle les regards, ce qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e9rait \u00e9viter. Par ailleurs, cela l\u2019aurait amen\u00e9e \u00e0 devoir manier la notion de \u00ab&nbsp;plaire&nbsp;\u00bb (\u00e0 soi, aux autres), alors qu\u2019elle mettait tout en \u0153uvre pour n\u2019avoir pas besoin de cette notion dans sa vie (\u00ab&nbsp;Oh l\u00e0, ne m\u2019en parlez pas&nbsp;!&nbsp;\u00bb me disait-elle d\u00e8s que j\u2019abordais le sujet). Rien de plus inqui\u00e9tant que de plaire et certainement aussi de trouver quelqu\u2019un plaisant. Les questions de l\u2019apparence physique ont accompagn\u00e9 la th\u00e9rapie, tel un fil rouge dont le th\u00e8me central \u00e9tait donc bien celui d\u2019oser (ou de ne pas oser) plaire. La v\u00e9h\u00e9mence avec laquelle Am\u00e9lie se d\u00e9fendait de tout le registre li\u00e9 au plaisir et notamment \u00e0 celui qu\u2019elle pourrait \u00e9prouver de plaire aux gar\u00e7ons et d\u2019oser se dire qu\u2019un gar\u00e7on pourrait lui plaire, \u00e9tait frappante. Se donner de mani\u00e8re asexu\u00e9e \u00e9tait l\u2019issue qu\u2019Am\u00e9lie avait choisie, depuis de nombreuses ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0\u2026 En fait, depuis la mort de son p\u00e8re. Elle se souvenait que peu apr\u00e8s la mort de celui-ci, un gar\u00e7on de sa classe l\u2019avait nomm\u00e9e \u00ab&nbsp;grosse vache&nbsp;\u00bb et elle pensait, r\u00e9trospectivement, qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait identifi\u00e9e \u00e0 cette injure. Ne pas int\u00e9resser les gar\u00e7ons et ne pas \u00eatre int\u00e9ress\u00e9e par eux, n\u2019\u00e9tait-ce pas une mani\u00e8re de rester proche du p\u00e8re tant aim\u00e9, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 alors qu\u2019elle avait 9 ans&nbsp;? Se donner en tant que fille asexu\u00e9e, n\u2019\u00e9tait-ce pas une mani\u00e8re de se pr\u00e9server pour son p\u00e8re, en faisant couple avec la m\u00e8re rest\u00e9e seule depuis la mort du p\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>En quoi peut-on alors dire qu\u2019elle avait des traits \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb&nbsp;? Ce n\u2019est qu\u2019au fur et \u00e0 mesure du d\u00e9cours de la th\u00e9rapie que j\u2019ai trouv\u00e9 qu\u2019elle figurait le versant \u00ab&nbsp;germanique&nbsp;\u00bb de la \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb, la <em>Blaue Blume<\/em>. Car bien s\u00fbr que l\u2019on pouvait voir pointer \u00e0 tout moment ce grand sujet du plaisir et elle semblait se faire un plaisir d\u2019\u00e9voquer avec moi cette question qui pourtant lui faisait si peur. Elle avait trouv\u00e9 un compromis qui \u00e9tait celui de me montrer diff\u00e9rents registres du plaisir qu\u2019elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 investir (petits changements vestimentaires, changements de coiffure), mais comme si c\u2019\u00e9tait l\u00e0 un gage (comme \u00e0 sa m\u00e8re) pour que je ne me hasarde pas avec elle plus loin, dans le domaine de l\u2019\u00e9vocation du plaisir \u00e9rotique et amoureux. Son id\u00e9al&nbsp;? Rester en bin\u00f4me avec sa Maman, pour toujours. Am\u00e9lie \u00e9tait-elle \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb \u00e0 cause de l\u2019Amour pur et irr\u00e9vocable vou\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le lien \u00e0 la m\u00e8re, le couple form\u00e9 avec elle \u00e0 la place du p\u00e8re d\u00e9funt, c\u2019est l\u00e0 un trait que l\u2019on retrouve chez les deux jeunes filles. La disparition pr\u00e9coce du p\u00e8re &#8211; p\u00e8re tant aim\u00e9 et avec qui, dans les deux cas, les filles a\u00een\u00e9es avaient un lien tr\u00e8s fort &#8211; y joue certainement un grand r\u00f4le, tout comme le fait que dans les deux cas les m\u00e8res n\u2019ont manifestement jamais refait leur vie avec un autre homme.<\/p>\n\n\n\n<p>Le texte de Freud <em>Sur la sexualit\u00e9 f\u00e9minine<\/em> (<em>\u00dcber die weibliche Sexualit\u00e4t<\/em>, 1931)<sup>2<\/sup>, nous permet d\u2019esquisser une r\u00e9flexion autour de ce lien particulier \u00e0 la m\u00e8re et me m\u00e8ne \u00e0 tenter quelques propos finaux sur les caract\u00e9ristiques de la \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb. Dans cet article, Freud souligne que m\u00eame chez la fille, c\u2019est toujours le lien \u00e0 la m\u00e8re qui prime sur celui au p\u00e8re. Selon Freud, l\u00e0 o\u00f9 il y a un lien tr\u00e8s fort au p\u00e8re, un lien tout aussi fort et passionnel (<em>von gleicher Intensit\u00e4t und Leidenschaftlichkeit<\/em>) \u00e0 la m\u00e8re lui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. La dur\u00e9e de ce lien primaire \u00e0 la m\u00e8re, pr\u00e9-oedipien, est lui aussi beaucoup plus long que ce que l\u2019on aurait pu penser. Freud le localise jusqu\u2019\u00e0 la quatri\u00e8me ou cinqui\u00e8me ann\u00e9e environ. Ceci montre l\u2019importance de la phase pr\u00e9-\u0153dipienne chez la petite fille. Le lien au p\u00e8re est d\u00e9crit comme une fuite de ce lien passionnel primaire. Freud montre \u00e9galement que les liens amoureux de la jeune femme vont, dans certains cas, rester toujours sous le joug (ou sous l\u2019influence) de ce lien pr\u00e9-oedipien et vont faire obstacle \u00e0 la rencontre avec l\u2019homme.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les cas qui nous int\u00e9ressent ici, la particularit\u00e9 r\u00e9side dans les trois temps qui scandent l\u2019enfance et l\u2019adolescence des deux jeunes filles&nbsp;: la mort du p\u00e8re, investi d\u2019un fort lien oedipien, oblige pour ainsi dire un retour en force vers le lien initial \u00e0 la m\u00e8re et l\u2019absence durable du p\u00e8re. Le fait que la m\u00e8re ne refasse pas sa vie, intensifie ce lien. Toutes les deux filles a\u00een\u00e9es, elles reforment un couple avec leur m\u00e8re, vouant avec elle une fid\u00e9lit\u00e9 sans borne au p\u00e8re d\u00e9funt. Cette fid\u00e9lit\u00e9 n\u2019est certainement pas exempte de forts sentiments de rivalit\u00e9 avec la m\u00e8re et le lien si \u00e9troit nou\u00e9 avec elle apr\u00e8s la mort du p\u00e8re est certainement une mani\u00e8re de masquer cette rivalit\u00e9. Le caract\u00e8re \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb est une mani\u00e8re de maintenir ce lien \u00e0 la m\u00e8re, sans pour autant trahir le p\u00e8re. Toute relation amoureuse r\u00e9elle est \u00e9vit\u00e9e. Le refuge dans le virtuel m\u00e9lodramatique ou dans le d\u00e9sint\u00e9r\u00eat feint de tout ce qui touche \u00e0 la s\u00e9duction, sont deux mani\u00e8res, contrast\u00e9es, d\u2019\u00eatre \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb. Les deux adolescentes que j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9es ici mettent en sc\u00e8ne le \u00ab&nbsp;credo&nbsp;\u00bb inh\u00e9rent \u00e0 la \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb, tel que formul\u00e9 par Raymond Queneau&nbsp;: \u00ab&nbsp;De loin c\u2019est chouette, de pr\u00e8s c\u2019est d\u00e9gueulasse\u2026&nbsp;\u00bb<sup>3<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Dans son album, <em>La Note Bleue<\/em> (2004).<\/li><li>La traduction fran\u00e7aise se trouve dans S. Freud, <em>\u0152uvres Compl\u00e8tes<\/em>, t. 19, Paris, PUF 1995&nbsp;; pp. 9-28.<\/li><li><em>Les Fleurs Bleues (1965)<\/em>, Paris, Gallimard.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10119?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On pourrait penser que la notion m\u00eame de \u00ab&nbsp;fleur bleue&nbsp;\u00bb a quelque chose de d\u00e9suet, en cette p\u00e9riode o\u00f9 les adolescents semblent envisager d\u2019avoir des relations sexuelles de plus en plus pr\u00e9cocement et o\u00f9 les m\u00e9dias font \u00e9talage devant tous&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1214],"thematique":[210],"auteur":[1386],"dossier":[838],"mode":[60],"revue":[855],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10119","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-psychanalyse","thematique-sexualite","auteur-alexandrine-schniewind","dossier-sexe-sexuel-sexualites","mode-payant","revue-855","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10119","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10119"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10119\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14475,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10119\/revisions\/14475"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10119"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10119"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10119"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10119"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10119"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10119"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10119"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10119"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10119"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}