{"id":10076,"date":"2021-08-22T07:31:16","date_gmt":"2021-08-22T05:31:16","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/dependances-sexuelles-le-zapping-relationnel-2\/"},"modified":"2021-09-20T04:04:55","modified_gmt":"2021-09-20T02:04:55","slug":"dependances-sexuelles-le-zapping-relationnel","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/dependances-sexuelles-le-zapping-relationnel\/","title":{"rendered":"D\u00e9pendances sexuelles. Le zapping relationnel"},"content":{"rendered":"\n<p>Martin est un homme de 36 ans. Il vient consulter \u00e0 partir d\u2019un sentiment de malaise grandissant concernant la fa\u00e7on dont il vit ses relations affectives. De belle allure, dou\u00e9 d\u2019une certaine prestance et d\u2019un statut professionnel envi\u00e9, Martin ne parvient plus \u00e0 se sentir vivant depuis sa s\u00e9paration avec Barbara. Avec elle, il se sentait lui. Il l\u2019avait connue en pr\u00e9pa, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il travaillait \u00e9norm\u00e9ment et ne dormait gu\u00e8re. Elle l\u2019avait remarqu\u00e9 et choisi. Il s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 s\u00e9duire. Leur relation dura deux ans avant de se terminer de fa\u00e7on catastrophique. Brutalement, elle lui annonce qu\u2019elle le quitte pour un autre (un ami de la bande), un homme de situation plus modeste mais qui \u00ab&nbsp;lui, au moins, sait s\u2019occuper et prendre soin d\u2019une femme&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Non seulement elle le jette, mais l\u2019insulte, l\u2019humilie&nbsp;: Il n\u2019a rien compris, elle n\u2019en peut plus de lui&nbsp;: trait\u00e9 de \u00ab&nbsp;nul&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;gros con&nbsp;\u00bb&#8230; Moins il comprend plus elle s\u2019\u00e9nerve&nbsp;; elle le frappe, lance et casse des objets&nbsp;; \u00ab&nbsp;tu es une merde&nbsp;\u00bb est la derni\u00e8re parole qu\u2019elle lui lance avant de claquer la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Sid\u00e9r\u00e9, sous \u00e9tat de choc, il conna\u00eet pour la premi\u00e8re fois de sa vie \u2013 pense-t-il \u2013 un chagrin inconsolable. Il pleure, des semaines, des mois durant, tente de la faire revenir. Plus il s\u2019acharne, plus il est humili\u00e9, avec cette impression angoissante de s\u2019enfoncer chaque fois plus profond dans la boue. Elle ne r\u00e9pond pas au t\u00e9l\u00e9phone puis change de num\u00e9ro. Il se sent grotesque, path\u00e9tique. D\u2019autant qu\u2019il n\u2019a rien vu venir&nbsp;; lui qui pensait m\u00eame que tout allait bien. Barbara \u00e9tait-elle folle ou fondamentalement mauvaise&nbsp;? Comment avait-t-il pu \u00eatre \u00e0 ce point aveugle et sourd&nbsp;? Il songe bien \u00e0 des moments o\u00f9 elle le met en garde, l\u2019avertit, lui donne des ultimatums, mais tout se trouble\u2026 il ne se souvient de rien. De quoi voulait-elle parler, que lui reprochait-elle&nbsp;? Il n\u2019en a aucune id\u00e9e\u2026 Heureusement ses amis sont l\u00e0, font corps autour de lui pour le r\u00e9animer au d\u00e9sir, \u00e0 la f\u00eate, et au groupe.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il obtient un nouveau poste \u00e0 haute responsabilit\u00e9, il d\u00e9cide de \u00ab&nbsp;tourner la page&nbsp;\u00bb. S\u2019ouvre alors un nouveau chapitre de sa vie&nbsp;: un c\u00e9libat rempli d\u2019exp\u00e9riences sexuelles furtives, chaotiques, plus ou moins anonymes. Un nouvel appartement. Progressivement se forme en lui une carapace affective d\u00e9fensive lui donnant l\u2019impression de ne plus rien \u00e9prouver. La maladie grave de son p\u00e8re le surprend dans sa capacit\u00e9 \u00e0 aller s\u2019occuper de lui dans une sorte de d\u00e9vouement ennuyeux. Tout se d\u00e9molit&nbsp;: le p\u00e8re si dur, si fort, implacable, ind\u00e9boulonnable, aujourd\u2019hui mourant, se faisant dessus&nbsp;; la m\u00e8re, \u00e9trangement absente. Des fr\u00e8res et s\u0153urs \u00e9loign\u00e9s dans le monde. M\u00eame les peintures de l\u2019appartement se d\u00e9font chaque jour et tombent sur le plancher laissant de la poussi\u00e8re blanche. La mort de son p\u00e8re, quelques mois apr\u00e8s la rupture avec Barbara ne lui arrache pas une larme. La c\u00e9r\u00e9monie religieuse est v\u00e9cue comme un devoir de plus dans une vie surcharg\u00e9e de travail. Vit-il \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa vie&nbsp;? Il se le demande. Parfois il se dit qu\u2019il est devenu un pantin d\u00e9sarticul\u00e9 s\u2019agitant dans le vide pour gagner sa vie et donner au monde ext\u00e9rieur l\u2019apparence d\u2019une belle r\u00e9ussite.<\/p>\n\n\n\n<p>Au moment o\u00f9 il vient consulter, il se questionne sur le sens de sa vie affective paradoxalement vide alors qu\u2019une femme diff\u00e9rente sort chaque jour de son lit. Les rencontres s\u2019assimilent peu \u00e0 peu \u00e0 des passes o\u00f9 m\u00eame le pr\u00e9nom n\u2019est pas demand\u00e9. Importent les envies du moment, certaines formes, (couleur de peau, taille de la poitrine, couleur et longueur des cheveux, formes du corps\u2026). Dans son existence, plus trop de r\u00eaves ni de croyances. Il faut alors au moins \u00e9prouver du plaisir partiel. Tout le monde est content clame-t-il. Un mode d\u2019assureur o\u00f9 ce dont il faut se couvrir c\u2019est des dommages du lien. Pensant triompher de la perte dans cette posture d\u2019invuln\u00e9rabilit\u00e9 narcissique, il s\u2019aper\u00e7oit peu \u00e0 peu combien tout se d\u00e9molit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui&nbsp;: une catastrophe d\u00e9guis\u00e9e en triomphe.<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott rappelait que <em>la destruction ne se r\u00e9duit pas toujours \u00e0 une destruction de l\u2019objet, elle peut \u00e9galement prendre la forme de n\u00e9gation de l\u2019existence de l\u2019objet<\/em>. Martin est parfois impressionn\u00e9 par certaines beaut\u00e9s, par certaines formes globales&nbsp;; mais d\u00e8s que l\u2019acte est consomm\u00e9, il aimerait qu\u2019elles disparaissent aussit\u00f4t, il les partialise dans l\u2019encha\u00eenement et la d\u00e9multiplication d\u2019une s\u00e9rie, d\u2019une liste. S\u2019il croit rechercher consciemment avant tout le plaisir, la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition l\u2019am\u00e8ne \u00e0 revivre une situation douloureuse et humiliante. Se croyant nouveau et libre, Martin ne voit pas combien sa nouvelle vie l\u2019attache plus encore au souvenir f\u00e9tichis\u00e9 de Barbara. La charge affective est conserv\u00e9e intacte dans le formol de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition. De passif, il est devenu actif. Il a \u00e9t\u00e9 s\u00e9duit et jet\u00e9, il est d\u00e9sormais celui qui s\u00e9duit et jette. Le sujet et l\u2019objet ont \u00e9t\u00e9 intervertis, l\u2019investissement s\u2019est transform\u00e9 en d\u00e9sinvestissement, la demande d\u2019amour est devenue demande d\u2019excitation sensuelle, l\u2019int\u00e9r\u00eat pour l\u2019autre est devenu indiff\u00e9rence. Dans la m\u00e9lancolie, l\u2019identification \u00e0 l\u2019objet se substitue au choix d\u2019objet.<\/p>\n\n\n\n<p>Martin est malheureux. Il reproduit sans cesse et sans le savoir un mod\u00e8le qui le fige dans une sorte de m\u00e9lancolie sourde \u00e0 elle-m\u00eame. L\u2019indiff\u00e9rence affective qu\u2019il inflige \u00e0 ses partenaires est aussi dure pour lui que pour elles. Sa vie devient un gouffre dans lequel m\u00eame ses r\u00eaves s\u2019enfoncent lentement mais surement. Il \u00ab&nbsp;zappe&nbsp;\u00bb comme il dit&nbsp;: il ne veut plus s\u2019attacher, et ne veut pas qu\u2019on lui \u00ab&nbsp;prenne la t\u00eate&nbsp;\u00bb. En passant d\u2019une sc\u00e8ne \u00e0 une autre, c\u2019est comme s\u2019il faisait d\u00e9filer un paysage \u00e0 toute allure sans avoir la possibilit\u00e9 de s\u2019arr\u00eater. \u00ab&nbsp;Quitter pour ne pas se faire abandonner et ne plus souffrir de la s\u00e9paration&nbsp;\u00bb telle semble \u00eatre sa nouvelle devise. Tout espace d\u2019intimit\u00e9 est laiss\u00e9 vide par anticipation de sa destruction. Rien n\u2019est construit de peur d\u2019\u00eatre an\u00e9anti. Comment d\u00e9crire ce vide&nbsp;? Plus rien ne tient dans le vide. Tout tombe. Ce vide, il faut le cacher. Et si des efforts surhumains sont accomplis pour maintenir &#8211; vue de l\u2019ext\u00e9rieur &#8211; une bonne adaptation, c\u2019est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur que \u00e7a craque.<\/p>\n\n\n\n<p>Le <em>zapping<\/em> relationnel de Martin peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 du point de vue de la spatialit\u00e9 et la temporalit\u00e9 maniaque&nbsp;: fuite des id\u00e9es, tachypsychie, interchangeabilit\u00e9 des investissements, vitesse, agitation motrice, qu\u00eate de sensations, constituent des \u00e9l\u00e9ments du monde psychique maniaque mis en place pour lutter d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment contre l\u2019effondrement m\u00e9lancolique. Chosifier les \u00eatres, d\u00e9saffectiver les corps, instrumentaliser les amis, c\u2019est \u00e9craser les diff\u00e9rences, affirmer son pouvoir narcissique. Les vis\u00e9es muettes des pulsions de destruction se d\u00e9cha\u00eenent dans cette d\u00e9saffectivation rituelle des \u00eatres. Le <em>zapping<\/em> relationnel tient \u00e9galement en partie gr\u00e2ce au lien visuel et au sens du toucher. Il remplit l\u2019esprit d\u2019images sans laisser le temps pour l\u2019\u00e9laboration. Succession d\u2019impressions, de sensations, le <em>zapping<\/em> divertit plus qu\u2019il n\u2019apprend ou construit, il fragmente et d\u00e9lie, ob\u00e9issant ainsi aux vis\u00e9es des pulsions de destruction. Cette strat\u00e9gie d\u00e9fensive permet l\u2019\u00e9vitement de deux types d\u2019angoisses relationnelles&nbsp;: l\u2019angoisse d\u2019intrusion (d\u2019empi\u00e9tement, de p\u00e9n\u00e9tration) coupl\u00e9e \u00e0 l\u2019angoisse d\u2019abandon (elle m\u00eame reli\u00e9e \u00e0 l\u2019angoisse de castration). Hant\u00e9 par de telles angoisses relationnelles, la probl\u00e9matique du lien devient invivable\u2026 Cette qu\u00eate maniaque sexuelle recouvre souvent une forte carence affective d\u00e9ni\u00e9e. C\u2019est un fonctionnement massif et cliv\u00e9 non ouvert \u00e0 la surprise ni \u00e0 la nuance.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques mois avant la premi\u00e8re consultation Martin a \u00e9t\u00e9 \u00e9mu par une jeune femme qui sortait du lot&nbsp;: belle, \u00e9l\u00e9gante, fine, intelligente, cultiv\u00e9e, vivace et curieuse, elle s\u2019est int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 lui&nbsp;: elle (Julie) a voulu le sauver de ses exp\u00e9riences chaotiques et r\u00e9p\u00e9titives. Il lui a fait part de son impression de vivre \u00e0 contre vie, l\u2019a mis en garde sur le fait qu\u2019elle ne devait pas s\u2019attacher \u00e0 lui, qu\u2019il ne savait plus que d\u00e9truire et d\u00e9molir. Elle s\u2019est accroch\u00e9e\u2026 Dans un premier temps, il a cru que quelque chose \u00e9tait possible, mais la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition l\u2019a emport\u00e9 sur les tendances \u00e0 l\u2019<em>Eros<\/em>. Il reprend sa petite entreprise r\u00e9p\u00e9titive et destructrice, \u00e9vite de r\u00e9pondre \u00e0 ses messages\u2026 Aujourd\u2019hui lorsqu\u2019il en parle il ne sait plus s\u2019il l\u2019a aim\u00e9e&nbsp;: la premi\u00e8re fois qu\u2019il a senti son \u00ab&nbsp;attachement&nbsp;\u00bb (\u00e0 elle ou \u00e0 lui, il ne saurait dire), un sentiment de malaise l\u2019a envahi. Comme une boule au ventre d\u2019abord puis une g\u00e8ne respiratoire lui donnant la sensation subjective d\u2019\u00e9touffer. Il ressent cela comme quelque chose de p\u00e2teux, de collant, dont il faudrait se laver, se d\u00e9barrasser, se purifier. Une souffrance difficilement nommable&nbsp;: une \u00ab&nbsp;angoisse&nbsp;\u00bb inexplicable.<\/p>\n\n\n\n<p>Il l\u2019a bris\u00e9e, la traitant comme jadis Barbara l\u2019avait trait\u00e9 lui-m\u00eame. Elle est insult\u00e9e, repouss\u00e9e, ha\u00efe\u2026 Il se surprend dans son aptitude \u00e0 blesser, faire mal, et surtout \u00e0 devenir indiff\u00e9rent. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il vit cette nouvelle capacit\u00e9 (d\u2019insensibilit\u00e9, de d\u00e9tachement froid) comme un triomphe&nbsp;: non, jamais plus, il ne souffrira \u00e0 cause de l\u2019amour. Il faut donc \u00ab&nbsp;couper les ailes de l\u2019amour&nbsp;\u00bb \u00e0 la source, et ce m\u00e9thodiquement. C\u2019est une perte volontaire, comme un suicide \u00e0 la relation. Cette perte implique la n\u00e9gation de l\u2019autre mais aussi la perte du sens. Tel un serment qu\u2019il se fait \u00e0 lui-m\u00eame de mani\u00e8re peu consciente, il jure de ne plus jamais \u00eatre l\u2019esclave de ses \u00e9motions vis-\u00e0-vis de quelqu\u2019un. Avec Julie, il s\u2019est senti \u00ab&nbsp;mauvais&nbsp;\u00bb pour la premi\u00e8re fois. Il a d\u00e9couvert le go\u00fbt \u00e9trange de la cruaut\u00e9. A certains moments, il la trouve plus belle lorsqu\u2019elle pleure. Ce plaisir esth\u00e9tique pour ses yeux, alors qu\u2019elle se trouve dans un \u00e9tat de d\u00e9tresse, lui donne la conviction qu\u2019il a r\u00e9ussi&nbsp;: oui, il est devenu invuln\u00e9rable.<\/p>\n\n\n\n<p>La jeune fille qu\u2019il croyait solide, belle et saine ne s\u2019en remet pas. Un mois apr\u00e8s qu\u2019il l\u2019a quitt\u00e9 brutalement, elle est hospitalis\u00e9e en psychiatrie apr\u00e8s une tentative de suicide grave. Elle l\u2019appelle avant son geste. Il ne r\u00e9pond pas comme il n\u2019a pas r\u00e9pondu \u00e0 tous les messages pr\u00e9c\u00e9dents.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa sexualit\u00e9 compulsive est d\u00e9cupl\u00e9e. Ce n\u2019est plus une femme chaque week-end mais plusieurs, successivement, d\u00e8s que son emploi du temps le lui permet. Une consommation fr\u00e9n\u00e9tique de coca\u00efne est associ\u00e9e \u00e0 cette temporalit\u00e9 circulaire et fuyante. Il fait alors de nouvelles et t\u00e9n\u00e9breuses rencontres, ne veut plus voir ses amis d\u2019avant, ces \u00ab&nbsp;punaises collantes et normatives&nbsp;\u00bb qui s\u2019inqui\u00e8tent pour lui. Il change de num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone. Les autres filles&nbsp;? Des apparitions \u00e9vanescentes&nbsp;: il n\u2019y a plus de pr\u00e9noms, plus m\u00eame de visages, mais des corps \u00e0 consommer. Sa consommation de cigarettes double aussi&nbsp;; il frise les trois paquets par jour. \u00ab&nbsp;Jusqu\u2019o\u00f9 \u00e7a va aller&nbsp;\u00bb se demande-t-il pris de perplexit\u00e9 face \u00e0 un tableau de sa vie qui semble \u00e9chapper \u00e0 sa ma\u00eetrise&nbsp;? Tout fout le camp, se disloque. La semaine pr\u00e9c\u00e9dant la premi\u00e8re consultation, il s\u2019est mis \u00e0 saigner du nez, a \u00e9t\u00e9 pris de douleurs intestinales. L\u2019id\u00e9e lui vient que son corps lui fait payer sa mauvaise vie. Une connaissance \u00e0 lui, psychologue, \u00e0 qui il aime parler de temps en temps lui a dit qu\u2019il serait bon qu\u2019il consulte dans l\u2019\u00e9tat o\u00f9 il se trouve.<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit qui suit, il fait un r\u00eave o\u00f9 il est jug\u00e9 par un comit\u00e9 populaire o\u00f9 des femmes lui lancent des pommes pourries. Ces vieilles femmes sont effrayantes, \u00e9dent\u00e9es, aux cheveux \u00e9bouriff\u00e9s, elles l\u2019insultent et lui lancent des d\u00e9tritus. Il veut d\u2019abord crier pour les faire dispara\u00eetre, mais alors qu\u2019il souhaite vocif\u00e9rer de toutes ses forces rien ne sort, pas un son. C\u2019est un cri muet. Les femmes se rendent compte de son trouble et avancent plus pr\u00e8s de lui. Alors qu\u2019il tente de fuir, ses jambes se d\u00e9robent \u00e0 ses mouvements, prises comme dans un sable mouvant qui l\u2019aspire et l\u2019immobilise dans la boue du sol. Les jambes courent pourtant dans la glue p\u00e2teuse&nbsp;; mais plus il court et plus il s\u2019enfonce. L\u2019angoisse est telle qu\u2019elle le r\u00e9veille. Il se dit qu\u2019il ne peut continuer ainsi sa descente aux enfers. Deux semaines plus tard, un rendez-vous est pris avec moi apr\u00e8s que le psychologue lui a donn\u00e9 mes coordonn\u00e9es. Les premiers temps de la th\u00e9rapie sont difficiles&nbsp;: il demande beaucoup de conseils et ne semble pas comprendre que je ne souhaite pas r\u00e9pondre \u00e0 ses demandes de \u00ab&nbsp;conseils&nbsp;\u00bb ou de \u00ab&nbsp;solutions&nbsp;\u00bb. Son acharnement \u00e0 gu\u00e9rir est \u00e0 la mesure des r\u00e9sistances vis-\u00e0-vis de la situation analytique. Le rythme pourtant l\u00e9ger d\u2019une fois par semaine est difficile \u00e0 tenir&nbsp;: il y a souvent une raison exceptionnelle pour ne pas \u00eatre au rendez-vous. Je dois l\u2019aider \u00e0 arr\u00eater de fumer et \u00e0 stopper ses addictions. Il dit \u00eatre toujours en \u00e9tat de choc apr\u00e8s ce cauchemar lui ayant donn\u00e9 l\u2019impression qu\u2019il \u00e9tait en train de s\u2019enterrer vivant. Alors que ce cauchemar est \u00e9voqu\u00e9 durant les deux premi\u00e8res s\u00e9ances, il accepte de le raconter seulement au cours de la troisi\u00e8me s\u00e9ance tant il a peur que la seule narration de ce r\u00eave ne donne lieu \u00e0 une poursuite nocturne de celui-ci. Je lui dis que le r\u00eave non seulement n\u2019a pas menti mais l\u2019a peut \u00eatre sauv\u00e9. Son r\u00eave l\u2019a mis en contact avec une part de lui-m\u00eame qu\u2019il voulait par dessus tout ignorer. Ce r\u00eave lui montre quelque chose&nbsp;: il n\u2019a plus de mots pour dire sa terreur, et il est paralys\u00e9. Ici, il peut trouver les mots pour donner des contours \u00e0 ses angoisses et redonner \u00e0 sa parole du mouvement.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a l\u2019air soulag\u00e9 de cette phrase qui lui permet de revenir sur les \u00e9l\u00e9ments du r\u00eave d\u2019une autre mani\u00e8re. Le r\u00eave n\u2019est plus uniquement une sc\u00e8ne d\u2019horreur \u00e0 \u00e9viter, il est \u00e9galement un r\u00eave ami lui ayant tendu la main pour qu\u2019il sorte de la boue dans laquelle il s\u2019enfon\u00e7ait dans sa r\u00e9alit\u00e9 quotidienne. Le r\u00eave a r\u00e9veill\u00e9 une \u00e9motion, aussi terrible soit-elle, il ressent enfin quelque chose \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui&nbsp;: de la terreur. Un an plus tard, il est parvenu \u00e0 r\u00e9guler par lui-m\u00eame sa consommation toxique et fr\u00e9n\u00e9tique de drogues et de corps anonymes. Il vit depuis 6 mois avec Nathalie, une femme de son \u00e2ge. Avec elle il ne se sent pas \u00ab&nbsp;amoureux fou&nbsp;\u00bb mais \u00ab&nbsp;\u00e7a fonctionne&nbsp;\u00bb. Il souhaite seulement ne pas s\u2019engager plus en avant. En s\u00e9ances il ne parle plus que de cela&nbsp;: pourquoi lorsqu\u2019il part en vacances avec elle, il \u00e9prouve le besoin de cacher ce voyage commun \u00e0 ses amis et \u00e0 sa famille&nbsp;? Pas de m\u00e9moire commune pour Nathalie. Il ne sait vraiment pas expliquer pourquoi il \u00e9prouve tant de mal \u00e0 officialiser sa relation avec elle. En rentrant d\u2019une semaine en Turquie avec elle, il ne comprend pas pourquoi il a dit \u00e0 tout le monde \u00eatre parti seul en Bretagne dans sa maison familiale. Les invitations aux mariages d\u2019amis deviennent des sujets de torture interminable&nbsp;: doit-il la faire venir avec lui&nbsp;? Doit-il mentir \u00e0 Nathalie&nbsp;? Elle doit rester secr\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>La s\u00e9paration ici ne se joue pas avec Nathalie, elle se joue entre Nathalie et son environnement affectif \u00e0 lui (familial et amical). Ainsi, sans \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9e au cercle des intimes, il peut encore la traiter comme il a trait\u00e9 les femmes anonymes autrefois. Or, le temps passe, et il devient de plus en plus compliqu\u00e9 de la cacher. Il justifie son h\u00e9sitation \u00e0 la pr\u00e9senter par son incertitude \u00e0 la reconna\u00eetre comme \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9lue&nbsp;\u00bb. Je ne pense pas l\u2019aimer, je ne me vois pas forc\u00e9ment vieillir avec elle. Elle veut s\u2019engager, plus le temps passe plus le pi\u00e8ge se referme sur moi. Elle me pr\u00e9sente \u00e0 ses amis, je connais sa famille\u2026 elle commence \u00e0 me mettre la pression pour que je m\u2019engage. Une sorte d\u2019ultimatum lui est lanc\u00e9. Il ne sait que faire. Inscrire c\u2019est faire exister un lien&nbsp;; la faire exister aux yeux des autres r\u00e9active ses angoisses d\u2019intrusion et d\u2019abandon.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Un jour il demande en s\u00e9ance<\/em>&nbsp;: connaissez-vous le syndrome de Gilles de la Tourette&nbsp;? Est-ce que \u00e7a peut exister en dedans&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Moi&nbsp;: que voulez-vous dire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Lui&nbsp;: les insultes sont pens\u00e9es mais non cri\u00e9es \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Elles saturent la pens\u00e9e int\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi&nbsp;: \u00e7a vous est arriv\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Lui&nbsp;: c\u2019est quasi permanent.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi&nbsp;: dans des situations pr\u00e9cises&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Lui&nbsp;: surtout avec elle ou avec mon sup\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi&nbsp;: Comment \u00e7a se manifeste&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Lui&nbsp;: la voix d\u00e9valorise tout. Elle insulte.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi&nbsp;: que dit-elle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Lui&nbsp;: \u00ab&nbsp;tu es une merde&nbsp;\u00bb, t\u2019es nul, t\u2019es qu\u2019un gros con.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi&nbsp;: et \u00e7a sort pas&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Lui&nbsp;: non \u00e7a reste rentr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi&nbsp;: oui, c\u2019est bien conserv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Lui&nbsp;: quoi donc, de quoi parlez vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Moi&nbsp;: de Barbara<\/p>\n\n\n\n<p>Silence &#8211; lui&nbsp;: Quel rapport&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Moi&nbsp;: ce sont les derni\u00e8res phrases qu\u2019elle vous a lanc\u00e9 que vous r\u00e9p\u00e9tez inlassablement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de vous.<\/p>\n\n\n\n<p>Silence &#8211; lui&nbsp;: Cette voix c\u2019est bien la mienne pourtant. C\u2019est la voix de ma pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi&nbsp;: Cette voix ne vous quitte pas, elle, au moins. Elle est toujours l\u00e0, m\u00eame si c\u2019est pour vous tourmenter.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette petite voix r\u00e9sulterait-elle d\u2019une internalisation des restes de perceptions acoustiques d\u2019un v\u00e9cu traumatique&nbsp;? Un reste de voix non symbolis\u00e9. La m\u00e9moire de l\u2019\u00e9v\u00e9nement traumatique est une m\u00e9moire qui n\u2019 a pas dispos\u00e9 d\u2019assez de temps pour la constitution du souvenir. La constitution d\u2019un souvenir s\u2019op\u00e8re par l\u2019appropriation d\u2019un temps propre \u00e0 l\u2019int\u00e9riorisation d\u2019un v\u00e9cu. La sc\u00e8ne traumatique du pass\u00e9 est devenu le sujet du pr\u00e9sent amn\u00e9sique. Et le pr\u00e9sent, coup\u00e9 de son avenir (coup\u00e9 d\u2019une croyance anticipatrice) bloque toute capacit\u00e9 \u00e0 se souvenir. Restent alors les d\u00e9bris, ruines de son ancienne relation f\u00e9tichis\u00e9e. Echos mim\u00e9tiques de voix, \u00e9chos sonores, qui prennent le devant de la sc\u00e8ne psychique. Martin se gargarise de ces m\u00eames mots qui l\u2019ont tant fait souffrir. Je pense \u00e0 cette fascination hypno\u00efde que l\u2019on peut \u00e9prouver face \u00e0 une sc\u00e8ne traumatique. R\u00e9p\u00e9ter cent fois la m\u00eame histoire, aller revoir cent fois les m\u00eames images\u2026 C\u2019est d\u2019ailleurs ce que fait la t\u00e9l\u00e9vision lorsque un attentat a lieu&nbsp;: une r\u00e9p\u00e9tition en boucle semblant cr\u00e9er une bulle de temps. Comme s\u2019il fallait voir et revoir la sc\u00e8ne, comme pour en user la signification et la charge affective.<\/p>\n\n\n\n<p>Progressivement Martin quitte un fonctionnement limite pour revenir dans \u00e0 un fonctionnement de type plus n\u00e9vrotique. Le conflit, au lieu d\u2019\u00eatre agi sur la sc\u00e8ne externe, est progressivement int\u00e9rioris\u00e9, aid\u00e9 par le travail analytique. Son questionnement obs\u00e9dant sur la qualit\u00e9 du lien qui le lie \u00e0 Nathalie proc\u00e8de d\u2019une ambivalence interne. Les sentiments sont plus nuanc\u00e9s, plus ambigus et l\u2019alternance cliv\u00e9e id\u00e9alisation\/ d\u00e9valorisation est att\u00e9nu\u00e9e. Il lui reconna\u00eet d\u00e9sormais aussi des qualit\u00e9s positives. Depuis plusieurs mois, je n\u2019entends plus parler de la m\u00e9chante petite voix. J\u2019ai os\u00e9 lui demander ce qu\u2019elle \u00e9tait devenue&nbsp;: \u00ab&nbsp;Elle s\u2019est bien calm\u00e9e&nbsp;; je ne l\u2019entends plus gu\u00e8re, parfois aussi, elle est bienveillante.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10076?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Martin est un homme de 36 ans. 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