{"id":10062,"date":"2021-08-22T07:31:14","date_gmt":"2021-08-22T05:31:14","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/deux-paradigmes-pour-les-situations-limites-processus-melancolique-et-processus-autistique-2\/"},"modified":"2021-09-20T14:40:27","modified_gmt":"2021-09-20T12:40:27","slug":"deux-paradigmes-pour-les-situations-limites-processus-melancolique-et-processus-autistique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/deux-paradigmes-pour-les-situations-limites-processus-melancolique-et-processus-autistique\/","title":{"rendered":"Deux paradigmes pour les situations limites : processus m\u00e9lancolique et processus autistique"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a diff\u00e9rentes mani\u00e8res d\u2019aborder les probl\u00e8mes de la psychopathologie, diff\u00e9rentes mani\u00e8res qui ne sont pas n\u00e9cessairement oppos\u00e9es, antagonistes ou contradictoires mais qui reposent sur des pr\u00e9suppos\u00e9s diff\u00e9rents.<\/p>\n\n\n\n<p>Une premi\u00e8re mani\u00e8re, classique, tente de d\u00e9crire les ph\u00e9nom\u00e8nes de la psychopathologie et les fonctionnements psychiques qu\u2019ils manifestent \u00ab&nbsp;en ext\u00e9riorit\u00e9&nbsp;\u00bb et comme s\u2019ils existaient \u00ab&nbsp;en soi&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire ind\u00e9pendamment d\u2019un contexte et de leur adresse \u00e0 un autre sujet. C\u2019est la d\u00e9marche qui caract\u00e9rise la psychiatrie, et de ce point de vue qu\u2019il s\u2019agisse de la classification psychiatrique traditionnelle (type H. Ey par exemple) ou des divers DSM, il n\u2019y a pas de diff\u00e9rence. On peut raffiner cette description en introduisant dans la description un point de vue m\u00e9tapsychologique issu de la psychanalyse, c\u2019est-\u00e0-dire en introduisant une intelligibilit\u00e9 du fonctionnement psychique qui r\u00e9f\u00e8re aux conflits et paradoxes du sujet, aux m\u00e9canismes de d\u00e9fenses qu\u2019il met en \u0153uvre dans la gestion de sa vie pulsionnelle et relationnelle, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre d\u00e9marche, que seule la pratique clinique rend possible, est de d\u00e9crire un fonctionnement psychique dans le contexte d\u2019une \u00ab&nbsp;situation \u00e9tablie&nbsp;\u00bb (D.W. Winnicott 1945), ou \u00ab&nbsp;standard&nbsp;\u00bb, telle la situation psychanalytique, et adress\u00e9 \u00e0 un clinicien. C\u2019est \u00e0 une telle tentative que je m\u2019\u00e9tais essay\u00e9 en 1991 en d\u00e9crivant dans un livre les \u00ab&nbsp;situations limites&nbsp;\u00bb de la psychanalyse, o\u00f9 j\u2019essayais de d\u00e9crire des conjonctures transf\u00e9rentielles \u00ab&nbsp;paradoxales&nbsp;\u00bb qui portaient \u00e0 sa limite la logique de la technique et du dispositif psychanalytique. J\u2019avais alors propos\u00e9 cette notion pour d\u00e9crire les effets d\u2019un certain nombre de caract\u00e9ristiques de la conjoncture transf\u00e9rentielle sur la situation psychanalytique, effets qui me semblaient propres \u00e0 certaines formes de souffrances narcissiques en lien avec des conjonctures traumatiques pr\u00e9coces. Mon hypoth\u00e8se globale \u00e9tait alors que les \u00e9tats de souffrances narcissiques introduits dans la situation psychanalytique tendaient \u00e0 produire des paradoxes dans lesquels technique et dispositif psychanalytiques risquaient de rester pris.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque j\u2019avais \u00e9t\u00e9 sensible au fait que les conjonctures transf\u00e9rentielles \u00ab&nbsp;limites&nbsp;\u00bb mena\u00e7aient la situation psychanalytique et le travail psychanalytique en tendant \u00e0 dissoudre certains paradoxes constitutifs de celle-ci et du processus de symbolisation qu\u2019elle incarne, au point de produire les conditions d\u2019une \u00ab&nbsp;r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative&nbsp;\u00bb. En mena\u00e7ant de dissoudre certains paradoxes fondateurs de la pratique psychanalytique les \u00ab&nbsp;situations limites de la psychanalyse&nbsp;\u00bb devenaient des \u00ab&nbsp;analyseurs&nbsp;\u00bb naturels du dispositif et de la technique psychanalytique. Les traumatismes qui avaient affect\u00e9 la fonction symbolisante des sujets en analyse tendaient \u00e0 se transf\u00e9rer \u00e9lectivement sur le cadre dans la mesure o\u00f9 \u00ab&nbsp;il symbolise la symbolisation&nbsp;\u00bb. Je tenais l\u00e0 une m\u00e9thode heuristique pour explorer les logiques et arch\u00e9ologies du cadre psychanalytique, que l\u2019on pouvait transposer aux autres dispositifs cliniques, et qui pouvait donc soutenir le projet d\u2019une approche g\u00e9n\u00e9rale des dispositifs cliniques. Elle permettait en outre d\u2019explorer la paradoxalit\u00e9 des probl\u00e9matiques du narcissisme et de ses formes psychopathologiques en \u00ab&nbsp;situation de soin analytique&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Prolongeant cette d\u00e9marche dans un autre ouvrage j\u2019ai propos\u00e9 ensuite un mod\u00e8le des conjonctures traumatiques \u00ab&nbsp;typiques&nbsp;\u00bb des pathologies du traumatisme qui comportent une menace de confusion identitaire et depuis cette date ma r\u00e9flexion s\u2019est poursuivie et les r\u00e9flexions que je propose aujourd\u2019hui repr\u00e9sentent la quintessence de celles-ci.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le mod\u00e8le de 1999 j\u2019avais surtout insist\u00e9 sur l\u2019effet sur le sujet de la travers\u00e9e d\u2019une situation \u00ab&nbsp;agonistique&nbsp;\u00bb dans laquelle il n\u2019avait pu rencontrer ni trouver de personnage de recours et avait d\u00fb trouver une solution solipsiste ind\u00e9pendante de tout objet &#8211; autre sujet. J\u2019\u00e9tais alors pass\u00e9 rapidement sur ce qui s\u2019\u00e9tait produit &#8211; ou surtout pas produit &#8211; lors de la tentative de recours \u00e0 l\u2019objet, mon objectif \u00e9tait alors de cerner la dynamique intrapsychique du processus, pas sa composante intersubjective. Je me suis avis\u00e9 depuis que ce pari comportait le risque de laisser le sujet pris dans les impasses de sa position narcissique \u2013il a d\u00fb se passer de l\u2019objet pour trouver une \u00ab&nbsp;solution&nbsp;\u00bb \u00e0 la menace d\u2019agonie, et qu\u2019il fallait tenter de cerner mieux l\u2019impact d\u2019un appel \u00e0 l\u2019objet qui ne re\u00e7oit pas de r\u00e9ponse suffisamment <em>ad hoc<\/em>, voire dont la r\u00e9ponse est toxique. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il fallait d\u00e9construire le postulat narcissique d\u2019autoengendrement psychique et r\u00e9int\u00e9grer la place de l\u2019objet dans la dynamique du processus.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Processus m\u00e9lancolique et processus autistique dans l\u2019agonie primaire<\/h2>\n\n\n\n<p>Si tous les enfants du monde rencontrent des \u00e9tats de d\u00e9tresse ceux-ci ne produisent pas toujours des \u00e9tats agonistiques et ne sont pas toujours \u00e0 l\u2019origine des v\u00e9cus d\u2019impasses narcissiques-identitaires. Pour que de telles cons\u00e9quences soient produites, je viens de l\u2019\u00e9voquer, il faut que certaines conditions d\u2019environnement soient r\u00e9unies et en particulier que les appels engendr\u00e9s par l\u2019\u00e9tat de d\u00e9tresse n\u2019aient pas re\u00e7u de r\u00e9ponse suffisamment ad\u00e9quate de la part de ceux qui sont en charge des fonctions parentales n\u00e9cessaires au d\u00e9veloppement premier. \u00ab&nbsp;L\u2019absurde, remarquait d\u00e9j\u00e0. A. Camus, na\u00eet de la confrontation entre l\u2019appel humain et le silence d\u00e9raisonnable du monde&nbsp;\u00bb, le silence d\u00e9raisonnable du monde o\u00f9 toutes les formes de r\u00e9ponses qui laissent le sujet en proie \u00e0 un sentiment de solitude radicale. Car on peut aussi se sentir radicalement seul si les r\u00e9ponses et \u00e9chos \u00e0 la d\u00e9tresse m\u00e9connaissent trop ce qui la provoque et la constitue.<\/p>\n\n\n\n<p>On a souvent but\u00e9 sur le caract\u00e8re relativement \u00e9nigmatique, bien que tr\u00e8s po\u00e9tique, de la formule utilis\u00e9e par Freud dans <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019ombre de l\u2019objet tombe sur le moi&nbsp;\u00bb. Pour essayer d\u2019\u00e9clairer cette formule, je crois qu\u2019il faut se souvenir que si pour Freud la question du deuil rel\u00e8ve de la perte d\u2019objet et du travail impliqu\u00e9 par celle-ci, par contre la m\u00e9lancolie, elle, rel\u00e8ve d\u2019une d\u00e9ception en provenance de l\u2019objet. On pourrait dire, compte tenu des caract\u00e9ristiques narcissiques centrales de la m\u00e9lancolie, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une d\u00e9ception essentielle et fondamentale en ce qu\u2019elle affecte les conditions m\u00eames du d\u00e9veloppement ou du maintien de l\u2019\u00e9lan vital.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon hypoth\u00e8se, fond\u00e9e sur le mod\u00e8le de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une relation homosensuelle primaire \u00ab&nbsp;en double&nbsp;\u00bb, est que l\u2019ombre de l\u2019objet concerne ce que l\u2019objet n\u2019a jamais refl\u00e9t\u00e9 au sujet de lui-m\u00eame, ce qui n\u2019a pas re\u00e7u de la part de celui-ci d\u2019\u00e9cho satisfaisant et appropriable. L\u2019ombre de l\u2019objet est la part non r\u00e9fl\u00e9chissante de l\u2019objet, quand elle tombe sur le moi, elle affecte le narcissisme et la fonction r\u00e9flexive du fonctionnement psychique. Freud pr\u00e9cise ensuite (Freud, 1926) que le moi tend \u00e0 assimiler ce \u00ab&nbsp;qui lui tombe dessus&nbsp;\u00bb, il tend \u00e0 effacer \u00ab&nbsp;narcissiquement&nbsp;\u00bb l\u2019origine de ce qui le peuple, les premi\u00e8res formes du moi-peau (D. Anzieu) sont des formes \u00ab&nbsp;fourre-tout&nbsp;\u00bb peu compartiment\u00e9es. L\u2019auto-engendrement ne concerne pas seulement l\u2019engendrement du sujet comme \u00eatre de chair, il concerne aussi les processus et appartenances psychiques du sujet, en particulier par le biais des identifications incorporatives et narcissiques. Le m\u00e9canisme d\u2019incorporation de \u00ab&nbsp;l\u2019ombre de l\u2019objet&nbsp;\u00bb doit \u00eatre explor\u00e9 plus avant car il est coupl\u00e9 \u00e0 un autre processus souvent pass\u00e9 sous silence et qui rel\u00e8ve lui de m\u00e9canismes de type autistique ce qu\u2019il nous faut examiner maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la litt\u00e9rature psychanalytique consacr\u00e9e aux souffrances narcissiques-identitaires plusieurs auteurs ont relev\u00e9 une figure identitaire tout \u00e0 fait sp\u00e9cifique et marquante. M Little (1991) a soulign\u00e9 ce qu\u2019elle nomme les \u00e9tats de <em>oneness<\/em> dans lesquels la diff\u00e9rence sujet \/ objet autre sujet \u00e9tait partiellement suspendue par la mise en commun d\u2019une partie de l\u2019identit\u00e9. J. McDougall a soulign\u00e9 de son c\u00f4t\u00e9 de nombreuses fois dans les \u00e9tats narcissiques la forme particuli\u00e8re d\u2019un processus qui aboutissait \u00e0 la cr\u00e9ation \u00ab&nbsp;d\u2019un corps pour deux&nbsp;\u00bb. Un corps pour deux ou une partie \u00ab&nbsp;siamoise&nbsp;\u00bb de celui-ci, quand le processus n\u2019est que partiel. Cette formation est particuli\u00e8rement importante dans les pathologies de type psychosomatique. En son temps G. Pankow avait soulign\u00e9, dans l\u2019image du corps des patients schizophr\u00e8ne, et dans le fonctionnement de leur famille, certaines zones corporelles peu repr\u00e9sent\u00e9es et diff\u00e9renci\u00e9es r\u00e9sultat d\u2019un processus qui me semble apparent\u00e9 aux propositions \u00e9voqu\u00e9es plus haut. Enfin la notion de \u00ab&nbsp;peau commune&nbsp;\u00bb ch\u00e8re \u00e0 D. Anzieu me semble aussi devoir \u00eatre rapproch\u00e9e des propositions de Little, MacDougall et Pankow. Dans tous les cas sujet et objet font \u00ab&nbsp;partie commune&nbsp;\u00bb que ce soit d\u2019une partie de leur repr\u00e9sentation corporelle, c\u2019est ce que j\u2019appelle le fonctionnement \u00ab&nbsp;siamois&nbsp;\u00bb, ou que ce soit de tel ou tel processus psychique.<\/p>\n\n\n\n<p>Un roman de science fiction de S. Wull, <em>Pi\u00e8ge sur Sarkass<\/em>, fournit une m\u00e9taphore romanc\u00e9e qui permet d\u2019approfondir les processus impliqu\u00e9s. Dans ce roman les h\u00e9ros sont conduits \u00e0 rev\u00eatir la peau-d\u00e9pouille d\u2019habitants d\u2019une plan\u00e8te lointaine pour sauver leur vie. Celle-ci se colle \u00e0 leur propre peau dans un premier temps dans une forme de processus adh\u00e9sif, d\u2019identit\u00e9 adh\u00e9sive bien d\u00e9crite par E. Bick. La peau de l\u2019objet \u00ab&nbsp;tombe sur le moi&nbsp;\u00bb, mais petit \u00e0 petit le processus s\u2019\u00e9tend et la structure m\u00eame de l\u2019objet- d\u00e9pouille, sa structure morphologique, son ossature puis sa pens\u00e9e commencent \u00e0 se d\u00e9calquer sur son habitant et ceci jusqu\u2019\u00e0 ce que celui-ci soit bout\u00e9 hors de lui, chass\u00e9 par celui dont il colonisait la peau et qui le colonise en retour. L\u2019inclusion est r\u00e9ciproque comme Sami Ali et P. Luquet l\u2019avaient t\u00f4t d\u00e9crit. Mais la forme romanc\u00e9 du processus apporte une pr\u00e9cision tout \u00e0 fait essentielle&nbsp;: le sujet est autant chass\u00e9 de lui qu\u2019il se retire de lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la r\u00e9flexion clinique que j\u2019ai consacr\u00e9 en 1999 aux tentatives de m\u00e9tabolisation des agonies primitives j\u2019avais soulign\u00e9, sur une intuition de D.W. Winnicott, une forme de clivage que j\u2019ai propos\u00e9 de nommer \u00ab&nbsp;clivage <em>au<\/em> moi&nbsp;\u00bb pour la diff\u00e9rencier des formes plus classiques de clivage <em>du<\/em> moi. Je soulignais alors une forme paradoxale de processus impliqu\u00e9 dans la survie du sujet menac\u00e9 d\u2019effondrement ou de certaines formes de mort psychique&nbsp;: le sujet se retire de lui-m\u00eame, il \u00ab&nbsp;sort&nbsp;\u00bb de lui, se coupe ainsi de la trace et de l\u2019impact de l\u2019exp\u00e9rience agonistique dans laquelle il est menac\u00e9 de rester pris. Un tel processus me semble apparent\u00e9 au processus autistique, il d\u00e9signe une forme de retrait de soi-m\u00eame que l\u2019on retrouve sous diverses formes dans les situations limites et extr\u00eames de l\u2019identit\u00e9 et les formes paradoxales de subjectivit\u00e9&nbsp;: non seulement se tordre ou se d\u00e9former pour ne pas succomber, ce que Freud avait commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9crire, mais se retirer de soi pour survivre. Dans certaines exp\u00e9riences subjectives dites \u00ab&nbsp;exceptionnelles&nbsp;\u00bb de sujets confront\u00e9s \u00e0 une menace de mort ou m\u00eame \u00e0 un v\u00e9cu de mort, le sujet \u00ab&nbsp;se voit&nbsp;\u00bb sortir de son corps, il se retire de celui-ci, comme s\u2019il mat\u00e9rialisait ainsi dans un v\u00e9cu corporel le processus de retrait. Nombreuses sont les figurations culturelles dans lesquelles l\u2019\u00e2me du sujet se retire du corps au moment o\u00f9 la mort va exercer son office final. Se retirer de soi pour survivre, telle me para\u00eet \u00eatre l\u2019essence de cette d\u00e9fense paradoxale (R. Roussillon 1991, <em>op. cit\u00e9<\/em>) qui me semble \u00eatre essentielle et m\u00eame arch\u00e9typique du retrait autistique. J\u2019ai d\u00e9crit ailleurs (R. Roussillon, 20) un processus compl\u00e9mentaire et alternatif dans lequel le sujet se fragmente et fragmente sa sensorialit\u00e9 pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019emprise de la colonisation par \u00ab&nbsp;l\u2019ombre de l\u2019objet&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je propose donc l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019articulation des deux processus m\u00e9lancolique et autistique dans les situations limites et extr\u00eames de la subjectivit\u00e9. A la suite d\u2019une d\u00e9ception narcissique primaire qui affecte le sentiment identitaire du sujet en ne lui permettant pas de se reconna\u00eetre ni d\u2019\u00eatre reconnu au sein de la fonction r\u00e9flexive de l\u2019objet, l\u2019ombre de l\u2019objet tombe sur le sujet et tend \u00e0 coloniser celui-ci. Il n\u2019a d\u2019autre ressource pour survivre au v\u00e9cu d\u2019agonie que cette exp\u00e9rience implique que de se retirer de lui-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire de se retirer des traces et impressions issues de l\u2019agonie&nbsp;: le sujet est alors \u00ab&nbsp;hors de lui&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais m\u00eame si le sujet s\u2019est retir\u00e9 des traces et impressions issues de l\u2019exp\u00e9rience agonistique, celles-ci existent n\u00e9anmoins, elles tendent \u00e0 \u00eatre r\u00e9investies pour \u00eatre r\u00e9int\u00e9gr\u00e9es par la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition dont j\u2019ai fait l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019elle fonctionnait alors comme une compulsion \u00e0 la repr\u00e9sentation et \u00e0 la symbolisation, c\u2019est-\u00e0-dire comme une compulsion \u00e0 l\u2019int\u00e9gration psychique, (R. Roussillon, 1978, 1991, 1995). Les diff\u00e9rents types de tableaux psychiques des pathologies narcissiques-identitaires correspondent alors aux diff\u00e9rents types de \u00ab&nbsp;solutions&nbsp;\u00bb mises en place secondairement par le sujet pour tenter de juguler le retour intempestif et compulsionnel de ces traces et impressions cliv\u00e9es (R. Roussillon, 1999, <em>op cit\u00e9<\/em>). Freud a d\u00e9crit la dialectique refoul\u00e9 \/ retour du refoul\u00e9, je propose (R. Roussillon, 1995, 2001), en parall\u00e8le de consid\u00e9rer la dialectique cliv\u00e9 \/ retour du cliv\u00e9. Contre le retour du cliv\u00e9, la d\u00e9fense majeure consistera, quand les premi\u00e8re tentatives de neutralisation \u00e9nerg\u00e9tiques (gel, p\u00e9trification, dessication.. pulsionnelles) mises en place ne seront pas suffisantes, \u00e0 retourner de l\u2019int\u00e9rieur l\u2019exp\u00e9rience agonistique pour s\u2019en prot\u00e9ger, ce qui g\u00e9n\u00e8re des formes de \u00ab&nbsp;d\u00e9fenses paradoxales&nbsp;\u00bb (R. Roussillon 1991, 1999). En voici diverses formes&nbsp;: organiser activement un d\u00e9sert pour se prot\u00e9ger de la d\u00e9sertification des relations, organiser un vide psychique pour se d\u00e9fendre de la survenue d\u2019un vide incontr\u00f4lable, couper les liens pour se pr\u00e9munir contre la perte du lien et de la capacit\u00e9 \u00e0 se relier \u00e0 l\u2019autre, plus classiquement abandonner pour ne pas l\u2019\u00eatre, se morceler pour se prot\u00e9ger de la fragmentation etc. Toutes ces proc\u00e9dures, quelques co\u00fbteuses qu\u2019elles puissent para\u00eetre par ailleurs, ne visent au fond qu\u2019\u00e0 tenter de neutraliser la menace de d\u00e9sorganisation li\u00e9e au retour du cliv\u00e9, par le retournement passif \/ actif (Freud 1920), il se fait agent de ce \u00e0 quoi il ne peut se soustraire et qu\u2019il ne peut accepter. Il transf\u00e8re \u00ab&nbsp;par retournement&nbsp;\u00bb la situation historique traumatique sur le pr\u00e9sent de son actualit\u00e9 ou sur son futur, par anticipation.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous venons de profiler \u00e0 grands traits les caract\u00e9ristiques de la souffrance identitaire-narcissique, celle qui sera au centre des configurations transf\u00e9rentielles \u00e0 l\u2019origine des \u00ab&nbsp;situations limites&nbsp;\u00bb de la psychanalyse, quand elles viendront se d\u00e9ployer dans l\u2019espace analysant, sur lesquelles il nous faut nous pencher maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re remarque pr\u00e9alable concernant la mise en analyse de ces probl\u00e9matiques doit souligner le fait que, par essence, elles ne se pr\u00e9sentent pas directement comme telles, c\u2019est plus par leurs effets r\u00e9actionnels, par leurs effets indirects sur le fonctionnement psychique qu\u2019il faut savoir en rep\u00e9rer la trace. Le traumatisme primaire agonistique lui m\u00eame est \u00ab&nbsp;perdu&nbsp;\u00bb, non pr\u00e9sent au Moi, \u00e9loign\u00e9 par la nature m\u00eame de la d\u00e9fense mise en place. Parfois il infiltre en douce, vient \u00ab&nbsp;doubler&nbsp;\u00bb le fonctionnement psychique&nbsp;; le clivage infiltre les formes du refoulement, dont il \u00ab&nbsp;suit&nbsp;\u00bb les retours, dont il \u00e9pouse les formes m\u00eames, la souffrance identitaire se masque derri\u00e8re la souffrance n\u00e9vrotique qui l\u2019abrite. On ne peut n\u00e9gliger cette particularit\u00e9 des processus, qui superposent transfert par d\u00e9placement, sur un mode donc m\u00e9taphorisant assez classiquement d\u00e9crit, et transfert par retournement, plus sp\u00e9cifique du retour du cliv\u00e9. La difficult\u00e9 historique est d\u2019ailleurs venue de ce point de superposition des deux processus et des deux probl\u00e9matiques, l\u2019une servant de masque et de passe-muraille \u00e0 l\u2019autre. C\u2019est la r\u00e9sistance au changement, la viscosit\u00e9 des attachements, qui doit faire soup\u00e7onner que le refoulement serve aussi \u00e0 maintenir un clivage ou un retournement.<\/p>\n\n\n\n<p>Historiquement le processus sp\u00e9cifique a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crit comme une forme de la \u00ab&nbsp;r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative&nbsp;\u00bb. Dans un premier temps l\u2019analyse, alors centr\u00e9e sur le retour transf\u00e9rentiel du refoul\u00e9, progresse bien, un certain nombre de b\u00e9n\u00e9fice du travail analytique est envisageable. Puis, paradoxalement, l\u2019\u00e9tat clinique semble s\u2019aggraver, ou l\u2019analyse se met \u00e0 stagner&nbsp;: soumission passive, <em>faux-self<\/em> ou r\u00e9volte apparaissent, d\u2019abord de mani\u00e8re lat\u00e9rale ou mod\u00e9r\u00e9e, puis de plus en plus centrale. Ce processus en deux temps me para\u00eet tout \u00e0 fait caract\u00e9ristique&nbsp;: la perlaboration des d\u00e9fenses n\u00e9vrotiques commence \u00e0 mettre \u00e0 nu le clivage qui s\u2019y \u00e9tait infiltr\u00e9, le processus th\u00e9rapeutique commence \u00e0 \u00eatre menac\u00e9 d\u2019un retournement interne. Pour bien comprendre les enjeux de ce mouvement il est n\u00e9cessaire de se pencher plus pr\u00e9cis\u00e9ment sur ses particularit\u00e9s et ses complexit\u00e9s. Il se signale aussi par un type d\u2019embarras interpr\u00e9tatif particulier, l\u2019intervention du psychanalyste menace toujours l\u2019analysant d\u2019une forme d\u2019intrusion, son attente plus ou moins silencieuse menace \u00e0 son tour celui-ci d\u2019un v\u00e9cu d\u2019abandon, et l\u2019analyste doit trouver un mode de pr\u00e9sence qui tente de pallier \u00e0 la double menace et \u00e0 la double contrainte qu\u2019elle implique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le processus \u00ab&nbsp;typique&nbsp;\u00bb se pr\u00e9sente comme en deux temps. Tout d\u2019abord le processus analytique d\u00e9construit les proc\u00e9dures de neutralisation du clivage, par l\u00e0 m\u00eame il active la menace de retour du cliv\u00e9, et avec lui la menace du retour des exp\u00e9riences de traumatisme primaire, qui commencent m\u00eame \u00e0 infiltrer le pr\u00e9sent du sujet de certaines de leurs caract\u00e9ristiques pass\u00e9es. Un premier facteur d\u2019aggravation de l\u2019\u00e9tat clinique trouve dans cette menace de retour catastrophique l\u2019une de ses causes. Par ailleurs l\u2019exp\u00e9rience historique non-symbolis\u00e9e \u00ab&nbsp;revient&nbsp;\u00bb avec cette caract\u00e9ristique l\u00e0, elle fait retour et \u00e9chec \u00e0 la symbolisation, elle fait retour comme exp\u00e9rience d\u2019\u00e9chec de la symbolisation, l\u2019\u00e9chec tend \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter lui aussi. Le travail d\u00e9j\u00e0 entrepris autour des formes de transfert par d\u00e9placement &#8211; c\u2019est-\u00e0-dire ici celles dans lesquelles l\u2019analyste est situ\u00e9 comme une nouvelle \u00e9dition des figures parentales du sujet &#8211; masque le processus de retournement, dans lequel il est au contraire mis \u00e0 la place du sujet lui-m\u00eame tel son double reni\u00e9, et contribue \u00e0 engager l\u2019interpr\u00e9tation sur une forme de r\u00e9sistance inad\u00e9quate. Ce qui renforce l\u2019impression d\u2019une inad\u00e9quation \u00ab&nbsp;paradoxale&nbsp;\u00bb du travail analytique, et aggrave la souffrance \u00ab&nbsp;actuelle&nbsp;\u00bb du sujet et les formes de r\u00e9action \u00e0 celle-ci. Le tableau clinique tend donc \u00e0 se brouiller d\u2019autant plus que l\u2019interpr\u00e9tation des d\u00e9placements m\u00e9taphorisants a quand m\u00eame une certaine pertinence.<\/p>\n\n\n\n<p>Le transfert a pris la forme d\u00e9crite par D. Anzieu comme \u00ab&nbsp;transfert paradoxal&nbsp;\u00bb. Le processus se construit en \u00ab&nbsp;double lien&nbsp;\u00bb, par la simultan\u00e9it\u00e9 de deux mouvements antagonistes, incompatibles entre eux et pourtant tous deux actifs en m\u00eame temps. Un transfert par retournement double le transfert par d\u00e9placement. Or dans le transfert par retournement, l\u2019analyste n\u2019est pas \u00ab&nbsp;mis \u00e0 la place&nbsp;\u00bb de quelque personnage de l\u2019histoire libidinale du sujet, c\u2019est la place du sujet lui-m\u00eame qu\u2019il occupe. L\u2019analysant vient faire \u00ab&nbsp;vivre&nbsp;\u00bb (partager) \u00e0 l\u2019analyste ce qu\u2019il n\u2019a pas pu \u00ab&nbsp;vivre et symboliser&nbsp;\u00bb de son exp\u00e9rience propre, il vient lui faire \u00ab&nbsp;sentir&nbsp;\u00bb ce qu\u2019il ne peut sentir de lui, il vient lui faire voir ce qu\u2019il ne peut voir de lui ou ce qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 vu de lui, ou trop mal vu pour \u00eatre int\u00e9grable. On reconna\u00eet l\u00e0 la trace de l\u2019\u00e9chec de la r\u00e9flexivit\u00e9 premi\u00e8re que nous avons \u00e9voqu\u00e9e plus haut.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sentiment d\u2019impasse, de situation sans issue, qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine du retrait et du clivage historique du sujet, c\u2019est alors \u00e0 l\u2019analyste qu\u2019il est donn\u00e9 de l\u2019\u00e9prouver et de le supporter, c\u2019est dans l\u2019\u00e9prouv\u00e9 contre-transf\u00e9rentiel que les affects cliv\u00e9s et r\u00e9pudi\u00e9s par l\u2019analysant font retour. Au transfert paradoxal correspond donc un contre-transfert paradoxal. Pour sortir de cette impression d\u2019impasse, ou de limite du processus analytique une \u00e9laboration contre-transf\u00e9rentielle est indispensable, c\u2019est de la qualit\u00e9 et de la profondeur de celle-ci que d\u00e9pendra le devenir du travail psychanalytique.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re dimension de cette \u00e9laboration correspond \u00e0 ce qui, de l\u2019histoire propre de l\u2019analyste, trouve \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter dans la situation. C\u2019est un pan de l\u2019histoire infantile de l\u2019analyste qui est r\u00e9activ\u00e9 par la forme en retournement du transfert, qui, rappelons-le, place l\u2019analyste dans la position d\u2019un enfant en d\u00e9tresse, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 par la situation, confront\u00e9 \u00e0 ses limites de symbolisation personnelle, \u00e0 l\u2019impuissance qui caract\u00e9rise la mise en \u00e9chec des coordonn\u00e9es classique de la situation psychanalytique. L\u2019analyste ne peut se soustraire sans dommage pour le processus analytique et son devenir, \u00e0 la situation ainsi g\u00e9n\u00e9r\u00e9e&nbsp;: il doit \u00ab&nbsp;survivre psychiquement&nbsp;\u00bb, selon la tr\u00e8s juste expression de D.W. Winnicott, \u00e0 la menace att\u00e9nu\u00e9e de v\u00e9cu agonistique qui s\u2019empare de la situation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Survivre&nbsp;\u00bb c\u2019est-\u00e0-dire n\u2019exercer ni retrait affectif ou intellectuel&nbsp;: ni r\u00e9torsion affective excessive, ni par le biais de certaines modalit\u00e9s interpr\u00e9tatives qui sont r\u00e9torsives dans ce contexte. Les interpr\u00e9tations de l\u2019identification projective en cours, tentantes d\u00e8s que l\u2019analyste est un peu au fait de ce qui se trame dans le transfert par retournement, en sont le type m\u00eame. L\u2019interpr\u00e9tation (formul\u00e9e) en terme d\u2019identification projective, m\u00eame s\u2019il s\u2019agit bien d\u2019un processus apparent\u00e9 \u00e0 celle-ci, est une mani\u00e8re de se soustraire au processus en cours, une mani\u00e8re de s\u2019en d\u00e9gager, qui risque d\u2019interrompre l\u2019\u00e9laboration en provoquant un \u00ab&nbsp;retour \u00e0 l\u2019envoyeur&nbsp;\u00bb intempestif. C\u2019est \u00e0 la fois une mani\u00e8re de se retirer de la sc\u00e8ne et en m\u00eame temps une r\u00e9torsion. C\u2019est du dedans qu\u2019il faut pouvoir m\u00e9taboliser l\u2019enjeu de l\u2019exp\u00e9rience traumatique, et non par un d\u00e9gagement dans lequel l\u2019analyste sortirait de la position transf\u00e9rentielle dans laquelle il a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9. Le d\u00e9nouement ne peut \u00eatre que tr\u00e8s progressif et ne doit s\u2019effectuer que dans la mesure o\u00f9, ce dont l\u2019analyste se d\u00e9gage puisse \u00eatre simultan\u00e9ment int\u00e9gr\u00e9 dans la psych\u00e9 de l\u2019analysant&nbsp;: l\u2019analyste ne peut se permettre de faire le \u00ab&nbsp;grand&nbsp;\u00bb ou le \u00ab&nbsp;malin&nbsp;\u00bb, il doit accepter la limite intrins\u00e8que \u00e0 la conjoncture transf\u00e9rentielle sp\u00e9cifique \u00e0 laquelle il est confront\u00e9, sous peine d\u2019exacerber les mouvements d\u2019attaque envieuse ou de honte qui ne manquent pas de se d\u00e9velopper alors, au risque de fixer la r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative ou de geler de nouveau le processus de r\u00e9cup\u00e9ration en cours.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant ne pas exercer de retrait ni de r\u00e9torsion ne suffit pas pour \u00ab&nbsp;survivre&nbsp;\u00bb de mani\u00e8re ad\u00e9quate au transfert paradoxal. Il faut encore que l\u2019analyste continue de se montrer cr\u00e9atif dans son fonctionnement psychique, et pour cela une autre \u00e9laboration contre transf\u00e9rentielle s\u2019av\u00e8re n\u00e9cessaire. Faute de mieux je propose de d\u00e9signer par \u00e9laboration contre transf\u00e9rentielle \u00ab&nbsp;\u00e9pist\u00e9mologique&nbsp;\u00bb le travail qui s\u2019av\u00e8re \u00eatre n\u00e9cessaire pour exercer une v\u00e9ritable fonction interpr\u00e9tative ad\u00e9quate. Il s\u2019agit principalement d\u2019arriver \u00e0 travailler au sein de la paradoxalit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire de se mouvoir \u00e0 travers des logiques \u00ab&nbsp;au-del\u00e0 du principe du plaisir&nbsp;\u00bb, au-del\u00e0 des logiques de l\u2019espoir, au-del\u00e0 des logiques de la vie, et m\u00eame au-del\u00e0 des logiques du sujet singulier. Ce qui impose une \u00e9laboration contre-transf\u00e9rentielle de l\u2019analyste concernant sa \u00ab&nbsp;th\u00e9orie&nbsp;\u00bb de la cure et du fonctionnement psychique, concernant ses \u00ab&nbsp;attendus&nbsp;\u00bb de s\u00e9ance, et le registre de fonctionnement de son attention libre.<\/p>\n\n\n\n<p>Par essence ce qui se manifeste dans le transfert, concerne la zone traumatique primaire, la zone du \u00ab\u00a0d\u00e9faut fondamental\u00a0\u00bb (M. Balint) du narcissisme primaire, celle du \u00ab\u00a0traumatisme perdu\u00a0\u00bb. Ce qui concerne le <em>trauma<\/em> primaire ne \u00ab\u00a0revient\u00a0\u00bb pas sous forme repr\u00e9sentative, sous forme de fantasme, mais sous forme sensori-perceptivo-motrice de nature hallucinatoire, ou infiltr\u00e9 dans des comportements ou des passages par l\u2019acte. Ce qui bouleverse le registre habituel de l\u2019\u00e9coute, plus habitu\u00e9e \u00e0 tenter de rep\u00e9rer les repr\u00e9sentations inconscientes qui se m\u00ealent aux cha\u00eenes associatives. La sensation, la perception ne sont plus des \u00ab\u00a0donnes\u00a0\u00bb de l\u2019actualit\u00e9 du sujet, des points de rep\u00e8res \u00e0 partir desquels \u00e9valuer la nature des mouvements psychiques, elles deviennent des indices du retour du cliv\u00e9, des traces \u00e0 partir desquelles la zone traumatique va pouvoir \u00eatre reconstruite. Elles ne sont plus des formes de d\u00e9fenses par la r\u00e9alit\u00e9, elles doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des \u00ab\u00a0t\u00e9moins\u00a0\u00bb du trauma\u00a0: elles sont \u00e0 interpr\u00e9ter. Perceptions et sensations portent une exigence de travail psychique pour l\u2019analyste, elles appellent un travail de reconstruction et d\u2019int\u00e9gration.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mon exp\u00e9rience ce dernier doit s\u2019op\u00e9rer \u00e0 trois niveaux qu\u2019il faut diff\u00e9rencier. Il y a d\u2019abord le travail de reconstruction historique \u00e0 proprement parler. Il consiste \u00e0 permettre que soit symbolis\u00e9e la situation traumatique primaire, son contexte historique et relationnel et les effets qu\u2019elle a produits sur les particularit\u00e9s du fonctionnement psychique de l\u2019\u00e9poque. Ce travail s\u2019adresse au fonctionnement \u00ab&nbsp;secondaire&nbsp;\u00bb du Moi, il permet \u00e0 celui-ci de trouver\/cr\u00e9er une intelligibilit\u00e9 \u00e0 ce qui lui revient ainsi de l\u2019int\u00e9rieur, et \u00e0 ce qui l\u2019a bless\u00e9 historiquement, c\u2019est un travail de mise en sens. Mais l\u2019int\u00e9gration secondaire m\u00eame si elle est indispensable, ne suffit pas. Il faut aussi, second niveau, que ce qui avait \u00e9t\u00e9 soustrait de la subjectivit\u00e9 puisse aussi \u00eatre r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 un niveau \u00ab&nbsp;primaire&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire que la mise en sens impliqu\u00e9e par la reconstruction, s\u2019accompagne d\u2019un travail de \u00ab&nbsp;remise en jeu&nbsp;\u00bb. Il est n\u00e9cessaire que l\u2019exp\u00e9rience historique \u00ab&nbsp;traumatique&nbsp;\u00bb soit remise au pr\u00e9sent du Moi, dans le transfert, et qu\u2019elle puisse recevoir une issue diff\u00e9rente de ce que fut celle de l\u2019histoire, que soient d\u00e9gag\u00e9s et int\u00e9gr\u00e9s ses enjeux identitaires historiques sp\u00e9cifiques, d\u2019une certaine mani\u00e8re l\u2019analyste accepte d\u2019\u00eatre le \u00ab&nbsp;miroir du n\u00e9gatif&nbsp;\u00bb de l\u2019analysant, le miroir de ce qu\u2019il a n\u00e9gativ\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin il faut aussi que la \u00ab&nbsp;geste interpr\u00e9tative&nbsp;\u00bb, donc le type de \u00ab&nbsp;jeu&nbsp;\u00bb propos\u00e9, rende possible le travail d\u2019int\u00e9gration et d\u2019appropriation subjective. J\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 plus haut la double menace qui p\u00e8se sur le mode de pr\u00e9sence de l\u2019analyste&nbsp;: entre intrusion et abandon. Dans mon exp\u00e9rience les interventions les mieux tol\u00e9r\u00e9es sont celles qui parviennent \u00e0 organiser une forme de \u00ab&nbsp;jeu de coucou&nbsp;\u00bb dans lesquelles l\u2019analyste \u00ab&nbsp;cherche&nbsp;\u00bb le sujet \u00ab&nbsp;perdu&nbsp;\u00bb dans ses retournements incessants, ce qui pallie la menace d\u2019abandon mais sans le trouver directement ce qui freine le v\u00e9cu d\u2019intrusion. Je \u00ab&nbsp;me&nbsp;\u00bb formule alors \u00e0 voix haute, en voix <em>off<\/em>, mes interrogations sur le sens de ce qui est produit transf\u00e9rentiellement, je lui communique alors que je le cherche et ne l\u2019abandonne pas, mais en essayant de ne pas \u00eatre trop pr\u00e8s du sujet pour ne pas \u00eatre intrusif et \u00ab&nbsp;sauvage&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais bien s\u00fbr et pour terminer, chaque analyse est une aventure singuli\u00e8re, personnellement engag\u00e9e, et ces derni\u00e8res r\u00e9flexions ne sont l\u00e0 que pour tenter de proposer quelques indications pour r\u00e9duire et apprivoiser la relation d\u2019inconnue inh\u00e9rente \u00e0 la rencontre avec les limites de l\u2019analyse.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10062?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a diff\u00e9rentes mani\u00e8res d\u2019aborder les probl\u00e8mes de la psychopathologie, diff\u00e9rentes mani\u00e8res qui ne sont pas n\u00e9cessairement oppos\u00e9es, antagonistes ou contradictoires mais qui reposent sur des pr\u00e9suppos\u00e9s diff\u00e9rents. Une premi\u00e8re mani\u00e8re, classique, tente de d\u00e9crire les ph\u00e9nom\u00e8nes de la&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[832],"auteur":[1484],"dossier":[833],"mode":[60],"revue":[670],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10062","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-etat-limites","auteur-rene-roussillon","dossier-actualites-des-etats-limites","mode-payant","revue-670","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10062","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10062"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10062\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14610,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10062\/revisions\/14610"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10062"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10062"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10062"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10062"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10062"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10062"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10062"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10062"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10062"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}