{"id":10014,"date":"2021-08-22T07:31:09","date_gmt":"2021-08-22T05:31:09","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/precarites-soins-psychiques-et-accompagnement-2\/"},"modified":"2023-01-17T09:39:04","modified_gmt":"2023-01-17T08:39:04","slug":"precarites-soins-psychiques-et-accompagnement","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/precarites-soins-psychiques-et-accompagnement\/","title":{"rendered":"Pr\u00e9carit\u00e9s : soins psychiques et accompagnement (2011)"},"content":{"rendered":"\n<p>Le soin psychique est il une rencontre, un accompagnement, une sorte de crois\u00e9e de destins&nbsp;? Dans <em>\u0152dipe sur la Route<\/em>, l\u2019\u00e9crivain Henri Bouchau inscrit l\u2019errance dans cette multiplicit\u00e9 des relations humaines, et dans les origines d\u2019une \u00ab&nbsp;histoire mythique&nbsp;: destin sacrificiel, long cheminement vers une place symbolique dans une lign\u00e9e parentale&nbsp;; elle est une cr\u00e9ation de sens, une fa\u00e7on de cheminer dans l\u2019aveuglement, vers ce but marqu\u00e9 par la m\u00e9connaissance et le d\u00e9sir d\u2019une inscription possible&nbsp;\u00bb. Ce d\u00e9tour mythique ne peut qu\u2019interroger la tentation moderne de comptabiliser ce destin dans l\u2019addition de manques et de pertes, accumulation de limites normatives dont la plus value gestionnaire l\u2019emporte de fa\u00e7on cynique sur la moins value d\u2019un psychique pathologique (une forme de psychose&nbsp;?). Quant il s\u2019agit d\u2019une pr\u00e9carit\u00e9 d\u2019exclusion sociale, cette interrogation doit-elle nous faire conclure que la psychiatrie a pour \u00ab&nbsp;mission&nbsp;\u00bb de rendre compte, comme expertise, dans un langage psychopathologique, d\u2019un sympt\u00f4me social qui d\u00e9range et fait d\u00e9sordre public&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons soulign\u00e9, dans un article ant\u00e9rieur, la logique d\u2019inscrire la folie et l\u2019errance dans un discours de pouvoir qui fixe le fou comme un \u00eatre minor\u00e9 (Michel Foucault) et son extension, dans le passage d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 disciplinaire \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de surveillance, \u00e0 l\u2019ensemble des discours et des pratiques sociales&nbsp;: un regard de la science qui naturalise comme une identit\u00e9 l\u2019incapacit\u00e9 des exclus \u00e0 s\u2019int\u00e9grer dans les valeurs normatives ambiantes. Rappelons aussi combien nos pratiques cliniques avec les pr\u00e9caires t\u00e9moignent d\u2019une souffrance psychique d\u2019abord subjective&nbsp;: dans la souffrance psychique nous sommes en pr\u00e9sence de sujets qui r\u00e9agissent globalement \u00e0 la perte par des d\u00e9fenses d\u2019alerte pour y faire face&nbsp;; dans le pathologique le sujet est r\u00e9duit au sympt\u00f4me comme une norme unique, ses d\u00e9fenses vivantes ayant \u00e9t\u00e9 d\u00e9bord\u00e9es. Elles montrent \u00e9galement que plus qu\u2019une fonction d\u2019expertise et de tri elles tentent de faire un travail de lien subjectif dans un r\u00e9seau d\u2019intervenants, forme structurelle d\u2019une reconnaissance humaine avant d\u2019\u00eatre sociale, d\u2019un prendre soin en commun. Assimiler toutes les errances et pr\u00e9carit\u00e9s d\u2019abandon \u00e0 la psychose introduit donc une chronologie \u00e0 l\u2019envers, r\u00e9gressive vers une conception naturaliste et r\u00e9pressive de l\u2019humain. C\u2019est dans cette approche du sujet humain en d\u00e9sh\u00e9rence que se mobilisent nos connaissances psychopathologiques et une d\u00e9finition possible de la souffrance psychique comme une alt\u00e9ration (jusqu\u2019\u00e0 la perte) symbolique de la filiation. L\u2019auto-exclusion, d\u00e9crite par Jean Furtos, appara\u00eet comme son expression extr\u00eame, et soul\u00e8ve la question de ses rapports avec le pathologique&nbsp;: la perte de la continuit\u00e9 du sentiment d\u2019\u00eatre, hors appartenances, s\u2019exprime par la mobilisation de l\u2019\u00e9nergie psychique \u00e0 s\u2019exclure de la situation. Ce renoncement est une perte qui fait impasse, une tentative imaginaire d\u2019\u00e9viter la conflictualit\u00e9 et les difficult\u00e9s structurantes, \u00ab&nbsp;en s\u2019excluant soi-m\u00eame pour \u00e9viter d\u2019\u00eatre exclu&nbsp;\u00bb. Associ\u00e9 \u00e0 l\u2019inhibition de la pens\u00e9e, \u00e0 l\u2019anesth\u00e9sie corporelle et \u00e0 la fermeture de tout avenir elle entra\u00eene des situations d\u2019incurie et le risque de mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous la retrouvons dans l\u2019exemple d\u2019un homme amput\u00e9 des deux jambes \u00e0 la suite d\u2019une gangr\u00e8ne li\u00e9e \u00e0 une art\u00e9rite diab\u00e9tique occasionn\u00e9e par un alcoolisme ancien. Il a refus\u00e9 les soins de suite exigeant d\u2019\u00eatre laiss\u00e9 en paix \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Ses alcoolisations continues et les esclandres qu\u2019elle entra\u00eene avec le voisinage sur le banc o\u00f9 il s\u2019est install\u00e9 sont autant de mises \u00e0 distance mais aussi revendications d\u2019une d\u00e9ch\u00e9ance plus ancienne. Apr\u00e8s de multiples tentatives d\u2019approche il dispara\u00eet, le site nettoy\u00e9. L\u2019auto-exclusion est manifeste et se rapproche de ces personnes incuriques qui font le vide autour d\u2019eux dans le m\u00e9tro. Ici elle se manifeste bruyamment dans une toute puissance aliment\u00e9e par l\u2019alcool.<\/p>\n\n\n\n<p>Chemin faisant, nous voyons les autres modes de d\u00e9fense comme celui du deuil qui \u00e9choue dans la m\u00e9lancolisation, de la violence traumatique qui laisse le sujet face au vide, au trou de l\u2019irrepr\u00e9sentable du trauma, de la d\u00e9personnalisation qui r\u00e9v\u00e8le la d\u00e9structuration psychotique et ses constructions d\u00e9lirantes, de la d\u00e9fense perverse qui remplace le choix d\u2019objet par des passages \u00e0 l\u2019acte. Cette d\u00e9marche clinique am\u00e8ne \u00e9galement \u00e0 mettre en \u00e9vidence des n\u00e9vroses de caract\u00e8re, par opposition aux n\u00e9vroses de transfert, \u00ab&nbsp;qui laisse voir certains rapports constants entre leurs formes typiques et la structure de la famille o\u00f9 a grandi le sujet&nbsp;\u00bb (Jacques Lacan), n\u00e9vroses d\u2019autopunition, appel\u00e9es \u00e9galement n\u00e9vroses de destin\u00e9e, qui se manifestent par les conduites d\u2019\u00e9chec, d\u2019inhibition, de d\u00e9ch\u00e9ance. Le m\u00e9canisme d\u00e9crit est que le surmoi du sujet fonctionne sur un mode excessif, et devient pathog\u00e8ne tant par la forme tyrannique des interdictions que par les id\u00e9aux qui v\u00e9hiculent cette oppression psychologique. Deux autres exemples viennent illustrer cette dimension du pathologique, o\u00f9 le moi devient pauvre et vide, marqu\u00e9 par l\u2019ampleur de l\u2019auto-accusation, rendant impossible l\u2019investissement de la relation aux objets externes&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>1- Dans le Bois de Vincennes un autre homme du m\u00eame \u00e2ge, d\u2019origine maghr\u00e9bine, a install\u00e9 par couches successives un campement fait d\u2019objets apparemment h\u00e9t\u00e9roclites. Le d\u00e9lire de pers\u00e9cution est dominant avec des \u00e9l\u00e9ments d\u2019agressions r\u00e9centes et plus loin d\u2019un s\u00e9jour en Alg\u00e9rie travers\u00e9 par la guerre civile. Il souffre dans son corps, accepte l\u2019\u00e9coute et que l\u2019on prenne soin de lui, tout en r\u00e9cusant toute aide. Le conflit ambivalentiel est ici au premier plan et s\u2019exprime par un d\u00e9lire de destin o\u00f9 il est au centre du monde et des influences divines. Toutes les tentatives de le mettre \u00e0 l\u2019abri et de soigner le corps pris dans ce d\u00e9lire de puret\u00e9 dans lequel il se purifie par l\u2019application incessante d\u2019alcool \u00e0 br\u00fbler sur la peau et les cheveux, qui le met physiquement en danger. L\u2019\u00e9chec d\u2019une hospitalisation sous contrainte n\u2019a pas permis de faire \u00e9voluer cet \u00e9tat d\u00e9lirant, mais a permis un moment d\u2019apaisement avec un travail de nomination de qui est l\u2019autre&nbsp;; le psychiatre est-il un m\u00e9decin ou un policier&nbsp;? A cette occasion il appara\u00eet qu\u2019il est \u00e0 la rue car son p\u00e8re lui a ordonn\u00e9 de ne pas rester pr\u00e8s de lui en Alg\u00e9rie.<\/p>\n\n\n\n<p>2- Une femme mutique dans un abri bus depuis plusieurs ann\u00e9es, est visit\u00e9e lors de passages r\u00e9guliers hebdomadaires de l\u2019\u00e9quipe psychosociale du R\u00e9seau <em>Souffrance et Pr\u00e9carit\u00e9s<\/em>, refusant de la sortir de la rue sans un travail de consentement malgr\u00e9 la pression de l\u2019environnement dans la compassion. Cet abandon corporel est-il auto-exclusion ou sympt\u00f4me d\u2019une m\u00e9lancolie&nbsp;? La parole surgit quand elle se plaint bri\u00e8vement de l\u2019absence de ces visites pendant une p\u00e9riode de vacances. Elle prend consistance, lors des passages suivants o\u00f9 elle \u00e9voque sa fatigue et sa solitude \u00e0 vivre dans la rue, tout en refusant toute structure de soin. Mais une intervention du m\u00e9decin n\u2019est pas rejet\u00e9e, celui-ci ayant \u00e9t\u00e9 alert\u00e9 par l\u2019infirmi\u00e8re de la d\u00e9gradation de son \u00e9tat physique. Elle reste silencieuse quand celui-ci lui dit qu\u2019il va organiser son accompagnement dans un service d\u2019urgence. Le lendemain elle n\u2019oppose pas de r\u00e9elle r\u00e9sistance \u00e0 monter dans le bus de la BAPSA (police sp\u00e9cialis\u00e9e vers les SDF \u00e0 Paris) \u00e0 la demande de l\u2019\u00e9quipe. Son passage aux urgences permet d\u2019aborder la dimension m\u00e9lancolique de son repli et entra\u00eene une hospitalisation en psychiatrie qui confirme une m\u00e9lancolie d\u00e9lirante dont le d\u00e9clenchement est li\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9puisement de la prise en charge d\u2019une s\u0153ur handicap\u00e9e dans une autre ville de France. L\u2019indignit\u00e9 est de ne pas avoir pu faire face, d\u2019avoir eu une d\u00e9faillance dans la quantit\u00e9 d\u2019amour \u00e0 donner.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces approches du pathologique montrent la n\u00e9cessit\u00e9 du \u00ab&nbsp;prendre soin&nbsp;\u00bb, l\u2019engagement soignant pour cr\u00e9er un accompagnement ayant du sens, souvent \u00e0 partir de l\u2019\u00e9tat somatique. Elles sont l\u2019enjeu permanent d\u2019une n\u00e9gociation qui n\u00e9cessite, apr\u00e8s une longue p\u00e9riode du refus, l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un lien et d\u2019un consentement. Mais, dans tous les cas, la personne pr\u00e9caris\u00e9e renvoie \u00e0 l\u2019intervenant la violence de sa d\u00e9gradation corporelle, le refus ou la r\u00e9cusation d\u2019une aide possible, marquant la relation par la honte de ce qui est v\u00e9cu.<\/p>\n\n\n\n<p>De quelles pratiques partons-nous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Notre exp\u00e9rience du travail d\u2019accueil et d\u2019hospitalit\u00e9 rend compte de notre utopie humaine \u00e0 penser le soin psychique comme un ensemble de pratiques fond\u00e9es sur l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, ce qui donne toute son importance \u00e0 la parole du sujet en souffrance et \u00e0 celle des tiers. Si le tiers nomm\u00e9 est sur le plan th\u00e9rapeutique un travailleur de la psychiatrie, l\u2019Autre social et ses institutions qui constituent le sujet est dans chaque soin \u00e0 l\u2019\u0153uvre, que ce soit dans la formation du sympt\u00f4me, l\u2019acc\u00e8s aux soins et sa continuit\u00e9. Le soin est un temps social travers\u00e9 par ses fictions et ses utopies. De ce point de vue, au-del\u00e0 d\u2019\u00eatre des porteurs d\u2019id\u00e9es acquises&nbsp;: la th\u00e9orie, nous sommes des praticiens de l\u2019utopie dans les projets de d\u00e9sali\u00e9ner et de r\u00e9aliser une m\u00e9decine sociale.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9coute de la subjectivit\u00e9 est l\u2019\u00e9l\u00e9ment clinique central, dans un rapport de reconnaissance des places r\u00e9ciproques, avec une recherche de consentement aux soins. La parole du patient est la base de toute n\u00e9gociation. L\u2019\u00e9coute des tiers familiaux et sociaux dans leur l\u00e9gitimit\u00e9 permet la d\u00e9dramatisation de la crise et fait appara\u00eetre la dimension multiple de l\u2019approche du sympt\u00f4me.<\/p>\n\n\n\n<p>Le temps \u00e0 prendre pour saisir la situation de souffrance et de crise permet une approche qui ne pr\u00e9cipite pas une r\u00e9ponse d\u2019urgence autre que l\u2019\u00e9coute et l\u2019\u00e9change, tant sur le plan diagnostic et de prescription d\u2019un traitement, avec le support d\u2019un lieu pens\u00e9 en terme d\u2019approche institutionnelle (nuits, soins corporels, repas, temps d\u2019un caf\u00e9\u2026) mobilisant une approche communautaire.<\/p>\n\n\n\n<p>De tels lieux se sont av\u00e9r\u00e9s indispensables \u00e0 l\u2019inscription du dispositif de soin dans la communaut\u00e9, l\u2019int\u00e9grant aux politiques sanitaires locales, donnant sens \u00e0 la notion de sant\u00e9 mentale et ouvrant \u00e0 un travail de continuit\u00e9 avec les autres intervenants du sanitaire et du social. Ils gardent toute leur valeur sanitaire et sociale dans la soci\u00e9t\u00e9 actuelle, et introduisent clairement un d\u00e9bat sur le soin psychique dans ses dimensions du prendre soin, par l\u2019\u00e9coute r\u00e9ciproque, la place des tiers dans la constitution, la reconnaissance et le traitement du sympt\u00f4me dans sa multiplicit\u00e9. C\u2019est \u00e0 partir de cette exp\u00e9rience de l\u2019accueil que nous avons \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 \u00ab&nbsp;aller vers&nbsp;\u00bb les situations de grande pr\u00e9carit\u00e9 des sans abris et d\u2019errances. Il nous est apparu d\u2019embl\u00e9e que cette d\u00e9marche de secteur ne peut \u00eatre le d\u00e9placement de la structure de soin, sans courir le risque de psychiatriser des institutions qui ne rel\u00e8vent pas du sanitaire. Il est donc un d\u00e9placement de l\u2019interface d\u2019\u00e9coute et de construction de liens en amont de la structure de soin. Cette \u00e9coute est ainsi pass\u00e9e par des entretiens informels, parfois par des groupes de parole avec les gens de la rue, et a donn\u00e9 lieu \u00e0 des r\u00e9unions d\u2019appui\/soutien r\u00e9ciproques avec les intervenants des associations.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce travail de passages de l\u2019\u00e9quipe de soin s\u2019est \u00e9tendu \u00e0 des accompagnements communs dans la rue de seconde intention, c\u2019est-\u00e0-dire pr\u00e9par\u00e9s ensemble et apr\u00e8s en avoir inform\u00e9 pr\u00e9alablement les personnes concern\u00e9es. Le temps et la continuit\u00e9, le refus d\u2019actes d\u2019urgence en dehors de situations somatiques p\u00e9rilleuses sont les bases de ce r\u00e9seau autour de la personne en errance o\u00f9 chacun intervient dans ses comp\u00e9tences et son cadre \u00e9thique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la rue le corps est au premier plan, \u00e9tal\u00e9 ou cach\u00e9, inerte ou mobile. Il rend compte d\u2019embl\u00e9e de la globalit\u00e9 de la situation d\u2019errance par les objets h\u00e9t\u00e9roclites qui l\u2019entourent, souvent des sacs en plastique pour bagages, parfois un caddie surcharg\u00e9, ou si l\u2019errance est r\u00e9cente une valise ou un sac de voyage, par des v\u00eatements d\u2019emprunt usag\u00e9s, salis, sans unit\u00e9, voire rafistol\u00e9s. Le corps porte tous les attributs de la gal\u00e8re, m\u00eame quand la tentative de r\u00e9sister \u00e0 la clochardisation lui donne une certaine allure de normalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier regard oppressant plonge dans une perplexit\u00e9 sans rivages, car justement le regard de l\u2019autre n\u2019est pas saisissable, peu propice au contact. C\u2019est dans cette rencontre du corps qu\u2019appara\u00eet le sentiment de d\u00e9shumanisation, la honte, comme un retour dans le r\u00e9el de nos refoul\u00e9s intimes, de notre th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombre interne. Instaurer une parole est la premi\u00e8re difficult\u00e9, trouver les mots face \u00e0 cet indicible, en se r\u00e9f\u00e9rant au langage gestuel et \u00e0 l\u2019attitude de l\u2019autre. Chaque rencontre est un \u00e9ternel recommencement de ce v\u00e9cu extr\u00eame. Les premiers \u00e9changes passent par le prendre soin, par une observation quasi-ethnologique des objets qui r\u00e9v\u00e8lent l\u2019histoire personnelle sauvegard\u00e9e, mais pour acc\u00e9der \u00e0 ce <em>care<\/em> nous devons accepter de vivre notre propre d\u00e9tresse, avec les sentiments de d\u00e9go\u00fbt et de tristesse. Etre dans une approche clinique va donc se construire \u00e0 partir de ce travail sur nous-m\u00eames face au corps en souffrance, dans l\u2019\u00e9coute chez l\u2019autre de cette voix murmurante, \u00e9touff\u00e9e par le bruit de la rue, ou claire pour dire \u00ab&nbsp;je n\u2019ai besoin de rien&nbsp;\u00bb, dans l\u2019attente d\u2019un surgissement impr\u00e9visible d\u2019une parole qui noue un d\u00e9but de conversation. Les passages r\u00e9guliers instaurent un prendre soin qui ouvre \u00e0 un possible lien subjectif et de protection o\u00f9 la prise en compte de l\u2019\u00e9tat du corps, de sa position, de l\u2019organisation du campement, des objets familiers qui subsistent, des solidarit\u00e9s locales qui facilitent la survie sont alors essentiels. Cette dimension ethnologique de l\u2019approche quotidienne des sans abris \u00e0 la rue de fa\u00e7on durable permet de saisir l\u2019ampleur de l\u2019alt\u00e9ration des corps, en particulier quand l\u2019incurie est au premier plan, et des potentialit\u00e9s de r\u00e9sistance. Elle rend compte de la souffrance psychique partag\u00e9e, m\u00eame si on est \u00e0 des places diff\u00e9rentes.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019accompagnement rencontre des difficult\u00e9s communes&nbsp;: penser l\u2019impensable, souvent proche de l\u2019indicible de la confrontation aux situations extr\u00eames, ce qui est le probl\u00e8me central des intervenants m\u00e9dicaux et sociaux, tentatives de rencontrer des hommes, et de plus en plus souvent des femmes, qui additionnent des probl\u00e8mes sociaux, psychiatriques et toxicomaniaques et sont soumis \u00e0 la violence d\u2019\u00eatre \u00e0 la rue. Cette situation met en effet les intervenants devant les limit\u00e9s de leur engagement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le terme de souffrance psychique renvoie aussi \u00e0 la difficult\u00e9 \u00e0 reconstruire un lien social, alt\u00e9ration d\u2019abord d\u00e9crite pour les intervenants (rapport Lazarus\/Strohl <em>Une souffrance que l\u2019on ne peut cacher<\/em> de 1996), qui s\u2019est \u00e9largie \u00e0 l\u2019ensemble de la souffrance psychologique li\u00e9e \u00e0 la perte du sens du lien (d\u00e9saffiliation). Etre avec est donc une souffrance partag\u00e9e par des populations de plus en plus larges&nbsp;: tous les laiss\u00e9s pour compte de la r\u00e9ussite sociale, qu\u2019ils soient SDF de longue date, immigr\u00e9s sans papiers, travailleurs pauvres, femmes abandonn\u00e9es et de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale tous ceux qui viennent des quartiers d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s. Les jeunes, les personnes \u00e2g\u00e9es, les femmes sont de plus nombreuses \u00e0 la rue.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019accompagnement suppose une pratique de remise en cause des effets des politiques d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 sociale et des gouvernances manag\u00e9riales qui alimentent la perte de sens, non seulement de la vie ensemble, mais aussi des professionnalit\u00e9s soignantes et sociales confront\u00e9es \u00e0 la mise en \u00e9chec de constituer une parole humaine r\u00e9ciproque.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enjeu est bien la lutte contre les causes d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 sociale vers une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique. L\u2019institution d\u2019un r\u00e9seau d\u2019accompagnement dans le prendre soin, comme espace de travail du temps \u00e0 prendre et de la continuit\u00e9, est donc d\u2019abord une structure de l\u2019accompagnement et de la n\u00e9gociation qui permet d\u2019\u00e9viter ou de ma\u00eetriser la contrainte&nbsp;: c\u2019est la contrainte et ses limites que l\u2019on cherche \u00e0 ma\u00eetriser et non la personne en errance. Le r\u00e9seau redonne au corps de l\u2019aplomb \u00e0 celui qui dort sur le trottoir.<\/p>\n\n\n\n<p>La pens\u00e9e clinique se construit ici en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019anthropologie des mondes contemporains, l\u2019\u00e9tude des modifications des rapports entre les soci\u00e9t\u00e9s et leur histoire, leurs rites et leurs mythes \u00ab&nbsp;inclut r\u00e9cits d\u2019origine et de filiation, leurs transmissions dans une instabilit\u00e9 spatiale \u00e0 son comble&nbsp;\u00bb, telle que la d\u00e9crit Marc Aug\u00e9. En reprenant cette hypoth\u00e8se nous acc\u00e9dons, de nouveau, \u00e0 la souffrance psychique des intervenants, avec au moins une double causalit\u00e9&nbsp;: les effets sur leurs propres rapports au r\u00e9el social brouill\u00e9, et la d\u00e9multiplication des t\u00e2ches et l\u2019abrasion de la finalit\u00e9 du travail face aux \u00e9checs institutionnels. La pratique d\u2019une \u00e9quipe mobile de psychiatrie-pr\u00e9carit\u00e9 d\u2019approche des personnes \u00e0 la rue est un bon observatoire d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne qui est devenu une rubrique permanente des m\u00e9dias&nbsp;: la pr\u00e9sence de nombreux malades mentaux en prison, comme substitut de l\u2019h\u00f4pital, au point o\u00f9 il est permis de se demander si la rue n\u2019est pas une variable d\u2019ajustement de l\u2019orientation vers l\u2019un ou l\u2019autre, \u00e0 travers la question de la contrainte comme r\u00e9ponse \u00e0 la mise en danger.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle interroge donc l\u2019\u00e9tat de la psychiatrie actuelle et de ses id\u00e9aux soignants, l\u2019accompagnement \u00e9tant le terme qui viendrait se substituer \u00e0 la perte des pratiques d\u2019accueil et d\u2019hospitalit\u00e9 par les professionnels, dont la cons\u00e9quence est la multiplication des schizophr\u00e8nes en rupture de soins ou dans l\u2019abandon.<\/p>\n\n\n\n<p>La psychiatrie d\u2019accueil est, aujourd\u2019hui, dans le contexte des politiques d\u2019efficience m\u00e9dicale et gestionnaire actuelles, gravement menac\u00e9e, tant dans ses moyens que dans ses pratiques cliniques et \u00e9thiques, instrumentalis\u00e9e dans une efficience urgentiste de pr\u00e9caution, et s\u00e9curitaire, alors m\u00eame, qu\u2019un lieu d\u2019accueil de demandes urgentes permet de prendre le temps dans un lieu de s\u00e9curit\u00e9 pour les patients et les familles.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lien pr\u00e9carit\u00e9, soins psychiques, accompagnement, en est profond\u00e9ment rompu, car accompagner n\u2019est pas une prescription mais une relation humaine qui tente de penser et agir une possibilit\u00e9 de destin personnel, dont la rencontre avec le collectif n\u2019est pas une soumission mais un acte d\u2019appartenance citoyenne.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10014?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le soin psychique est il une rencontre, un accompagnement, une sorte de crois\u00e9e de destins&nbsp;? 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