{"id":10005,"date":"2021-08-22T07:31:06","date_gmt":"2021-08-22T05:31:06","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/lillusion-de-savoir-2\/"},"modified":"2021-09-20T12:26:49","modified_gmt":"2021-09-20T10:26:49","slug":"lillusion-de-savoir","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/lillusion-de-savoir\/","title":{"rendered":"L&rsquo;illusion de savoir"},"content":{"rendered":"\n<p>Le d\u00e9sir de savoir dans sa dimension sexuelle pourrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme la pulsation originaire de la psychanalyse tant Freud fut un insatiable investigateur. Ce qui le conduisit \u00e0 son auto-analyse et \u00e0 sa relation \u00e9pistolaire amicale et transf\u00e9rentielle avec Fliess. Leur rupture est connue et la phrase de Freud&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai r\u00e9ussi l\u00e0 o\u00f9 le parano\u00efaque \u00e9choue&nbsp;\u00bb<sup>1<\/sup> marque une c\u00e9sure nette au niveau du savoir th\u00e9orique mais \u00e9galement \u00e0 celui du statut de l\u2019interpr\u00e9tation. Celle-ci est devenue une interpr\u00e9tation qui vise \u00e0 la d\u00e9liaison\/liaison (m\u00eame si \u00e0 l\u2019\u00e9poque, cette notion qui renvoie \u00e0 la pulsion de mort n\u2019\u00e9tait pas d\u2019actualit\u00e9), \u00e0 une connaissance de l\u2019inconscient <em>via<\/em> ses effets, donc d\u2019un inconscient qui restera en grande partie m\u00e9connu. C\u2019est l\u2019acceptation de ce m\u00e9connu qui fait toute la diff\u00e9rence, cette part d\u2019incompr\u00e9hensible qui rend notre travail si \u00e9nigmatique, pour nous \u00e9videmment, mais aussi pour tous ceux qui viennent nous voir enfin&#8230; surtout les adultes qui veulent comprendre&nbsp;; les adolescents n\u2019ont pas cette demande, ils n\u2019ont d\u2019ailleurs parfois pas de demande, ils arrivent parce que leurs parents l\u2019ont souhait\u00e9, souvent sous la pression de \u00ab&nbsp;troubles du comportement&nbsp;\u00bb ou de \u00ab&nbsp;difficult\u00e9s scolaires&nbsp;\u00bb. Il n\u2019est alors pas question de savoir \u00e0 proprement parler mais de capacit\u00e9 \u00e0 apprendre. La notion de volont\u00e9, en tant qu\u2019acte conscient, est mise en avant par le discours parental et fait tout l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 du th\u00e8me de notre colloque&nbsp;: <em>Ne rien vouloir (en) savoir<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Une des difficult\u00e9s comme consultant est de faire entendre une autre voi(e)x possible (vous pouvez entendre \u00ab&nbsp;voi&nbsp;\u00bb dans tous ses sens, dans sa polys\u00e9mie comme on dit) aux patients. Ceux-ci s\u2019accrochent \u00e0 une rationalit\u00e9 qui s\u2019oppose au travail psychique. Le savoir organise la r\u00e9sistance. En pensant \u00e0 cette conf\u00e9rence, certaines figures mythologiques me sont venues \u00e0 l\u2019esprit, celles qui occupent en partie la pens\u00e9e freudienne&nbsp;: Mo\u00efse, Prom\u00e9th\u00e9e et \u0152dipe. Il me semble que ce qui les caract\u00e9rise est que ces personnages mythologiques savent avant m\u00eame d\u2019\u00e9prouver ce savoir. Pour le dire rapidement, parce que ce n\u2019est pas le c\u0153ur de mon propos, chacun des trois \u0153uvrent en faveur de la transmission et de la filiation, sous la menace de la castration. Ainsi Mo\u00efse devra briser les <em>Tables de la Loi<\/em>, user de rh\u00e9torique messianique, puis retourner sur le mont Sina\u00ef et sera pour Freud d\u2019abord le p\u00e8re de l\u2019id\u00e9alisation homosexuelle (le <em>Mo\u00efse<\/em> de Michel-Ange) puis celui de la transmission au prix de son meurtre puis de la culpabilit\u00e9 et de la dette. Prom\u00e9th\u00e9e est le h\u00e9ros de la connaissance par excellence. C\u2019est lui qui vole la semence du feu aux dieux pour la donner aux hommes, qui auront pour t\u00e2che de le conserver. Prom\u00e9th\u00e9e n\u2019est pas qu\u2019un larron puisque son crime, redoublement de celui d\u2019avoir donn\u00e9 les meilleurs morceaux du taureau aux hommes, est bien celui du don du feu et donc d\u2019une forme sup\u00e9rieure de pens\u00e9e. La lecture que Freud propose du mythe est bas\u00e9e sur le renversement en son contraire (J. Rolland)<sup>2<\/sup> c\u2019est-\u00e0-dire sur le renoncement \u00e0 \u00e9teindre le feu par l\u2019urine. La r\u00e9pression pulsionnelle est, pour Freud, \u00e0 l\u2019origine de tout mouvement de civilisation et entra\u00eene une r\u00e9action agressive dans un premier temps, puis de culpabilit\u00e9. Le ch\u00e2timent, la destruction \/ r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration du foie est un \u00e9quivalent de la tumescence et de la d\u00e9tumescence du phallus. Mais, dans son article sur la \u00ab&nbsp;Prise de possession du feu&nbsp;\u00bb<sup>3<\/sup>, Freud insiste sur le fait que \u00ab&nbsp;L\u2019homme \u00e9teint son propre feu avec sa propre eau&nbsp;\u00bb, le feu \u00e9tant li\u00e9 \u00e0 la passion et \u00e0 l\u2019excitation, l\u2019eau \u00e0 la capacit\u00e9 retrouv\u00e9e d\u2019uriner. Il existe une sorte de rivalit\u00e9 entre l\u2019excitation pr\u00e9-\u00e9jaculatoire et l\u2019excitation urinaire, entre renoncement pulsionnel et maintien du d\u00e9sir (de la passion). L\u2019acquisition de la connaissance pour de simples mortels n\u2019est pas une mince affaire. On comprend mieux que, face aux tentations de l\u2019homme d\u2019assouvir ses pulsions, quitte \u00e0 renoncer \u00e0 la culture, ce soit \u00e0 la femme (d\u00e9pourvue de p\u00e9nis mais pourtant pas d\u2019envie d\u2019uriner) de conserver et d\u2019entretenir le feu. Mais le ch\u00e2timent ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0&nbsp;: pour les hommes ce sera Pandora, \u00ab&nbsp;le beau mal&nbsp;\u00bb, la s\u00e9ductrice, introduite dans le monde des hommes par Epim\u00e9th\u00e9e, fr\u00e8re de Prom\u00e9th\u00e9e, celui qui comprend en retard (ou apr\u00e8s-coup selon les traductions). Quoi qu\u2019il en soit, les hommes seront oblig\u00e9s de s\u2019accoupler pour se reproduire, de se confronter au d\u00e9sir de l\u2019autre sexu\u00e9, ce qui ouvre au myst\u00e8re de la diff\u00e9rence des sexes.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur \u0152dipe, figure mythique du th\u00e9\u00e2tre grec et de la psychanalyse, je ne vais pas rajouter grand chose sauf deux r\u00e9flexions qui me sont venues \u00e0 la lecture du <em>Savoir d\u2019\u0152dipe<\/em> de Michel Foucault<sup>4<\/sup>. D\u2019abord l\u2019oubli d\u2019\u0152dipe, les circonstances dans lesquelles il tue La\u00efos, que j\u2019apparenterais \u00e0 une figure du meurtre inconscient&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019inconscient ne conna\u00eet pour les crimes aucun autre ch\u00e2timent que la mort&nbsp;\u00bb<sup>5<\/sup> \u00e9crit Freud. Ou, pour le dire diff\u00e9remment, \u0152dipe sait mais n\u2019en a jamais eu conscience. Ce savoir que nous pourrions qualifier de pr\u00e9-historique se v\u00e9rifie dans ses r\u00e9ponses au sphinx, m\u00eame si traditionnellement \u00ab&nbsp;\u0152dipe est celui qui a su r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019\u00e9nigme du sphinx mais n\u2019a pas su r\u00e9soudre l\u2019\u00e9nigme qu\u2019il \u00e9tait lui-m\u00eame&nbsp;\u00bb. L\u2019autre aspect est ce qu\u2019\u00e9crit Foucault du passage ou plut\u00f4t, tout au long de son texte, de la coexistence de l\u2019enqu\u00eate oraculaire, du savoir divinatoire, o\u00f9 \u00ab&nbsp;La c\u00e9cit\u00e9 du devin \u00e9quivaut \u00e0 la lumi\u00e8re de Dieu&nbsp;\u00bb et ce qu\u2019il nomme de fa\u00e7on anachronique l\u2019\u00ab&nbsp;enqu\u00eate de pays&nbsp;\u00bb, le savoir o\u00f9 le pr\u00e9sent est \u00e9clair\u00e9 par les t\u00e9moignages du pass\u00e9, par l\u2019interrogatoire de ceux qui ont vu. \u0152dipe ajoute une troisi\u00e8me forme de savoir, celui du tyran, \u00ab&nbsp;qui est une mani\u00e8re tout \u00e0 fait centrale dans les rapports entre savoir et pouvoir&nbsp;\u00bb. Et Foucault d\u2019\u00e9crire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il y a dans \u0152dipe une pl\u00e9thore de savoirs. Trop de savoirs. Et \u0152dipe n\u2019est pas celui que l\u2019ignorance maintient dans sa nuit&nbsp;: il est celui qui joue &#8211; ou essaie de jouer &#8211; de la multiplicit\u00e9 des savoirs (\u2026) Nous avons n\u00e9gativis\u00e9 (je crois que ceci nous concerne tout particuli\u00e8rement aujourd\u2019hui) \u0152dipe et sa fable, nous le pla\u00e7ons du c\u00f4t\u00e9 du d\u00e9faut de savoir au lieu de reconna\u00eetre l\u2019homme du pouvoir savoir&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 travers ces figures mythologiques s\u2019organise un certain nombre de qualificatifs li\u00e9s au savoir&nbsp;: d\u2019abord la ruse qui permet de d\u00e9jouer les pi\u00e8ges mis sur les chemins de la connaissance et autorise les m\u00e9tamorphoses. Puis, le don, la rh\u00e9torique, le renoncement, l\u2019intuition divinatoire, l\u2019enqu\u00eate (la recherche), le tout sous la menace de la castration. Joli programme dont les filles semblent exclues, ou plut\u00f4t semblaient parce que toutes les \u00e9tudes r\u00e9centes tendent \u00e0 montrer, en France comme ailleurs, leur plus grande r\u00e9ussite scolaire (m\u00eame si ce n\u2019est pas tout le savoir et peut-\u00eatre pas celui qui nous int\u00e9resse aujourd\u2019hui, mais au moins un crit\u00e8re d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la connaissance). Aux filles, la facilit\u00e9 \u00e0 apprendre, l\u2019investissement dans le scolaire <em>via<\/em> la pouss\u00e9e passive de leur d\u00e9sir, aux gar\u00e7ons (et aux fils&nbsp;??) le don, ce savoir sans dette, qu\u2019ils n\u2019auraient plus qu\u2019\u00e0 cultiver\u2026 jusqu\u2019au moment (pour les gar\u00e7ons et les filles) o\u00f9 \u00e7a casse. Je propose de suivre les destins du savoir \u00e0 travers les formes lexicales de l\u2019intitul\u00e9 du colloque&nbsp;: la forme affirmative &#8211; <em>Vouloir savoir<\/em> &#8211; et les deux formes n\u00e9gatives qui nous sont propos\u00e9es, que j\u2019entends ainsi de fa\u00e7on arbitraire &#8211; <em>Ne rien vouloir savoir<\/em> et <em>Ne rien vouloir en savoir<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Vouloir savoir<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019emploi du verbe vouloir peut porter \u00e0 confusion. Il renvoie plus \u00e0 une intention consciente qu\u2019\u00e0 la pulsion de savoir dont Freud nous dit qu\u2019elle \u00ab&nbsp;ne peut \u00eatre mise au compte des pulsions \u00e9l\u00e9mentaires&nbsp;\u00bb, qu\u2019elle a deux composantes&nbsp;: \u00ab&nbsp;un mode sublim\u00e9 de l\u2019emprise et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 elle travaille avec le plaisir-d\u00e9sir de regarder&nbsp;\u00bb. La volont\u00e9 est du c\u00f4t\u00e9 de la premi\u00e8re. Ici peut se situer l\u2019illusion que chercher \u00e0 savoir est un acte conscient non soumis \u00e0 un d\u00e9sir inconscient. La dimension surmo\u00efque de la volont\u00e9 s\u2019oppose \u00e0 la d\u00e9couverte d\u2019une \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, mot d\u2019une grande port\u00e9e et d\u2019une qu\u00eate symbolique \u00e0 l\u2019adolescence. Mais, se doutent-ils que cette v\u00e9rit\u00e9 est un savoir sur le sexuel, sur l\u2019origine et non sur la sexualit\u00e9&nbsp;? Ainsi No\u00e9, 14 ans, qui cherche son p\u00e8re. Certes il le voit de temps en temps, et revient syst\u00e9matiquement d\u00e9\u00e7u, se jurant qu\u2019il ne le verra plus, puis il r\u00e9p\u00e8te le m\u00eame sc\u00e9nario. Parfois, il \u00ab&nbsp;oublie&nbsp;\u00bb un week end&nbsp;; son p\u00e8re devient de plus en plus distant et No\u00e9 de le lui reprocher de plus en plus violemment. Il ne peut en parler \u00e0 sa m\u00e8re, qui lui dit qu\u2019il doit voir son p\u00e8re, que c\u2019est comme \u00e7a. Elle dit que \u00e7a la repose, lui la trouve fatigu\u00e9e, pense qu\u2019il ne devrait pas la laisser seule, mais il a l\u2019impression qu\u2019elle ne veut pas de lui et que son p\u00e8re l\u2019ignore quand il est chez lui. Il devient de plus en plus exub\u00e9rant, a une pens\u00e9e diffluente comme s\u2019il devait \u00eatre partout \u00e0 la fois, lutter contre une force centrifuge qui l\u2019\u00e9loigne de son centre, d\u2019un moi unifi\u00e9 et stable. Il s\u2019agite parfois dans le bureau, ne tient pas en place. J\u2019ai du mal \u00e0 le suivre, \u00e0 trouver un fil conducteur, son futur m\u00e9tier peut-\u00eatre, il veut \u00eatre arch\u00e9ologue. Ses parents se sont s\u00e9par\u00e9s quand il avait 3 ans \u00ab&nbsp;peut-\u00eatre m\u00eame un peu moins&nbsp;\u00bb. Je lui fais remarquer qu\u2019en effet ils ne sont pas rest\u00e9s tr\u00e8s longtemps ensemble et que, m\u00eame tr\u00e8s jeune, la s\u00e9paration n\u2019emp\u00eache pas de souffrir. Il dit \u00ab&nbsp;Mon p\u00e8re est un frimeur, il a de belles voitures, il se prend pour un riche. Avant il avait une Mercedes, mais maintenant avec ses enfants il a une voiture fran\u00e7aise, je ne connais pas la marque mais elle est toujours d\u00e9capotable&nbsp;\u00bb et, comme un \u00e9cho, je dis \u00abCe qui est bien en d\u00e9capotable est qu\u2019on roule d\u00e9couvert&nbsp;\u00bb, il r\u00e9pond \u00ab&nbsp;Oui, ce n\u2019est pas tr\u00e8s pratique surtout avec les enfants et il n\u2019y a pas vraiment de place pour moi. Ma m\u00e8re pr\u00e9f\u00e8re, elle dit que c\u2019est dangereux. Elle a toujours peur&nbsp;\u00bb. Ult\u00e9rieurement viendront le r\u00e9cit sur les recommandations de sa m\u00e8re qu\u2019il se pr\u00e9serve en cas de relation sexuelle, ce qui le met en rage, de quoi sa m\u00e8re se m\u00eale-t-elle&nbsp;? L\u2019\u00e9mergence d\u2019un signifiant en lien avec une th\u00e9orie sexuelle, voire avec une sc\u00e8ne primitive, agit comme la lev\u00e9e d\u2019un secret et modifie la relation transf\u00e9rentielle dans le sens d\u2019un abaissement des tensions l\u00e0 o\u00f9 une fin de non recevoir \u00e9tait oppos\u00e9e \u00e0 sa volont\u00e9 de savoir. Il peut enfin en savoir quelque chose, sauf qu\u2019il ne le sait pas. C\u2019est cet \u00e9cart entre savoir ou pas qui cr\u00e9e les conditions d\u2019un r\u00e9investissement de sa pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme tous les adolescents de son \u00e2ge, il n\u2019a plus grand chose \u00e0 apprendre sur la sexualit\u00e9 sauf de l\u2019\u00e9prouver et, pour paraphraser Freud, s\u2019ils ont accru leur savoir, ils n\u2019ont pas chang\u00e9. Bien au contraire, ce savoir vient comme une surface, un frein \u00e0 la curiosit\u00e9, d\u2019autant qu\u2019il peut \u00eatre redoubl\u00e9 par l\u2019excitation, voire la passion qui agit les familles dans les moments de d\u00e9composition\/recomposition. Il n\u2019y aurait plus rien \u00e0 d\u00e9couvrir puisque tout se d\u00e9roule sous le regard, d\u2019o\u00f9 le recours \u00e0 des artifices, des imitations. Les clips avec des danses lascives, les films d\u2019horreur, les s\u00e9ries, jusqu\u2019aux s\u00e9quences pornographiques, viennent paradoxalement \u00eatre des excitations pare effractantes. En s\u2019identifiant \u00e0 des personnages ou \u00e0 des sc\u00e8nes de fiction (m\u00eame s\u2019ils existent comme les stars de la musique) \u00e9crites par un autre qu\u2019eux-m\u00eames, puis en l\u2019introjectant, ils cr\u00e9ent un \u00e9cran fictif contre l\u2019effraction de la dimension sexuelle du savoir \u00e0 laquelle ils ne peuvent sinon \u00e9chapper. Ce qui les effraie alors, ce n\u2019est pas la haine s\u00e9paratrice ou l\u2019amour reconquis, mais les images qu\u2019ils regardent et qui finalement les rassurent. Celles-ci sont d\u2019autant plus f\u00e9tichis\u00e9es qu\u2019elles sont l\u2019incarnation du mal pour les parents et supports de fantasmes masturbatoires pour les adolescents. Longtemps, le jeu autour des th\u00e9ories sexuelles infantiles, dont le but est de d\u00e9placer l\u2019\u00e9conomie libidinale engendr\u00e9e par la d\u00e9couverte de la diff\u00e9rence des sexes, a maintenu la pulsion g\u00e9nitale \u00e0 distance, parfois au profit, d\u2019une r\u00e9gression anale (<em>via<\/em>\u00a0le langage ou le comportement). Il n\u2019est pas rare de recevoir de jeunes coll\u00e9giens qui ont recours \u00e0 des strat\u00e9gies infantiles dans l\u2019espoir d\u2019en d\u00e9couvrir un peu plus sur l\u2019autre sexe. Tel Albert, 13 ans, qui a \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9 une journ\u00e9e de son coll\u00e8ge pour \u00ab\u00a0avoir perturb\u00e9 la classe en jouant avec une peluche\u00a0\u00bb qu\u2019il voulait offrir \u00e0 Yasmine dont il est amoureux. Plus la volont\u00e9 de savoir sexuel se rapproche d\u2019une sexualit\u00e9 possible moins les strat\u00e9gies infantiles de d\u00e9fense sont efficientes, faire le pitre ou jouer les petites filles effarouch\u00e9es peuvent m\u00eame devenir des facteurs d\u2019exclusion des groupes. Quand le d\u00e9placement ou l\u2019\u00e9vitement n\u2019est plus possible, une des solutions est\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u2026 de ne rien vouloir savoir<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"pa7\">C\u2019est la solution de l\u2019inhibition n\u00e9vrotique puisqu\u2019elle porte sur l\u2019intention (vouloir) plus que sur l\u2019objet (savoir) o\u00f9 le refus s\u2019oppose \u00e0 la n\u00e9gation qui est, \u00e9crit Freud \u00ab\u00a0(\u2026) l\u2019admission intellectuelle du refoul\u00e9. Tandis que persiste ce qui est essentiel dans le refoulement.\u00a0\u00bb Ici il n\u2019existe pas de solution de compromis entre la volont\u00e9 (consciente) de savoir et le sexuel, c\u2019est l\u2019ensemble qui est refus\u00e9 et entra\u00een\u00e9 dans le refoulement<sup>6<\/sup>. \u00ab\u00a0Il en r\u00e9sulte une inhibition de toute forme de curiosit\u00e9 et une entrave (parfois d\u00e9finitive) au libre exercice de l\u2019intelligence\u00a0\u00bb<sup>7<\/sup>. Tel M\u00e9phistoph\u00e9l\u00e8s, l\u2019adolescent dirait\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis celui qui toujours nie\u00a0\u00bb. C\u2019est une situation d\u00e9licate, celle o\u00f9 le d\u00e9sir de savoir projet\u00e9 sur le th\u00e9rapeute est retourn\u00e9 par le sujet comme une curiosit\u00e9 malsaine et renforce la r\u00e9sistance. Les capacit\u00e9s \u00e9laboratives sont mises \u00e0 rude \u00e9preuve en l\u2019absence de mat\u00e9riau psychique palpable si ce n\u2019est la dimension masochiste du n\u00e9gativisme et son corollaire, l\u2019exhibitionnisme passif. En effet, il n\u2019est pas rare que, par renversement, l\u2019inhibition excite la curiosit\u00e9 des parents de plus en plus intrusifs et, en retour, l\u2019agressivit\u00e9 de l\u2019adolescent qui peut prendre une place d\u2019incompris, de victime. \u00c9trangement, la difficult\u00e9 provient de la satisfaction que chaque membre de la famille y trouve\u00a0; les parents \u00e9prouvent (enfin) leur d\u00e9sir infantile de savoir avec la culpabilit\u00e9 qui l\u2019accompagne et pousse \u00e0 venir consulter, l\u2019enfant met en acte une th\u00e9orie sexuelle infantile sadique anale. Jeanne est la seconde d\u2019une fratrie de deux filles cambodgiennes adopt\u00e9es. Elle avait 12 ans quand je l\u2019ai re\u00e7ue pour la premi\u00e8re fois. Ses grands-parents paternels, Cambodgiens, sont arriv\u00e9s en France au d\u00e9but des ann\u00e9es 70, avant la prise du pouvoir par les <em>khmers<\/em> rouges. Son p\u00e8re est n\u00e9 en France (donc contrairement \u00e0 ses parents et \u00e0 sa fille). La m\u00e8re de Jeanne est n\u00e9e en Italie de parents venus comme r\u00e9fugi\u00e9s politiques d\u2019Europe de l\u2019Est. Tous musiciens amateurs, Jeanne au violon, ils jouaient des morceaux de musique tziganes. C\u2019\u00e9tait leur principale activit\u00e9 de loisir commune, que Jeanne a d\u00e9sinvesti comme sa scolarit\u00e9. Son p\u00e8re a alors accru ses exigences, l\u2019accablant de travail, la surveillant de plus en plus. Sa m\u00e8re usait d\u2019une trouble s\u00e9duction que Jeanne semblait avoir per\u00e7ue comme \u00e9tant au service du <em>diktat<\/em> paternel. Elle venait mais ne disait rien. L\u2019\u00e9laboration familiale autour de la filiation paternelle a permis de desserrer l\u2019\u00e9tau mais pas de rendre Jeanne plus loquace. Elle disait juste \u00ab\u00a0Ici j\u2019ai la paix\u00a0\u00bb. C\u2019est ce que disait Bastien, dont le p\u00e8re \u00e9tait mort quand il avait trois ans\u00a0; il venait, s\u2019asseyait, disait quelques mots puis restait mutique, aid\u00e9 en ceci par la consommation r\u00e9guli\u00e8re de cannabis. L\u2019abandon rend impossible le retour vers le corps abandonnant et oblige \u00e0 une adh\u00e9sion au corps et au langage de l\u2019adoptant, interdit le jeu sur le questionnement des origines, rend l\u2019enqu\u00eate sur la v\u00e9rit\u00e9 caduque. C\u2019est une fiction en prise avec le r\u00e9el qui tient lieu de roman familial. Il y a mise en concurrence des pulsions de r\u00e9paration de l\u2019enfant et des parents et c\u2019est d\u2019une conflictualit\u00e9 possible ou non dont d\u00e9pend en partie le destin du savoir. Dans <em>L\u2019enfant mal accueilli et sa pulsion de mort<\/em><sup>8<\/sup>, Ferenczi \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019enfant doit \u00eatre amen\u00e9, par une prodigieuse demande d\u2019amour, de tendresse et de soin, \u00e0 pardonner aux parents de l\u2019avoir mis au monde sans lui demander son intention sinon les pulsions de destruction se meuvent aussit\u00f4t (\u2026) dans ces cas de diminution du plaisir de vivre, je me suis vu peu \u00e0 peu oblig\u00e9 de r\u00e9duire de plus en plus les exigences quant \u00e0 la capacit\u00e9 de travail des patients\u00a0\u00bb. Et ce sont bien les secrets du d\u00e9sir d\u2019enfant et de la filiation que les parents morts ou abandonnants, introject\u00e9s comme des corps inanim\u00e9s, conservent. L\u2019adolescent alors en manque de repr\u00e9sentation est inapte \u00e0 cr\u00e9er un r\u00e9seau fantasmatique et \u00e0 alimenter son d\u00e9sir de savoir. N\u00e9anmoins, une parole retrouv\u00e9e et partag\u00e9e sur l\u2019origine et la filiation de ses parents a permis \u00e0 Jeanne d\u2019\u00e9tayer sa subjectivit\u00e9 par une connaissance objective.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans un mot, Ariane, 14 ans, tirait les fils de l\u2019\u00e9charpe de sa m\u00e8re pendant que celle-ci parlait. Elle cl\u00f4t l\u2019entretien en disant, regardant sa fille, \u00ab\u00a0Qu\u2019en penses-tu ma petite chatte\u00a0?\u00a0\u00bb \u00c0 l\u2019entretien suivant, seule et provocante, blouson en fourrure, yeux de chat et rougissement en guise de ronronnement, Ariane est assign\u00e9e \u00e0 un signifiant, \u00e0 repr\u00e9senter ce qui la d\u00e9signe. Sa seule phrase prononc\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne sais pas\u00a0\u00bb. Le rien aurait pu cr\u00e9er un lien, un <em>schibboleth<\/em>, impronon\u00e7able mais partageable, mais ce fut impossible, la curiosit\u00e9 qu\u2019elle suscitait et que je lui renvoyais tel un miroir \u00e9tait trop effractante. Le \u00ab\u00a0Je ne sais pas\u00a0\u00bb l\u2019affranchit du \u00ab\u00a0Je sais\u00a0\u00bb de l\u2019intuition parano\u00efaque qui l\u2019emp\u00eachait d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une parole propre. Il lui donne une contenance qui l\u2019identifie comme \u00e9tant sortie de l\u2019enfance, mais, ne lui donne pas d\u2019identit\u00e9. Sophie de Mijolla \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Plus la relation au maternel risque de se vivre sous le signe de la domination et de l\u2019intrusion, plus le recours \u00e0 une autre langue est n\u00e9cessaire.\u00a0\u00bb<sup>9<\/sup>. Pour l\u2019instant, Ariane pr\u00e9f\u00e8re rester dans le silence, elle croit que sa m\u00e8re est le rempart contre le vide qui risque de la happer. La forme n\u00e9gative dit l\u2019exigence du secret structurant, surtout avoir le droit de ne pas tout dire. La n\u00e9gation ouvre au d\u00e9sir de savoir d\u00e9barrass\u00e9 de sa composante sexuelle maintenue dans le refoulement. Il est alors possible de\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u2026ne rien vouloir en savoir<\/h2>\n\n\n\n<p>Cette formulation d\u00e9lie l\u2019intention (vouloir) de l\u2019acte (savoir) et rend une libert\u00e9 au savoir de choisir ses objets en particulier intellectuels. \u00ab&nbsp;Une pulsion partielle r\u00e9ussit \u00e0 se soustraire \u00e0 l\u2019action de la pulsion sexuelle maintenue dans le refoulement et, au lieu de se diriger vers l\u2019inconscient, elle se voit sublim\u00e9e en d\u00e9sir de savoir se rangeant, dit Freud, du c\u00f4t\u00e9 de la puissante pulsion d\u2019investigation pour venir la renforcer avec pour r\u00e9sultat d\u2019activer le d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence et de favoriser la cr\u00e9ativit\u00e9.&nbsp;\u00bb<sup>10<\/sup>. Pour mener \u00e0 bien son enqu\u00eate, \u0152dipe, qui n\u2019a rien vu du meurtre de La\u00efos, doit obtenir de l\u2019esclave l\u2019aveu de ce qu\u2019il a vu, ce qui lui sera fatal. Il y perdra le pouvoir et le sens de la vue. Il ne peut \u00eatre un tyran sans savoir. Du retour de refoul\u00e9 de la sc\u00e8ne primitive, l\u2019adolescent ne voudrait rien savoir de l\u2019effroi qu\u2019il suscite. Mais du recours aux th\u00e9ories sexuelles infantiles il ne veut plus rien en savoir. Le passage de l\u2019adolescence exige la non nostalgie de l\u2019enfance. Quand apr\u00e8s le co\u00eft durant lequel ils ont partag\u00e9 le phallus, les parents se s\u00e9parent, qui en a la possession si ce n\u2019est l\u2019enfant dont la vertu est d\u2019\u00eatre sage&nbsp;? Celui-ci n\u2019aura de cesse de d\u00e9sirer s\u2019en d\u00e9barrasser. Pour pouvoir apprendre il faut se d\u00e9prendre de la v\u00e9rit\u00e9, accepter l\u2019ignorance, s\u2019autoriser \u00e0 l\u2019intranquillit\u00e9 du non savoir. Savoir implique d\u2019avoir une dette envers la v\u00e9rit\u00e9. C\u2019est cette dette qui permet la transmission et la circulation de la connaissance. Ne rien vouloir en savoir est une n\u00e9cessit\u00e9 psychique qui rend le savoir illusoire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>\u00ab\u00a0Vous avez non seulement observ\u00e9 mais \u00e9galement compris que je n\u2019\u00e9prouve plus le besoin de r\u00e9v\u00e9ler compl\u00e8tement ma personnalit\u00e9 et vous l\u2019avez fort justement attribu\u00e9 \u00e0 une raison traumatisante. Depuis l\u2019affaire Fliess que j\u2019ai d\u00fb r\u00e9cemment m\u2019occuper de liquider, comme vous le savez, le besoin en question n\u2019existe plus pour moi. Une partie de l\u2019investissement homosexuel a disparu et je m\u2019en suis servi pour agrandir mon propre moi. J\u2019ai r\u00e9ussi l\u00e0 o\u00f9 le parano\u00efaque \u00e9choue.\u00a0\u00bb Freud \u00e0 Ferenczi, octobre 1910<\/li><li>J. Rolland, \u00ab\u00a0m\u00e9tamorphose d\u2019un mythe\u00a0\u00bb in <em>Libres cahiers pour la psychanalyse<\/em>, n\u00b022, 2010\/2, In Press,Paris, pp.17-37<\/li><li>S. Freud, \u00ab\u00a0La prise de possession du feu\u00a0\u00bb in <em>OCFP<\/em> XVIII, PUF,Paris, 1995, pp.31-37<\/li><li>M. Foucault, \u00ab\u00a0Le savoir d\u2019\u0152dipe\u00a0\u00bb, in <em>Le\u00e7ons sur la volont\u00e9 de savoir<\/em>, Seuil\/ Gallimard, Paris, 2011, pp.222-253<\/li><li>S. Freud, \u00ab\u00a0Actuelles sur la vie et la mort\u00a0\u00bb, <em>OCFP<\/em> XIII, Paris PUF, 1994,p.154<\/li><li>S. Freud, \u00ab\u00a0La n\u00e9gation\u00a0\u00bb, <em>OCFP<\/em> XVII, PUF, Paris, 1992, p.168<\/li><li>R. Dorey, \u00ab\u00a0La Curiosit\u00e9 en question\u00a0: L\u00e9onard et Freud\u00a0\u00bb, in <em>Le D\u00e9sir de savoir<\/em>, Deno\u00ebl, Paris, 1998, p. 26<\/li><li>S. Ferenczi, \u00ab\u00a0L\u2019enfant mal accueilli et sa pulsion de mort\u00a0\u00bb, <em>OCP<\/em> IV, Payot, 1996, p 79<\/li><li>S. de Mijolla-Mellor, \u00ab\u00a0Le retour de la pulsion de th\u00e9oriser \u00e0 l\u2019adolescence\u00a0\u00bb in <em>Le besoin de savoir<\/em>, Dunod, Paris, 2002, p.168<\/li><li>R. Dorey, opus cit\u00e9, p. 27<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10005?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le d\u00e9sir de savoir dans sa dimension sexuelle pourrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme la pulsation originaire de la psychanalyse tant Freud fut un insatiable investigateur. 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