{"id":29941,"date":"2023-05-09T12:37:47","date_gmt":"2023-05-09T10:37:47","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?post_type=parution&#038;p=29941"},"modified":"2023-05-09T12:37:51","modified_gmt":"2023-05-09T10:37:51","slug":"science-et-fiction-chez-freud-quelle-epistemologie-pour-la-psychanalyse","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/science-et-fiction-chez-freud-quelle-epistemologie-pour-la-psychanalyse\/","title":{"rendered":"Science et fiction chez Freud. Quelle \u00e9pist\u00e9mologie pour la psychanalyse\u00a0?"},"content":{"rendered":"\n<p>Freud voulait faire reconna\u00eetre sa d\u00e9couverte comme science nouvelle et ind\u00e9pendante. En ouvrant \u00e0 nouveau cette question de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie freudienne, Isabelle Alfandary \u2014 philosophe et psychanalyste, membre de la Soci\u00e9t\u00e9 de Psychanalyse Freudienne, Professeure \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Sorbonne Nouvelle et Professeure invit\u00e9e dans nombre d\u2019universit\u00e9s \u00e9trang\u00e8res, ancienne pr\u00e9sidente du Coll\u00e8ge International de Philosophie&nbsp;\u2014 fait le point sur le mode d\u2019\u00e9laboration par Freud de la pens\u00e9e psychanalytique, tant clinique que th\u00e9orique. Elle commente dans cette perspective quelques-uns des livres fondamentaux de Freud.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Fonder scientifiquement la psychanalyse et la transmettre<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Ce livre fait toute sa place \u00e0 la volont\u00e9 freudienne de scientificit\u00e9, manifeste tout au long de l\u2019\u0153uvre. Aujourd\u2019hui, la psychanalyse est toujours somm\u00e9e de faire la preuve de sa validit\u00e9. L\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019inconscient repose sur le principe de l\u2019universalit\u00e9 des processus psychiques, qui valent aussi bien pour la maladie que pour la sant\u00e9, et sur un strict d\u00e9terminisme psychique. Isabelle Alfandary veut montrer comment la pens\u00e9e freudienne \u00e9largit la notion de rationalit\u00e9, sans perdre sa rigueur. L\u2019article de&nbsp;1915 sur l\u2019Inconscient est une r\u00e9f\u00e9rence centrale pour le d\u00e9gagement de l\u2019objet de cette science nouvelle et singuli\u00e8re qu\u2019est la psychanalyse&nbsp;\u2014 l\u2019\u00e9coute de l\u2019analyste n\u2019est pas de type religieux ou chamanique, et les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la science et \u00e0 la connaissance sont essentielles, alors m\u00eame que l\u2019inconscient n\u2019est pas une chose ni un ph\u00e9nom\u00e8ne directement observable\u2026 Freud est rest\u00e9 r\u00e9ticent dans son usage de la notion de fiction&nbsp;; au contraire, Isabelle Alfandary n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 y recourir, mais en la red\u00e9finissant. En effet, comme le r\u00eave, la fiction (qui n\u2019est pas le r\u00e9cit imaginaire ou forg\u00e9), \u00ab&nbsp;op\u00e8re par d\u00e9placement et condensation&nbsp;\u2014 notamment par substitution ou analogie&nbsp;\u2014 et permet de saisir une relation qui ne peut \u00eatre qu\u2019obliquement mise en \u00e9vidence, une relation d\u2019inconscient, frapp\u00e9e au sceau d\u2019un rapport refoul\u00e9 et non recouvrable&nbsp;\u00bb (p. 54). Freud lui-m\u00eame convoque un personnage de fiction pour d\u00e9signer sa th\u00e9orie en parlant de sorci\u00e8re m\u00e9tapsychologique. En interrogeant les mod\u00e8les \u00e9pist\u00e9mologiques successifs qui ont fa\u00e7onn\u00e9 la psychanalyse, l\u2019auteur examine les formes et les strat\u00e9gies de communication de l\u2019inconscient, car l\u2019\u00e9volution de la pens\u00e9e freudienne est ins\u00e9parable des genres d\u2019\u00e9criture de la psychanalyse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les r\u00e9cits des \u00c9tudes sur l\u2019hyst\u00e9rie&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Isabelle Alfandary s\u2019attache ainsi \u00e0 un commentaire assez syst\u00e9matique de grands textes freudiens. Elle met en \u00e9vidence de fa\u00e7on tr\u00e8s int\u00e9ressante \u00ab&nbsp;la tentation de l\u2019intrigue dans les <em>\u00c9tudes sur l\u2019hyst\u00e9rie<\/em>&nbsp;\u00bb, ins\u00e9parable du rapport de l\u2019hyst\u00e9rie traumatique au r\u00e9cit et \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, puisque c\u2019est par le r\u00e9cit cathartique de son histoire que l\u2019hyst\u00e9rique peut se lib\u00e9rer de ses sympt\u00f4mes. Dans ses histoires de cas, Freud passe d\u2019une certaine forme de \u00ab&nbsp;romance&nbsp;\u00bb (cf. Lucy R.) \u00e0 la posture de d\u00e9tective qu\u2019il adopte avec Elisabeth von R., ce qui contribue \u00e0 la d\u00e9couverte du transfert. Parall\u00e8lement \u00e0 l\u2019abandon progressif de l\u2019hypnose, la technique freudienne passe de l\u2019interrogatoire \u00e0 l\u2019association libre, ce qui transforme aussi en profondeur l\u2019\u00e9criture de cas. Il faut encore noter l\u2019attention port\u00e9e au d\u00e9tail, et m\u00eame la signification essentielle du rebut, indice aussi pr\u00e9cieux qu\u2019aberrant, \u00e9l\u00e9ment apparemment insignifiant qu\u2019on aurait ais\u00e9ment n\u00e9glig\u00e9. Le \u00ab&nbsp;tableau vivant&nbsp;\u00bb d\u2019Emmy von N. allong\u00e9e sur son divan, la passion refoul\u00e9e de Miss Lucy R. qui donne lieu \u00e0 un processus de rem\u00e9moration et de reconnaissance, la cure atypique de Katharina, initient sous des formes romanesques au savoir insu de l\u2019hyst\u00e9rique. Le cadre narratif de la romance ou de la fiction polici\u00e8re fournit \u00e0 Freud un cadre explicatif pour raconter une cure, faire la g\u00e9n\u00e9alogie d\u2019une maladie et de la formation du sympt\u00f4me, faire \u00e9merger des affects inexprimables, identifier les points nodaux de la trajectoire morbide. Cette discursivit\u00e9 articule des cha\u00eenes de raisons \u00e0 des situations contingentes, inscrivant ainsi au c\u0153ur des \u00e9v\u00e9nements accidentels une logique d\u00e9terministe.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Reconstruction de la r\u00e9alit\u00e9 et construction d\u2019un mythe<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Outre la reprise de la notion \u00ab&nbsp;d\u2019attente croyante&nbsp;\u00bb, un long chapitre est consacr\u00e9 \u00e0 la (re)construction dans le cas de l\u2019Homme aux loups \u2014 construction de la conviction, reconstruction du cha\u00eenon manquant entre le r\u00eave fait \u00e0 quatre ans (les loups immobiles sur un arbre) et la sc\u00e8ne originaire (observation, peut-\u00eatre \u00e0 18 mois, d\u2019une relation sexuelle entre ses parents). Dans cette m\u00e9thode, le psychanalyste s\u2019avance dans l\u2019interpr\u00e9tation clinique, et la \u00ab&nbsp;science de l\u2019inconscient&nbsp;\u00bb est ins\u00e9parable d\u2019un appel \u00e0 l\u2019autre&nbsp;; dans une suspension de l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9, celui-ci \u00ab&nbsp;prend la forme d\u2019une demande de cr\u00e9dit \u00e0 laquelle r\u00e9pond l\u2019accr\u00e9ditation d\u2019une d\u00e9monstration. La croyance est alors un proc\u00e8s en validation, c\u2019est un croire (<em>Glaube<\/em>) qui tend au savoir (<em>Wissen<\/em>)&nbsp;\u00bb. Ceci s\u2019inscrit dans la discussion critique de Freud envers Vaihinger qui l\u00e9gitimait les fictions heuristiques.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le dernier chapitre s\u2019attache \u00e0 la fiction utile d\u2019un \u00ab&nbsp;mythe des origines&nbsp;\u00bb, cette \u00ab&nbsp;fable th\u00e9orique&nbsp;\u00bb de la horde originaire et du meurtre originaire que Freud propose en 1913 dans <em>Totem et tabou<\/em>. Dans cette extension d\u00e9cisive au champ de la psychanalyse appliqu\u00e9e, Freud n\u2019illustre pas un pan de th\u00e9orie psychanalytique (comme dans la <em>Gradiva<\/em>, le <em>Mo\u00efse<\/em> de Michel-Ange, etc.)&nbsp;; mais il tente de soutenir l\u2019\u00e9difice de la psychanalyse en lui apportant une validation primordiale, ext\u00e9rieure \u00e0 la clinique, mais rapport\u00e9e \u00e0 elle. L\u2019\u00e9nigme anthropologique de la crainte de l\u2019inceste vient confirmer la psychanalyse dans son hypoth\u00e8se \u0153dipienne. De plus, l\u2019enqu\u00eate anthropologique confirme la coexistence de processus psychiques conscients et de processus psychiques inconscients.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Freud et la fiction&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Si Freud a \u00ab&nbsp;craint de reconna\u00eetre ouvertement \u00e0 la fiction une place en psychanalyse, pour ne pas mettre en danger le s\u00e9rieux et la scientificit\u00e9 d\u2019une science naissante&nbsp;\u00bb (p. 218), il met cependant en \u0153uvre, selon I. Alfandary \u00ab&nbsp;un double usage de la fiction&nbsp;: un usage pratique ayant pour vis\u00e9e de rendre communicables l&rsquo;histoire et l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019inconscient, et un usage th\u00e9orique permettant d\u2019\u00e9tayer l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019inconscient&nbsp;\u00bb (ibid.).<\/p>\n\n\n\n<p>Au total, cette lecture de Freud s\u2019av\u00e8re int\u00e9ressante et rigoureuse. Elle compl\u00e8te et discute implicitement l\u2019\u00e9tude de l\u2019ancrage scientifique de Freud (voir par exemple, Fr\u00e9d\u00e9ric Forest, <em>Freud et la science<\/em>, Paris, Economica 2010). On peut avoir parfois l\u2019impression qu\u2019Isabelle Alfandary effectue, pour la th\u00e9orisation freudienne, un travail analogue \u00e0 celui qu\u2019avait propos\u00e9 Serge Viderman pour la relation et la pratique analytiques.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/29941?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":29942,"template":"","rubrique":[1214],"thematique":[200,1204],"auteur":[1601],"mode":[60],"revue":[2698],"auteur_livre":[2708],"class_list":["post-29941","parution","type-parution","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-litterature","thematique-psychanalyse","auteur-dominique-bourdin","mode-payant","revue-2698","auteur_livre-isabelle-alfandary"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/29941","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media\/29942"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=29941"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=29941"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=29941"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=29941"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=29941"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=29941"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=29941"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}