{"id":29939,"date":"2023-05-09T12:37:51","date_gmt":"2023-05-09T10:37:51","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?post_type=parution&#038;p=29939"},"modified":"2023-05-09T12:37:56","modified_gmt":"2023-05-09T10:37:56","slug":"la-grande-histoire-et-la-petite","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/la-grande-histoire-et-la-petite\/","title":{"rendered":"La Grande Histoire et la petite"},"content":{"rendered":"\n<p>Livre apr\u00e8s livre, la collection des \u00ab&nbsp;petits bleus&nbsp;\u00bb des PUF nous a habitu\u00e9s \u00e0 des projets ambitieux. Le dernier en date, <em>La Grande Histoire et la petite<\/em>, vise une r\u00e9flexion sur l\u2019apport de la psychanalyse \u00e0 la compr\u00e9hension des faits de notre histoire contemporaine. Dirig\u00e9 par Jacques Andr\u00e9, Fran\u00e7oise Coblence et Catherine Chabert, l\u2019ouvrage pr\u00e9sente huit textes croisant des r\u00e9cits cliniques avec un questionnement sur l\u2019Histoire&nbsp;: quels sont les effets des \u00e9v\u00e8nements r\u00e9els, pass\u00e9s ou pr\u00e9sents, sur les productions psychiques des individus&nbsp;? Qu\u2019advient-il des vies minuscules lorsque l\u2019Histoire frappe \u00e0 la porte&nbsp;? Comment l\u2019histoire individuelle et l\u2019histoire collective se nouent-elles dans la cure et quel statut leur donner dans notre \u00e9coute&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>De l&rsquo;exp\u00e9rience au r\u00e9cit de l&rsquo;exp\u00e9rience<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Le titre a de quoi surprendre. Selon une repr\u00e9sentation commune, la grande Histoire ne rel\u00e8verait pas du domaine de la psychanalyse, mais appartiendrait aux historiens, sociologues ou journalistes. Tout se passe comme si un \u00ab&nbsp;Yalta&nbsp;\u00bb \u00e9pist\u00e9mologique partageait les territoires disciplinaires entre les sciences du collectif et celles du psychisme. Aux cliniciens, la petite histoire, le destin individuel, la psych\u00e9\u2009; aux autres, la grande Histoire et la marche du monde. Pour le plus grand plaisir du lecteur curieux, l\u2019ouvrage s\u2019autorise \u00e0 att\u00e9nuer une distinction arbitraire qui dissocie l\u2019indissociable&nbsp;: la soci\u00e9t\u00e9 et l\u2019individu, l\u2019exp\u00e9rience et le r\u00e9cit, le psychisme et le contemporain. Nous voici donc amen\u00e9s \u00e0 \u00e9couter comment la grande Histoire travaille l\u2019appareil psychique, \u00e0 nous pencher analytiquement sur la r\u00e9sonance dans les r\u00e9cits cliniques d\u2019une poign\u00e9e d\u2019exp\u00e9riences les plus folles de l\u2019histoire actuelle&nbsp;: la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, le massacre des Rohingyas, la guerre en Colombie, la dictature sous Poutine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019analyste, penser l\u2019Histoire revient d\u2019abord \u00e0 repenser les contours du traumatisme. Souvenons-nous de la phrase de Perec au d\u00e9but de <em>W ou le Souvenir d\u2019enfance<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;je n\u2019ai pas de souvenir d\u2019enfance, \u00e9crit-il, j\u2019en \u00e9tais dispens\u00e9&nbsp;: une autre histoire, la Grande, l\u2019Histoire avec sa grande hache avait d\u00e9j\u00e0 r\u00e9pondu \u00e0 ma place&nbsp;: la guerre, les camps.&nbsp;\u00bb. Entrem\u00ealant ses mots \u00e0 ceux de Fran\u00e7oise Coblence \u00e0 qui l\u2019ouvrage est d\u00e9di\u00e9, Jacques Andr\u00e9 rappelle qu\u2019il y a au moins deux traumas, comme il y a deux \u00ab&nbsp;Auschwitz&nbsp;\u00bb. Le premier, indicible, \u00ab&nbsp;pure culture de la pulsion de mort&nbsp;\u00bb ne se pr\u00eate en rien \u00e0 l\u2019analyse et \u00e0 ses interpr\u00e9tations. Il condamne toute pens\u00e9e \u00e0 l\u2019impossible, toute parole \u00e0 la profanation. Plus accessible \u00e0 la parole analytique, le second trauma renvoie \u00e0 \u00ab&nbsp;une histoire, re\u00e7ue en h\u00e9ritage, faite de r\u00e9cits et non d\u2019exp\u00e9rience&nbsp;\u00bb. Peuvent y apparaitre au milieu des conflits psychiques les traces des traumatismes d\u00e9form\u00e9s. C\u2019est \u00e0 partir de ces formations et d\u00e9formations que le livre trouve \u00e0 s\u2019organiser en huit chapitres qui nous transportent l\u00e0 o\u00f9 la Grande Histoire jette son ombre sur la petite. \u00ab&nbsp;Comment ne pas se sentir petit devant la Grande histoire&nbsp;?&nbsp;\u00bb Pour esquisser une r\u00e9ponse \u00e0 cette question introductive, Maurice Borgel livre un texte sur l\u2019effet massif de la grande Histoire sur la dynamique du transfert. \u00c0 partir de la cure d\u2019une femme dont le p\u00e8re fut tu\u00e9 par la Milice, il rappelle que cette grande Histoire est aussi celle de l\u2019analyste qui \u00e9coute. Une toile de fond partag\u00e9e avec le patient, donc. \u00ab&nbsp;L\u2019analyste ne vient pas seul, \u00e9crit-il, il est accompagn\u00e9 de revenants, son \u00e9coute est satur\u00e9e de pr\u00e9sences silencieuses et des tumultes bruyants de l\u2019histoire du monde&nbsp;\u00bb. Lui succ\u00e8de un texte sign\u00e9 par Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsy, texte que l\u2019on qualifierait de \u00ab&nbsp;politico-clinique&nbsp;\u00bb tant il est pr\u00e9cis sur le terrain des faits comme sur celui de la clinique. De son exp\u00e9rience \u00e0 la consultation de psycho-traumatisme de l\u2019H\u00f4pital de Bobigny, l\u2019auteure nous donne \u00e0 ressentir la violence des migrations contemporaines et des trous qu\u2019elles infligent \u00e0 la psych\u00e9. En \u00e9cho au texte de Maurice Borgel, Kalyane Fejt\u00f6 insiste sur la d\u00e9fensive de l\u2019investissement de la grande Histoire. Sa lecture nous plonge dans l\u2019ambiance de certaines consultations avec des adolescents tr\u00e8s politis\u00e9s pour qui \u00ab&nbsp;le surinvestissement de la grande Histoire peut prot\u00e9ger de l\u2019investigation directe de la petite histoire et des \u00e9l\u00e9ments cliv\u00e9s qui la constituent&nbsp;\u00bb. L\u2019ouvrage s\u2019achemine ensuite vers une r\u00e9flexion litt\u00e9raire de Dinah Rosenberg sur les traces du traumatisme dans la langue, \u00e0 partir d\u2019une lecture de Imre Kert\u00e9sz et Aharon Appelfeld\u2009; avant de se conclure par les deux voix de Fran\u00e7oise Coblence et de Catherine Chabert.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On aimerait insister sur un tr\u00e9sor d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00e9mistiche du livre. Peut-on \u00eatre psychanalyste dans un pays en guerre&nbsp;? Que s\u2019est-il pass\u00e9 pour que la psychanalyse ait si peu tenu compte de l\u2019Histoire&nbsp;? En combinant ces deux questions \u00e0 une pr\u00e9sentation clinique d\u2019une cure ayant eu lieu en Colombie, Alejandro Rojas Urrego introduit dans l\u2019ouvrage un article r\u00e9flexif sur les points aveugles de la psychanalyse qui pourrait figurer parmi les grands textes de la psychanalyse contemporaine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La Grande Histoire dans l&rsquo;\u00e9coute<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>Le petit comme le grand public sera sensible au triple int\u00e9r\u00eat de l\u2019ouvrage. Le premier, fid\u00e8le en cela \u00e0 l\u2019esprit de la collection, c\u2019est qu\u2019il rend accessible une pens\u00e9e psychanalytique complexe o\u00f9 la question de la disjonction entre un pass\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre et un pr\u00e9sent m\u00e9connu, entre la bouche qui dit et l\u2019oreille qui \u00e9coute est omnipr\u00e9sente. Texte apr\u00e8s texte, on sent combien c\u2019est la rencontre qui fournit la possibilit\u00e9 au dehors, \u00e0 la grande Histoire, de faire retour par le dedans et de percevoir les torsions que la psych\u00e9 inflige \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle pour se l\u2019approprier, la rejeter ou la supporter. La seconde raison tient \u00e0 son actualit\u00e9. Il n\u2019est sans doute pas n\u00e9cessaire de rappeler les \u00e9v\u00e8nements qui se d\u00e9roulent aux portes de l\u2019Europe et auxquels le lecteur ne peut pas ne pas penser en lisant. Enfin, le collectif \u00e9gr\u00e8ne des pistes de r\u00e9flexion f\u00e9condes sur la position requise par le clinicien pour \u00e9couter l\u2019emboitement entre les deux r\u00e9alit\u00e9s, ext\u00e9rieure et psychique. Comment tenir compte de la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9v\u00e8nementielle, en l\u2019occurrence des faits historiques, tout en rep\u00e9rant les lignes de force inconscientes&nbsp;? La ligne de cr\u00eate qui se dessine au fil des pages invite \u00e0 distinguer la neutralit\u00e9 et l\u2019indiff\u00e9rence, la froideur et l\u2019envahissement affectif pour esquisser la juste place \u00e0 accorder \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des \u00e9v\u00e8nements dans l\u2019\u00e9coute. Il est donc question non seulement de rechercher comment la grande Histoire fait irruption dans la cure, mais aussi \u2014 et peut-\u00eatre autant \u2014 de penser ce que la trag\u00e9die historique \u00ab&nbsp;fait&nbsp;\u00bb \u00e0 la psychanalyse. Raison pour laquelle on peut lire <em>La Grande Histoire et la petite<\/em> comme un \u00e9cho \u00e0 un autre ouvrage paru en 2018, <em>Ce que le nazisme fait \u00e0 la psychanalyse <\/em>de Laurence Kahn (PUF, 2018). \u00c0 travers une r\u00e9flexion th\u00e9orique et historique, il y est question de la fa\u00e7on dont le nazisme a transform\u00e9 la m\u00e9tapsychologie, la technique analytique, la formation et l\u2019esprit m\u00eame de la psychanalyse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Voici un ouvrage qui r\u00e9pond \u00e0 la promesse polyphonique de son titre&nbsp;: nous faire vivre la psychanalyse comme une fugue entre l\u2019individuel et le collectif, l\u2019actuel et l\u2019infantile, le m\u00e9morable et l\u2019enseveli, la fureur et les silences. On parcourt les pages avec des images et des m\u00e9taphores en t\u00eate davantage qu\u2019avec des concepts. Le lecteur se sent pr\u00e9sent \u00e0 ce qui est \u00e9crit. La lecture nous concerne. Parce qu\u2019elle parle de notre monde, bien s\u00fbr. Mais surtout parce que chaque auteur a fait un effort aussi rare que pr\u00e9cieux&nbsp;: celui de s\u2019engager. Et le lecteur ne s\u2019y trompe pas.&nbsp;<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/29939?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":29940,"template":"","rubrique":[],"thematique":[1204,351],"auteur":[2450],"mode":[60],"revue":[2698],"auteur_livre":[2151,2707,2141],"class_list":["post-29939","parution","type-parution","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","thematique-psychanalyse","thematique-societe","auteur-kevin-hiridjee","mode-payant","revue-2698","auteur_livre-catherine-chabert","auteur_livre-francoise-coblence","auteur_livre-jacques-andre"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/29939","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media\/29940"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=29939"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=29939"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=29939"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=29939"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=29939"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=29939"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=29939"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}