{"id":13023,"date":"2021-09-12T10:13:53","date_gmt":"2021-09-12T08:13:53","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/de-la-haine-de-soi-a-la-haine-de-lautre\/"},"modified":"2021-09-22T15:49:38","modified_gmt":"2021-09-22T13:49:38","slug":"de-la-haine-de-soi-a-la-haine-de-lautre","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/de-la-haine-de-soi-a-la-haine-de-lautre\/","title":{"rendered":"De la haine de soi \u00e0 la haine de l&rsquo;autre"},"content":{"rendered":"\n<p>Avec son nouveau livre, Didier Lauru semble se d\u00e9tourner de l\u2019amour, le th\u00e8me de pr\u00e9dilection de ses pr\u00e9c\u00e9dents ouvrages :&nbsp;<em>P\u00e8re-fille<\/em>,&nbsp;<em>La folie adolescente<\/em>, ou<em>&nbsp;Folies d\u2019amour<\/em>. Un livre destin\u00e9 \u00e0 un public averti mais non sp\u00e9cialis\u00e9, qui lui donne l\u2019occasion d\u2019adresser \u00e0 ses lecteurs son inqui\u00e9tude de psychanalyste : dans la vie de ses patients, dans les s\u00e9ances, la haine infiltre tous les rapports sociaux qu\u2019ils soient amoureux, familiaux, politiques ; la haine menace, selon lui, l\u2019essor de la culture. Il introduit son propos par une question universelle : \u00ab Pourquoi tant de haine ? \u00bb et son dernier chapitre pr\u00e9-conclusif est aussi une question : \u00ab Faire reculer la<br>haine ? \u00bb Autant dire que l\u2019ouvrage n\u2019apportera pas les r\u00e9ponses qui apaiseraient l\u2019inqui\u00e9tude de l\u2019auteur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Ne pouvant prendre pour loi une parole qui \u00e9noncerait : \u00ab Tu ha\u00efras ton prochain comme toi-m\u00eame \u00bb, le principe religieux est \u00e9dict\u00e9 au nom de l\u2019amour \u00bb, Lauru propose ainsi le renversement de la parole biblique qui fait lien oblig\u00e9 entre l\u2019amour et la haine, la premi\u00e8re contre-investissant la seconde. L\u2019auteur est sur le droit fil de la pens\u00e9e freudienne \u00e9voqu\u00e9e dans son premier chapitre : \u00ab l\u2019amour de soi fonde la haine \u00bb, \u00e9crit-il \u00e0 propos du b\u00e9b\u00e9 &#8211;<em>&nbsp;ruthless,<\/em>&nbsp;sans \u00e9gard, aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e9crire Winnicott. La haine se d\u00e9veloppe ensuite entre narcissisme et \u0152dipe.<\/p>\n\n\n\n<p>Difficile alors d\u2019\u00e9tablir un lien de causalit\u00e9 univoque entre haine de soi et haine de l\u2019autre. Qui de soi ou de l\u2019autre est cause de haine ? L\u2019auteur h\u00e9site entre les deux options selon qu\u2019il privil\u00e9gie un narcissisme primaire pr\u00e9-objectal, ou une alt\u00e9rit\u00e9 qui serait \u00e0 l\u2019origine du narcissisme. Peu importe l\u2019ambivalence des sentiments, l\u2019amour-haine est protecteur tant que la haine ne prend pas le dessus et transforme le bin\u00f4me en ha\u00efr\/se ha\u00efr.<\/p>\n\n\n\n<p>La rivalit\u00e9 fraternelle du couple biblique Abel et Ca\u00efn est un paradigme de la haine, Didier Lauru se montre convainquant. La jalousie de Ca\u00efn est inaugur\u00e9e par l\u2019injustice que constitue le regard de Dieu, un \u00ab regard asym\u00e9trique \u00bb adress\u00e9 \u00e0 Abel qui a su le complaire. La haine du fr\u00e8re se fonde sur le d\u00e9ficit d\u2019attention et de valorisation du p\u00e8re. Un paradigme qui permettra \u00e0 l\u2019auteur de former le v\u0153u d\u2019une \u00e9ducation bienveillante, respec-tueuse des \u00e9volutions singuli\u00e8res des enfants et des \u00e9l\u00e8ves. Un v\u0153u pieux ? Peut-\u00eatre, mais qui, sinon l\u2019analyste qui accueille les souffrances des enfants et des adolescents, serait l\u00e9gitime pour en formuler l\u2019urgence ?<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre est \u00e9maill\u00e9 de vignettes cliniques et de r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires, th\u00e9\u00e2trales, cin\u00e9ma-tographiques qui d\u00e9clinent les innombrables figures de la haine : \u00e0 l\u2019adolescence, dans le couple, dans le rapport \u00e0 son propre corps et dans les occurrences de la pathologie : obsession, parano\u00efa, d\u00e9pression. C\u2019est une des qualit\u00e9s de cet ouvrage que de proposer le prisme de la haine pour \u00e9clairer autrement la vie libidinale.<\/p>\n\n\n\n<p>Un exemple issu de la clinique de l\u2019auteur aupr\u00e8s d\u2019adolescents : c\u2019est un sujet que Lauru ne pr\u00e9nomme pas, contrairement aux autres cas. Un oubli ? Probablement pas, ce gar\u00e7on est innomm\u00e9 parce que d\u2019abord, il ne s\u2019est pas reconnu dans le miroir et ensuite qu\u2019il \u00ab s\u2019est mal vu \u00bb. En l\u2019occurrence, non par l\u2019autre, dans un moment pers\u00e9cutif, mais par lui-m\u00eame, dans un mouvement dissociatif. Il se lac\u00e8re alors le visage : \u00ab Il s\u2019est vu comme si un autre le regardait avec une dimension de malveillance et de haine (\u2026) Il lui fallait rayer son inscription dans une lign\u00e9e pour advenir enfin comme sujet \u00bb \u00e9crit son psychanalyste \u00e0 l\u2019issue d\u2019une th\u00e9rapie qui fut productive. Bien s\u00fbr, la dimension transf\u00e9rentielle de ces mouvements haineux envers soi-m\u00eame, envers les autres, affleure dans chacune des vignettes : la haine maltraite le psychanalyste, dont chaque interpr\u00e9tation, chaque regard, chaque geste est l\u2019occasion d\u2019une d\u00e9ferlante haineuse dont on se demande comment l\u2019analyste en subit le contre-transfert sans dommage. Lauru semble encaisser les attaques avec fermet\u00e9 et bienveillance, et ses interpr\u00e9tations portent. On aurait toutefois aim\u00e9 en savoir un peu plus, conna\u00eetre ses errances ou ses ratages. Il faudra probablement&nbsp; attendre un autre ouvrage adress\u00e9 aux psychanalystes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je donnerai un second exemple cette fois-ci des plus banals : la haine est d\u2019autant plus forte dans le couple que l\u2019amour a connu un intense investissement par l\u2019un et l\u2019autre partenaire. Lauru donne l\u2019exemple du roman de Simenon, le\u00a0<em>Chat<\/em>, adapt\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cran par Garnier-Deferre avec Simone Signoret et Jean Gabin. Le couple de retrait\u00e9s vit dans une m\u00e9fiance r\u00e9ciproque depuis que le chat de l\u2019homme est mort : l\u2019homme soup\u00e7onne sa femme de l\u2019avoir empoisonn\u00e9. Une haine \u00ab qui ne s\u2019encombre d\u2019aucun semblant \u00bb. Leur folie n\u2019est pourtant pas parano\u00efaque, mais ordinaire : Lauru \u00e9crit : \u00ab Ils agissent par amour, en ce sens que la haine est venue s\u2019ins\u00e9rer pr\u00e9cis\u00e9ment en lieu et place de l\u2019amour. Exemple d\u2019une haine qui persiste \u00e0 unir un couple, une fois br\u00fbl\u00e9s les feux du d\u00e9sir. \u00bb Un exemple parmi d\u2019autres d\u2019une pulsion de mort au service de la libido. L\u2019intrication des pulsions est une r\u00e8gle qui suppose qu\u2019amour et haine se conjuguent ; on se demande in fine si \u00ab faire reculer la haine \u00bb peut \u00eatre un objectif social et politique cr\u00e9dible. Par contre on comprend mieux l\u2019objectif que l\u2019auteur se donne dans certaines cures : pacification, r\u00e9conciliation sont des mots souvent utilis\u00e9s, comme r\u00e9solutoires de passions haineuses qui ne connaissaient plus l\u2019ambivalence, l\u2019<em>ambitendance\u00a0<\/em>des sentiments avant la cure de parole chez l\u2019analyste. Didier Lauru, attentif au langage de la haine constate que le fameux \u00ab J\u2019ai la haine \u00bb est l\u2019exemple \u00e9loquent d\u2019une d\u00e9m\u00e9taphorisation dans l\u2019acte de langage : \u00ab puisque l\u2019autre ne m\u2019aime pas, je le hais \u00bb doit \u00eatre entendu comme un d\u00e9fi transf\u00e9rentiel lanc\u00e9 \u00e0 l\u2019analyste.<br>Ce d\u00e9fi doit \u00eatre relev\u00e9 pour r\u00e9duire ses cons\u00e9quences d\u00e9l\u00e9t\u00e8res sur la vie culturelle. Quant au fait que nous soyons entr\u00e9s dans une \u00ab civilisation de la haine \u00bb, je laisserai cette opinion pessimiste \u00e0 l\u2019auteur. Il me semble que la cr\u00e9ativit\u00e9, \u00e9voqu\u00e9e dans ses cures et dans la vie de ses patients, restera en toute circonstance et malgr\u00e9 les vicissitudes, l\u2019indice de vitalit\u00e9 de la culture.\u00a0\u00bb<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/13023?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[1396],"mode":[60],"revue":[516],"auteur_livre":[2425],"class_list":["post-13023","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-jean-francois-solal","mode-payant","revue-516","auteur_livre-didier-lauru"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/13023","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13023"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=13023"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=13023"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=13023"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=13023"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=13023"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=13023"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}