{"id":13009,"date":"2021-09-12T10:13:53","date_gmt":"2021-09-12T08:13:53","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/at-the-risk-of-thinking-an-intellectual-biography-of-julia-kristeva\/"},"modified":"2021-09-14T17:22:17","modified_gmt":"2021-09-14T15:22:17","slug":"at-the-risk-of-thinking-an-intellectual-biography-of-julia-kristeva","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/at-the-risk-of-thinking-an-intellectual-biography-of-julia-kristeva\/","title":{"rendered":"At the risk of thinking (an intellectual biography of Julia Kristeva)"},"content":{"rendered":"\n<p>Le livre de Alice Jardine, professeur de Litt\u00e9rature \u00e0 Harvard, \u00e9crit dans un anglais d\u2019acc\u00e8s facile, bien pr\u00e9sent\u00e9, rend compte, sous le titre de \u00ab biographie intellectuelle \u00bb, des facettes multiples de la personnalit\u00e9 et de l\u2019\u0153uvre de Julia Kristeva. Le titre reprend celui d\u2019un texte tir\u00e9 d\u2019une s\u00e9rie d\u2019\u00e9missions \u00e0&nbsp;<em>France-Culture<\/em>&nbsp;en 2001 : \u00ab Au risque de la pens\u00e9e \u00bb. La couverture pr\u00e9sente trois photographies de Julia \u00e0 des \u00e2ges diff\u00e9rents et, dans le texte, des photographies sont r\u00e9parties dont celle de sa famille, mais aussi d\u2019elle-m\u00eame avec des membres de l\u2019Eglise Orthodoxe bulgare, le groupe&nbsp;<em>Tel quel<\/em>&nbsp;et Roland Barthes.<br><br>Ce livre de 385 pages r\u00e9ussit \u00e0 donner une vue d\u2019ensemble de la vie et de l\u2019\u0153uvre de Julia Kristeva : un itin\u00e9raire exceptionnel au plus vif de l\u2019\u00e9poque, de la linguistique (et du s\u00e9miotique) \u00e0 la psychanalyse, aux Arts et aux Lettres. Loin de n\u2019\u00eatre qu\u2019une biographie intellectuelle, l\u2019ouvrage met en rapport \u00e9troit la vie et l\u2019\u0153uvre, les \u00e9v\u00e9nements de vie et les exp\u00e9riences personnelles et familiales, les rencontres et les engagements, et surtout l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9criture et celle de la psychanalyse (comme analysante et comme analyste, membre formateur de la&nbsp;<em>Soci\u00e9t\u00e9 Psychanalytique de Paris<\/em>).<br><br>Les textes de Julia sont ici group\u00e9s en quatre parties par d\u00e9cennies de 1941 \u00e0 nos jours : tous sont situ\u00e9s historiquement, r\u00e9sum\u00e9s en quelques pages, enrichis de citations bien choisies et de nombreuses notes (en fin d\u2019ouvrage).<br><br>Dans la premi\u00e8re partie 1941-1965, la Bulgarie communiste dans l\u2019enfance (notamment comme fille de son p\u00e8re), la jeunesse (et la souffrance), les d\u00e9couvertes intellectuelles ; dans la deuxi\u00e8me partie (1965-1979), les mentors, l\u2019exil, le Doctorat par lequel elle deviendra professeur de linguistique, Sollers et le groupe Tel quel ; ensuite les premiers textes savants : la linguistique (d\u2019abord avec Bakhtine et Benveniste) et le s\u00e9miotique, la Chine et les chinoises, la maternit\u00e9. Alice Jardine montre bien l\u2019importance de la naissance de son fils David dans la vie et dans les \u00e9crits de Julia (p. 166). Elle introduit la notion \u00ab reliance \u00bb comme \u00e9thique du soin et comme cr\u00e9atrice d\u2019un lien en v\u00e9rit\u00e9 dans la relation m\u00e8re-enfant pr\u00e9coce, au c\u0153ur du v\u00e9cu de la maternit\u00e9. Dans la tradition occidentale, la maternit\u00e9 est situ\u00e9e entre la nature (science et m\u00e9decine) et le sacr\u00e9 (la peinture de Bellini), loin de l\u2019exp\u00e9rience subjective qu\u2019elle transforme.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le m\u00eame sens, la clinique psychanalytique avait d\u00e9j\u00e0 introduit la notion de \u00ab maternalit\u00e9 \u00bb (P.C. Racamier). Contrairement \u00e0 ce mot, celui de \u00ab reliance \u00bb comporte de nombreuses inf\u00e9rences dans la culture. Il en est de m\u00eame avec la notion d\u2019 \u00ab abjection \u00bb par del\u00e0 celles de refoulement primaire et de clivage originel. Tel est le choix de Julia Kristeva d\u2019ouvrir, de d\u00e9cloisonner les savoirs dans un langage vivant, quitte \u00e0 d\u00e9concerter les sp\u00e9cialistes qu\u2019ils soient linguistes et surtout psychanalystes. Le probl\u00e8me est constant : comment rendre compte de l\u2019inconscient pulsionnel avec les mots de l\u2019exp\u00e9rience consciente, de la science ou de la litt\u00e9rature ? Selon Julia, les disciplines scientifiques telles que la linguistique, ignorent les signes de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 qui est inh\u00e9rente \u00e0 la subjectivit\u00e9. Elles peuvent \u00eatre enrichies des apports de la psychanalyse (<em>Ethics of linguistics<\/em>, 1974).<\/p>\n\n\n\n<p>En 1972 et en 1976, c\u2019est l\u2019arriv\u00e9e \u00e0 New York. Alice Jardine raconte avec vivacit\u00e9 leur rencontre et son contexte au d\u00e9partement de fran\u00e7ais de l\u2019<em>Universit\u00e9 Colombia<\/em>. A cette \u00e9poque, Julia traite des diff\u00e9rentes formes de dissidence, de l\u2019importance des pratiques artistiques et de leur \u00e9volution post-moderne aux Etats-Unis, et, aussi, des diff\u00e9rences entre catholicisme et protestantisme notamment au sujet de la place de la femme et de la m\u00e8re. En 1979, Julia Kriteva a 38 ans, elle a valid\u00e9 le cursus de formation psychanalytique et ses int\u00e9r\u00eats sont centr\u00e9s sur le sujet humain dans ses rapports avec la maternit\u00e9, l\u2019enfance, la religion, le langage et, surtout, la psychanalyse.<\/p>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me partie a quatre subdivisions :<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s 1980 : la vie et l\u2019\u00e9criture ;&nbsp;<em>Pouvoir de l\u2019horreur, un essai sur l\u2019abjection<\/em>. Ce livre est pr\u00e9sent\u00e9 comme un long voyage qui, par la psychanalyse, rapproche la clinique des cas limites, les premi\u00e8res interrelations m\u00e8re-enfant, les rites de purification dans l\u2019histoire des religions, les racines de l\u2019antis\u00e9mitisme de C\u00e9line. Il d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e que l\u2019instabilit\u00e9 de la diff\u00e9rence entre soi et l\u2019autre est \u00e0 l\u2019origine des ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux du racisme, de la misogynie et de la x\u00e9nophobie. C\u2019est aussi les textes sur l\u2019amour et sur la d\u00e9pression (<em>Soleil noir : d\u00e9pression et m\u00e9lancolie<\/em>, 1987).<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s 1990, elle publie le livre sur la mort tragique de son p\u00e8re, des textes sur les \u00e9tats limites et un beau livre sur Proust (<em>Le temps sensible<\/em>) ; et aussi : la r\u00e9volte, le f\u00e9minisme, Hannah Arendt.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s 2000 : la psychanalyse et l\u2019humanisme, la politique, \u00ab le g\u00e9nie f\u00e9minin \u00bb : outre H. Arendt, Klein, Colette, et, sur un autre plan, Sainte Th\u00e9r\u00e8se d\u2019Avila (Th\u00e9r\u00e8se mon amour, 2008). C\u2019est aussi le roman&nbsp;<em>Meurtre \u00e0 Byzance<\/em>&nbsp;(2004), et, cette m\u00eame ann\u00e9e 2004, la r\u00e9ception du prix&nbsp;<em>Holberg<\/em>&nbsp;en Norv\u00e8ge : d\u2019o\u00f9 le texte fort int\u00e9ressant de Julia dont cette citation que j\u2019ajoute parce qu\u2019elle condense sa pens\u00e9e sur l\u2019\u00eatre parlant : \u00ab Ce&nbsp;<em>je<\/em>&nbsp;qui parle se d\u00e9voile \u00e0 lui-m\u00eame en tant qu\u2019il est construit dans un lien vuln\u00e9rable avec un objet \u00e9trange, ou un&nbsp;<em>autre<\/em>&nbsp;ek-statique, un ab-jet : c\u2019est la&nbsp;<em>chose sexuelle<\/em>&nbsp;(d\u2019autres diront : l\u2019objet de la pulsion sexuelle dont \u201cl\u2019onde porteuse\u201d est la pulsion de mort). Ce lien vuln\u00e9rable \u00e0 la chose sexuelle et en elle &#8211; sur lequel s\u2019\u00e9taye le lien social ou sacr\u00e9 &#8211; n\u2019est autre que le lien h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne &#8211;&nbsp;<em>biologie et sens<\/em>&nbsp;&#8211; dont d\u00e9pendent nos langages et nos discours, qui s\u2019en trouvent modifi\u00e9s, ou qui, \u00e0 rebours, modifient le lien sexuel lui-m\u00eame \u00bb (p. 150). Lors de la r\u00e9ception de ce prix (sorte de prix Nobel norv\u00e9gien), elle a expliqu\u00e9 son dynamisme exceptionnel : \u00ab \u2026 la cl\u00e9 de mon nomadisme, de mon interrogation des savoirs constitu\u00e9s n\u2019est autre que la psychanalyse entendue et pratiqu\u00e9e comme un voyage qui re-constitue l\u2019identit\u00e9 psychique elle-m\u00eame \u00bb (p. 157). En 2005,&nbsp;<em>La haine et le pardon<\/em>&nbsp;comporte de nombreux d\u00e9veloppements sur l\u2019ensemble de ces th\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s 2010 : dans la quatri\u00e8me partie, c\u2019est la rencontre avec le Pape et la participation (comme ath\u00e9e) aux assises \u0153cum\u00e9niques d\u2019Assise en 2011, Simone de Beauvoir (<em>Beauvoir pr\u00e9sente<\/em>, 2016), et le dialogue avec les f\u00e9ministes am\u00e9ricaines,&nbsp;<em>L\u2019horloge enchant\u00e9e<\/em>(2014) et le temps : le temps et le f\u00e9minin.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit ensuite, dans le livre d\u2019Alice Jardine, de l\u2019exposition d\u00e9taill\u00e9e de la rumeur selon laquelle Julia serait, ou aurait \u00e9t\u00e9 (sous le pr\u00e9nom de Sabina) un agent secret de la Bulgarie. Cet \u00e9v\u00e9nement douloureux pour elle, tient curieusement une grande place dans cette biographie intellectuelle (avec photographie du document falsifi\u00e9). Vu des Etats-Unis, cet \u00e9pisode, qui met en cause le totalitarisme d\u2019Etat, suscite sans doute un int\u00e9r\u00eat particulier. Il donne une saisissante actualit\u00e9 \u00e0 ce \u00e0 quoi Julia a \u00e9chapp\u00e9 : le totalitarisme stalinien.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ouvrage se termine par la liste chronologique des publications en fran\u00e7ais, de nombreuses notes (52 pages), et l\u2019index des noms et des notions (en 14 pages). En rapport direct avec sa vie personnelle, la psychanalyse et la litt\u00e9rature, la r\u00e9flexion de Julia Kristeva trouve place au c\u0153ur des d\u00e9bats contemporains de mani\u00e8re originale : la linguistique avec le s\u00e9miotique, la psychanalyse avec la critique de Lacan, la clinique des cas limites comme \u00ab les nouvelles maladies de l\u2019\u00e2me \u00bb, la d\u00e9pression (\u00ab le soleil noir de la m\u00e9lancolie \u00bb), \u00ab le pouvoir de l\u2019horreur \u00bb (C\u00e9line), le handicap (son fils David) et la loi de 2005 (sa lettre au Pr\u00e9sident), et de mani\u00e8re croissante, la critique de l\u2019\u00e9volution culturelle vers l\u2019automatisation et l\u2019actuel en tant que destructrice de l\u2019espace de la vie psychique et des sublimations.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il s\u2019agit toujours des moyens d\u2019y faire face pour pr\u00e9server un espace psychique personnel de ressentir et de penser : de la r\u00e9volte, du \u00ab d\u00e9passement des fronti\u00e8res \u00bb et du \u00ab nomadisme intellectuel \u00bb vers un nouvel humanisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre est un bon instrument d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019ensemble de la vie et de l\u2019\u0153uvre de Julia Kristeva. Il fait ressortir des multiples facettes, une grande coh\u00e9rence d\u2019ensemble dans la double exp\u00e9rience personnelle (f\u00e9minine et maternelle) de la psychanalyse et de l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/13009?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[1740],"mode":[60],"revue":[488],"auteur_livre":[2418],"class_list":["post-13009","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-bernard-brusset","mode-payant","revue-488","auteur_livre-alice-jardine"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/13009","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13009"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=13009"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=13009"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=13009"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=13009"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=13009"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=13009"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}