{"id":12998,"date":"2021-09-12T10:13:51","date_gmt":"2021-09-12T08:13:51","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/la-perte-de-soi\/"},"modified":"2021-09-14T16:40:54","modified_gmt":"2021-09-14T14:40:54","slug":"la-perte-de-soi","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/la-perte-de-soi\/","title":{"rendered":"La perte de soi"},"content":{"rendered":"\n<p>Au c\u0153ur de la pens\u00e9e de Jean-Fran\u00e7ois Chiantaretto se trouve le t\u00e9moin interne, figure qui s\u2019est d\u2019abord impos\u00e9e \u00e0 l\u2019auteur \u00e0 partir de la r\u00e9sistance \u00e0 la d\u00e9tresse et \u00e0 la destruction dont t\u00e9moignent certains t\u00e9moins survivants de la Shoah. Cette figure dialogale interne s\u2019inscrit dans le psychisme au moment de l\u2019\u00e9mergence du \u00ab Je \u00bb et son int\u00e9riorisation d\u00e9pend de la capacit\u00e9 de la psych\u00e9 maternelle \u00e0 donner \u00e0 l\u2019infans confiance dans le langage pour se voir et s\u2019\u00e9prouver. Autrement dit, le \u00ab t\u00e9moin interne \u00bb vient d\u00e9signer la figuration intrapsychique du semblable en soi et incarne la confiance dans le langage pour s\u2019auto-repr\u00e9senter, se repr\u00e9senter aupr\u00e8s des autres et inscrire sa place au sein de l\u2019ensemble humain.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son nouveau livre,&nbsp;<em>La perte de soi<\/em>, J.-F. Chiantaretto revient sur ce dialogue int\u00e9rieur qui est un enjeu psychique fondamental pour tout un chacun, mais qui devient un enjeu vital d\u00e8s lors qu\u2019on est confront\u00e9 \u00e0 l\u2019existence limite. \u00c0 partir de toutes ses recherches ant\u00e9rieures, il \u00e9claire la nature et le r\u00f4le du travail de pens\u00e9e du psychanalyste en s\u00e9ance : de son interlocution interne. Seul ce travail peut permettre aux patients dit \u00ab limites \u00bb de transformer le sceau de la disparition qui emprisonne leur psychisme en une absence tol\u00e9rable.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Aux commencements \u00e9tait Freud \u00bb : dans ce credo l\u00e9gu\u00e9 par le fondateur de la psychanalyse \u00e0 tous ses successeurs se trouve une injonction \u00e0 h\u00e9riter, mais encore faut-il se lib\u00e9rer des effets potentiellement inhibants de cet h\u00e9ritage. J.-F. Chiantaretto reprend dans la premi\u00e8re partie du livre son analyse du corpus freudien comme mise en acte d\u2019un fantasme d\u2019auto-engendrement. Dans l\u2019approche de la sc\u00e8ne originaire propos\u00e9e par&nbsp; L\u2019homme aux loups, Freud est g\u00ean\u00e9 par sa fixation au registre de l\u2019originel, au point qu\u2019il ne parvient pas \u00e0 d\u00e9ployer la dimension fantasmatique du \u00ab sujet t\u00e9moin de sa propre conception \u00bb. Cela tient \u00e0 la confusion entre l\u2019originel et l\u2019originaire qui l\u2019habite, lui \u00ab qui revendique la place pl\u00e9ni\u00e8re de t\u00e9moin pour toujours exclusif de la conception en lui et par lui de la psychanalyse, c\u2019est-\u00e0-dire de sa conception indissociablement de la psychanalyse et de lui-m\u00eame comme premier psychanalyste \u00bb. \u00c9crire apr\u00e8s Freud implique de courir le risque de rester prisonnier de son h\u00e9ritage : en voulant \u00eatre l\u2019\u00e9crivain que Freud aurait voulu \u00eatre (Schnitzler) ou en restant dans l\u2019ombre du Cr\u00e9ateur, dans des \u0153uvres scientifiques sans \u00ab Je \u00bb. Une troisi\u00e8me voie serait d\u2019\u00e9crire en t\u00e9moignant de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 interne de l\u2019analyste en situation, de son plaisir de penser en situation : h\u00e9riter en poursuivant en quelque sorte le dialogue interne de Freud lorsqu\u2019il commence son auto-analyse, mais en r\u00e9sistant \u00e0 la tentation d\u2019imiter la transgression freudienne de l\u2019auto-engendrement\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>J.-F. Chiantaretto convoque la figure de Ferenczi dans la seconde partie de son ouvrage, \u00e0 la fois, n\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 Freud, comme acteur central de la sc\u00e8ne originelle de la naissance de la psychanalyse, et comme premier analysant limite accueilli par la psychanalyse. Ou plut\u00f4t non accueilli, car son transfert n\u00e9gatif ne pouvait \u00eatre accueilli par Freud, qui n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 analysant lui-m\u00eame. Ferenczi, qui avait particip\u00e9 aux commencements comme de l\u2019int\u00e9rieur, dans un dialogue cr\u00e9ateur avec le premier psychanalyste, se trouve alors condamn\u00e9 \u00e0 trouver un analyste pour Freud, dans le recommencement de la psychanalyse \u00e0 la fois avec et contre lui. Son exp\u00e9rience de patient se heurtant \u00e0 une r\u00e9p\u00e9tition traumatique dans le transfert avec Freud l\u2019am\u00e8ne \u00e0 d\u00e9velopper une toute nouvelle th\u00e9orie du contre- transfert, en mettant l\u2019accent sur la r\u00e9p\u00e9tition dans la cure d\u2019un pass\u00e9 non repr\u00e9sentable &#8211; r\u00e9p\u00e9tition qui peut \u00eatre objet d\u2019\u00e9laboration, \u00e0 condition que l\u2019analyste ait suffisamment de \u00ab tact \u00bb. Son \u00ab re-commencement \u00bb est en partie entrav\u00e9 par le transfert envieux et meurtrier qui l\u2019anime face \u00e0 Freud comme unique auto-psychanalyste, mais J.-F. Chiantaretto voit l\u00e0 une \u00ab sc\u00e8ne originaire \u00bb qui \u0153uvre chez tout psychanalyste. Une sc\u00e8ne originaire toujours convoqu\u00e9e en s\u00e9ance, dans laquelle les analystes recommencent en quelque sorte le re-commencement ferenczien. Mais celui-ci ne peut d\u00e9ployer toute sa puissance cr\u00e9atrice dans la pratique des analystes que si cette fois la place de l\u2019analyste pour Freud reste vacante : la place du tiers qui s\u00e9pare\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame si la th\u00e9orie de Ferenczi \u00e9tait infiltr\u00e9e par la haine pour Freud comme analyste emp\u00each\u00e9, il n\u2019en reste pas moins qu\u2019elle a \u00e9clair\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un contre-transfert particulier face aux patients qui ont \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s, en de\u00e7\u00e0 du langage, \u00e0 un d\u00e9faut de pr\u00e9sence psychique de l\u2019autre primordial. En reliant cette th\u00e9orie du tact \u00e0 celles des successeurs de Ferenczi que furent \u00e0 leur mani\u00e8re Winnicott, puis \u00e0 sa suite Green, J.-F. Chiantaretto d\u00e9montre que c\u2019est justement l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 interne de l\u2019analyste en s\u00e9ance qui lui permet \u00ab de faire vivre au patient la possibilit\u00e9 d\u2019une \u00e9coute en lieu et place de la solitude traumatique initiale \u00bb. Dans son dialogue int\u00e9rieur, l\u2019analyste \u00e9labore son contre-transfert, \u00e9vitant les collusions entre le pass\u00e9 archa\u00efque du patient et son propre inanalys\u00e9, en observant sans rel\u00e2che cette co-pens\u00e9e produite dans l\u2019entre-deux du transfert. Et sur cette sc\u00e8ne intrapsychique sont bien s\u00fbr pr\u00e9sentes ses identifications et contre-identifications \u00e0 ses propres analystes. C\u2019est un recommencement \u00e0 la Ferenczi, mais un Ferenczi qui renoncerait \u00e0 occuper la place de Freud et donc celle de l\u2019analyste de son analyste\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Seule l\u2019interlocution interne et les mouvements \u00e9laboratifs qu\u2019elle autorise peut permettre \u00e0 l\u2019analyste d\u2019\u0153uvrer avec le transfert si particulier des patients limites &#8211; un transfert qui d\u00e9pose en lui la disparition de l\u2019autre primordial incorpor\u00e9e aux temps de l\u2019infans. Ce transfert est marqu\u00e9 par une confusion incestuelle, dont J.-F. Chiantaretto analyse \u00e0 partir de sa clinique les effets potentiellement d\u00e9l\u00e9t\u00e8res sur l\u2019offre contre-transf\u00e9rentielle.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais avant de d\u00e9ployer pleinement sa r\u00e9flexion sur les particularit\u00e9s de la clinique limite, J.-F. Chiantaretto nous fait \u00e9couter, dans la troisi\u00e8me partie de son livre, les voix de plusieurs \u00e9crivains de la survivance. En effet, ce sont les \u00e9critures de soi qui lui ont permis de d\u00e9couvrir le pouvoir de r\u00e9sistance int\u00e9rieure que rec\u00e8le l\u2019exp\u00e9rience de notre alt\u00e9rit\u00e9 interne. Les survivants doivent survivre avec la pr\u00e9sence du camp en eux, avec cette destruction de l\u2019humain qui, incorpor\u00e9e, devient auto-destructivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Or l\u2019\u00e9criture de la survivance s\u2019appuie sur la pr\u00e9sence de l\u2019autre en soi pour r\u00e9sister \u00e0 la tentation de \u00ab l\u2019auto-liquidation \u00bb. L\u2019auteur montre comment l\u2019\u00e9criture de soi permet \u00e0 Imre Kert\u00e9sz de transformer l\u2019exp\u00e9rience traumatique, sans en t\u00e9moigner mais \u00ab en cr\u00e9ant un lieu d\u2019auto-observation permettant l\u2019exp\u00e9rience d\u2019\u00eatre deux-en-un \u00bb et d\u2019\u00e9chapper ainsi \u00e0 la privation de destin des survivants : \u00ab Je me suis pens\u00e9 et construit. Envers et contre tout \u00bb. Primo Levi, au contraire, entend inlassablement t\u00e9moigner de cette exp\u00e9rience indicible, pour tenter de retrouver ce t\u00e9moin ext\u00e9rieur qui \u00e9tait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment absent dans les camps. Prendre ses lecteurs \u00e0 t\u00e9moin lui permet, au moins provisoirement, de faire rena\u00eetre en lui l\u2019exp\u00e9rience humaine de l\u2019attente d\u2019un autre secourable.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces \u00e9crivains ont permis \u00e0 J.-F. Chiantaretto de penser \u00e0 la fois ce qui affecte \u00ab l\u2019existence limite \u00bb et ce qui affecte l\u2019analyste dans la clinique limite. C\u2019est ce qu\u2019il nous montre dans la derni\u00e8re partie de son ouvrage. Enfants\/<em>infans<\/em>&nbsp;non bienvenus, les patients limites ont incorpor\u00e9 la disparition de l\u2019autre \u00e0 soi-m\u00eame et ont d\u00fb survivre \u00e0 cette incorporation m\u00e9lancoliforme, qu\u2019ils mutualisent dans tous leurs liens pour ne pas \u00eatre envahis par le v\u00e9cu de leur propre disparition. Leur survivance passe par l\u2019effacement de soi d\u00e9pos\u00e9 en l\u2019autre\u2026 De ce fait, la rencontre analytique est insupportable car elle contient la promesse de ce qui, pr\u00e9cis\u00e9ment, a fait d\u00e9faut au temps de l\u2019<em>infans<\/em>&nbsp;: l\u2019effacement vient attaquer de l\u2019int\u00e9rieur la pr\u00e9sence psychique de l\u2019analyste. Pour r\u00e9sister l\u2019analyste doit, comme les \u00e9crivains survivants, s\u2019appuyer sur son alt\u00e9rit\u00e9 interne : s\u2019il arrive \u00e0 \u00e9laborer la haine de soi d\u00e9pos\u00e9e en lui par le patient, il pourra permettre \u00e0 celui-ci d\u2019\u00e9prouver enfin cette haine d\u00e9ni\u00e9e &#8211; en la transformant &#8211; et de se sentir pr\u00e9sent dans les investissements narcissiques et sexuels de l\u2019autre. Alors seulement l\u2019ombre de la disparition cessera de figer le moi, qui pourra s\u2019ouvrir au risque de se perdre pour se trouver.<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre se referme sur une analyse critique du diktat de la transparence, qui dans nos soci\u00e9t\u00e9s contemporaines menace chez tout sujet la fonction de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 interne et peut donc faire le lit de la destructivit\u00e9. L\u2019auteur nous appelle \u00e0 la r\u00e9sistance, dans une perspective revendiquant une affinit\u00e9 \u00e9lective avec les travaux de Nathalie Zaltzman et Pierre F\u00e9dida. Et son livre en est une belle forme, car J.-F. Chiantaretto l\u2019\u00e9crit depuis ce \u00ab site de l\u2019\u00e9tranger \u00bb, exp\u00e9riment\u00e9 \u00e0 partir de la position d\u2019analyste, mise en relation avec l\u2019interpr\u00e9tation des textes et de la culture. Cela donne au lecteur le sentiment\u2026 d\u2019avoir \u00e0 se perdre pour se trouver, dans un contact intime avec ce que l\u2019auteur nomme \u00ab l\u2019existence limite \u00bb. Cette exp\u00e9rience de la perte de soi dans la lecture fait toute la force du livre, en permettant de retrouver la voix de l\u2019auteur dans notre propre confrontation \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, entre soi et l\u2019autre. Une voix qui sera pr\u00e9sente, \u00e0 chaque fois que nous rencontrerons nos patients, des patients limites \u00e0 tous ceux qui sont concern\u00e9s par les \u00ab probl\u00e9matiques limites \u00bb.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12998?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[2125],"mode":[60],"revue":[488],"auteur_livre":[2409],"class_list":["post-12998","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-isabelle-some","mode-payant","revue-488","auteur_livre-jean-francois-chiantaretto"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12998","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12998"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12998"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12998"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12998"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12998"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12998"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12998"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}