{"id":12996,"date":"2021-09-12T10:13:51","date_gmt":"2021-09-12T08:13:51","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/la-vie-ordinaire-des-genocidaires\/"},"modified":"2021-09-16T17:15:05","modified_gmt":"2021-09-16T15:15:05","slug":"la-vie-ordinaire-des-genocidaires","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/la-vie-ordinaire-des-genocidaires\/","title":{"rendered":"La vie ordinaire des g\u00e9nocidaires"},"content":{"rendered":"\n<p>Au cours de la derni\u00e8re moiti\u00e9 du XX\u00e8me si\u00e8cle, nombre d\u2019attaques meurtri\u00e8res et de massacres collectifs se sont succ\u00e9d\u00e9 avec une violence qui, \u00e0 l\u2019instar de la Shoa, leur a valu le qualificatif de \u00ab&nbsp;g\u00e9nocide&nbsp;\u00bb. Quel est le point commun entre la vague d\u2019attaques terroristes ayant frapp\u00e9 en 2015 la ville de Paris, les crimes, bien plus nombreux et plus fr\u00e9quents, perp\u00e9tr\u00e9s par Daech \u00e0 l\u2019\u00e9gard des populations syriennes, afghanes, libanaises, turques, et maliennes, le massacre de deux millions de Cambodgiens par le r\u00e9gime des Khm\u00e8res rouges, les massacres des communistes indon\u00e9siens, les atrocit\u00e9s commises par des nationalistes serbes en ex-Yougoslavie, l\u2019extermination des Tutsis au Rwanda, ou bien les d\u00e9portations nazie pendant la Seconde Guerre mondiale&nbsp;? Aucun, \u00e0 premi\u00e8re vue. Le simple fait d\u2019y chercher des similitudes peut m\u00eame sembler absurde comptes tenus des habitudes de pens\u00e9e \u00e9tablies. En effet, les interpr\u00e9tations les plus r\u00e9pandues mettent en avant l\u2019opportunit\u00e9 \u00e9thique de cette g\u00e9n\u00e9ralisation, comme si tous les massacres ne m\u00e9ritaient pas d\u2019\u00eatre qualifi\u00e9s de g\u00e9nocide. Et pourtant, en proposant d\u2019aller au-del\u00e0 de l\u2019atrocit\u00e9 de l\u2019acte, Richard Rechtman tente une nouvelle approche de la question, voire un changement de perspective, o\u00f9 l\u2019analyse fait place \u00e0 la comparaison entre tous les \u00ab&nbsp;g\u00e9nocidaires&nbsp;\u00bb, soient-ils des tueurs de masse ou des djihadistes.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>La vie ordinaire des g\u00e9nocidaires<\/em>&nbsp;est un ouvrage exceptionnel tant par sa valeur heuristique que par sa richesse historique. A travers un r\u00e9cit sur le vif l\u2019auteur impose au lecteur un exercice difficile tant sur le plan \u00e9thique qu\u2019intellectuel, qui consiste \u00e0 se placer \u00ab&nbsp;du c\u00f4t\u00e9 des g\u00e9nocidaires&nbsp;\u00bb, \u00e0 aller explorer leur vie quotidienne, ou plus exactement, leur \u00ab&nbsp;vie ordinaire&nbsp;\u00bb dans laquelle la mort occupe la place centrale \u00ab&nbsp;au-del\u00e0 m\u00eame de l\u2019acte de tuer \u00bb. En faisant abstraction des interpr\u00e9tations habituelles, l\u2019auteur identifie \u00ab&nbsp;un grand nombre de caract\u00e9ristiques communes&nbsp;\u00bb (p. 19) chez les auteurs de ce massacre. Il laisse de c\u00f4t\u00e9 la force des id\u00e9ologies ou les caract\u00e9ristiques sp\u00e9cifiques des tueurs, pour axer son analyse sur les modalit\u00e9s d\u2019organisation et d\u2019ex\u00e9cution des massacres ou, comme les appelle l\u2019auteur, le \u00ab&nbsp;<em>modus operandi<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 15). Ce dernier s\u2019articule autour de cinq param\u00e8tres&nbsp;: 1) la cr\u00e9ation d\u2019un rapport de force asym\u00e9trique entre bourreaux et victimes bas\u00e9 sur la cr\u00e9ation de deux cat\u00e9gories oppos\u00e9es, des purs et des impurs&nbsp;; 2) la mise en \u0153uvre de la strat\u00e9gie militaire la plus efficace pour faire le plus grand nombre des victimes \u00e0 travers \u00ab&nbsp;le choix des m\u00e9thodes d\u2019ex\u00e9cution susceptibles de garantir la meilleur productivit\u00e9&nbsp;\u00bb (p. 24)&nbsp;; 3) la planification des crimes&nbsp;; 4) la d\u00e9limitation de la zone d\u2019action qui tient compte des lieux pour le traitement des cadavres, laiss\u00e9s sans s\u00e9pulture&nbsp;; et 5) le recrutement des tueurs qui se fait non seulement sur la base de la conviction id\u00e9ologique mais aussi, et surtout, sur la disponibilit\u00e9 des futurs auteurs des massacres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En affirmant que \u00ab&nbsp;ce ne sont pas les id\u00e9ologies qui tuent, mais les hommes&nbsp;\u00bb (p. 29), l\u2019auteur pose la principale th\u00e8se de l\u2019ouvrage qui servira de fil conducteur \u00e0 son argumentation. Si cette affirmation est vraie, alors pour comprendre les enjeux des tueurs de masse et des massacres commis par ces derniers, il faut sonder non pas les id\u00e9ologies mais bien les hommes. Pour arriver \u00e0 ce constant, il faut cependant faire fi des interpr\u00e9tations habituelles qui consistent \u00e0 voir dans ces tueurs de masse soit des \u00ab&nbsp;monstres&nbsp;\u00bb, soit des \u00ab&nbsp;hommes ordinaires&nbsp;\u00bb (p. 32) car, comme le rappelle Richard Rechtman, \u00ab&nbsp;le fait d\u2019\u00eatre un monstre ou un homme ordinaire n\u2019a pas de valeurs pr\u00e9dictive&nbsp;\u00bb (p.98). Peu importe qu\u2019il y ait des monstres ou des hommes ordinaires parmi les tueurs de masse, ce qui int\u00e9resse l\u2019auteur n\u2019est pas la nature de ces hommes mais plut\u00f4t ce qu\u2019il appelle \u00ab&nbsp;leur vie ordinaire&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit principalement de renoncer \u00e0 la tendance normative de substituer une cat\u00e9gorie morale par une cat\u00e9gorie heuristique et abandonner toute approche ontologique ou psychopathologique pour envisager le meurtre de masse comme un \u00ab&nbsp;fait social total&nbsp;\u00bb (p. 130), c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;dans toute sa complexit\u00e9 historique, politique, \u00e9conomique et culturelle&nbsp;\u00bb (p.131). Cette complexit\u00e9 sera&nbsp;cependant analys\u00e9e \u00e0 la lumi\u00e8re des \u00ab&nbsp;complexit\u00e9s individuelles qui s\u2019y agr\u00e8gent&nbsp;\u00bb (<em>ivi<\/em>). Ainsi, \u00ab&nbsp;la vie ordinaire des g\u00e9nocidaires&nbsp;\u00bb devient la cl\u00e9 de lecture permettant de \u00ab&nbsp;faire une anthropologie g\u00e9n\u00e9rale de ces hommes et de ces femmes qui accept\u00e8rent d\u2019apporter leur concours aux r\u00e9gimes les plus d\u00e9vastateurs de l\u2019histoire r\u00e9cente&nbsp;\u00bb (p. 52). C\u2019est par ce biais-l\u00e0 que l\u2019on parvient \u00e0 une v\u00e9ritable lecture \u00e9mique, qu\u2019\u00e0 l\u2019instar de tous travaux ethnographiques, cherche \u00e0 rester au plus pr\u00e8s des sujets. Ainsi, \u00e0 travers une approche \u00e9minemment anthropologique, on parvient \u00e0 d\u00e9voiler, an sens wittgensteinien du terme, \u00ab&nbsp;les formes de vie&nbsp;\u00bb des g\u00e9nocidaires.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Bien \u00e9videmment, il ne s\u2019agit pas de d\u00e9responsabiliser les bourreaux ou encore de r\u00e9habiliter en quelque sorte leur humanit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;[l]e recours \u00e0 ces notions ne saurait \u00eatre une mani\u00e8re \u00e9dulcor\u00e9e d\u2019att\u00e9nuer la responsabilit\u00e9 des bourreaux et de leurs auxiliaires&nbsp;\u00bb (p. 198). Toutefois, d\u2019un point de vue empirique et surtout ethnographique, il serait r\u00e9ducteur de se soumettre \u00e0 une \u00e9valuation aussi bien morale que normative, et ainsi exclure du panorama de l\u2019intelligible, la forme de vie des g\u00e9nocidaires, et partant, leur vie ordinaire. Au-del\u00e0 de tout moralisme normatif, la question de savoir \u00ab&nbsp;comment vit-on au quotidien les diff\u00e9rents moments de la journ\u00e9e, comment parle-t-on \u00e0 ses coll\u00e8gues, comme mange-t-on, commet se repose-t-on, de quoi rit-on, lorsque la t\u00e2che principale de la journ\u00e9e consiste \u00e0 faire mourir de centaine de personnes&nbsp;?&nbsp;\u00bb, doit \u00eatre abord\u00e9e sur le plan empirique n\u2019impliquant aucun jugement \u00e9tique. Pour emprunter les propos de Veena Das, il s\u2019agit de passer par une op\u00e9ration de \u00ab&nbsp;descente dans l\u2019ordinaire&nbsp;\u00bb (p. 194), c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019analyser \u00ab&nbsp;ce qui fait la contingence de chaque moment&nbsp;\u00bb, \u00e0 \u00ab&nbsp;une \u00e9poque o\u00f9 les choses que l\u2019on condamne aujourd\u2019hui \u00e9taient accept\u00e9e pour ne pas dire valoris\u00e9es \u00bb (p. 183). On parvient ainsi \u00e0 d\u00e9gager une approche \u00e9mique qui cherche \u00e0 appr\u00e9hender \u00e0 la fois un contexte qui nous apparait aujourd\u2019hui radicalement \u00e9tranger sur le plan historique, g\u00e9ographique, politique, social, culturel et, surtout, \u00e9thique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les r\u00e9gimes g\u00e9nocidaires les crimes de masse sont non seulement l\u00e9gitim\u00e9s mais minutieusement organis\u00e9s en vue d\u2019obtenir le meilleur rendement possible, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9liminer le plus grand nombre de victimes. Dans \u00ab&nbsp;l\u2019ordinaire des g\u00e9nocidaires&nbsp;\u00bb la mort est omnipr\u00e9sente. Quelles que soient leurs actions, pens\u00e9es, pulsions et intentions, la mort occupe la place pr\u00e9pond\u00e9rante dans la vie \u00ab&nbsp;ordinaire des g\u00e9nocidaires&nbsp;\u00bb, elle est pr\u00e9sente dans leur gestion du temps, gestion des outils de travail, c\u2019est-\u00e0-dire instruments de torture et d\u2019extermination, dont fait partie le traitement des cadavres&nbsp;: \u00ab&nbsp;la mort y occupe la place centrale, pas simplement dans l\u2019acte de tuer mais dans tout le quotidien&nbsp;\u00bb (p. 190). Ainsi, \u00ab&nbsp;le trait commun que l\u2019on retrouve chez ces hommes et ces femmes&nbsp;<em>les plus disponibles,&nbsp;<\/em>c\u2019est justement leur indiff\u00e9rence&nbsp;\u00bb (p. 167). Or, ce sont bien ces hommes et ces femmes qui sont les \u00ab&nbsp;g\u00e9nocidaires&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire, des \u00ab&nbsp;auteurs des massacres de populations civiles sans d\u00e9fense, de viols \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, d\u2019attaques \u201cterroristes\u201d de masse, de d\u00e9portations&nbsp;\u00bb (<em>ivi<\/em>). Dans ce panorama, conclut-l\u2019auteur \u00ab&nbsp;le djihadiste&nbsp;se configure comme le \u00ab&nbsp;nouvel avatar du g\u00e9nocidaire contemporain&nbsp;\u00bb (p. 235).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Face aux combattants de Daech qui menacent aujourd\u2019hui nos d\u00e9mocraties occidentales si rassurantes, une telle conclusion \u00e9chappe aux explications les plus simplistes de ces formes d\u00e9territorialis\u00e9es du terrorisme islamique par la radicalisation id\u00e9ologique, l\u2019appartenance religieuse ou la marginalisation sociale. En m\u00eame temps, dans d\u2019autres r\u00e9gions du monde, que ce soit en Syrie, en Afghanistan, au Liban, au Mali ou en \u00c9rythr\u00e9e, o\u00f9 les attaques terroristes sont davantage la r\u00e8gle qu\u2019une trag\u00e9die venant bouleverser le cours de la vie quotidienne, \u00ab&nbsp;tout le monde ne se rend pas disponible pour \u00e9pouser une forme de vie g\u00e9nocidaire, finalement plus confortable pour ceux qui l\u2019acceptent&nbsp;\u00bb (p. 249). C\u2019est pourtant pour des raisons \u00e9thiques, bien plus contraignantes que toute raison nationaliste ou religieuse, que les r\u00e9fugi\u00e9s et les demandeurs d\u2019asile se d\u00e9solidarisent de la cause extr\u00e9miste et se rendent \u00ab&nbsp;indisponibles&nbsp;\u00bb \u00e0 celle-ci, en prenant la route de l\u2019Europe pour fuir les crimes de Daech. Mais l\u2019Europe se montre indiff\u00e9rente, voire hostile, face \u00e0 cette majorit\u00e9 des musulmans du Moyen Orient farouchement oppos\u00e9s au terrorisme international. Ces r\u00e9fugi\u00e9s, conclut Richard Rechtman de mani\u00e8re si \u00e9clairante qu\u2019il convient de r\u00e9p\u00e9ter int\u00e9gralement, \u00ab&nbsp;on les qualifie de \u201cmigrants\u201d pour mieux disqualifier leur demande d\u2019asile&nbsp;[&#8230;]. En ne leur reconnaissant m\u00eame pas le fait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 contraints de s\u2019exiler, pour ne consid\u00e9rer leur exile que comme un simple choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de migration \u00ab&nbsp;\u00e9conomique&nbsp;\u00bb, ils se voient ainsi d\u00e9sign\u00e9s par certains comme des vis \u201cprofiteurs\u201d \u00e0 la recherche des bienfaits d\u2019une Europe pr\u00e9tendument ouverte et d\u00e9mocratique&nbsp;\u00bb (p. 249-250).<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12996?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[2124],"mode":[60],"revue":[561],"auteur_livre":[2407],"class_list":["post-12996","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-gloria-frisone","mode-payant","revue-561","auteur_livre-richard-rechtman"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12996","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12996"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12996"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12996"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12996"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12996"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12996"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12996"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}