{"id":12960,"date":"2021-09-12T10:13:47","date_gmt":"2021-09-12T08:13:47","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/cliniques-du-traumatisme\/"},"modified":"2021-09-20T20:33:55","modified_gmt":"2021-09-20T18:33:55","slug":"cliniques-du-traumatisme","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/cliniques-du-traumatisme\/","title":{"rendered":"Cliniques du traumatisme"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans la litt\u00e9rature actuelle en psychologie, il est rare de trouver un livre sur la question du traumatisme aussi vivant et vitalisant. Si les traumatismes collectifs (attentats, catastrophes naturelles, tueries, guerres&#8230;) sont susceptibles d\u2019occuper la premi\u00e8re place des actualit\u00e9s lorsqu\u2019ils se manifestent, plus rares sont les travaux de recherche consacr\u00e9s aux destins psychiques singuliers de ces personnes apr\u00e8s leur rencontre fracassante avec le r\u00e9el de l\u2019horreur. Clara Duchet, \u00e0 partir de ses pratiques cliniques (psychologue clinicienne en H\u00f4pital dans un service de traumatologie mais aussi psycha-nalyste) nous invite \u00e0 partager ses exp\u00e9riences et analyses \u00e0 partir de l\u2019accueil et du suivi de personnes traumatis\u00e9es. Loin d\u2019un ton professoral qui pourrait enseigner le cat\u00e9chisme psycho-pathologique, elle \u00e9crit avec un style clair, r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 partir de sa pratique, se questionnant et questionnant le lecteur, comme elle pourrait dialoguer avec un coll\u00e8gue et ami. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En plus de cette \u00e9criture styl\u00e9e, il faut souligner le caract\u00e8re rigoureux de la d\u00e9marche de Clara Duchet. La structure m\u00eame de l\u2019ouvrage (en trois parties &#8211;<em>Urgences ; Apr\u00e8s coup ; La cure, aux confins du singulier et du collectif)<\/em>&nbsp;t\u00e9moigne d\u2019un mouvement essentiel pour la recherche en psychopathologie : est habilement mis en perspective comment le terrain d\u2019observation psychopathologique se trouve \u00e0 la base de reformulation d\u2019hypoth\u00e8ses th\u00e9oriques \u00e0 partir desquelles se modifient les m\u00e9thodes et les dispositifs th\u00e9rapeutiques. On reconna\u00eet \u00e0 cet ouvrage audacieux un souci tr\u00e8s vivant de faire dialoguer ce triptyque dans la tradition rigoureuse de la m\u00e9thode freudienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec ce livre, Clara Duchet r\u00e9interroge un chapitre laiss\u00e9 ouvert par Freud qui \u00e9crivait dans l\u2019<em>Abr\u00e9g\u00e9&nbsp;<\/em>: \u00ab Il est possible que ce qu\u2019on appelle n\u00e9vroses traumatiques (d\u00e9clench\u00e9es par une frayeur trop intense ou des chocs somatiques graves tels que collision de train, \u00e9boulements, etc.) constituent une exception ; toutefois leurs relations avec le facteur infantile se sont jusqu\u2019ici soustraites \u00e0 nos interrogations \u00bb. Clara Duchet, tente de relever ce d\u00e9fi th\u00e9orico-clinique en revisitant la n\u00e9vrose traumatique, cette figure rebelle de la psychopathologie, en ne n\u00e9gli-geant pas la part importante de l\u2019activit\u00e9 fantasmatique et du sexuel inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019histoire infantile du sujet. Car si en effet, la plupart des symptomatologies post-traumatiques se caract\u00e9-risent par la r\u00e9p\u00e9tition en boucle d\u2019une reconstruction-reconstitution d\u2019une sc\u00e8ne &#8211; aussi obs\u00e9dante que mortifiante &#8211;&nbsp; o\u00f9 pour survivre la subjectivit\u00e9 s\u2019\u00e9tait mise en veille, Clara Duchet montre habilement comment ces reconstitutions se tressent aussi avec des fantasmes sexuels infantiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces cliniques du trauma, une particularit\u00e9 est \u00e0 souligner au niveau de la demande : si l\u2019adresse, en effet, vient souvent des proches, du monde psychosocial ou m\u00e9dico-social, cette derni\u00e8re est souvent prise dans une injonction politique de soins \u00ab d\u2019urgence \u00bb. Prendre le temps pour penser autrement cette clinique au potentiel aussi angoissant que fascinant devient dans cette entreprise un d\u00e9fi pour le clinicien aux prises avec les injonctions des \u00e9conomies politiques. Pour ce faire, Clara Duchet fait appel \u00e0 des fictions cliniques qui nous permettent de suivre la temporalit\u00e9 de plusieurs personnages au fil du livre. Elle nous informe de sa m\u00e9thode : \u00ab A partir de souvenirs issus de mes propres v\u00e9cus dans le monde de l\u2019urgence \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, comme des rencontres avec les patients dans divers lieux (&#8230;) je me suis laiss\u00e9e aller \u00e0 la r\u00eaverie et \u00e0 l\u2019associativit\u00e9, comme celle sur le divan de l\u2019analyste. \u00bb (p. 11). Et son proc\u00e9d\u00e9 d\u2019\u00e9criture personnelle de ces v\u00e9cus permet de rendre pr\u00e9sentables et intelligibles ces sc\u00e8nes d\u2019horreur et leurs destins humains. Pour faire d\u00e9couvrir au lecteur son style, je me permets de lui donner la parole directement : \u00ab Ce soir-l\u00e0, dans leur bistrot favori, des amis se sont r\u00e9unis pour quelques festivit\u00e9s, deux jours apr\u00e8s la comm\u00e9moration de l\u2019armistice. Une certaine euphorie r\u00e8gne dans la pi\u00e8ce. Les derni\u00e8res bombes semblent lointaines et l\u2019on veut croire que la guerre est termin\u00e9e. On entend les rires, les verres qui s\u2019entrechoquent, la machine \u00e0 caf\u00e9 qui glougloute, le bruit sec de la remont\u00e9e des pistons des bi\u00e8res pressions, le patron qui interpelle un de ses clients gentiment \u00e9m\u00e9ch\u00e9\u2026 Lorsque brutalement le silence prend place, toute la place. Le son de la t\u00e9l\u00e9vision qui dormait en arri\u00e8re fond de la salle est soudainement augment\u00e9, tr\u00e8s augment\u00e9&#8230; De nouveaux attentats sont actuellement en train de se produire et l\u2019information s\u2019affiche \u00e0 l\u2019\u00e9cran, offrant aux spectateurs &#8211; \u00e0 d\u00e9faut de la sc\u00e8ne d\u2019horreur encore inaccessible &#8211; le d\u00e9fil\u00e9 incessant des voitures de police et des v\u00e9hicules d\u2019urgence, toutes sir\u00e8nes hurlantes. La jeune femme r\u00e9alise\u2026 cela a lieu \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres de l\u00e0. L\u2019angoisse la saisit \u00e0 la gorge (\u2026) Et si les tueurs d\u00e9barquaient ? La pens\u00e9e de la jeune femme s\u2019acc\u00e9l\u00e8re, son corps se met \u00e0 trembler, tout devient bu\u00e9e, dans son regard comme dans son esprit. Elle a l\u2019impression de s\u2019\u00e9vanouir, a peur de faire sur elle, veut quitter cette violence qui l\u2019envahit du dedans comme du dehors, qui p\u00e9n\u00e8tre tous ses sens, retourner dans le giron maternel, s\u2019absenter du r\u00e9el\u2026 mais rien n\u2019y fait, la peur l\u2019assaille et d\u00e9sorganise sa pens\u00e9e. Et si les tueurs d\u00e9barquaient ? Vite, fuir !!! Non\u2026 Et s\u2019ils les attendaient dehors ? Alors, se cacher, oui c\u2019est \u00e7a, dispara\u00eetre ! Ou plut\u00f4t non\u2026 se faire toute petite\u2026 La jeune femme balaye la salle d\u2019un regard aiguis\u00e9 et rep\u00e8re le bar, en imagine les placards de rangements ; elle a \u00e9t\u00e9 barmaid l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier, elle conna\u00eet un peu, il y a forc\u00e9ment de quoi se camoufler. Son corps ne tremble plus, il se raidit et puise toute son \u00e9nergie dans l\u2019image de cette \u00ab loge \u00bb qui peut l\u2019accueillir, la contenir et la prot\u00e9ger des balles, des agresseurs. La jeune femme se l\u00e8ve et comme habit\u00e9e d\u2019une soudaine virilit\u00e9, se rapproche du bar, inspecte, rep\u00e8re. C\u2019est bon.<br>Il y a de quoi se planquer. Elle attend et observe\u2026 Les conversations reprennent autour d\u2019elle, \u00e0 voix plus basse, elle se laisse envelopper par l\u2019ambiance feutr\u00e9e\u2026 Un bref cri retentit, traduisant la surprise, c\u2019est celui d\u2019une autre femme, bien plus \u00e2g\u00e9e qu\u2019elle, qui vient de recevoir dans ses bras un corps propuls\u00e9, une victime du dehors, qui vient se r\u00e9fugier cherchant un abri apr\u00e8s une course folle. La jeune femme ne distingue pas les blessures ni le sexe de la personne mais l\u2019image d\u2019un corps ensanglant\u00e9 surgit en elle. C\u2019en est trop. Elle s\u2019\u00e9vanouit. \u00bb (p. 21-22). On entend d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 combien lorsque la psych\u00e9 est satur\u00e9e d\u2019excitation, une mise en veille du syst\u00e8me de repr\u00e9sentation consciente est susceptible d\u2019\u00eatre activ\u00e9e. Pour survivre, le corps et\/ou la psych\u00e9 s\u2019absentent.<br>Il s\u2019agira plus tard, lorsqu\u2019on a pu survivre \u00e0 cet exc\u00e8s de stimuli et de violence, de tenter de reconstituer la sc\u00e8ne. Clara Duchet nous livre que le clinicien qui re\u00e7oit des patients traumatis\u00e9s, doit souvent s\u2019attendre \u00e0 supporter longtemps des plaintes incessantes et inchang\u00e9es, donnant l\u2019impression manifeste que ces n\u00e9vroses traumatiques sont rebelles au traitement. Cela n\u2019est pas sans occasionner dans le contre-transfert du th\u00e9rapeute des v\u00e9cus d\u2019impuissance dont on peut penser qu\u2019ils sont n\u00e9cessaires, comme s\u2019il s\u2019agissait de partager avec le patient traumatis\u00e9 quelque chose de la d\u00e9tresse, du d\u00e9sespoir, et de l\u2019immobilisation passivante. Un th\u00e9rapeute se sent hors jeu, ses comp\u00e9tences cliniques traditionnelles semblent disqualifi\u00e9es, en \u00e9cho du c\u00f4t\u00e9 du patient \u00e0 des comp\u00e9tences psychiques et ou corporelles mises hors jeu lors de l\u2019\u00e9pisode traumatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Clara Duchet : \u00ab c\u2019est bien parce que le th\u00e9rapeute reste vivant psychiquement, parce qu\u2019\u00e0 certains moments il s\u2019agite int\u00e9rieurement pour trouver un fil conducteur, qu\u2019un mouvement pourra se produire sur la sc\u00e8ne transf\u00e9rentielle. Encore faut-il \u00eatre patient\u2026 l\u2019analyste \u00ab patient \u00bb \u00e0 son tour ? D\u2019une certaine mani\u00e8re, oui. \u00bb L\u2019analyste a pu traverser dans son propre parcours analytique des moments d\u2019agonie psychique, il a pu vivre lui aussi des \u00e9pisodes de r\u00e9p\u00e9titions mortifiantes, d\u2019immo-bilit\u00e9 pesante&#8230; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces cures, il est oblig\u00e9 de (re)devenir patient. La mise en veille de l\u2019associativit\u00e9 interpr\u00e9tative de l\u2019analyste peut \u00eatre ainsi entendue comme une tentative (inconsciente du c\u00f4t\u00e9 du patient) consistant \u00e0 lui faire vivre passivement une exp\u00e9rience douloureuse non encore apte \u00e0 \u00eatre symbolis\u00e9e ou subjectiv\u00e9e. Dans cette exp\u00e9rience de r\u00e9p\u00e9tition o\u00f9 se renversent les positions passives et actives, une \u00e9bauche d\u2019appropriation subjec-tive de la situation traumatique est \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Et c\u2019est justement parce que le patient peut revivre, en pr\u00e9sence de l\u2019analyste quelque chose de l\u2019accueil et du partage de cette n\u00e9gativit\u00e9 mortif\u00e8re, que la n\u00e9vrose infantile mise en gel par la n\u00e9vrose traumatique est invit\u00e9e \u00e0 se r\u00e9veiller. Ainsi, dans le prolongement des th\u00e8ses de Freud dans&nbsp;<em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em>, Clara Duchet d\u00e9gage quatre sources de satisfaction d\u00e9riv\u00e9es de la r\u00e9p\u00e9tition du d\u00e9plaisir, appliqu\u00e9es ici \u00e0 la clinique des traumatismes :<br>&#8211; La premi\u00e8re prend source dans le sentiment de ma\u00eetrise \u00e9prouv\u00e9 par le patient lorsque ce dernier devient ma\u00eetre d\u2019une situation qui l\u2019a expos\u00e9 au v\u00e9cu d\u2019impuissance&nbsp; ;<br>&#8211; qu\u2019il n\u2019a pu ou ne peut toujours pas contr\u00f4ler ;<br>&#8211; La seconde s\u2019inscrit du c\u00f4t\u00e9 de la \u00ab vengeance \u00bb qui permet la d\u00e9fense active de la victime apr\u00e8s l\u2019attaque subie par l\u2019agresseur ;<br>&#8211; La troisi\u00e8me est celle qui vaut d\u00e9charge de l\u2019afflux d\u2019excitations ;<br>&#8211; Et la derni\u00e8re consiste \u00e0 contre-investir le sentiment de n\u00e9antisation et d\u2019impuissance par des attitudes grandioses.<\/p>\n\n\n\n<p>A ces quatre sources de satisfactions auxquelles, elle ajoute une cinqui\u00e8me, contenue dans la possible r\u00e9versibilit\u00e9 des positions : tour \u00e0 tour victime et agresseur, le sujet peut enfin jouer avec les places et chercher \u00e0 les occuper toutes. On entend s\u2019annoncer ici l\u2019importance des mouvements transf\u00e9rentiels et contre-transf\u00e9rentiels \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la cure, qui en prolongeant et bordant ces jeux r\u00e9versibles, permettent que la rencontre clinique ait enfin lieu.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12960?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[1414],"mode":[60],"revue":[495],"auteur_livre":[2374],"class_list":["post-12960","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-vincent-estellon","mode-payant","revue-495","auteur_livre-clara-duchet"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12960","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12960"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12960"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12960"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12960"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12960"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12960"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12960"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}