{"id":12906,"date":"2021-09-12T10:13:39","date_gmt":"2021-09-12T08:13:39","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/rimbaud-une-adolescence-violee\/"},"modified":"2021-09-20T20:56:17","modified_gmt":"2021-09-20T18:56:17","slug":"rimbaud-une-adolescence-violee","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/rimbaud-une-adolescence-violee\/","title":{"rendered":"Rimbaud. Une adolescence viol\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p>Voil\u00e0 un ouvrage inspir\u00e9 d\u2019un souffle, d\u2019un rythme, d\u2019une associativit\u00e9 litt\u00e9raire et psycha-nalytique, d\u2019une prosodie fougueusement f\u00e9cond\u00e9e par le verbe rimbaldien comme on en lit peu dans la litt\u00e9rature psychanalytique. Comment rendre compte de la p\u00e9n\u00e9tration que procure en soi le \u00ab myst\u00e8re \u00bb po\u00e9tique de Rimbaud ? Par un style berc\u00e9 du \u00ab roulis \u00bb des phrases de l\u2019auteur du Bateau ivre ? \u00ab Ecoutons \u00bb celui de Maurice Corcos pour parler de \u00ab homme aux semelles de vent \u00bb et de ses fugues adolescentes : \u00ab On part donc pour \u00e9loigner ses d\u00e9mons int\u00e9rieurs du milieu familial o\u00f9 ils s&rsquo;exacerbent et peuvent mener trop loin. On part aussi parce que d\u00e8s le d\u00e9but dans cette famille-l\u00e0, on ne trouve personne avec qui croiser ses curiosit\u00e9s aussi est-on d\u00e8s la naissance en exil et que rejoindre les parnassiens, cet ailleurs qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 familier par les livres, devient une planche de salut, tant il est vrai qu&rsquo;avec Vialatte, \u00ab\u00a0il est des d\u00e9paysements qui rapatrient\u00a0\u00bb. Encore e\u00fbt-il fallu que ces bourgeois-boh\u00e8mes accr\u00e9ditent les formes de pens\u00e9e de cet ange sauvage ! Arthur part enfin, pour expurger tr\u00e8s loin les humiliations rencontr\u00e9es en route et qu&rsquo;il croit avoir \u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par ses vices infantiles. On part bien s\u00fbr \u00e0 la recherche de l&rsquo;auteur, f\u00fbt-il, m\u00eame et surtout, si peu auteur de ses jours&#8230; pour voir si et combien on lui ressemble. (\u2026) On part pour les retrouver et surtout mieux s&rsquo;en d\u00e9barrasser. Mais las, rien n&rsquo;y fait, on emm\u00e8ne le pass\u00e9 dans ses bagages et ses morts sur le dos : \u00ab\u00a0je me croyais en enfer donc j\u2019y suis\u00a0\u00bb. T\u00e9lescopage absolu des temps, dans tous les espaces. Le pass\u00e9 me pense donc j&rsquo;y suis. \u00bb (p.137).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un rythme soutenu, convoquant nombre d\u2019auteurs allant de Nietzsche, Lautr\u00e9amont, Michaux, Gracq, Breton, Bonnefoy, Rilke, Musil et bien d\u2019autres, Maurice Corcos d\u00e9livre, dans les quatorze chapitres d\u2019un ouvrage d\u2019une grande sensibilit\u00e9, sa compr\u00e9hension de la trajectoire Rimbaud, r\u00e9p\u00e9tant que pour saisir l\u2019adolescence et ses tourments, il faut lire le po\u00e8te Ardennais comme il faut lire<em>&nbsp;Le Grand Meaulnes<\/em>&nbsp;d\u2019Alain Fournier,&nbsp;<em>L\u2019Attrape-c\u0153urs<\/em>&nbsp;de Sallinger ou \u00e9couter les chansons de Kurt Cobain ou de L\u00e9o Ferr\u00e9 qui a si bien chant\u00e9 Rimbaud et, sans doute, s\u2019en trouvait proche dans cette enfance \u00ab viol\u00e9e \u00bb par quelque s\u00e9duction de pr\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi lire Rimbaud pour les soignants ou parents d\u2019adoles-cents ? Parce qu\u2019il est un exemple unique de quelqu\u2019un qui \u00e9crit au moment o\u00f9 il vit la p\u00e9riode de pubescence massive d\u2019un corps qui le transforme \u00ab corps et \u00e2me \u00bb au point de lui inspirer des&nbsp; Illuminations. La po\u00e9sie de Rimbaud respire, transpire, expire g\u00e9nialement, dans une \u00ab v\u00e9rit\u00e9 dans une \u00e2me et dans un corps \u00bb, une violence pulsionnelle adolescente qui, \u00e9crit Maurice Corcos, \u00ab le violente de l\u2019int\u00e9rieur \u00bb, le \u00ab passivise \u00bb, \u00e0 t\u00e9moin en quelques mois cette croissance de 1m61 \u00e0 1m76\u2026, au moment o\u00f9 il va rencontrer Verlaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce qu\u2019\u00e9galement comme nombre de nos adolescents d\u2019aujourd\u2019hui, en particulier ceux de couples d\u00e9sunis avec une m\u00e8re omnipr\u00e9sente et un p\u00e8re \u00e9loign\u00e9, son enfance et adolescence sont domin\u00e9es par une \u00ab emprise \u00bb maternelle et un \u00ab fantasme d\u2019identification au p\u00e8re \u00bb qui alimentent aussi bien l\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture que celle du voyage, de fuguer, de s\u2019\u00e9chapper, voire de s\u2019addicter \u2013 y compris \u00e0 la marche, ce qui fut le cas de Rimbaud. Parce que les fugues, les d\u00e9parts et les retours du jeune Arthur ont eu un centre de gravit\u00e9 (dans tous les sens du terme) : celui du foyer maternel et qu\u2019en ce sens, ils ressemblent plus un \u00ab jeu \u00bb du&nbsp;&nbsp;<em>Fort-Da<\/em>, t\u00e9moin d\u2019une impossibilit\u00e9 de d\u00e9passer cette deuxi\u00e8me phase de \u00ab s\u00e9paration-individuation \u00bb qu\u2019est l\u2019adolescence.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce que, \u00e9crit encore l\u2019auteur, cette magnifique formule de Rimbaud dans ses lettres \u00e0 Izambart et Demeny, \u00ab Je est un autre \u00bb est d\u2019abord celle d\u2019un \u00ab je \u00bb&nbsp; corporel submerg\u00e9 par des sensations, des affects, des sentiments, des pens\u00e9es qui apparaissent au \u00ab je \u00bb subjectif comme un \u00ab autre \u00bb hant\u00e9 par tous ces \u00ab autres \u00bb qui le convoitent et cherchent \u00e0 le s\u00e9duire, ou ces \u00ab autres \u00bb des g\u00e9n\u00e9rations ant\u00e9rieures dont il faut \u00e0 la fois s\u2019approprier et se d\u00e9sapproprier l\u2019existence. Ce \u00ab je est un autre \u00bb annonce de mani\u00e8re fulgurante ce \u00ab moi qui n\u2019est pas ma\u00eetre en sa propre maison \u00bb de Freud, dont les racines infantiles sont per\u00e7ues comme imperson-nelles, ce dont rend compte la seconde formule de Rimbaud qui pr\u00e9c\u00e8de la premi\u00e8re \u00ab C\u2019est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense &#8211; Pardon du jeu de mots \u00bb. En explorateur de la vie psychique, Maurice Corcos va plus loin et pose l\u2019hypoth\u00e8se, en particulier celle du viol, r\u00e9el celui-l\u00e0, concernant le jeune Arthur, cherchant \u00e0 en d\u00e9busquer la trace et l\u2019indicible probabilit\u00e9 dans certains passages po\u00e9tiques. Outre le fameux&nbsp;<em>C\u0153ur supplici\u00e9<\/em>&nbsp;ou&nbsp;<em>C\u0153ur du pitre<\/em>, \u00e9crit apr\u00e8s l\u2019une des premi\u00e8res fugues de Rimbaud \u00e0 Paris et l\u2019ayant amen\u00e9 \u00e0 la caserne Babylone o\u00f9 il c\u00f4toie des f\u00e9d\u00e9r\u00e9s communards qui, ivres, auraient eu des comportements sexuels de d\u00e9bauche, l\u2019auteur convoque \u00e0 juste titre un po\u00e8me de l\u2019<em>Album Zutique<\/em>&nbsp;o\u00f9 il est question d\u2019un pr\u00eatre qui s\u00e9duit dans un wagon du train au moment o\u00f9 celui-ci rentre dans un tunnel (sc\u00e8ne ferroviaire \u00f4 combien all\u00e9gorique), sachant que \u00ab le pr\u00eatre \u00bb \u00e9tait \u00e9galement le surnom d\u2019un des amis bisexuel de Verlaine, Bretagne, habitant Charleville et que Rimbaud connaissait. Comme fr\u00e8re Milotus d\u2019\u00ab un c\u0153ur sous une soutane \u00bb, le vieux pr\u00eatre de ce po\u00e8me de l\u2019<em>Album zutique<\/em>&nbsp;est en effet bien suspect de pratiques \u00e9rotiques s\u00e9ductrices et traumatiques\u2026 \u00e9crivions-nous dans notre ouvrage<em>&nbsp;La col\u00e8re<\/em>&nbsp;<em>de Rimbaud. Le chagrin d\u2019Arthur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Rimbaud nous apprend que \u00ab le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d\u2019homme \u00bb, ce que l\u2019appr\u00e9hension conflictuelle des forces psychiques montre assez dans nos cliniques. L\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9criture d\u2019<em>Une saison en enfer<\/em>&nbsp;fut \u00e9quivalente chez lui \u00e0 une psychanalyse \u00ab sauvage \u00bb o\u00f9 la polyphonie des voix est celle qui hante la psych\u00e9 adolescente. Le malheur d\u2019Arthur fut de ne pas rencontrer en son temps de psychanalyste &#8211; et pour cause&nbsp; elle n\u2018existait pas encore -, \u00e0 l\u2019inverse des adolescents de notre \u00e9poque : \u00ab Mais pas une main amie ! et o\u00f9 puiser le secours ? \u00bb \u00e9crit-il dans Adieu, d\u2019<em>Une saison en enfer<\/em>. L\u2019en-de\u00e7\u00e0 du langage \u00e0 l\u2019horizon d\u2019Une saison sera \u00ab touch\u00e9 \u00bb, dans la r\u00e9alit\u00e9, par le d\u00e9part de Rimbaud et son abandon d\u00e9finitif de la po\u00e9sie.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour terminer et saluer encore une fois le travail de Maurice Corcos -d\u00e9dicac\u00e9 \u00e0 Jean Gillibert &#8211; que je recommande \u00e0 tous les praticiens de l\u2019adolescence, je lui laisse la parole afin que le lecteur saisisse les enjeux psychiques sur lequel porte cet ouvrage sur Rimbaud : \u00ab Avant sa chute, Arthur Rimbaud aura donc navigu\u00e9 comme tout adolescent entre besoin de s\u00e9curit\u00e9 (je et un autre) et besoin d\u2019ind\u00e9pendance (je ou un autre) avec des zones de confusion (je est un &#8211; une &#8211; autre\u2026 externe et interne), des zones de jubilation (\u00ab jeu est un autre \u00bb) et des zones de grande angoisse (\u00ab je est plusieurs autres\u2026 voire beaucoup d\u2019autres \u00bb) (p.116).<\/p>\n\n\n\n<p>Revenir \u00e0 Rimbaud est, comme Maurice Corcos le montre, revenir \u00e0 celui qui a ouvert au sens de paroles riches de myst\u00e8res refoul\u00e9s inexprim\u00e9s jusque-l\u00e0, cela \u00e0 condition de se d\u00e9prendre de soi-m\u00eame de ses habitudes de pens\u00e9e, de ses certitudes, ce \u00e0 quoi la po\u00e9sie, comme l\u2019exercice de la pratique analytique, nous obligent. Si l\u2019oreille de l\u2019analyste est insensible \u00e0 l\u2019\u00e9nigme po\u00e9tique, comment pourrait-il exercer son art ?<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12906?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[1843],"mode":[60],"revue":[486],"auteur_livre":[2223],"class_list":["post-12906","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-gerard-pirlot","mode-payant","revue-486","auteur_livre-maurice-corcos"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12906","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12906"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12906"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12906"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12906"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12906"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12906"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12906"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}