{"id":12897,"date":"2021-09-12T10:13:39","date_gmt":"2021-09-12T08:13:39","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/et-puis-un-jour-nous-perdons-pied\/"},"modified":"2021-09-30T02:09:38","modified_gmt":"2021-09-30T00:09:38","slug":"et-puis-un-jour-nous-perdons-pied","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/et-puis-un-jour-nous-perdons-pied\/","title":{"rendered":"Et puis, un jour, nous perdons pied"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a des textes dont la lecture procure, outre un immense plaisir, un double soulagement. Celui, d\u2019abord, de constater que malgr\u00e9 les coups de boutoir rageurs et mercantiles de certains philosophes soi-disant h\u00e9donistes, la psychanalyse continue d\u2019inspirer des ouvrages vifs, sensibles et non dogmatiques. Celui, ensuite, pour ceux qui ont eu le plaisir de c\u00f4toyer l\u2019auteur, d\u2019assister \u00e0 la transformation et \u00e0 la maturation d\u2019une pens\u00e9e fort \u00e9rudite, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9velopp\u00e9e dans la th\u00e8se de doctorat sur la position h\u00e9ro\u00efque qu\u2019il a soutenue il y a quelques ann\u00e9es.&nbsp;<em>Perdre pied<\/em>r\u00e9sonne pour M. de Azambuja avec une multitude de formes de chute, d\u2019effondrement, de frayeur et de douleur, mais aussi avec l\u2019inverse : un ressaisissement, un pied de nez au refoulement. \u00ab Ces moments o\u00f9 nous perdons pied (\u2026) nous donnent des nouvelles de nous-m\u00eames \u00bb (p.25). Alors, celui qui pensait \u00eatre solidement ancr\u00e9 dans le sol et qui vacille, s\u2019interroge. Cela peut \u00eatre l\u2019occasion d\u2019une rencontre analytique. Mais le divan n\u2019est pas l\u00e0 pour reconstruire un sol et des murs \u00e0 la va-vite. Nous le savons. L\u2019analyse impose une d\u00e9prise. Tumul\u00adtes et tremblements attendent le patient et l\u2019analyste s\u2019engageant dans une aventure qui pourrait sembler folle tant elle ignore ses propres buts. Heureusement on se souviendra d\u2019Ulysse, et du merveilleux po\u00e8me de Cavafy : \u00ab Quand tu partiras pour&nbsp;<em>Ithaque<\/em>, souhaite que le chemin soit long, riche en p\u00e9rip\u00e9ties et en exp\u00e9riences. \u00bb (C. Cavafy, Ithaque, 1911) On se rappellera \u00e9gale\u00adment de Freud et de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de la r\u00e8gle fondamentale : \u00ab Comportez-vous \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un voyageur qui, assis pr\u00e8s de la fen\u00eatre de son compartiment, d\u00e9crirait le paysage tel qu\u2019il se d\u00e9roule \u00e0 une personne plac\u00e9e derri\u00e8re lui. \u00bb (S. Freud,&nbsp;<em>Le d\u00e9but de traitement,<\/em>&nbsp;1904). C\u2019est aussi cela le programme de l\u2019analyse : \u00eatre accompagn\u00e9 pour apprendre \u00e0 \u00eatre seul sans justement perdre pieds. \u00ab La chute est aussi log\u00e9e au fond de nous-m\u00eames, elle a d\u00e9j\u00e0 eu lieu parfois ce sont les d\u00e9tails du monde qui viennent la r\u00e9veiller. \u00bb (p. 26) M\u00eame de minuscules chutes peuvent nous \u00e9branler lorsqu\u2019on ne parvient pas \u00e0 \u00ab retrouver le sol \u00bb. Ainsi ce patient qui d\u00e9cide de ne pas aller \u00e0 un rendez-vous amoureux quand une goutte de sueur tombe sur sa chaussure, alors qu\u2019il s\u2019\u00e9tait pench\u00e9 pour refaire son lacet. Il y a d\u2019autres vacillements comme ceux tragi-comiques de Charlie Chaplin et de Buster Keaton. Et puis il y a les profonds effondrements, ceux des funestes destins plac\u00e9s sous le noir blason de la m\u00e9lancolie et de son cort\u00e8ge d\u2019affects et de d\u00e9fenses, la rage, la honte ou le triomphe. Parmi ces destins : la col\u00e8re noire de Xerx\u00e8s qui voit ses ponts engloutis par les flots, le vieil homme et ses coulures noires au front dans les derni\u00e8res images de&nbsp;<em>Mort \u00e0 Venise,<\/em>&nbsp;ou le sang noir d\u2019Ajax, ce h\u00e9ros dans la chute.&nbsp; En contre-point on trouve la couverture, le recouvrement, celui d\u2019Achille \u00ab fou de douleur \u00bb \u00e0 la mort de Patrocle son ami qui \u00ab se couvre de cendre et s\u2019allonge dans la poussi\u00e8re \u00bb. C\u2019est que l\u2019\u00e9croulement d\u2019avoir perdu l\u2019objet et le recouvrement par l\u2019objet et par son ombre fonctionnent ensemble dans la trag\u00e9die m\u00e9lancolique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lecteur rencontrera un Icare qui b\u00e9n\u00e9ficie ici d\u2019une tendresse particuli\u00e8re. \u00ab Si Icare va vers le soleil, c\u2019est parce qu\u2019il se noie, sa chute est en fait une rechute. Il se noie, et il ne sait faire autrement que s\u2019exiler dans les airs, se mettre \u00e0 l\u2019abri et survivre \u00bb (p 21).&nbsp; Comment ne pas penser au drame interne qui tenaille les patients toxicomanes, que l\u2019auteur connait bien pour avoir travaill\u00e9 plusieurs ann\u00e9es aupr\u00e8s d\u2019eux ? Ce texte doit \u00e9galement sa consistance \u00e0 la place donn\u00e9e aux lign\u00e9es d\u2019homme, aux filiations. Il y a Priam, roi de Troie et ses fils P\u00e2ris et Hector, D\u00e9dale fabriquant des ailes pour la libert\u00e9 et la perte de son fils Icare. Le propre p\u00e8re de l\u2019auteur est \u00e9voqu\u00e9 en \u00e9cho \u00e0 sa terre natale, le P\u00e9rou. Sa figure apparait par petites touches, \u00e0 la mani\u00e8re dont les traces mn\u00e9siques se lient et se d\u00e9lient aux affects dans la cure. M\u00eame lorsque nous avons eu un p\u00e8re, nous en choisissons d\u2019autres. Ces liens n\u2019\u00e9chappent pas au transfert. M. de Azambuja s\u2019inscrit dans la filiation de J.B. Pontalis, ce \u00ab d\u00e9tective fl\u00e2neur \u00bb dont il partage le style po\u00e9tique, de M. Gribinski, ou de P. F\u00e9dida duquel il suivit le s\u00e9minaire \u00e0 Paris VII et qui dirigea sa th\u00e8se. Ce dernier affectionnait le mod\u00e8le de la tectonique des plaques comme m\u00e9taphore de l\u2019appareil psychique. Ici les tremblements de la terre et des hommes, illustrent autrement ce qu\u2019est perdre pied. Enfin l\u2019h\u00e9ritage de Freud, grand lecteur de Sophocle se retrouve par d\u00e9placement dans les r\u00e9f\u00e9rences aux mythes grecques, \u00e0 Ovide ou \u00e0 Hom\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>A maints \u00e9gards, la lecture de ce livre \u00e9voque une s\u00e9ance d\u2019analyse, dans le sens o\u00f9 elle invite constamment \u00e0 la libre association. L\u2019interpr\u00e9tation n\u2019est qu\u2019une proposition, ou elle risque d\u2019enfermer le discours dans un syst\u00e9matisme parano\u00efaque. Toute \u0153uvre retentit diff\u00e9remment chez celui qui la contemple. Ainsi, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019auteur ne voit aucune nostalgie entre M. Mastroianni et A. Ekberg dans l\u2019<em>Intervista&nbsp;<\/em>de Fellini, d\u2019autres tiendraient cette sc\u00e8ne comme la quintessence m\u00eame du regret de ce qui fut et ne pourra plus \u00eatre. Pour certains, dont je suis, cette sc\u00e8ne l\u00e8ve le refoulement sur notre condition et notre finitude. Nous sommes aussi invit\u00e9s \u00e0 la rem\u00e9moration. En \u00e9voquant Barthes et son&nbsp;<em>Journal de deuil,&nbsp;<\/em>celui de sa m\u00e8re, on se souviendra que tout \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, dans&nbsp;<em>Fragments du discours amoureux<\/em>. L\u2019\u00e9crivain \u00e9tait pris dans les m\u00eames tr\u00e9fonds m\u00e9lancoliques. Comme si la perte attendait son objet, un objet sit\u00f4t perdu qu\u2019il vient d\u2019\u00eatre trouv\u00e9. Et M. de Azambuja de rappeler que le temps immobile du deuil chez Barthes, est l\u2019effet du t\u00e9lescopage des temps tels qu\u2019ils r\u00e9sonnent dans l\u2019analyse qui ne cesse ne nous soumettre au deuil.&nbsp; En 2000, dans un ouvrage intitul\u00e9&nbsp;<em>Cent ans apr\u00e8s,<\/em>&nbsp;P. Frot\u00e9 posait plusieurs questions aux grands noms de la psychanalyse fran\u00e7aise, parmi ces questions : la psychanalyse, science ou art ?&nbsp;<em>Et puis, un jour, nous perdons pied,<\/em>&nbsp;y r\u00e9pond en partie. L\u2019analyse tient de l\u2019art car l\u2019analyste dispose de bien peu de chose pour traiter le pulsionnel qu\u2019il re\u00e7oit des patients, si ce n\u2019est la sublimation.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12897?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[1469],"mode":[61],"revue":[686],"auteur_livre":[2317],"class_list":["post-12897","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-jacques-vargioni","mode-gratuit","revue-686","auteur_livre-miguel-dazambuja"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12897","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12897"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12897"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12897"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12897"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12897"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12897"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12897"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}