{"id":12877,"date":"2021-09-12T10:13:37","date_gmt":"2021-09-12T08:13:37","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/eloge-des-hasards-dans-la-vie-sexuelle\/"},"modified":"2021-09-30T00:35:49","modified_gmt":"2021-09-29T22:35:49","slug":"eloge-des-hasards-dans-la-vie-sexuelle","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/eloge-des-hasards-dans-la-vie-sexuelle\/","title":{"rendered":"Eloge des hasards dans la vie sexuelle"},"content":{"rendered":"\n<p>Si Galil\u00e9e \u00e9mit l&rsquo;hypoth\u00e8se de la pression exerc\u00e9e par l&rsquo;air sur les choses, il aura fallu que Torricelli invent\u00e2t le barom\u00e8tre qui transposait le ph\u00e9nom\u00e8ne naturel par un dispositif technique, un tube, du mercure, pour mesurer la pression atmosph\u00e9rique et donner corps \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se galil\u00e9enne. C&rsquo;est ainsi que Monique David-M\u00e9nard introduit lumineusement son propos : de m\u00eame, le dispositif de la cure transpose certains facteurs de l&rsquo;amour en inventant la technique du transfert. Cette transposition permet de faire appara\u00eetre et de transformer une logique encore insue. L&rsquo;auteure place en quelques pages la psychanalyse non comme une science mais comme une th\u00e9orie et une pratique de l&rsquo;\u00e2ge des sciences exp\u00e9rimentales. La logique de la pens\u00e9e scientifique passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;appareil du transfert ; il faudra donc que la pens\u00e9e psychanalytique puisse dialoguer avec une autre pens\u00e9e si elle ne veut pas ratiociner.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa conclusion, Monique David-M\u00e9nard revendique le dialogue philosophique avec la psychanalyse apr\u00e8s en avoir d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;opportunit\u00e9 dans son ouvrage. Sa double formation de psychanalyste et de philosophe est assez fr\u00e9quente dans notre milieu, mais \u00e9crire et penser simultan\u00e9ment dans ces deux champs qui se sont si souvent oppos\u00e9s ou m\u00e9connus est rare et comporte un risque qu&rsquo;elle assume pleinement : celui de ne jamais \u00eatre lue ou entendue comme psychanalyste et philosophe. Le lecteur devra faire un effort pour l&rsquo;accompagner dans sa d\u00e9marche singuli\u00e8re ; il devra parfois lire et relire certains passages obscurs pour ceux qui, comme moi, n&rsquo;ont pas acquis tous les pr\u00e9-requis philosophiques. L&rsquo;auteure cherche les correspondances mais sans affadir les th\u00e9ories philosophiques par des approximations p\u00e9dagogiques. Sa mani\u00e8re est de mettre sa clinique et la th\u00e9orie psychanalytique \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de la philosophie, m\u00eame et surtout si les champs de connaissance sont h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. De livre en livre, elle dialogue avec Kant, Sade, Frege, et Lacan philosophant. Plus r\u00e9cemment avec des philosophes contemporains qui n&rsquo;ont pas m\u00e9nag\u00e9 la psychanalyse : Deleuze, et avec cet ouvrage Foucault. Je laisserai \u00e0 d&rsquo;autres chroniqueurs plus avertis la lecture critique du cheminement philoso\u00adphique de Monique David-M\u00e9nard ; je pr\u00e9f\u00e8re rendre compte de quelques effets de la rencontre entre certains concepts et pratiques de la philosophie avec ceux de la psychanalyse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9cessit\u00e9 et contingence, concepts de la logique et non de la psychanalyse sont les jalons de son ouvrage. A la faveur du transfert, elle met les deux termes en tension. L&rsquo;articulation entre automaton et tuch\u00e9 d&rsquo;Aristote telle que Lacan l&rsquo;a reprise dans le s\u00e9minaire de la \u00abLettre vol\u00e9e\u00bb en est une proche version. C&rsquo;est par le truchement de facteurs contingents que ce qui rel\u00e8ve d&rsquo;une n\u00e9cessit\u00e9 peut d\u00e9vier de son cours, gr\u00e2ce \u00e0 une analyse, \u00e9crit-elle. Elle en donne plusieurs exemples cliniques : j&rsquo;en retiendrai deux : d&rsquo;abord, l&rsquo;interpr\u00e9tation que fait Laurence de ses r\u00eaves, dans un moment de transfert n\u00e9gatif avec David-M\u00e9nard : elle porte un enfant bleu de la m\u00eame couleur que celle qu&rsquo;elle voit chez moi sur le tableau de la salle d&rsquo;attente, \u00ab cet enfant bleu, c&rsquo;est cet amour dont vous ne voulez pas qu&rsquo;il vive \u00bb lui dit sa patiente.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;auteure appelle contingence la disproportion entre le poids de la terreur infiniment r\u00e9p\u00e9t\u00e9e li\u00e9e aux figures archa\u00efques qui hantent la vie de Laurence et le choix de cet objet hors-sens pr\u00e9lev\u00e9 chez l&rsquo;analyste, cr\u00e9\u00e9 dans le r\u00eave, l&rsquo;enfant bleu, qu&rsquo;elle associe \u00e0 un amour qui pourrait \u00eatre r\u00e9prouv\u00e9 par l&rsquo;analyste, un sens est alors donn\u00e9. Laurence choisit l&rsquo;enfant bleu \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur puis le met au service de la r\u00e9p\u00e9tition int\u00e9rieure ; ce qui am\u00e8ne David-M\u00e9nard \u00e0 confirmer le lien structurel entre n\u00e9cessit\u00e9 et contingence : les mat\u00e9riaux d&rsquo;une transformation sont pr\u00e9lev\u00e9s sur ce qui est d\u00e9termin\u00e9 (..) Le contingent est p\u00e9tri de la m\u00eame p\u00e2te, des m\u00eames mat\u00e9riaux pulsionnels que le n\u00e9cessaire. La place dissym\u00e9trique de l&rsquo;analyste permet de d\u00e9vier l&rsquo;habituelle r\u00e9p\u00e9tition : le presque rien de la couleur bleue, cette contingence, permet \u00e0 Laurence de transformer une menace mortelle en reproche qu&rsquo;elle peut affronter. Autre exemple, le r\u00eave de l&rsquo;enfant mort veill\u00e9 par son p\u00e8re qui s&rsquo;assoupit, rapport\u00e9 par Freud, comment\u00e9 par Lacan : \u00ab P\u00e8re, ne vois-tu pas que je br\u00fble ? \u00bb, reproche le fils dans le r\u00eave du p\u00e8re. Le cierge allum\u00e9 est tomb\u00e9 sur le lit, une contingence qui fait appel \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de ce qui s&rsquo;est tiss\u00e9 silencieusement, sa vie durant : l&rsquo;\u00e9chec de leur rencontre \u00e0 jamais manqu\u00e9e. En se r\u00e9veillant, le p\u00e8re s&rsquo;occupe du cierge et occulte la \u00ab vive lumi\u00e8re de la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Rompant avec l&rsquo;ontologie aristot\u00e9licienne, Lacan, lecteur de Frege, inscrit la contingence, cet \u00e9l\u00e9ment d&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, dans la&nbsp; logique via le carr\u00e9 de la sexuation, ou dans L&rsquo;Etourdit quand il \u00e9crit : \u00ab L&rsquo;homme n&rsquo;est pas sans l&rsquo;avoir, la femme est sans l&rsquo;avoir \u00bb. La&nbsp; philosophe suit sa vis\u00e9e logique mais la psychanalyste s&rsquo;arr\u00eate devant le risque de totalisation. Philosophe, elle ne recule pas d&rsquo;horreur devant les syst\u00e8mes philosophiques reposant sur une r\u00e9cusation de soi \u00e9crivait-elle d\u00e9j\u00e0 il y a quinze ans dans Les Constructions de l&rsquo;universel ; mais psychanalyste, elle \u00e9crit aujourd&rsquo;hui que lorsque la th\u00e9orie de la sexuation se fait logique de la sexuation, le transfert n&rsquo;a plus de statut th\u00e9orique. C&rsquo;est probablement la raison qui lui fait convoquer un tenant de la r\u00e9gionalisation des pratiques et des savoirs, du questionnement de la volont\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9, en la personne de Foucault.<\/p>\n\n\n\n<p>Deleuze et Foucault s&rsquo;estimaient, se citaient, mais ne travaillaient pas ensemble. L&rsquo;auteure les fait dialoguer et tente \u00e0 notre grand profit de tracer les lignes de convergence dans des champs divergents&nbsp; d&rsquo;appr\u00e9hension des \u00e9v\u00e8nements. Elle nous propose aussi un usage des concepts deleuziens et foucaldiens en regard de ceux de la psychanalyse. Il y a de nombreux, je n&rsquo;en&nbsp; \u00e9voquerai que deux. Chez Deleuze, elle emprunte dans plusieurs de ses ouvrages, et surtout dans&nbsp;<em>Deleuze et la psychanalyse, Les synth\u00e8ses disjonctives<\/em>. Le terme disjonction renvoie \u00e0 la contingence d\u00e9finie plus haut. Nul doute que l&rsquo;amour est pour l&rsquo;un et l&rsquo;autre des partenaires une v\u00e9rit\u00e9 disjointe; pour Deleuze, c&rsquo;est l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 elle-m\u00eame qui cr\u00e9e la liaison. Dans l&rsquo;amour de transfert, dire que les synth\u00e8ses sont disjonctives ou que la raison est contingente, c&rsquo;est ne pas dissoudre l&rsquo;\u00e9v\u00e8nement de la rencontre dans une contrainte d&rsquo;unification de la pens\u00e9e, \u00e9crit-elle. Il faut que l&rsquo;analyste, le suppos\u00e9 savoir, s&rsquo;expose au non-savoir, celui du patient autant que le sien, \u00e0 la surprise du non-sens, pour que la cr\u00e9ation dans la cure, l&rsquo;enfant bleu par exemple, tienne son r\u00f4le contingent de transformation. C&rsquo;est le patient qui prend le premier le risque de se d\u00e9payser selon son mot heureux. Aussi, David-M\u00e9nard plaide pour un mi-dire qui ne fermerait pas pr\u00e9matur\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;accueil du non-sens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En plaidant pour une \u00ab arch\u00e9ologie du transfert \u00bb, David-M\u00e9nard en appelle \u00e0 l&rsquo;auteur de l&rsquo;arch\u00e9ologie du savoir. Pour Foucault la contingence, c&rsquo;est l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 d\u00e9finissant un \u00e9nonc\u00e9 ou un dispositif : l&rsquo;objet d&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 discursif ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une ontologie ou d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 immanente mais de relations ext\u00e9rieures qui l&rsquo;organisent. Cette ext\u00e9riorit\u00e9 paradoxale de la pens\u00e9e, il la nomme d&rsquo;un oxymore: \u00ab pens\u00e9e du dehors \u00bb. Elle ne peut \u00eatre g\u00e9n\u00e9rale et unificatrice mais h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne ; Foucault d\u00e9crit une r\u00e9gionalisation des pratiques et du savoir en relation contingente entre eux ; en termes deleuziens, on dirait que leurs liaisons sont disjonctives. Monique David-M\u00e9nard appr\u00e9hende ainsi les objets dispers\u00e9s dans les espaces corr\u00e9l\u00e9s de la cure : espace de la r\u00e9alit\u00e9, de la vie psychique, du transfert, ou encore espaces de l&rsquo;Imaginaire, du Symbolique et du R\u00e9el&#8230; L&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une arch\u00e9ologie du transfert emprunte \u00e0 Foucault son traitement de l&rsquo;archive pour l&rsquo;appliquer au transfert : discontinuit\u00e9, structure stratifi\u00e9e, compos\u00e9e d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments non d\u00e9ductibles, et dispersion des \u00ab objets partiels \u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Psychanalyser, n&rsquo;est-ce pas aussi se confronter \u00e0 l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, bien loin des vell\u00e9it\u00e9s unificatrices d&rsquo;un analyste sachant ? Si l&rsquo;analysant prend dans le transfert le risque de se d\u00e9payser, l&rsquo;ouvrage de Monique David-M\u00e9nard contribue certainement au d\u00e9paysement du lecteur psychanalyste, tant il tranche avec nos lectures trop format\u00e9es !<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12877?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[1396],"mode":[61],"revue":[715],"auteur_livre":[2299],"class_list":["post-12877","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-jean-francois-solal","mode-gratuit","revue-715","auteur_livre-monique-david-menard"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12877","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12877"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12877"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12877"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12877"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12877"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12877"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12877"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}