{"id":12834,"date":"2021-09-12T10:13:32","date_gmt":"2021-09-12T08:13:32","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/reveries\/"},"modified":"2021-09-23T17:30:13","modified_gmt":"2021-09-23T15:30:13","slug":"reveries","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/reveries\/","title":{"rendered":"R\u00eaveries"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans cet ouvrage singulier, le psychanalyste Antonino Ferro, membre de la Soci\u00e9t\u00e9 psycha-nalytique italienne, nous fait participer \u00e0 son mode d\u2019\u00e9coute. Il est particuli\u00e8rement sensible \u00e0 l\u2019\u00e9coute des \u00ab d\u00e9riv\u00e9s narratifs \u00bb qui \u00e9maillent les propos des patients, et qui naturellement sont toujours en m\u00eame temps un message adress\u00e9 \u00e0 l\u2019analyste, comme il le montre dans ses ouvrages ant\u00e9rieurs, notamment&nbsp;<em>La psychanalyse comme \u0153uvre ouverte&nbsp;<\/em>(2000),<em>&nbsp;Facteurs de maladie, facteurs de gu\u00e9riso<\/em>n (2004) qui explicite sa lecture de Bion,&nbsp;<em>La psychanalyse comme litt\u00e9rature et th\u00e9rapie<\/em>&nbsp;(2005),&nbsp;<em>Psychanalystes en supervision&nbsp;<\/em>(2009).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Naviguant dans son travail quotidien parmi plusieurs registres de fonctionnement mental, l\u2019analyste produit des images, cr\u00e9e des r\u00e9cits, d\u00e9crypte des significations. Il peut aussi y faire obstacle. Et ces activit\u00e9s s\u2019entrem\u00ealent. La formation des images est le fruit \u00e9motif d\u2019un travail de \u00ab digestion \u00bb qui convertit la sensorialit\u00e9, les excitations et les proto-\u00e9motions en un pictogramme ou un tableau susceptible d\u2019apaiser les tensions. Ce processus d\u2019int\u00e9gration-transformation de notre esprit qui caract\u00e9rise la r\u00eaverie est rendu coh\u00e9rent et partageable par une mise en r\u00e9cit qui est projection des \u00e9tats protosensoriels \u00e9prouv\u00e9s par l\u2019analyste. Le d\u00e9cryptage des significations les traduit dans une autre langue ; s\u2019il peut \u00eatre utile de nouer certains \u00e9nonc\u00e9s, de resserrer le sens pour de nouvelles \u00e9mergences associatives, c\u2019est le plus souvent l\u2019indigence de l\u2019analyste qui est mise en \u00e9vidence par ces propos explicatifs. Certaines interventions enfin, plus directement encore, sont destin\u00e9es \u00e0 faire barrage \u00e0 l\u2019in\u00e9dit, au non encore pens\u00e9, par le recours \u00e0 un savoir d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 \u2013 au lieu de permettre l\u2019attitude qui consiste \u00e0 apprendre de l\u2019exp\u00e9rience, \u00e0 se laisser instruire par le mat\u00e9riel clinique. Ce qui suppose aussi, avec les pr\u00e9cautions n\u00e9cessaires \u00e0 une saine confidentialit\u00e9, la mise en commun de la pens\u00e9e clinique et de ses sources.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre propose ainsi \u00e0 ses lecteurs des r\u00eaveries et des r\u00e9cits \u00e9veill\u00e9s en s\u00e9ance&nbsp;<em>in statu nascendi<\/em>, tels qu\u2019ils n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 communiqu\u00e9s sous cette forme \u00e0 aucun patient, mais qui ont nourri le travail de l\u2019analyste ; dans certains tableaux de cette galerie, peut-\u00eatre, certains patients se reconna\u00eetront-ils. \u00ab Je crois que l\u2019analyste devrait constamment travailler sa capacit\u00e9 \u00e0 produire des images et \u00e0 cr\u00e9er des constructions narratives pour se lib\u00e9rer de la cro\u00fbte de la th\u00e9orie commune et \u00e9viter de mitonner des recettes p\u00e9rim\u00e9es \u00bb, insiste Antonino Ferro (p. 14). Par ces fragments, livr\u00e9s volontairement hors contexte, qui rendent public un fonctionnement mental sp\u00e9cifique et distinct des stimulations qui l\u2019ont initi\u00e9, il s\u2019agit d\u2019encourager les analystes \u00e0 faire leurs propres exercices narratifs. Cela revient parfois \u00e0&nbsp; \u00ab penser des choses horribles \u00bb,&nbsp; sauver du naufrage les plus inabordables de nos pens\u00e9es permet de les r\u00eaver et fournit un passeport \u00e0 toutes les \u00e9motions. Il importe \u00e0 la paix psychique qu\u2019il n\u2019y ait pas de sans-papiers ; les \u00e9motions qui n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 pens\u00e9es, et m\u00eame les \u00e9motions impensables doivent obtenir le droit de s\u00e9jour et de libre circulation, sous la forme d\u2019une transformation en r\u00eave qui permet de ne pas les projeter sur la r\u00e9alit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les fragments narratifs livr\u00e9s par A. Ferro \u00e0 la suite de cette pr\u00e9face sont souvent&nbsp; de quelques lignes, parfois d\u2019une page ou deux. Ils sont regroup\u00e9s en quatre chapitres que l\u2019on peut dire th\u00e9matiques, mais c\u2019est la juxtaposition des r\u00eaveries, qui, comme dans les Disparates de Goya, produit l\u2019effet d\u2019\u00e9tranget\u00e9. La diversit\u00e9 des mondes internes souvent violents auxquels est confront\u00e9 l\u2019analyste y devient sensible. Le premier texte du premier ensemble&nbsp;<em>Comme au mois d\u2019ao\u00fbt&nbsp;<\/em>en donne le ton : \u00ab on aurait dit les parasols des plages ao\u00fbtiennes : il en restait toujours plus ou moins, et il fallait bien s\u2019en accommoder \u00bb. Chacun se r\u00e9veille avec une identit\u00e9 chaque fois diff\u00e9rente, faite de restes, de mises \u00e0 l\u2019\u00e9cart, de souffrance et de solitude. La lettre longtemps attendue est d\u00e9cevante de vide, les morts-vivants se r\u00e9veillent, les angoisses sont des attrape-mouches, une image vous restitue votre enfance, la peur de partir se transforme en d\u00e9sir de ne pas revenir de chez cet ami qui ne pense qu\u2019\u00e0 partir, la confession d\u2019un crime passe pour une fiction, les personnes dont on s\u2019occupe sont des bou\u00e9es pour ne pas sombrer, des mains tranch\u00e9es pleurent leur corps perdu, tandis que des doigts coup\u00e9s dansent leur libert\u00e9\u2026 Tous ces voyages se r\u00e9\u00e9crivent \u00e0 l\u2019infini, mais condui-sent parfois \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de n\u2019\u00eatre que davantage enferm\u00e9, \u00e0 la merci de soi-m\u00eame.&nbsp;<br>Le deuxi\u00e8me ensemble d\u2019\u00e9vo-cations narratives est regroup\u00e9 sous l\u2019embl\u00e8me du \u00ab privil\u00e8ge \u00bb. La pi\u00e8ce sans cesse repeinte se r\u00e9duit de plus en plus, emp\u00eachant de d\u00e9plier le bras pour continuer \u00e0 peindre, mais permettant de l\u2019occuper seul. Il faut essayer ses pens\u00e9es pour les retrouver, au risque d\u2019incorporer douloureu-sement celles qui, venant d\u2019ailleurs, ne conviennent pas, ou bien de toujours fuir en automate pour ne pas penser, tandis que s\u2019impose une Pens\u00e9e unique. Les livres donnent voix \u00e0 leurs personnages, na\u00eetre \u00e0 la mort rend mal \u00e0 l\u2019aise devant la pr\u00e9sence incongrue des vivants, les images vous vrillent la t\u00eate pour y p\u00e9n\u00e9trer, la pr\u00e9sence simultan\u00e9e dans tous les lieux de son existence s\u2019entrem\u00ealent dans la t\u00eate, le nourrisson est un vieillard, untel ach\u00e8te la maison voisine de celle de la femme qu\u2019il n\u2019\u00e9pouse pas, pour y \u00e9lever des enfants jamais n\u00e9s ; l\u2019enfant respire coll\u00e9 au pot d\u2019\u00e9chappement, et l\u2019on confisque l\u2019\u00e2me de quiconque \u00e9prouve trop d\u2019\u00e9motions\u2026 \u00ab Les fantasmes que personne n\u2019avait r\u00e9alis\u00e9s explosaient subitement, et donnaient corps \u00e0 un autre univers \u00bb (p. 61), en des&nbsp;<em>big-bangs<\/em>&nbsp;inattendus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le meurtre apr\u00e8s-coup&nbsp;<\/em>donne son titre au troisi\u00e8me groupe de r\u00e9cits. Les \u00e9pouses y ont la premi\u00e8re place. Sous ces cheveux, il n\u2019est ni t\u00eate, ni cerveau. M\u00eame morte, l\u2019\u00e9pouse pose probl\u00e8me. Ou au contraire, penser que la femme pourrait \u00eatre morte suffit \u00e0 lib\u00e9rer pour la vie. L\u2019un v\u00e9rifie tous les jours sur la tombe que la ch\u00e8re disparue est toujours l\u00e0. La chaleureuse jeune fille est devenue un appareil m\u00e9nager multifonctions. Les lambeaux de visage d\u2019une rivale adh\u00e8rent \u00e0 la serviette au vitriol qu\u2019il n\u2019y a plus qu\u2019\u00e0 pi\u00e9tiner. \u00ab Elle \u00e9clatait chaque bulle de joie avec une pointe de froideur. Un jour, il d\u00e9cida d\u2019acheter un pic \u00e0 glace \u00bb (p. 82). Inversement, comment \u00e9chapper au bruit terrible du silence retentissant qui accueille une proposition de mariage, autrement qu\u2019\u00e9tranglant celle qui se tait ? Cette autre femme est un tas de serpents entrelac\u00e9s, ses doigts \u00e0 lui aussi se transforment en serpents, et c\u2019est ainsi qu\u2019ils surent s\u2019entendre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c0 la pr\u00e9somption<\/em>&nbsp;qui d\u00e9signe le chapitre final, correspond le d\u00e9sespoir, parce qu\u2019il ne tombe jamais de jus d\u2019orange malgr\u00e9 les pi\u00e8ces mises dans le distributeur de coca-cola, et parce que le tunnel ne d\u00e9bouche nulle part, la paroi du fond pr\u00e9sentant une fresque contre laquelle les v\u00e9hicules se fracassent. Les agonies sont fr\u00e9quentes, les villes deviennent monstrueuses car il y faut sans cesse de nouveaux logements pour de nouveaux monstres, les vieux sages d\u00e9vorent la jeune fille venue \u00e9tudier aupr\u00e8s d\u2019eux ; plut\u00f4t que d\u2019admettre une erreur, il faut continuer tout droit, le voyage dans un monde d\u2019inach\u00e8vement n\u2019est qu\u2019\u00e9gare-ment, o\u00f9 l\u2019on arrive toujours trop t\u00f4t, jusqu\u2019au moment du choc qui vous r\u00e9veille. Tandis que le poulpe lib\u00e8re un tentacule bless\u00e9, les autres ne sont que plus s\u00fbrement pris au pi\u00e8ge ; une femme se r\u00e9jouit de la beaut\u00e9 de la maison qu\u2019elle a embellie pour d\u2019autres, \u00e0 ses d\u00e9pens, comme elle a affam\u00e9 son fils pour mieux nourrir le prince dont elle s\u2019occupait. Le vagissement est une maladie \u00e0 pronostic r\u00e9serv\u00e9, et l\u2019enfant sain est celui qui survit aux soins de ses parents. On ne donne un r\u00f4le qu\u2019aux gens dont on a besoin pour mettre en sc\u00e8ne ses propres drames, mais un jour, le chat accommodant, qui sait selon les moments faire la f\u00eate ou d\u00e9guerpir, est transform\u00e9 en tigre. Il ne suffit pas, pour apprendre, de boire le jus des livres press\u00e9s. L\u2019univers est-il ma matrice, ou m\u2019ignore-t-il absolument ?&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>\u00ab Quand le caf\u00e9 arriva, l\u2019ersatz se mit \u00e0 pleurer \u00bb (p. 102).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil de ces&nbsp;<em>r\u00eaveries<\/em>, le plus souvent cruelles et d\u00e9sabus\u00e9es, s\u2019\u00e9veille dans l\u2019\u00e9coute de l\u2019analyste une \u00e9trange tendresse pour l\u2019infantile, une conscience aigu\u00eb de la violence de vivre et une attention sans compromis au monde interne de nos patients et de nous-m\u00eames. Beaucoup plus noires que les \u00e9vocations de Catherine Ternynck dans un livre de 2008 au propos assez analogue,&nbsp;<em>Chambre \u00e0 part,<\/em>&nbsp;dans lequel \u00e9taient au premier plan les conditions du d\u00e9voilement et de l\u2019\u00e9coute de l\u2019intime, les r\u00e9cits d\u2019Antonino Ferro sont une ouverture assez crue sur les<em>&nbsp;varia&nbsp;<\/em>engendr\u00e9es par le mode d\u2019\u00e9coute de l\u2019analyste qui a aussi l\u2019accent d\u2019une confidence sur son monde interne.&nbsp;<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12834?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[1601],"mode":[61],"revue":[329],"auteur_livre":[2258],"class_list":["post-12834","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-dominique-bourdin","mode-gratuit","revue-329","auteur_livre-antonino-ferro"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12834","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12834"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12834"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12834"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12834"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12834"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12834"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12834"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}