{"id":12805,"date":"2021-09-12T10:13:28","date_gmt":"2021-09-12T08:13:28","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/la-bobine-de-louis-ferdinand\/"},"modified":"2021-09-20T20:51:08","modified_gmt":"2021-09-20T18:51:08","slug":"la-bobine-de-louis-ferdinand","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/la-bobine-de-louis-ferdinand\/","title":{"rendered":"La bobine de Louis-Ferdinand"},"content":{"rendered":"\n<p>La langue est aveugle et le corps est parole. Aussi pour comprendre la parole d\u2019un auteur faut-il laisser flotter son \u00e9coute, afin d\u2019entendre quelque chose qui n\u2019est pas inscrit dans la trame de ses lignes mais qui s\u2019est fray\u00e9 un chemin malgr\u00e9 lui au c\u0153ur de son style. C\u2019est par l\u00e0 que le lecteur entre en contact avec les mouvements inconscients de l\u2019auteur. Le corps du texte devient alors une surface d\u2019inscription de l\u2019inconscient qui avait guid\u00e9 sa main.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque Yoann Loisel \u00e9crit sur Louis-Ferdinand C\u00e9line, c\u2019est bien en analyste \u00e0 l\u2019\u00e9coute du corps qu\u2019il op\u00e8re, il s\u2019\u00e9carte ainsi d\u2019une d\u00e9marche anamnestique et pathobiographique strictement lin\u00e9aire afin d\u2019exploiter le rythme c\u00e9linien et d\u2019excaver de ses replis l\u2019archa\u00efque et le corporel nich\u00e9s dans la structure de sa langue. Car l\u2019analyste n\u2019est pas dupe, C\u00e9line ment dans l\u2019\u00e9criture, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu\u2019il tisse le recouvrement de ce qui le pousse \u00e0 \u00e9crire. Un drame ? un abus ? un trauma ? C\u2019est la logique du n\u00e9gatif qui vient ici se r\u00e9v\u00e9ler dans sa dimension paradoxale embo\u00eetant le pas de l\u2019enfant traumatis\u00e9 qu\u2019est C\u00e9line : se taire est impossible, alors il vocif\u00e8re, il vomit, parfois dans une oralit\u00e9 d\u00e9bordante, mais sa langue reste quant \u00e0 elle li\u00e9e par le secret. Et C\u00e9line recouvre de haine ce qui aurait pu \u00eatre trop tendre, l\u00e0 aussi il ment dans sa demande d\u2019amour, au risque de nous faire vivre l\u2019insoutenable de son \u00e9criture, son insoutenable \u00e0 lui probablement. Mais il aura laiss\u00e9 beaucoup de lecteurs sur la touche, les interrogeant sur leur d\u00e9sir de supporter son d\u00e9bordement de haine, qui, s\u2019il est capable de nourrir sa cr\u00e9ation, la d\u00e9truit tout autant. Difficile de l\u2019aimer souvent\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Car la question se pose comment aimer C\u00e9line ? quel C\u00e9line peut-on aimer ? le pamphl\u00e9taire antis\u00e9mite est-il s\u00e9parable de l\u2019humaniste \u00e9corch\u00e9 ? Puisqu\u2019en effet C\u00e9line \u2013 et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 la victoire de l\u2019enfant traumatis\u00e9 ? \u2013 ne laisse personne indiff\u00e9rent. Mais comment l\u2019aimer pleinement, sans ce \u2013&nbsp;<em>oui mais<\/em>\u2026 cette mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart des points de suspensions si chers \u00e0 l\u2019auteur, cette d\u00e9toxification op\u00e9r\u00e9e par le lecteur ? Yoann Loisel met \u00e0 jour toute la force de la pulsion de mort qui habite l\u2019auteur et qu\u2019il fait vivre \u00e0 son lecteur souvent mal \u00e0 l\u2019aise pour l\u2019accueillir. Il s\u2019agit alors pour l\u2019analyste de pouvoir \u00ab tout entendre \u00bb sans jugement, sans morale, sans pour autant taire l\u2019abject, le rebutant, le r\u00e9pugnant C\u00e9line. Yoann Loisel tient cette ligne de l\u2019\u00e9thique analytique avec rigueur, si l\u2019abject de certains textes est \u00e9videmment relev\u00e9, ce cap au pire d\u00e9taill\u00e9, cela reste donc pour la consid\u00e9ration du processus cr\u00e9ateur, qui r\u00e9v\u00e8le une fois encore son c\u0153ur de destructivit\u00e9, resituant les morceaux r\u00e9pugnants dans le mouvement global d\u2019une cr\u00e9ation qui laisse voir son envers et ses coutures les plus grossi\u00e8res, ouvrant pr\u00e9cis\u00e9ment sur la repr\u00e9sentation du Mal. C\u00e9line refile ainsi \u00e0 son lecteur une excitation qui ne dit pas son point d\u2019origine traumatique, les suspens sur l\u2019histoire sont l\u00e0 pour fragmenter et mieux recoudre le trou de l\u2019insu. Le mat\u00e9riau de son \u00e9criture est celui d\u2019une pulsionnalit\u00e9 brute impossible \u00e0 accueillir qui stimule un mouvement de diff\u00e9renciation du lecteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Yoann Loisel d\u00e9ploie une connaissance admirable de l\u2019\u0153uvre et de la vie de l\u2019\u00e9crivain au service de son associativit\u00e9 cr\u00e9atrice. Il est tour \u00e0 tour litt\u00e9raire, historien, voire d\u00e9tective afin de d\u00e9busquer son motif inconscient. L\u2019analyste exhume ainsi les fant\u00f4mes transg\u00e9n\u00e9rationnels qui hantent le corps de l\u2019auteur autant que son texte. Quelque chose a eu lieu avant m\u00eame le coup port\u00e9 du trauma que l\u2019analyste cherche \u00e0 reconstituer, non pas en qu\u00eate d\u2019une preuve de la r\u00e9alit\u00e9 externe, mais bien plut\u00f4t en qu\u00eate d\u2019une reprise. C\u2019est ainsi que Yoann Loisel nous d\u00e9voile la seconde fonction de ce n\u00e9gatif \u00e0 l\u2019\u0153uvre : une fonction d\u2019union dans les ruptures qu\u2019il op\u00e8re avec le trou du trauma. Au-del\u00e0 de susciter l\u2019effroi de son lecteur, l\u2019\u00e9criture permet \u00e9galement \u00e0 C\u00e9line de cr\u00e9er une musique audible pour celui qui l\u2019\u00e9coute, plut\u00f4t que les cris sans nom de l\u2019enfant traumatis\u00e9 qui n\u2019a pas de mots pour sa douleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Yoann Loisel remonte ainsi la bobine de son auteur, afin de nous permettre d\u2019entendre les mouvements paradoxaux qui habitent ce&nbsp;<em>fort-da<\/em>&nbsp;n\u00e9cessaire entre union et d\u00e9sunion, entre demande d\u2019amour et d\u00e9versement de la haine, entre lecteur et auteur, sans lequel peut-\u00eatre n\u2019aurions nous jamais rencontr\u00e9 C\u00e9line. Yoann Loisel nous r\u00e9v\u00e8le ainsi un C\u00e9line, creusant la mortification d\u2019une part vive de soi, mue par la logique d\u2019un paradoxe winnicottien qu\u2019il ne s\u2019agirait de r\u00e9soudre : se tuer pour revivre, rester mort ET vif simultan\u00e9ment. Le n\u00e9gatif au secours du vivant, la cr\u00e9ation comme espace de vie possible et partageable&#8230; Ce paradoxe se trouve fil\u00e9 en \u00e9voquant d\u2019autres \u00e9crivains (Pessoa le premier puis, et notamment, Rabelais, Baudelaire, Beckett) si bien que cet essai, \u00e0 travers C\u00e9line, sa transe et ses outrances, son Mal, son n\u00e9gatif et son trait d\u2019union, devient un essai dense et large sur la subjectivation autant que sur la cr\u00e9ation artistique.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12805?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[2069],"mode":[60],"revue":[581],"auteur_livre":[2237],"class_list":["post-12805","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-vanessa-de-matteis","mode-payant","revue-581","auteur_livre-yoann-loisel"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12805","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12805"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12805"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12805"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12805"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12805"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12805"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12805"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}