{"id":12724,"date":"2021-09-12T10:13:18","date_gmt":"2021-09-12T08:13:18","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/maintenant-il-faut-se-quitter\/"},"modified":"2021-09-21T16:02:09","modified_gmt":"2021-09-21T14:02:09","slug":"maintenant-il-faut-se-quitter","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/maintenant-il-faut-se-quitter\/","title":{"rendered":"Maintenant, il faut se quitter&#8230;"},"content":{"rendered":"\n<p>Maintenant, il faut se quitter&#8230;&nbsp; : imm\u00e9diatement, le titre me trouble, m\u2019interroge : \u00e0 qui s\u2019adresse-t-il ? Au lecteur ?&nbsp; Aux analysants ?&nbsp; Mon corps est travers\u00e9 d\u2019un frisson d\u2019angoisse, d\u2019une humeur triste, presque d\u00e9j\u00e0 teint\u00e9e de nostalgie. D\u2019une association \u00e0 l\u2019autre, me voil\u00e0 pensif, perplexe. Pour parvenir \u00e0 \u00e9crire cette note, je butine le livre ; d\u2019un chapitre \u00e0 l\u2019autre ; dans l\u2019ordre, dans le d\u00e9sordre&#8230; comme si je ne voulais pas le finir, c\u2019est-\u00e0-dire le quitter.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis rassur\u00e9 : le sommaire annonce un plan qui justifie mes \u00e9motions premi\u00e8res : \u00ab angoisse \u00bb, \u00ab d\u00e9pression \u00bb, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019amour maniaque&#8230; l\u2019action de se s\u00e9parer, ou m\u00eame l\u2019id\u00e9e anticip\u00e9e de se s\u00e9parer ne peut \u00eatre v\u00e9cue sans un cort\u00e8ge de sensations psychiques et somatiques. Le titre &#8211; imm\u00e9diatement &#8211; charrie avec lui les effets qu\u2019occasionnent l\u2019exp\u00e9rience de la perte sur la vie psychique. Et l\u2019ouvrage, pr\u00e9cis\u00e9ment, propose de les d\u00e9chiffrer pour en analyser certaines formes complexes qui d\u00e9jouent des mod\u00e8les psychopathologiques dogmatiques ou trop structuralistes. \u00c0 partir de formes cliniques singuli\u00e8res saisies dans la prise en compte du \u00ab transfert de l\u2019analyste \u00bb (que Catherine Chabert propose \u00e0 la place de \u00ab contre-transfert \u00bb), il s\u2019agit d\u2019une \u00e9tude m\u00e9tapsychologique et psycho-pathologique dynamique \u00e9tay\u00e9e par une approche holistique des moyens utilis\u00e9s par la vie psychique pour s\u2019adapter et survivre.<br>Si pour Freud, aimer et travailler constituent deux grands chantiers de la vie soutenus par l\u2019exp\u00e9rience psychanalytique, Catherine Chabert ajoute \u00ab \u00eatre capable de se quitter \u00bb. Car tout au long de la vie, \u00ab la s\u00e9paration scande le rythme de la pr\u00e9sence et de l\u2019absence, dans ses passages, ses al\u00e9as et ses d\u00e9sordres, dans ses rencontres et dans ses miracles \u00bb&nbsp; Et puis, du c\u00f4t\u00e9 de la cure, le r\u00f4le de la psychanalyse consiste aussi dans l\u2019exp\u00e9rience de se s\u00e9parer de son analyste en fin de th\u00e9rapie.<\/p>\n\n\n\n<p>Catherine Chabert poursuit et approfondit ici une r\u00e9flexion d\u00e9j\u00e0 bien engag\u00e9e dans l\u2019ouvrage collectif Les s\u00e9parations, victoires et catastrophes \u00e9dit\u00e9 chez \u00c9r\u00e8s dans la collection Carnet Psy en 2013. Elle promeut pour ainsi dire le caract\u00e8re dynamique du processus de s\u00e9paration, trop souvent adoss\u00e9 \u00e0 des repr\u00e9sen-tations color\u00e9es par l\u2019ombre noire mortifiante des affects tristes, nostalgiques, traumatiques&#8230; Avec ce livre, le lecteur red\u00e9couvre d\u2019autres couleurs : celles, vitalisantes aussi, induites par le processus de diff\u00e9ren-ciation et de s\u00e9paration, source de potentialit\u00e9s ouvertes au changement. C\u2019est en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 J.-B. Pontalis avec qui ce projet de livre avait \u00e9t\u00e9 engag\u00e9, que Catherine Chabert poursuit son cheminement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre commence avec une sc\u00e8ne de s\u00e9paration. Deux petites filles jouent autour d\u2019un platane. Un peu comme dans une s\u00e9ance d\u2019analyse, on ne sait pas tr\u00e8s bien qui parle. On se demande d\u2019abord s\u2019il s\u2019agit d\u2019un r\u00eave, ou m\u00eame d\u2019un souvenir de l\u2019auteur&#8230; Et puis on se retrouve en s\u00e9ance dans l\u2019univers de Camille qui raconte une s\u00e9quence de sa vie, une sc\u00e8ne de s\u00e9paration. Toute une atmosph\u00e8re qui se renverse, depuis la joie rieuse des retrouvailles et la douleur de devoir se quitter apr\u00e8s l\u2019injonction d\u2019un homme : \u00ab Maintenant, il faut se quitter \u00bb. Les petites filles savaient que la brune allait partir et que la blonde resterait l\u00e0. Mais lorsque gronde la voix qui ordonne \u00ab Maintenant, il faut se quitter \u00bb, la blonde s\u2019effondre en larmes. Les sanglots, \u00e0 l\u2019instar d\u2019une douleur lancinante, colonisent tout le corps. \u00ab C\u2019\u00e9tait comme une r\u00e9v\u00e9lation, pleurer parce qu\u2019on se s\u00e9pare. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ouvrage suit les traces, dans le transfert, de quelques sc\u00e8nes de s\u00e9paration, de rupture, de disparition et de retrouvailles. On entend combien le livre aborde \u00e0 partir du paradigme de la perte, mais pas seulement, une probl\u00e9matique clinique de la vie quotidienne en dialogue avec la m\u00e9tapsychologie et certaines figures psychopathologiques (m\u00e9lancolie, d\u00e9pressions, fonctionnements limites). On notera ici l\u2019importance accord\u00e9e par l\u2019auteur \u00e0 la notion pontalissienne de \u00ab douleur psychique \u00bb qui donne \u00e0 repenser combien les limites entre la souffrance psychique et la sensation de douleur sont parfois poreuses sinon indistinctes : \u00ab Comme si avec la douleur, le corps se muait en psych\u00e9 et la psych\u00e9 en corps. Pour ce moi-corps, ou pour ce corps psychique, la relation contenu-contenant est pr\u00e9valente, qu\u2019il s\u2019agisse de la douleur physique ou psychique. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et si cliniquement, la douleur psychique passe par des \u00e9prouv\u00e9s corporels, t\u00e9moigne d\u2019un appel centrip\u00e8te qui attire de puissantes quantit\u00e9s d\u2019\u00e9nergie, et semble se d\u00e9tourner des sollicitations par les objets, Catherine Chabert s\u2019interroge alors sur le destin particulier de ces objets lorsque ces derniers sont int\u00e9rioris\u00e9s \u00e0 la fa\u00e7on de l\u2019incorporation m\u00e9lancolique. Ici, dans le rebroussement narcissique impos\u00e9 par le processus m\u00e9lancolique, impossible de vivre s\u00e9par\u00e9s sujet et objet. Comment interpr\u00e9ter ? Catherine Chabert propose une fine r\u00e9flexion : &#8211; \u00ab en d\u00e9gager la part agressive et haineuse contre l\u2019objet rel\u00e8ve d\u2019une interpr\u00e9tation sauvage si elle est trop pr\u00e9coce, elle viendrait d\u00e9noncer un crime inimaginable pour cette logique farouchement autarcique, port\u00e9e par l\u2019\u00e9rection d\u2019un moi massivement disqualifi\u00e9, con\u00e7u dans les formes les plus violentes que le narcissisme n\u00e9gatif est susceptible d\u2019inventer. &#8230;. Et, au-del\u00e0 de ces extr\u00eames, trouver dans les renversements qu\u2019ils illustrent, non seulement le travestissement de l\u2019amour en haine, dont on sait \u00e0 quel point il est difficile \u00e0 percer. Enfin, l\u2019indiff\u00e9rence, cette forme \u00e9tonnante de neutralit\u00e9 qui choque et s\u2019\u00e9chappe tout \u00e0 la fois, constitue, elle aussi, un renversement possible, pas n\u00e9cessairement qualifi\u00e9e en termes d\u2019amour ou de haine, mais plut\u00f4t accoupl\u00e9e avec l\u2019investissement, l\u2019int\u00e9r\u00eat, ou encore l\u2019attrait. \u00bb (p. 56).<\/p>\n\n\n\n<p><br>Pour Catherine Chabert, \u00ab c\u2019est par la voie du transfert, et seulement par cette voie que les configurations apparemment apor\u00e9tiques foment\u00e9es par la douleur sont susceptibles d\u2019\u00eatre d\u00e9log\u00e9es de leurs racines. \u00bb (p. 57). On entend \u00e0 travers ces propos, par del\u00e0 certaines stylisations \u00e0 la mode, l\u2019importance toujours actuelle du paradigme des n\u00e9vroses de transfert dans la clinique ; paradigme fort permettant de comprendre certains fonction-nements limites comme des \u00ab n\u00e9vroses exog\u00e8nes \u00bb (p. 84) : \u00ab Si on pense toujours, avec Freud, que les n\u00e9vroses disposent d\u2019un th\u00e9\u00e2tre int\u00e9rieur, d\u2019une sc\u00e8ne psychique qui leur appartient et leur permet de d\u00e9ployer le sc\u00e9nario de leur fantasmes, de leurs r\u00eaves et de leurs souvenirs, alors les n\u00e9vroses exog\u00e8nes appartiennent aux \u00e9tats limites : ceux-ci, en effet, utilisent la sc\u00e8ne externe, celle de la vie courante, pour y d\u00e9velopper des sc\u00e8nes dont le caract\u00e8re r\u00e9aliste est sans cesse proclam\u00e9. \u00bb (p. 84).<\/p>\n\n\n\n<p><br>Avec Nathalie Zaltzmann et ses \u00ab pulsions anarchistes \u00bb, une r\u00e9flexion est engag\u00e9e pour d\u00e9jouer une interpr\u00e9tation caricaturale de la deuxi\u00e8me th\u00e9orie pulsionnelle qui tendrait \u00e0 n\u00e9gliger les effets toxiques d\u2019\u00c9ros. Lorsque l\u2019\u00c9ros en exc\u00e8s vient ligoter toute possibilit\u00e9 de mouvement dans la pulsion d\u2019emprise, certaines exp\u00e9riences de d\u00e9liaison permettent de reconna\u00eetre des formes vivantes de la pulsion de mort au travers des pulsions anarchistes. La fameuse \u00ab r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative \u00bb pourrait alors s\u2019entendre comme une r\u00e9sistance vitale permettant souvent de rompre brutalement avec son analyste pour mieux le conserver (plut\u00f4t que de s\u2019en s\u00e9parer). En ce sens, con\u00e7u \u00e0 partir d\u2019\u00e9pisodes de cures pens\u00e9s dans la clinique du transfert, cet essai offre une r\u00e9flexion originale et actuelle sur la m\u00e9tapsychologie et la psychopathologie des exp\u00e9riences du corps de la s\u00e9paration. Des s\u00e9parations r\u00e9elles aux s\u00e9parations fantasm\u00e9es, Catherine Chabert n\u2019oublie pas l\u2019importance de ces derni\u00e8res dans la travers\u00e9e du complexe d\u2019\u0152dipe : \u00ab ainsi le complexe d\u2019\u0152dipe inscrit-il la r\u00e9alisation de d\u00e9sir d\u2019abord dans la s\u00e9paration du couple parental. S\u00e9paration fantasmatique, il est vrai, mais qui n\u2019en assure pas moins sa fonction diff\u00e9renciatrice indispensable \u00e0 l\u2019ambivalence qu\u2019elle permet d\u2019orchestrer. \u00bb (p. 30). Ces s\u00e9parations lorsqu\u2019elles ne peuvent \u00eatre fantasm\u00e9es se servent parfois d\u2019autres moyens pour avancer vers leurs d\u00e9sirs, et l\u2019on trouve \u00e0 travers le cas de Jonas, un cas int\u00e9ressant permettant d\u2019entendre comment parfois le clivage peut se mettre au service de l\u2019action de s\u00e9parer.<\/p>\n\n\n\n<p>Catherine Chabert laisse ainsi red\u00e9couvrir &#8211; \u00e0 la suite de Freud et de G\u00e9rard Bayle &#8211; combien le clivage &#8211; trop souvent r\u00e9duit par la psychopathologie \u00e0 un m\u00e9canisme d\u00e9fensif de type psychotique, limite ou pervers, est aussi un moyen d\u00e9fensif fonctionnel, souvent indispen-sable, compl\u00e9mentaire du refoulement, dans les fonction-nements psychiques ordinaires de la vie quotidienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre t\u00e9moigne aussi d\u2019une lecture personnelle que l\u2019auteur a pu tirer de la litt\u00e9rature \u00e0 partir du livre Les Disparus de Daniel Mendelsohn. Une analyse riche et d\u00e9taill\u00e9e est propos\u00e9e en lien avec la m\u00e9tapsychologie freudienne et post-freudienne de la m\u00e9moire et de l\u2019oubli, de la disparition \u00e0 la survivance, de l\u2019identification m\u00e9lancolique&#8230; \u00e0 la jalousie. Et l\u00e0, s\u2019ouvre un dernier chapitre sur l\u2019amour maniaque, ces \u00e9tats amoureux fous, d\u00e9mesur\u00e9s, qui luttent avec acharnement contre l\u2019absence et l\u2019oubli. Si la s\u00e9paration, en rythmant les mouvements de la vie amoureuse, se trouve au c\u0153ur du d\u00e9veloppement psychosexuel, elle n\u2019en est pas moins importante dans les traitements psychiques.<\/p>\n\n\n\n<p>En contrepoint de ces exc\u00e8s \u00e9rotiques, la cure psychanalytique utilise pr\u00e9cis\u00e9ment &#8211; \u00e0 travers les modalit\u00e9s spatio-temporelles de retrouvailles et de s\u00e9parations r\u00e9guli\u00e8res &#8211; les ressources d\u2019un rythme d\u2019alternance de la pr\u00e9sence et de l\u2019absence susceptible d\u2019apprivoiser quelque chose d\u2019une constance entre pr\u00e9sence et absence.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ouvrage traite en un sens des fins de cure : comment l\u2019analysant devient capable de quitter son analyste pour que l\u2019analyse puisse se poursuive autrement dans sa vie. La fin d\u2019une histoire, \u00e7a n\u2019existe pas. Il y a seulement un moment o\u00f9 il est l\u2019heure d\u2019en quitter le r\u00e9cit pour le passer \u00e0 d\u2019autres. L\u2019histoire continue ailleurs, autrement, au fil de la vie. Le livre donne \u00e0 vivre un voyage analytique aussi scientifique que po\u00e9tique \u00e0 partir du t\u00e9moignage personnel et si finement \u00e9crit d\u2019une grande dame de la psychanalyse. Ce petit livre est un grand tr\u00e9sor.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12724?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[1414],"mode":[60],"revue":[467],"auteur_livre":[2151],"class_list":["post-12724","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-vincent-estellon","mode-payant","revue-467","auteur_livre-catherine-chabert"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12724","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12724"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12724"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12724"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12724"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12724"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12724"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12724"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}