{"id":12715,"date":"2021-09-12T10:13:18","date_gmt":"2021-09-12T08:13:18","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/survivre\/"},"modified":"2021-09-16T17:33:41","modified_gmt":"2021-09-16T15:33:41","slug":"survivre","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/survivre\/","title":{"rendered":"Survivre"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Survivre<\/em>&nbsp;est le titre de la derni\u00e8re parution de la&nbsp;<em>Petite biblioth\u00e8que de psychanalyse<\/em>&nbsp;aux Puf qui nous propose une r\u00e9flexion passionnante o\u00f9 psychanalystes et anthro-pologues d\u00e9battent des enjeux de la survie, dans un monde o\u00f9 la culture se heurte aux \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s du processus civilisateur. Depuis la Shoah, qui place la survie comme situation ordinaire et g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019esp\u00e8ce humaine, faisant de l\u2019Holocauste un fait de culture (Fran\u00e7oise Coblence), jusqu\u2019au drame des migrants et des r\u00e9fugi\u00e9s demandeurs d\u2019asile, en passant par les g\u00e9nocides qui t\u00e9moignent de la destructivit\u00e9 de l\u2019homme. La survie serait-elle plus pr\u00e8s des instincts que des pulsions ? Rien n\u2019est moins s\u00fbr, tant l\u2019instinct de survie de l\u2019homme est d\u00e9natur\u00e9 par lui, \u00e0 l\u2019image de sa capacit\u00e9, unique parmi toutes les esp\u00e8ces, \u00e0 s\u2019autod\u00e9truire et \u00e0 d\u00e9truire son environnement. C\u2019est alors plut\u00f4t le malaise dans la nature qui menace la culture d\u2019effondrement. Quelle survie en effet devant une telle inaptitude de l\u2019homme \u00e0 l\u2019auto-conservation, demande Jacques Andr\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p>La survie para\u00eet s\u2019opposer \u00e0 la mort, et pourtant elle y est intrins\u00e8quement li\u00e9e, tant elle en partagerait les m\u00eames logiques. Elle se paye au prix d\u2019un affrontement et d\u2019une confrontation perp\u00e9tuelle \u00e0 la mort dans une tension illimit\u00e9e, un bras de fer jamais gagn\u00e9, jamais perdu. Cette tension place celui qui sur-vit sur un fil dangereusement tendu au-dessus du vide, entre pulsion de vie et pulsion de mort, o\u00f9 c\u2019est parfois de faire le mort qui permet d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la mort. Absent du vocabulaire freudien, le terme de \u00ab survie \u00bb n\u2019est pas un concept psychanalytique. Par contre, on trouve dans l\u2019\u0153uvre de Winnicott la notion tr\u00e8s importante de la survivance, celle de l\u2019objet primaire aux pulsions destructrices du nourrisson. Ce concept a connu de larges d\u00e9veloppements par la suite : survivance de l\u2019analyste, du cadre, survivance \u00e0 la pulsion, \u00e0 soi-m\u00eame. Il n\u2019est pas surprenant que cette notion apparaisse dans l\u2019\u0153uvre de celui qui a \u00e9tudi\u00e9 tout au long de sa vie d\u2019analyste la question de la d\u00e9tresse originaire sous l\u2019angle des agonies primitives et des angoisses irrepr\u00e9sentables. Ce sont des exp\u00e9riences traumatiques non inscrites laissant un blanc, un vide dans la psych\u00e9, o\u00f9 selon la belle formule de J-B. Pontalis \u00ab quelque chose a eu lieu qui n\u2019a pas de lieu \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Soit un travail du n\u00e9gatif chez ces patients agonisants. L\u2019agonisant, ni mort ni vivant, ne parvient ni \u00e0 mourir ni \u00e0 rester pleinement en vie. Paradoxalement, avoir surv\u00e9cu \u00e0 la mort ne lib\u00e8re pas de la menace de la mort, puisque cette survie suppose une \u00e9conomie psychique co\u00fbteuse, condamnant le plus souvent le survivant \u00e0 survivre le reste de sa vie, \u00e0 se survivre, voire \u00e0 sur-vivre sa vie au p\u00e9ril de celle-ci. C\u2019est sans doute ce qui fait que certains survivants de l\u2019Holocauste finissent par se suicider, m\u00eame apr\u00e8s avoir t\u00e9moign\u00e9, \u00e9crit, et v\u00e9cu de nombreuses ann\u00e9es encore.<br>La survie convoque in\u00e9vitablement le rapport \u00e0 la mort : les survivants sont des morts-vivants. Certes il s\u2019agit de survivre aux morts, \u00e0 nos morts, mais les morts aussi doivent survivre, notamment par une \u0153uvre de s\u00e9pulture, et nous-m\u00eames devons survivre \u00e0 la certitude de notre propre mort comme si nous \u00e9tions en sursis. La survie est-elle une vie en sursis ?<\/p>\n\n\n\n<p>Si la survie \u00e9voque une \u00ab vie continu\u00e9e \u00bb, le verbe survivre inclut la dimension de la lutte, dans le fait de \u00ab persister \u00bb, subsister \u00bb, tandis que la survivance implique les notions de \u00ab reste \u00bb et de \u00ab vestige \u00bb. Ces diff\u00e9rents aspects r\u00e9sonnent avec la m\u00e9tapsychologie : le point de vue \u00e9conomique par la subsistance de survie qui suppose une \u00e9conomie d\u2019\u00e9nergie, le point de vue dynamique par la lutte des forces en pr\u00e9sence pour la vie et la mort, le point de vue topique par la cr\u00e9ation de restes, vestiges de la mort, souvent cliv\u00e9s ou enclav\u00e9s dans le psychisme. Et enfin le point de vue temporel avec la notion d\u2019apr\u00e8s-coup : il s\u2019agit bien de la question fondamentale de la continuit\u00e9 de l\u2019existence qui serait post\u00e9rieure \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement qui en marque l\u2019arr\u00eat et constitue un tournant qui d\u00e9termine un avant-apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute la question est de pouvoir travailler dans et avec l\u2019apr\u00e8s-coup, celui qui permettra de transformer la catastrophe en exp\u00e9rience. Il est d\u00e8s lors autant question des restes de la survivance, des traces que la proximit\u00e9 de la mort a inflig\u00e9es, zones agoniques cliv\u00e9es, affects gel\u00e9s, appelant un travail de figuration et d\u2019inscription ; que de la survivance des restes, vestiges de la mort qui attestent de la vie et appellent un travail de m\u00e9moire et de rem\u00e9moration.<\/p>\n\n\n\n<p>La diversit\u00e9 des intervenants qui ont contribu\u00e9 \u00e0 cet ouvrage, psychanalystes et anthropologues, permet d\u2019offrir \u00e0 la r\u00e9flexion diff\u00e9rentes figures de la survie, incarn\u00e9es par les histoires singuli\u00e8res d\u2019hommes et de femmes. Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky nous parle de Zacaria, un homme peul de Guin\u00e9e Conatry d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9e, qui a \u00e9t\u00e9 incarc\u00e9r\u00e9 et tortur\u00e9 dans son pays o\u00f9 il \u00e9tait opposant au r\u00e9gime totalitaire, puis r\u00e9fugi\u00e9 demandeur d\u2019asile en France, \u00e0 la rue apr\u00e8s un long p\u00e9riple et une travers\u00e9e au p\u00e9ril de sa vie. Comment survivre \u00e0 la torture, \u00e0 la menace de mort ? Survivre dans la r\u00e9sistance, la fuite, l\u2019exil\u2026 Mais comment survivre, encore, \u00e0 la rue ?&nbsp; Nicole Minazio raconte la cure de Monsieur A., 60 ans, qui a \u00e9t\u00e9 \u00ab cach\u00e9 \u00bb \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 3 ans pour \u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9portation, \u00ab abandonn\u00e9 \u00bb par ses parents militants et r\u00e9sistants, afin de le prot\u00e9ger. Quelle transmission de la destructivit\u00e9 de l\u2019homme par les survivants de l\u2019Holocauste \u00e0 leurs enfants ? Comment survivent les descendants des victimes et des survivants de la Shoah ? La cure de Monsieur A. en passera par un travail de transformation pulsionnelle et identificatoire au sein d\u2019un processus de repr\u00e9sentation.<\/p>\n\n\n\n<p>Manuella De Luca pr\u00e9sente le cas d\u2019Albert, un adolescent de 15 ans qui tente de survivre \u00e0 la mort dramatique de sa m\u00e8re en restant clo\u00eetr\u00e9 dans sa chambre, tel un Hikikomori. Il cherche ainsi \u00e0 conserver l\u2019objet mort, en le maintenant en sur-vie, encrypt\u00e9. Le traitement m\u00e9lancolique de la perte fige les mouvements psychiques dans un temps suspendu, r\u00e9duisant la vie au strict minimum de ses besoins. Il s\u2019agit davantage de faire survivre sa m\u00e8re morte plut\u00f4t que de pouvoir envisager de survivre \u00e0 sa m\u00e8re et se risquer \u00e0 tout nouvel investissement, notamment dans le transfert. Le d\u00e9gagement de cet enlisement m\u00e9lancolique en passera par une autre claustration, impos\u00e9e par l\u2019hospitalisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Vincent Estellon montre comment l\u2019\u00e9criture est ce qui permet \u00e0 Romain Gary de survivre \u00e0 l\u2019amour maternel incestuel, en se cr\u00e9ant des identit\u00e9s d\u2019emprunt, des \u00ab doubles de survie \u00bb, dans une dynamique d\u2019auto-engendrement. Vivre en sur-r\u00e9gime serait une solution pour tenter de vivre par-dessus une vie d\u00e9j\u00e0 \u00e9crite par un autre que soi, tout en ob\u00e9issant malgr\u00e9 tout \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif de jouissance et de la r\u00e9alisation d\u2019un destin grandiose. Mais la fragilit\u00e9 de ce syst\u00e8me de survie ne lui permet pas de rester en vie au bout du compte, car lorsqu\u2019il est menac\u00e9 dans son \u00e9quilibre pr\u00e9caire l\u2019\u00e9crivain se suicide. Enfin, V\u00e9ronique Nahoum-Grappe \u00e9voque l\u2019histoire de cette survivante du g\u00e9nocide des Tutsis du Rwanda, seule alors que sa famille a \u00e9t\u00e9 extermin\u00e9e, condamn\u00e9e \u00e0 vivre aux c\u00f4t\u00e9s de son bourreau, qui est aussi son voisin dans le village, et qui ne peut \u00e9changer avec lui qu\u2019une stupeur partag\u00e9e. La probl\u00e9matique des survivants \u00e0 un g\u00e9nocide, dans l\u2019apr\u00e8s, est pr\u00e9cis\u00e9ment et toujours celle de la survie psychique.<\/p>\n\n\n\n<p>Survivre, mais \u00e0 quel prix ? L\u2019\u00e9conomie psychique du survivant ob\u00e9it \u00e0 une logique particuli\u00e8re o\u00f9 la pulsion de mort peut \u00eatre une alli\u00e9e, en tant que pulsion anarchiste, force de r\u00e9sistance (Nathalie Zaltzman). Ainsi il ne faut pas d\u00e9nier la mort pour survivre, qui, par la d\u00e9liaison qu\u2019elle op\u00e8re peut lib\u00e9rer momentan\u00e9ment l\u2019individu (N. Minazio). Mais l\u2019\u00e9quilibre est fragile car la d\u00e9liaison qui prot\u00e8ge risque fort d\u2019entra\u00eener avec le retrait psychique la mise en suspens de la dynamique du d\u00e9sir (J. Andr\u00e9). Le repli sur un narcissisme de survie est mortif\u00e8re, il tend vers l\u2019inexistence, le vide, l\u2019indiff\u00e9rence. On assisterait alors \u00e0 une d\u00e9sintrication de survie dont le prix est cher pay\u00e9, celui du sacrifice du sexuel et de l\u2019infantile, pourtant forces de vie. La solution la plus co\u00fbteuse mais efficace est sans doute la d\u00e9saffectation doubl\u00e9e d\u2019une d\u00e9sobjectalisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Quel traitement analytique est possible face \u00e0 cette redoutable \u00e9conomie psychique de survie ? Le risque de r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative est bien pr\u00e9sent et n\u00e9cessite de prendre la mesure des risques encourus par le patient. Le retour d\u2019\u00e9l\u00e9ments cliv\u00e9s, le d\u00e9gel des affects, le contact avec une d\u00e9tresse infantile insupportable peuvent accentuer le repli narcissique. Car la survivance tient aussi sur un pacte de non-dit. Or la r\u00e8gle fondamentale du \u00ab tout dire \u00bb vient s\u2019y opposer dangereusement, et confronter le patient au danger de \u00ab mourir de dire \u00bb. Le mouvement m\u00e9lancolique risque de se renforcer. Le contre-transfert de l\u2019analyste confront\u00e9 \u00e0 un tel travail du n\u00e9gatif est difficile, car le d\u00e9gagement d\u2019identifications ali\u00e9nantes en passe par des r\u00e9p\u00e9titions et des mises en acte dans le transfert, o\u00f9 \u00ab la violence et la haine \u0153uvrent en profondeur \u00bb, comme en t\u00e9moigne la cure de Monsieur A. (N. Minazio). Or l\u2019analyste aussi doit survivre, tout comme l\u2019analyse. Il faudra pour cela attendre et compter sur une mise en tension qui soit tol\u00e9rable et non pers\u00e9cutoire pour le patient, entre la violence du retour de ce qui est cliv\u00e9 et le surgissement d\u2019\u00e9l\u00e9ments transf\u00e9rentiels nouveaux. Cette autre travers\u00e9e p\u00e9rilleuse est la seule capable de permettre au survivant de recommencer \u00e0 vivre.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12715?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[1883],"mode":[60],"revue":[595],"auteur_livre":[2158],"class_list":["post-12715","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-marie-dessons","mode-payant","revue-595","auteur_livre-jacques-andre-francoise-coblence"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12715","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12715"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12715"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12715"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12715"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12715"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12715"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12715"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}