{"id":12710,"date":"2021-09-12T10:13:18","date_gmt":"2021-09-12T08:13:18","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/le-sexe-dans-la-bouche\/"},"modified":"2021-09-14T17:44:04","modified_gmt":"2021-09-14T15:44:04","slug":"le-sexe-dans-la-bouche","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/le-sexe-dans-la-bouche\/","title":{"rendered":"Le sexe dans la bouche"},"content":{"rendered":"\n<p>Homme d\u2019esprit \u00e0 la tr\u00e8s longue carri\u00e8re de psychanalyste, Jean-Claude Lavie aimait surprendre, d\u00e9ranger, jouer du paradoxe pour r\u00e9v\u00e9ler et trahir les dispositions vou\u00e9es \u00e0 rester secr\u00e8tes. Contournant l\u2019\u00e9vidence d\u00e9fensive de la th\u00e9orie analytique, fascin\u00e9 par les pouvoirs et les contraintes du langage, cette peste, c\u2019est au plus pr\u00e8s de la mat\u00e9rialit\u00e9 de la langue qu\u2019il traquait, au-del\u00e0 de son contenu, ce qui sous-tend et organise le discours. Bien plus que la d\u00e9monstration ou l\u2019explication, il aimait le trouble efficace du jeu de mots, de l\u2019aphorisme, de la parabole emmenant son auditeur de l\u2019humour au vertige et il savait \u00e9galement inventer et raconter des histoires pour fr\u00f4ler l\u2019impensable.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le Sexe dans la bouche<\/em>&nbsp;est un ouvrage publi\u00e9 de fa\u00e7on posthume, mais scrupuleusement relu par son auteur juste avant son d\u00e9c\u00e8s, un mois avant la sortie du livre. Jean-Claude Lavie aurait eu 100 ans \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e et l\u2019in\u00e9vitable d\u00e9pendance du grand \u00e2ge ne l\u2019avait nullement priv\u00e9 de son formidable plaisir \u00e0 penser. Con\u00e7u avec la complicit\u00e9 de Michel Gribinski, qui l\u2019a \u00e9galement pr\u00e9fac\u00e9 et \u00e9dit\u00e9 chez PUF dans la collection dirig\u00e9e par Jacques Andr\u00e9, cet ouvrage regroupe huit textes pr\u00e9alablement publi\u00e9s ou donn\u00e9s en conf\u00e9rence sur un quart de si\u00e8cle. Judicieusement s\u00e9lectionn\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre de l\u2019auteur, chacun d\u2019entre eux, en explorant \u00e0 sa fa\u00e7on les diff\u00e9rentes apories de la psychanalyse, t\u00e9moigne du regard singulier que portait Jean-Claude Lavie sur le drame de la stature humaine. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Panther \u00bb, plac\u00e9 en ouverture traite de la question fondamentale de notre r\u00e9sistance au changement, obstacle puissant dans toute analyse. Nous voulons&nbsp;<em>gu\u00e9rir oui, changer non,<\/em>&nbsp;irr\u00e9m\u00e9diablement prisonniers de nos comportements morbides auxquels nous tenons tant leur p\u00e9rennit\u00e9 est identifiante. J.-C. Lavie imagine une forme de th\u00e9rapie sans th\u00e9rapeute qui, contrairement \u00e0 la psychanalyse et beaucoup plus rapidement, permettrait de se d\u00e9gager de la puissante force de r\u00e9p\u00e9tition qui nous ali\u00e8ne. Ici pas de langage, pas de lien avec un th\u00e9rapeute et ses interpr\u00e9tations intrusives, mais des actes virtuels. A l\u2019instar d\u2019un jeu vid\u00e9o, le patient plonge dans un univers o\u00f9 il a le pouvoir d\u2019agir sur les sc\u00e8nes auxquelles il participe. Le dispositif stimule l\u2019envie de changer tout en offrant les moyens de modifier ses comportements ind\u00e9sirables, parce que chaque exp\u00e9rience en est r\u00e9versible et que l\u2019ensemble peut supporter la cohabitation de toutes les contradictions. L\u2019acte virtuel laisserait beaucoup plus libre et engagerait donc moins que la parole. On sait que la libert\u00e9 de parole offerte par la psychanalyse est en r\u00e9alit\u00e9 sous-exploit\u00e9e parce que&nbsp;<em>rendre l\u00e9gitime n\u2019importe quelle expression ne la rend pas pour autant innocente<\/em>. La panth\u00e9rapie avec sa pr\u00e9tention d\u2019attaquer, directement, en actes, l\u2019inertie de l\u2019image de soi hostile \u00e0 l\u2019inconnu, donc au changement, provoquerait une d\u00e9narcissisation de la n\u00e9vrose. Il ne resterait plus ensuite qu\u2019\u00e0 aller voir un psychanalyste, \u00e0 bon escient cette fois pour d\u00e9nouer ce que seul le langage permet d\u2019atteindre. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans \u00ab Ecrire \u00e0 la chair m\u00e8re \u00bb, J.-C. Lavie stigmatise nos ind\u00e9m\u00ealables servitudes \u00e0 notre m\u00e8re, ce&nbsp;<em>pr\u00e9cieux SAV&nbsp;<\/em>qui mobilise ranc\u0153ur et gratitude dans une tutelle persistante, impr\u00e9gnant de fa\u00e7on singuli\u00e8re notre rapport aux rugosit\u00e9s du monde. Si la m\u00e8re c\u2019est l\u2019id\u00e9e que l\u2019on se fait de notre m\u00e8re &#8211;<em>&nbsp;de nos mille m\u00e8res&nbsp;<\/em>&#8211; la permanence de son emprise ind\u00e9l\u00e9bile jusque dans notre chair nous contraint \u00e0 dompter sans cesse l\u2019usage de ce dont on est d\u00e9pendant. Alors \u00e9crire \u00e0 la m\u00e8re, \u00e0 celle qui nous a cr\u00e9\u00e9, sans nous, et qui nous laissera \u00e0 jamais \u00e9tranger \u00e0 notre propre pr\u00e9histoire, serait une tentative de d\u00e9ni de&nbsp;<em>l\u2019irr\u00e9versible disjonction de nos destins<\/em>, le sien et le n\u00f4tre. Et J.-C. Lavie termine cette lettre &#8211; d\u2019une fa\u00e7on \u00e9mouvante &#8211; par une r\u00e9flexion sur le langage et l\u2019\u00e9criture, je le cite : \u00ab La langue n\u2019est pas faite pour \u00eatre \u00e9crite. Le moindre \u00e9crit exige le prix de la fourberie, parce que le scripteur reste cach\u00e9 derri\u00e8re l\u2019apparente mat\u00e9rialit\u00e9 de ce qu\u2019il ne ferait que pr\u00e9senter alors que le parleur est, dans la fragilit\u00e9 de ce qu\u2019il avance, jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre ce qu\u2019il dit &#8211; pas de quoi il parle \u00e9videmment ! \u00bb Ce qui peut nous laisser entrevoir qu\u2019en face de la m\u00e8re mais pr\u00e8s d\u2019elle, \u00e0 distance de parole, ce serait le r\u00e8gne de la fragilit\u00e9, sans masque.&nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il a donn\u00e9 sa conf\u00e9rence \u00ab Le sexe dans la bouche \u00bb, J.-C. Lavie s\u2019est amus\u00e9 de fa\u00e7on malicieuse. Mais, pris au pi\u00e8ge de ses propres audaces, c\u2019est en toute fausse mauvaise foi qu\u2019il s\u2019est \u00e9tonn\u00e9 du peu de questions suscit\u00e9es par son intervention. Et pour cause ! Apr\u00e8s avoir rappel\u00e9 que ce n\u2019est pas une&nbsp;<em>propension p\u00e9dophile personnelle<\/em>&nbsp;qui installe le sexuel au c\u0153ur de notre univers d\u2019analyste mais bien l\u2019all\u00e9geance \u00e0 la d\u00e9couverte r\u00e9volutionnaire de Freud, apr\u00e8s avoir rappel\u00e9 l\u2019in\u00e9vitable difficult\u00e9 dans la cure \u00e0 d\u00e9m\u00ealer ce qui \u00e9mane du patient ou de l\u2019analyste,&nbsp;<em>que serait un patient si son analyste n\u2019y observait pas ce qu\u2019il lui incorpore ?<\/em>&nbsp;il pose la question de qui sexualise les propos du divan. Le titre provocateur a pour intention de signifier qu\u2019en analyse&nbsp;<em>le sexe se manifeste par la bouche de qui l\u2019\u00e9voque de fa\u00e7on directe ou d\u00e9tourn\u00e9e.<\/em>&nbsp;Mais la nature sexuelle n\u2019est pas le propre des mots, c\u2019est souvent leur fonction qui est sexuelle et de surcro\u00eet&nbsp;<em>le sens et la port\u00e9e des mots d\u00e9pendent moins de qui les prononce que de qui les entend<\/em>. Il se demande si finalement toute verbalisation n\u2019impliquerait pas un sous-entendu sexuel par une implicite proposition de soumission ou de domination. Chez le patient \u00e0 son insu mais aussi in\u00e9vitablement chez l\u2019analyste. Il s\u2019interroge ensuite sur le fait que les patients d\u00e9taillent plus facilement le registre pulsionnel de l\u2019agressivit\u00e9 que celui des volupt\u00e9s. De m\u00eame il observe que les analystes qui parlent ais\u00e9ment de leur d\u00e9sir n\u2019\u00e9voquent que rarement la question de l\u2019\u00e9rotisation inopin\u00e9e en s\u00e9ance. Le plaisir ressenti, donc consomm\u00e9&nbsp;<em>hic et nunc&nbsp;<\/em>dans la s\u00e9ance serait une d\u00e9rive \u00e0 \u00e9viter plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 mettre au service de la cure. Serait-ce sa nature trop facilement transgressive, m\u00eame s\u2019il ne s\u2019agit que de pens\u00e9e qui le mettrait au secret, ou est-ce que l\u2019insupportable est, de fa\u00e7on beaucoup plus g\u00e9n\u00e9rale, notre subordination au plaisir ? Pourtant personne ne peut nier que les courants sexuels sont omnipr\u00e9sents dans notre pratique et qu\u2019il faudra \u00e0 l\u2019analyste un certain courage pour se soumettre au risque de cette confrontation. Selon J.-C. Lavie l\u2019intr\u00e9pidit\u00e9, qu\u2019il souhaite vive \u00e0 chaque psychanalyste, serait un des moteurs secrets de l\u2019activit\u00e9 de l\u2019analyste, elle aurait tout d\u2019un courant sexuel amalgamant violence et plaisir. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les textes suivants explorent \u00e0 quoi le langage astreint autant celui qui parle que celui qui entend. \u00ab L\u2019\u0153il du cyclone \u00bb reprend de fa\u00e7on critique le rapport signifi\u00e9 \/ signifiant d\u00e9velopp\u00e9 par Lacan, qui fut l\u2019analyste de J.-C. Lavie. N\u2019oublions pas, \u00e9crit-il, que&nbsp;<em>de simples sons peuvent \u00eatre le c\u0153ur de nos tourments<\/em>. \u00ab Relents de peste \u00bb insiste sur l\u2019inexorable pi\u00e8ge du langage, on ne peut jamais parler de quoi que ce soit sans parler d\u2019autre chose et ce qui est infiniment d\u00e9rangeant, c\u2019est que c\u2019est tout aussi vrai pour le praticien que pour le patient. Une des cons\u00e9quences, d\u00e9velopp\u00e9e dans \u00ab Regard sur la pratique psychanalytique \u00bb est qu\u2019il&nbsp;<em>est tr\u00e8s difficile de savoir de quoi on parle quand on parle de pratique analytique<\/em>. Si on peut \u00e9changer sur la th\u00e9orie et la technique, la pratique, elle, est essentiellement personnelle et ne s\u2019offre qu\u2019\u00e0 travers le r\u00e9cit de celui qui l\u2019expose. Cette dimension subjective, contingente a jou\u00e9 contre le statut scientifique de la psychanalyse et rend sa transmission d\u00e9licate. Et au c\u0153ur de la pratique, les choses ne sont pas plus simples avec la th\u00e9orie dont il est difficile de faire un paradigme secourable pour l\u2019analyste qui ne s\u2019int\u00e9resse pas \u00e0 la signification et \u00e0 la logique du discours, mais \u00e0 sa vis\u00e9e. Aucune balise paradigmatique ne saurait lui venir en aide dans sa qu\u00eate des liens cach\u00e9s et du pouvoir qu\u2019exerce ce qui est vou\u00e9 \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 toute saisie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab La banalit\u00e9 \u00bb, le dernier texte du livre, est \u00e9galement un des derniers \u00e9crits de Jean Claude Lavie et selon lui&nbsp;<em>une parodie de ses textes.<\/em>&nbsp;Particuli\u00e8rement abouti, \u00e0 la fois testamentaire et d\u2019anticipation, ce texte est un v\u00e9ritable parangon du style de l\u2019auteur. La dr\u00f4lerie dissimulant la gravit\u00e9, c\u2019est en jouant \u00e0 occuper des places incongrues qu\u2019il fait \u00e9prouver ce dont il parle \u00e0 son lecteur qui sera&nbsp;<em>un oisif de l\u2019esprit, sensible \u00e0 la sous-jacence.&nbsp;<\/em>Se d\u00e9marquant radicalement des savants,&nbsp;<em>des s\u00e9rieux, des profs, il ne livre rien de saisissable pour ne pas influencer, soucieux de donner \u00e0 penser sans dire quoi penser<\/em>. Avec la banalit\u00e9, aussi redout\u00e9e que d\u00e9sir\u00e9e, il esquisse une fois de plus les limites incertaines de l\u2019identit\u00e9 et annonce l\u2019in\u00e9vitable augmentation du trouble quand nous serons d\u00e9confin\u00e9s de l\u2019espace einsteinien pour naviguer pleinement dans l\u2019espace quantique dont la discontinuit\u00e9 permet d\u2019affirmer&nbsp;<em>qu\u2019on peut \u00eatre ailleurs tout en restant ici, on sera donc toujours ici, c\u2019est-\u00e0-dire, toujours ailleurs.<\/em><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12710?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[2037],"mode":[60],"revue":[549],"auteur_livre":[2153],"class_list":["post-12710","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-jocelyne-malosto","mode-payant","revue-549","auteur_livre-jean-claude-lavie"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12710","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12710"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12710"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12710"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12710"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12710"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12710"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12710"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}