{"id":12702,"date":"2021-09-12T10:13:15","date_gmt":"2021-09-12T08:13:15","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/le-journal-de-bord-dun-therapeute\/"},"modified":"2021-09-30T02:12:11","modified_gmt":"2021-09-30T00:12:11","slug":"le-journal-de-bord-dun-therapeute","status":"publish","type":"parution","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/le-journal-de-bord-dun-therapeute\/","title":{"rendered":"Le journal de bord d&rsquo;un th\u00e9rapeute"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab\u00a0On vit une \u00e9poque formidable\u00a0\u00bb : la r\u00e9duction du sympt\u00f4me semble \u00eatre devenue le seul objectif de bien des psychiatres. L&rsquo;exp\u00e9rience du service public de psychiatrie et du dispositif du secteur, au lieu d&rsquo;\u00eatre \u00e9valu\u00e9e avec s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 dans ses diff\u00e9rentes dimensions est d\u00e9nonc\u00e9e au titre de l&rsquo;impossible quantification de son activit\u00e9 multiforme. La prescription se fait sous la pression de laboratoires ayant su ali\u00e9ner les universitaires\/formateurs de futurs prescripteurs de fa\u00e7on discr\u00e8te et imparable (cf. E. Zarifian,\u00a0<em>Le prix du bien-\u00eatre)<\/em>. L&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;analyse ne concerne plus qu&rsquo;une petite minorit\u00e9 des psychiatres en formation et leur formation \u00e0 la psychoth\u00e9rapie est aussi al\u00e9atoire que leur sensibilisation aux aspects sociologiques et anthropologiques de leur pratique.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce contexte, le&nbsp;<em>Journal de bord d&rsquo;un th\u00e9rapeute<\/em>&nbsp;de S\u00e9bastien Giudicelli vient rappeler -au prix, parfois, d&rsquo;une certaine id\u00e9alisation- qu&rsquo;une conception du soin respectueuse de la singularit\u00e9 de la rencontre avec un psychotique est encore possible. En fait de journal de bord l&rsquo;auteur nous propose surtout un itin\u00e9raire dans ses champs de pr\u00e9dilection : la pratique de th\u00e9rapeute et les outils th\u00e9oriques auxquels il se r\u00e9f\u00e8re (la ph\u00e9nom\u00e9nologie d&rsquo;une part, la psychanalyse lacanienne d&rsquo;autre part dans leur \u00ab\u00a0mise en ab\u00eeme\u00a0\u00bb), les moyens -suppos\u00e9s- de la psychiatrie publique et les \u00ab\u00a0collectifs soignants\u00a0\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;appuie sur une th\u00e8se, d\u00e9clin\u00e9e inlassablement : la psychopathologie n\u00e9e de la confrontation de la psychiatrie de langue allemande et de la psychiatrie fran\u00e7aise est en danger. Pourtant, le voir ph\u00e9nom\u00e9nologique de Binswanger, parce qu&rsquo;il fonde une \u00ab\u00a0science de l&rsquo;exp\u00e9rience\u00a0\u00bb du th\u00e9rapeute aupr\u00e8s de l&rsquo;autrui-fou, permet, par l&rsquo;implication du th\u00e9rapeute, une clinique du regard qui n&rsquo;occulte pas la singularit\u00e9 de cette universelle possibilit\u00e9 humaine : celle de la folie. Pourtant la psychanalyse constitue dans le m\u00eame champ un outil scientifique r\u00e9pondant \u00e0 la question de la causalit\u00e9. La mise en ab\u00eeme de ces deux \u00e9pist\u00e9m\u00e9s est, pour l&rsquo;auteur, la condition de possibilit\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9ponse positive Lacan dans son c\u00e9l\u00e8bre (et prudent) article&nbsp;<em>D&rsquo;une question pr\u00e9alable \u00e0 tout traitement possible de la psychose.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ne parlant qu&rsquo;implicitement de traitement psychanalytique de la psychose, S.Giudicelli pr\u00e9sente son exp\u00e9rience de psychoth\u00e9rapeute individuel de patients schizophr\u00e8nes \u00e0 partir de cent patients trait\u00e9s par lui, avant de les comparer \u00e0 cent autres pris en charge par son service. Il estime montrer la validit\u00e9 de ces deux d\u00e9marches diff\u00e9rentes dans l&rsquo;accompagnement des patients psychotiques en pr\u00e9sentant une \u00e9valuation du devenir de ces deux cents patients. Il revendique le caract\u00e8re subjectif de cette \u00e9valuation et rappelle \u00e0 quel point ces devenirs sont divers en fonction de l&rsquo;environnement , des modalit\u00e9s de prise en charge et d&rsquo;autres facteurs. S&rsquo;il ne r\u00e9siste pas au plaisir d&rsquo;un d\u00e9tour par l&rsquo;art et l&rsquo;esth\u00e9tique , il \u00e9tonne en proposant une synth\u00e8se destin\u00e9e \u00e0 ressaisir l&rsquo;ensemble du champ psychotique au sens o\u00f9 il le d\u00e9finit. Cette synth\u00e8se repose sur deux sch\u00e9mas. L&rsquo;un est ordonn\u00e9 par la place que prend la demande dans chaque entit\u00e9 psychopathologique, l&rsquo;autre par leur degr\u00e9 de m\u00e9taphorisation possible et leur potentialit\u00e9 d\u00e9pressive dans son rapport au narcissisme. C&rsquo;est l&rsquo;occasion pour lui de se situer par rapport aux nosologies nord am\u00e9ricaines et de d\u00e9fendre la possibilit\u00e9 d&rsquo;une structuration de la nosographie issue de la synth\u00e8se de Henry Ey, mais la d\u00e9passant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette d\u00e9fense et illustration d&rsquo;une possible \u00ab\u00a0exception fran\u00e7aise\u00a0\u00bb par le maintien de la r\u00e9f\u00e9rence psychopathologique -gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;alliance d&rsquo;une psychiatrie ph\u00e9nom\u00e9nologique allemande et d&rsquo;une psychanalyse lacanienne- pourrait para\u00eetre toute th\u00e9orique. En fait S\u00e9bastien Giudicelli nous livre avec un plaisir certain des textes de certains de ces patients qu&rsquo;il traite. Plantant le d\u00e9cor pour chacune de ces histoires, il se garde l\u00e0 de th\u00e9oriser, d&rsquo;interpr\u00e9ter, de psychologiser ces paroles d\u00e9lirantes qui montrent comment ses propres conceptualisations se sont construites dans une clinique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;agit donc d&rsquo;un livre ambitieux dont on voit \u00e0 quel point il tranche sur la production actuelle en psychiatrie de l&rsquo;adulte. Aussi \u00e9loign\u00e9 des \u00e9tudes morcelantes reposant sur des concepts transnosographiques que des trait\u00e9s totalisants, il est bien le fruit de la r\u00e9flexion d&rsquo;un clinicien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Evidemment, le philosophe ph\u00e9nom\u00e9nologue n&rsquo;y trouvera pas l&rsquo;actualit\u00e9 de la r\u00e9flexion ph\u00e9nom\u00e9nologique en psychiatrie; mais appuy\u00e9e sur les \u00e9crits les plus significatifs de Binswanger, la premi\u00e8re partie de l&rsquo;ouvrage peut constituer une introduction pour l&rsquo;honn\u00eate homme \u00e0 cet abord ph\u00e9nom\u00e9nologique de la folie qui reste si confidentiel en France. De m\u00eame, les orthodoxes de la psychanalyse lacanienne n&rsquo;y trouveront pas le raffinement discursif dont ils sont coutumiers mais ceux qui re\u00e7oivent des patients psychotiques y reconna\u00eetront l&rsquo;effort d&rsquo;une confrontation toujours \u00e9prouvante \u00e0 la pens\u00e9e du schizophr\u00e8ne. Enfin, les psychiatres de service public qui s&rsquo;interrogent sur les conditions d&rsquo;un soin pluridimensionnel et non r\u00e9duit \u00e0 une prescription chimioth\u00e9rapique seront d\u00e9\u00e7us par l&rsquo;absence de r\u00e9flexion sur la difficult\u00e9 croissante de cette orientation de travail. M\u00eame lorsqu&rsquo;il s&rsquo;accuse d&rsquo;id\u00e9alisme, l&rsquo;auteur a du mal \u00e0 y \u00e9chapper&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 de ces possibles diff\u00e9rences d&rsquo;appr\u00e9ciation, il reste \u00e0 interroger quelques points de l&rsquo;expos\u00e9. Tout d&rsquo;abord, quel est le co\u00fbt th\u00e9orique de cette mise en ab\u00eeme, selon le propre terme de l&rsquo;auteur, de la ph\u00e9nom\u00e9nologie et de la psychanalyse lacanienne? Quand la plupart des praticiens se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 une seule de ces deux th\u00e9ories, qu&rsquo;est-ce qui fonde la double r\u00e9f\u00e9rence de S. Giudicelli ? Ensuite, quelles sont les conditions pratiques qui permettent \u00e0 une \u00e9quipe de soin d&rsquo;\u00eatre un collectif soignant au sens o\u00f9 l&rsquo;entendrait la psychoth\u00e9rapie institutionnelle ? Enfin, la proposition d&rsquo;une nouvelle structuration du champ nosographique des psychoses, largement fid\u00e8le \u00e0 la tradition fran\u00e7aise, suffit-elle \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la balkanisation du savoir et des savoir-faire en psychiatrie ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je serais tent\u00e9 de penser que pour \u00e9baucher des r\u00e9ponses \u00e0 ces questions il faudrait accepter de d\u00e9passer le mod\u00e8le des rapports entre th\u00e9orie et pratique qui organise implicitement la pens\u00e9e de l&rsquo;auteur. Tant qu&rsquo;on a pas, comme l&rsquo;indiquait Arthur Tatossian, distingu\u00e9 d&rsquo;une part le rapport \u00e0 sa pratique th\u00e9oris\u00e9 par chaque acteur et la place qu&rsquo;y jouent les th\u00e9ories g\u00e9n\u00e9rales, et d&rsquo;autre part la th\u00e9orie de cette pratique que pourrait en donner un scientifique externe au champ (cf le mod\u00e8le sociologique de Pierre Bourdieu), on se contente de s&rsquo;exposer dans son propre atelier de pens\u00e9e avec sa boite \u00e0 outils. C&rsquo;est ce que fait avec talent S. Giudicelli : artisan-artiste de la rencontre avec certains de ces fous, il sait, comme le dit dans sa superbe pr\u00e9face Jean-Toussaint Desanti que \u00a0\u00bb seule l&rsquo;\u00e9paisseur d&rsquo;un cheveu s\u00e9pare la folie de la non-folie \u00ab\u00a0. Quand il nous offre de le suivre dans ces rencontres en se faisant le secr\u00e9taire de l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9, c&rsquo;est avec des bonheurs d&rsquo;\u00e9criture (qu&rsquo;il n&rsquo;a pas toujours par ailleurs) qui refl\u00e8tent sans doute le mouvement m\u00eame de ces traitements.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>A cette \u00e9poque o\u00f9 il est d&rsquo;autant plus vital de prendre ce risque de penser et de pr\u00e9senter le fruit de son exp\u00e9rience qu&rsquo;il semble pass\u00e9 de mode de le faire, S. Giudicelli nous donne donc un livre original et ambitieux. Esp\u00e9rons qu&rsquo;il sera lu et soyons s\u00fbrs qu&rsquo;il suscitera un d\u00e9bat f\u00e9cond dans cette p\u00e9riode de crise dans la psychiatrie.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12702?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[2032],"mode":[61],"revue":[825],"auteur_livre":[2145],"class_list":["post-12702","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-michel-dugnat","mode-gratuit","revue-825","auteur_livre-sebastien-giudicelli"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12702","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12702"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12702"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12702"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12702"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12702"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12702"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12702"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}